Adèle avant Adèle

ECRANS | Depuis ses débuts, Abdellatif Kechiche inscrit son cinéma dans une lignée très française, dont il s’émancipe peu à peu. La Vie d’Adèle, comme ses précédents films, ne fait pas exception à la règle. Démonstration avec quatre films emblématiques. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 7 octobre 2013

1935 : Toni (Jean Renoir)

Comme souvent en France, tout part de Jean Renoir. Et notamment de Toni qui, bien avant le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague, s'aventure hors des studios et exploite les décors naturels aux alentours de Martigues pour faire entrer le soleil du midi dans ce drame inspiré d'un fait-divers. Même s'il filme le Nord dans La Vie d'Adèle, Kechiche choisit aussi de privilégier la lumière plutôt que la grisaille, comme dans ce premier baiser magnifique sur un banc, où les lèvres des deux comédiennes semblent embrasées par les rayons du soleil.

Surtout, Renoir cherche avant tout à saisir une vérité chez les immigrés italiens de son film, eux qui étaient, à l'époque, les marginaux de la société française. Kechiche avait fait de même avec les immigrés maghrébins et leurs enfants dans L'Esquive et La Graine et le Mulet ; ici, c'est une autre marge, celle de l'homosexualité féminine, qu'il essaie de dépeindre avec un maximum de crédibilité et d'honnêteté.

1963 : Adieu Philippine (Jacques Rozier)

 Adieu Philippines
Chez Rozier, comme chez Kechiche, il y a d'abord la volonté de ne pas finir. Ses films ont l'air apparemment décousus, improvisés au gré des humeurs du cinéaste et des aléas du tournage, les séquences semblent ne jamais devoir connaître de point final. Mais c'est cette liberté-là qui constitue en définitive un chemin et un propos. Le Chapitres 1 & 2 qui sert de sous-titre à La Vie d'Adèle doit ainsi se lire comme des points de suspension : Adèle grandira encore, devant la caméra du cinéaste pour d'autres chapitres, si toutefois l'une et l'autre se remettent des frictions qui ont précédé la sortie du film… 

Adieu Philippine a aussi en commun avec La Vie d'Adèle le désir de capter l'essence de la jeunesse de son temps, jeunes filles naïves et garçons dragueurs dont l'insouciance se brise au contact de la réalité — chez Rozier, c'est la guerre d'Algérie, chez Kechiche, le fossé social et la lutte des classes.

1983 : À nos amours (Maurice Pialat)

 A nos amours
C'est sans doute le film matrice de tout un courant du cinéma français, souvent imité, jamais égalé, le récit d'apprentissage adolescent dont les codes sont posés ici avec une évidente clarté : premières aventures sexuelles, conflits familiaux et quête d'une émancipation préfigurant l'entrée dans l'âge adulte. La Vie d'Adèle suit le schéma À nos amours, même si le goût du paroxysme de Pialat se déplace chez Kechiche de la sphère parentale vers la sphère amoureuse et sociale — notamment dans cette scène incroyable où Adèle est brusquée par ses camarades de lycée qui la soupçonnent d'être une «gouine».

Autre point de convergence : le film est la rencontre entre un cinéaste et une actrice débutante, Sandrine Bonnaire, qu'il "invente" autant comme personnage que comme comédienne. Kechiche ne fait pas autre chose avec Adèle Exarchopoulos…

2007 : Entre les murs (Laurent Cantet)

Les points de jonction entre le film de Laurent Cantet et celui de Kechiche ne tiennent pas qu'à leur Palme d'or commune ; derrière la romance entre Adèle et Emma venue du livre de Julie Maroh, Kechiche a aussi glissé comme une trame souterraine le rapport d'Adèle à l'éducation. Elle se passionne pour la littérature et pense que ce sont dans les livres que l'on trouve les réponses aux questions intimes qu'une adolescente se pose. D'où l'envie de filmer le lycée, lors de scènes de classe dont le dispositif, semi-improvisé et misant sur la spontanéité de vrais lycéens dans leurs propres rôles, rappelle évidemment Entre les murs. Dans la dernière partie, les choses s'inversent : Adèle est devenue institutrice, et c'est à son tour de transmettre sa passion.

François Bégaudeau, acteur et auteur d'Entre les murs, ne cache pas sa passion pour La Vie d'Adèle ; et Kechiche avait, à l'époque de La Graine et le mulet, invité Bégaudeau à participer au numéro des Inrocks dont il était rédacteur en chef… La boucle est bouclée.


La Vie d'Adèle - Chapitres 1 & 2

D'Abdellatif Kechiche (Fr, 2h59) avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos...

D'Abdellatif Kechiche (Fr, 2h59) avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos...

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À 15 ans, Adèle ne se pose pas de question : une fille, ça sort avec des garçons. Sa vie bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir le désir et lui permettra de s’affirmer en tant que femme et adulte.


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Antonin Hako : la galerie comme habitat

Peinture | Cet été, la galerie Slika a accueilli Antonin Hako pour une résidence un peu particulière. En même temps qu’il s’affairait à ses créations, il devait ouvrir la (...)

Sarah Fouassier | Mercredi 9 septembre 2020

Antonin Hako : la galerie comme habitat

Cet été, la galerie Slika a accueilli Antonin Hako pour une résidence un peu particulière. En même temps qu’il s’affairait à ses créations, il devait ouvrir la galerie et répondre aux demandes des visiteurs. De cette activité baroque sont nées une dizaine de toiles de formats variés, des “drapés figés” et un large tapis de laine. Durant quelques jours seulement, est visible la restitution de cette résidence à l’énergie aérienne, à l’image du tapis que l’artiste finit de rabattre lorsqu’il nous reçoit. Pourquoi un tapis ? « Pour l’artisanat d’abord, le savoir-faire. C'est l’évanouissement de la peinture qui glisse vers le sol. La toile, on ne peut pas la toucher, le tapis on marche dessus, on peut y dormir, c’est une sorte de cocon. » On ressent dans les toiles d’Antonin Hako un élan vital puissant, à la fois réfléchi quand l’artiste se pose et élabore ses croquis, mais aussi instinctif lorsqu’un sentiment brutal s’impose à lui. « La peinture est une forme de quête, un chemin fait de ronces qui me permet de me trouver en tant qu’homme, de me découvrir, de me surprendre. » Le style abstrait de ces toiles est enveloppant

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Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

Théâtre | "Démons", de la metteuse en scène Lorraine de Sagazan, est désormais accessible en ligne gratuitement sur le Vimeo de la Comédie de Valence : parfait pour patienter en attendant la réouverture des théâtres.

Nadja Pobel | Mercredi 20 mai 2020

Les démons intérieurs de Lorraine de Sagazan

« Je te tue ou tu me tues », ne pas pouvoir rester un soir de plus en face de l'autre et être infoutu d'être seul. Lars Norèn, en 1984, convoque l'enfermement — soit un couple qui ne se supporte plus mais s'aime tout autant. Pour que l'air puisse continuer à circuler en cette soirée banale, il invite un couple de voisins. Adapté notamment par par Ostermeier, cette pièce a été la matière pour que la metteuse en scène Lorraine de Sagazan puisse exposer la pertinence de son travail : en bi-frontal, en incluant le public, ses personnages principaux sont pris au piège de leur dualité. Elle y incorpore des morceaux de leurs vies de trentenaires sans que ça tourne au nombrilisme mais au contraire à un grand numéro d'équilibrisme. Drôle, fluide, enjoué aussi (puisque la musique adoucit les mœurs, le Sara perché ti amo de Ricchi e Poveri, le Ten years gone de Led Zep traversent le spectacle), le spectacle créé en 2015, passé par La Manufacture à Avignon et Théâtre en Mai à Dijon, est désormais disponible en ligne gratuitement sur

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Robert Downey Jr. : « je suis un homme à chats »

Le Voyage du Dr Dolittle | Avenant mais peu loquace, Robert Downey Jr. est venu brièvement à la rencontre de la presse pour présenter son nouveau personnage, le Dr Dolittle.

Vincent Raymond | Mardi 4 février 2020

Robert Downey Jr. : « je suis un homme à chats »

Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce nouveau personnage de scientifique atypique ? Robert Downey Jr. : Cela fait plus de dix ans que je fais des films où les enfants se cachent les yeux lorsqu’apparaissent les aliens. Je me suis dit qu’il était temps que je fasse un film de famille : je n’en avais jamais fait. Et je vois que tout le monde s’y amuse. WC Fields disait qu’il ne fallait jamais jouer avec un enfant ni avec un animal. Or vous partagez l’affiche avec deux jeunes partenaires et un zoo complet. Est-ce que vous aviez envie de relever un défi punk ou de donner tort à Fields ? Oh, Fields ! C’était un dingue — un doux dingue ! Et apparemment, il disait ça aussi des téléphones et de la nourriture, alors… Après avoir côtoyé — par écran interposé — tout ce bestiaire, quel est votre animal préféré ? Je suis un homme à chats. Totalement. Et donc, dans le film, j’aime Barry le tigre, parce qu’il est complètement barré.

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Parle à mon zoo, ma reine est malade : "Le Voyage du Dr Dolittle"

Comédie | Reclus en son domaine depuis la disparition de son épouse bien-aimée, le Dr Dolitlle (qui a le pouvoir de parler aux animaux) est appelé au chevet de la Reine d’Angleterre, gravement malade. Découvrant qu’elle a été empoisonnée, il part en quête d’une plante légendaire pour la sauver…

Vincent Raymond | Mardi 4 février 2020

Parle à mon zoo, ma reine est malade :

Troisième avatar cinématographique du personnage (extravagant par nature) créé par Hugh Lofting, ce Dolittle a été cousu sur mesure pour Robert Downey Jr., puisque le comédien campe un scientifique aussi aventureux qu’auto-destructeur, dont la mélancolie est mâtinée par un goût certain pour la dérision. Le rôle constitue une suite logique (et en redingote) aux aventures de son Iron-Man, dans un décor paradoxalement plus “disneyen“ que celui de la franchise Marvel — la séquence animée qui ouvre le film lui confère d’ailleurs une aura vintage de merveilleux enfantin. Dans ce festival de FX virtuose, où décors et personnages secondaires sont engendrés par numérique, Downey Jr. se trouve en pays de connaissance : devant le fond vert d’un studio. Près de trente ans après le film qui l’a consacré, Chaplin, on sourit en constatant que le comédien a effectué une part non négligeable de sa carrière sous le signe du mime. Ce Voyage n’en est pas moins trépidant et si le conte s’avère plaisan

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Sophia Aram, sensible mais sensée

Humour | L'humoriste Sophia Aram présentera son nouveau spectacle le 18 septembre au Radiant : "À nos amours".

Elliott Aubin | Mardi 10 septembre 2019

Sophia Aram, sensible mais sensée

Nous l'avions découverte dès 2012 au micro de France Inter, chroniqueuse ayant su rapidement bousculer ses auditeurs et auditrices par son insolence piquante et une ironie engagée. Après trois spectacles portant respectivement sur l’école, les religions et la montée des extrêmes, elle s’intéresse ici plus particulièrement au vaste sujet qu’est l’amour. Mais ses thèmes de prédilection seront toujours présents au sein de ce spectacle déjà bien rodé... Attachée à la laïcité et aux droits des femmes, humaniste, Sophia Aram réussit à sa manière à faire percer dans le débat public les convictions profondes qui l'animent. Elle est de ces artistes qui ont choisi le rire pour éveiller les consciences en dévoilant le regard acéré qu'elle porte sur notre époque. Un lyrisme luchiniste Dans ce nouveau spectacle baptisé À nos amours, elle démontre tout son talent pour dénoncer, avec dérision et sarcasme, le sexisme ordinaire et les préjugés de la vie d'un couple. Qu'est-ce qu'un couple féministe ? Voilà une des questions que nous pose Sophia Aram et son compagnon, Benoît Cambillard, avec qui elle écrit ses s

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Autoportrait de l’homme en vieil artiste : "Douleur et Gloire" de Pedro Almodóvar

Almodóvar | Un cinéaste d’âge mûr revisite son passé pour mieux se réconcilier avec les fantômes de sa mémoire et retrouver l’inspiration. Entre Les Fraises sauvages, Stardust Memories, Journal Intime et Providence, Almodóvar compose une élégie en forme de bilan personnel non définitif illustrant l’inéluctable dynamique du processus créatif. En compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 14 mai 2019

Autoportrait de l’homme en vieil artiste :

Le temps des hommages est venu pour Salvador Mallo, cinéaste vieillissant que son corps fait souffrir. Son âme ne l’épargnant pas non plus, il renoue avec son passé, se rabiboche avec d’anciens partenaires de scène ou de lit, explore sa mémoire, à la racine de ses inspirations… Identifiable à son auteur dès la première image, reconnaissable à la vivacité de ses tons chromatiques, mélodiques ou narratifs, le cinéma d’Almodóvar semble consubstantiel de sa personne : une extension bariolée de lui-même projetée sur écran, nourrie de ses doubles, parasitant sa cité madrilène autant que ses souvenirs intimes… sans pour autant revendiquer l’autobiographie pure. À la différence de Woody Allen (avec lequel il partage l’ancrage urbain et le goût de l’auto-réflexivité) le démiurge hispanique est physiquement absent de ses propres films depuis plus de trente ans. Almodóvar parvient cependant à les “habiter” au-delà de la pellicule, grignotant l’espace épi-filmique en imposant son visage-marque sur la majorité de l’environnement iconographique — il figure ainsi sur nombre de photos de tournages, rivalisant en no

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Carnets de campagne : "El Reino"

Policier | De Rodrigo Sorogoyen (Esp-Fr, 2h11) avec Antonio de la Torre, Monica Lopez, Nacho Fresneda…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Carnets de campagne :

2007. Cadre politique régional en pleine ascension nationale, Manuel est brutalement écarté à la suite de la mise au jour d’affaires de corruption au sein de son parti. Traité en fusible alors que l’exécutif entier était au courant, Manuel refuse de se laisser abattre. Au figuré comme au propre… Après le choc Que Dios Nos Perdone (2017), moite thriller virtuose combinant (entre autres) sexe, sang, brutalité et religion, Sorogoyen et son comédien Antonio de la Torre se retrouvent comme promis pour cette fiction susceptible de refléter certaines facettes de la vie politique espagnole. Une fois encore, il s’agit d’un mélange des genres : avec leurs costumes bien coupés, leurs évocations de “dividendes“ et de vacances autour d’une belle table, les protagonistes ressemblent davantage à des hommes d’affaires (ou des mafieux) qu’à des politiciens ; ils tiennent en réalité un peu des trois, se repaissant de magouilles et de collusions avec un appétit décuplé

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« Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui »

Le Chant du loup | Auteur et scénariste de "Quai d’Orsay", Antonin Baudry s’attaque à la géopolitique fiction avec un thriller de guerre aussi prenant que documenté, à regarder écoutilles fermées et oreilles grandes ouvertes. Rencontre avec le cinéaste et ses comédiens autour d’une apocalypse évitée.

Vincent Raymond | Lundi 25 février 2019

« Ce film est une tragédie grecque dans un sous-marin aujourd’hui »

Pour une première réalisation de long-métrage, vous vous êtes imposé un double défi : signer un quasi huis clos en tournant dans des sous-marins, mais aussi donner de la visibilité au son… Antonin Baudry : C’était l’une des composantes, dans l’idée de créer un espace immersif. Il fallait d’abord reproduire le son et ensuite avoir une représentation visuelle des choses qu'on entend, et une représentation dans le son des choses qu'on voient. C’est envoûtant : on a essayé de recréer des écrans à la fois beaux et réalistes, qui jouent narrativement, politiquement également. Cela fait partie du décor, du rapport entre les êtres humains et les machines, les sonars, donc de la problématique du film. Le terme “Chant du Loup“ préexistait-il ? AB : C'est le nom que l’on donne souvent à des sonars ennemis, parce qu’il reflète cette notion de danger. Une fois, quand j'étais à bord d’un sous marin à moitié en exercice et en mission, une espèce de sirène a retenti et j'ai vu que tout le monde se crispait un peu. J’ai entendu quelqu'un qui disait : « Arrêtez ! C'est le chant du loup ! » C

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La mort dans les oreilles : "Le Chant du loup"

Drame | De Antonin Baudry (Fr, 1h55) avec François Civil, Omar Sy, Reda Kateb, Mathieu Kassovitz…

Vincent Raymond | Mercredi 13 février 2019

La mort dans les oreilles :

L'ouïe hors du commun de Chanteraide lui permet d’identifier grâce à sa signature sonore n’importe quel submersible ou navire furtif. Mais à cause d’une hésitation, l’infaillibilité du marin est remise en cause. Une crise nucléaire sans précédent va pourtant le rendre incontournable… Scénariste sous le pseudonyme d’Abel Lanzac de la série BD et du film Quai d’Orsay, le diplomate Antonin Baudry change de “corps“ mais pas d’état d’esprit en signant ici son premier long-métrage : une nouvelle fois en effet, c’est une certaine idée du devoir et de la servitude à un absolu qu’il illustre. Les sous-mariniers forment un “tout“ dévoué à leur mission, comme le ministre des Affaires étrangères l’était à sa “vision“ d’une France transcendée par sa propre geste héroïque. Mais s’il s’agit de deux formes de huis clos (l’un dans cabinets dorés du pouvoir, l’autre parmi les hauts fonds), tout oppose cinématographiquement les projets. Le Chant du loup assume l’audace rare dans le paysage hexagonal de conjuguer intrigue de géopolitique-fiction f

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À la recherche des cépages pirates

Vin Naturel | Cinquième édition pour le salon des vins naturels concoté par Nouriturfu et Rue89Lyon, qui propose un joli line-up de vignerons conscients et curieux durant deux journées au Palais de la Bourse.

Sébastien Broquet | Mardi 30 octobre 2018

À la recherche des cépages pirates

Ce salon des vins naturels imaginé par Antonin Iommi-Amunategui a bien grandi : d'une première édition bricolée à La Bellevilloise, à Paris, en compagnie du pure player Rue89 qui hébergeait alors son blog punk et engagé No Wine is Innocent, nous en sommes arrivés à un événément itinérant d'une ampleur grandissante faisant désormais halte par la capitale, mais aussi Bordeaux et donc, Lyon, où la cinquième borne sera posée ce week-end au très clinquant Palais de la Bourse. Le punk qui revendiquait la liberté totale dans le vin naturel est devenu pape du mouvement, publiant aux éditions de L'Épure un Manifeste pour le vin naturel et un Manuel pour s'initier au vin naturel, co-fondant avec Anne Zunino en parallèle Nouriturfu, maison d'édition dédiée à la culture food mais également organisateur d'événements. Dont ce salon, en compagn

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L’Italie à sa botte : "Silvio et les autres"

Bunga-Bunga | de Paolo Sorrentino (It-Fr, 2h38) avec Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio…

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

L’Italie à sa botte :

Sergio, petit escroc provincial cherche à s’attirer les faveurs de Berlusconi afin de monter en gamme dans le bizness. S’il dispose des atouts nécessaires (des jeunes femmes), il lui faut trouver la connexion idoine. Au même moment, dans sa villa, l’ex Cavaliere se prépare à revenir au pouvoir. La première séquence montre un agneau innocent entrant par mégarde dans la demeure de Berlusconi. Fatale erreur : fasciné par la télévision diffusant un jeu quelconque, il s’écroule raide, traîtreusement pétrifié par la climatisation glaciale, aussi sûrement que par une œillade de Méduse. Malheur à tous ces Icare et Sémélé ayant désiré approcher leur divinité : leur chute sera à la hauteur de leur orgueil. Cette ouverture en forme de parabole résume tellement bien le propos du film qu’on se demande, un peu inquiet, si ce qui suit peut être du même niveau. Même si Sorrentino fait une proposition intéressante en abordant Berlusconi par une périphérie canaille et envieuse, en retardant son apparition au deuxième voir troisième acte à la façon du Tartuffe

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L’œuvre, une tentative de survie

Entretien avec Anne Brun | Psychanalyste et enseignante à Lyon 2, Anne Brun s'intéresse particulièrement aux liens entre psychanalyse et création. Son dernier livre, Aux origines du processus créateur (Erès), synthétise ses nombreux travaux antérieurs. Une lecture passionnante, accessible, et qui ouvre de nouvelles perspectives sur la création, création d’œuvres autant que de soi-même. Entretien avec l'autrice.

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 19 septembre 2018

L’œuvre, une tentative de survie

Le peintre et écrivain Henri Michaux, auquel vous avez consacré un ouvrage, Henri Michaux ou le corps halluciné, écrivait « je suis né troué ». Avec Michaux, nous nous éloignons de l’artiste démiurge, et nous rapprochons d’un artiste "troué", plongé dans le doute, en constante interrogation sur soi et son identité. Est-ce cette dimension qui vous a intéressée chez Michaux, puis chez d’autres créateurs ? Anne Brun : Ce qui m’intéresse dans le processus créateur, c’est en effet la façon dont l’œuvre tente d’explorer ce "troué" dont parle Michaux, c’est-à-dire les parts de soi inconnaissables, infigurables, qui renvoient souvent à des catastrophes psychiques. L’œuvre représente alors une tentative de survie pour échapper à cette véritable mort psychique : elle est une tentative de figuration par les artistes de cet étranger en soi, de ces éprouvés, souvent archaïques, de détresse, qui n’ont pas pu être transcrits, ni en images ni en mots. L’artiste tente de se les approprier, de devenir enfin sujet de ces vécus insaisissables, en leur donnant forme et figure dans son travail créateur. C’e

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"La Loi de la jungle", à voir à L'Aquarium

ECRANS | S’il s’est de doté de nouveaux meubles pour la rentrée, l’Aquarium n’a pas remisé ses bonnes habitudes : le Ciné-Café du plateau de la Croix-Rousse accueille (...)

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

S’il s’est de doté de nouveaux meubles pour la rentrée, l’Aquarium n’a pas remisé ses bonnes habitudes : le Ciné-Café du plateau de la Croix-Rousse accueille toujours conférences, débats, rencontres avec les associations de scénaristes, impros théâtrale du CLAP, festivals (celui du Film Jeune de Lyon s’y tiendra samedi 22 à 20h45), documentaires et courts-métrages. Sans oublier les projections surprises mensuelles du “Ciné-Mystère“ (l’idée de voir un film choisi pour vous n’est-elle pas excitante ?) ni le non moins fameux ciné-club. Celui-ci frappe un grand coup en programmant jeudi 20 septembre à 20h45 un chef-d’œuvre incompris (on assume cette position à 200%, plus les taxes), auquel ce genre de séance doit permettre de rendre justice : La Loi de la jungle (2016). Dans la droite lignée de son premier long La Fille du 14 juillet et de la tripotée de courts-métrages qu’il a tournés auparavant, Antonin Peretjatko compose ici une comédie néo-burlesque trépidante à l’hygrométrie saturée et à l’affolante sensualité (à cause de Vimala Pons ou de Vincen

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En corps, encore ! : "Vivir y Otras Ficciones"

Semi-docu | de Jo Sol (Esp, 1h25) avec Antonio Centeno, Pepe Rovira, Arántzazu Ruiz…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

En corps, encore ! :

Sur son fauteuil roulant, Antonio milite activement pour l’assistance sexuelle des personnes handicapées. Mettant à disposition sa chambre d’amis afin qu’une prostituée puisse s’acquitter de cette mission, il s’attire les foudres de son entourage : Laura, son aide-soignante, et Pepe, son assistant de vie — lequel bataille de son côté avec ses propres démons… Entre documentaire et fiction, Vivir y Otras Ficciones ne cache pas sa dimension “manifeste” en faveur de la reconnaissance des accompagnants sexuels — rappelant en cela l’excellente comédie dramatique de Jean-Pierre Sinapi, Nationale 7 (2000). Son protagoniste, Antonio, a le loisir de développer tout son argumentaire face à des interlocuteurs incarnant la réticence de la société face à ce que lui revendique comme un droit : le vieux Pepe oppose la “morale“ (le sexe restant tabou), la jeune Laura s’insurge contre l’exploitation humaine que l’accompagnement implique, le service étant rémunéré, à l’instar de la prostitution. Si le film souffre d’une technique inégale, il compe

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Orgie de vins nus

Salon des Vins | Novembre, c'est le mois du vin naturel. Qui s’ouvre par le salon Sous les pavés, la vigne, organisé par Nouriturfu et Rue89Lyon les 4 et 5 novembre au Palais de la Bourse.

Adrien Simon | Mardi 24 octobre 2017

Orgie de vins nus

Pas question de mettre de l’eau dans son vin, les 4 et 5 novembre, au palais de la Bourse à Lyon. D'autant que le rouge comme le blanc, là-bas, seront naturels ! C’est-à-dire conçus à partir de raisin bio (logique ou dynamique) et sans que leur élaboration n'ait nécessité de quelconques produits artificiels. Un vin tout nu, tout propre. Comme l'écrit Antonin Iommi-Amunategui, auteur du Manuel pour s'initier au vin naturel et co-organisateur du salon, il s'agit d'un breuvage « vivant, libre, chien fou sans laisse ni muselière chimique », qui se « moque comme son dernier pépin d’être parfait, se contentant d’être bon, sincère, authentique. » À l'opposé des « vins-de-supermarché, parfois technologiques jusqu’à la nausée. » Le pinard naturel échappe à la norme (dont celle des appellations) et c’est justement pour cela qu’il est (de plus en plus) apprécié. Inter Au Palais de la Bourse, on retrouvera une soixantaine d’exposa

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Elle fut la première : "Numéro Une" de Tonie Marshall

Le Film de la Semaine | Jusqu’où doit aller une femme pour conquérir un fauteuil de PDG ? Forcément plus loin que les hommes, puisqu’elle doit contourner les chausse-trapes que ceux-ci lui tendent. Illustration d’un combat tristement ordinaire par une Tonie Marshall au top.

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Elle fut la première :

Cadre supérieure chez un géant de l’énergie, Emmanuelle Blachey est approchée par un cercle de femmes d’influence pour briguer la tête d’une grande entreprise — ce qui ferait d’elle la 1ère PDG d’un fleuron du CAC40. Mais le roué Beaumel lui oppose son candidat et ses coups fourrés… Si elle conteste avec justesse l’insupportable car très réductrice appellation “film de femme” —dans la mesure où celle-ci perpétue une catégorisation genrée ostracisante des œuvres au lieu de permettre leur plus grande diffusion —, Tonie Marshall signe ici un portrait bien (res)senti de notre société, dont une femme en particulier est l’héroïne et le propos imprégné d’une conscience féministe affirmée. Peu importe qu’un ou une cinéaste ait été à son origine (« je m’en fous de savoir si un film été fait par une femme ou un homme », ajoute d’ailleurs Marshall) : l’important est que ledit film existe. Madame est asservie Comme toute œuvre-dossier ou à thèse, Numéro Une ne fait pas l’économie d’un certa

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Tonie Marshall : « avec une réelle mixité, les répercussions seraient énormes sur la société »

Entretien | Dans Vénus Beauté (Institut), elle avait exploré un territoire exclusivement féminin. Pour Numéro Une, Tonie Marshall part à l’assaut d’un bastion masculin : le monde du patronat, qui aurait grand besoin de mixité, voire de parité…

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Tonie Marshall : « avec une réelle mixité, les répercussions seraient énormes sur la société »

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la (non-)place des femmes dans les hautes sphères du pouvoir ? Tonie Marshall : J’avais pensé en 2009 faire une série autour d’un club féministe, avec huit personnages principaux très différents. Chaque épisode aurait été autour d’un dîner avec un invité et aurait interrogé la politique, l’industrie, les médias, pour voir un peu où ça bloquait du côté des femmes. J’allais vraiment dans la fiction parce que ce n’est pas quelque chose dans lequel j’ai infusé. Mais je n’ai trouvé aucune chaîne que ça intéressait — on m’a même dit que c’était pour une audience de niche ! Et la vie passe, on fait autre chose… Et j’arrive à un certain moment de ma vie où non seulement ça bloque, mais l’ambiance de l’époque est un peu plus régressive. Moi qui suis d’une génération sans doute heureuse, qui ai connu la contraception, une forme de liberté, je vois cette atmosphère bizarre avec de la morale, de l’identité, de la religion qui n’est pas favorable aux femmes. De mes huit personnages, j’ai décidé de n’en faire qu’un et de le situer dans l’industrie. Parce qu’

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Rois de l'Underground

Collectifs d'Agitateurs | Tapis dans l'ombre, la plupart du temps au fond de péniches ou dans les arrières-salles de cafés-concert ou de clubs, une poignée d'associations DIY produisent une foule de concerts et d'événements. Portrait en forme de fiches signalétiques. Où l'on apprend que le catering végétarien devient symbole de l'esprit punk.

Stéphane Duchêne | Mercredi 20 septembre 2017

Rois de l'Underground

FREE NOISE Début des hostilités : Création de Free Noise en novembre 2014, premier concert le 10 janvier 2015. Président directeur général : Brice Coquelet. Spécialité : Noise, math-rock, alternatif, rock. Théâtres des opérations : Bar des Capucins, Le Croiseur, Trokson. Catering type : Selon la demande des artistes, entre quiches et salades (riz, pâtes, ...) et catering végétarien. Mode de garde des artistes : À la maison (chez moi ou chez des amis). Prix moyen du cachet : pour les groupes en tournée, entre 150€ et 300€. Meilleur souvenir de concert en tant qu'organisateur : La date d'Ultra Panda (avec Tombouctou et Horseas) organisée au Périscope. En tant qu'organisateur de "petits" concerts, faire une date au Périscope était vraiment hyper plaisant, que ce soit par rapport à la qualité du lieu (jauge, loges, acoustique) ou sur la soirée en elle-même (accueil et catering super, beaucoup de public et grosse ambiance). Meilleur souvenir de concert : Impossible d

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Rodrigo Sorogoyen : « Madrid l’été, c’est génial, c’est l’enfer ! »

Que Dios Nos Perdone | Le jeune et affable Rodrigo Sorogoyen a signé avec Que Dios Nos Perdone l’un des thrillers les plus enthousiasmants de l’années. Rencontre avec un cinéaste qui compte déjà en Espagne.

Vincent Raymond | Lundi 14 août 2017

Rodrigo Sorogoyen : « Madrid l’été, c’est génial, c’est l’enfer ! »

Avez-vous eu des problèmes avec votre mère ? Rodrigo Sorogoyen : Pas jusqu'à ce que je la tue (rires) Non, je l’adore. Mais c’est vrai qu’on a une relation particulière. Elle était séparée de mon père, je suis fils unique, donc on a une relation très étroite. C'est curieux, parce qu'après ce film, j’ai fait un court-métrage qui s’appelle Madre (rires). Je devrais aller en psychanalyse (rires). Évidemment, il y a des références inconscientes et conscientes. Chaque fois qu’on parle d’un psychopathe qui l’est devenu en raison d’un traumatisme lié à sa relation avec sa mère, on pense à Psychose. Avec ma coscénariste Isabel Peña, on a essayé de ne pas copier… Elle est votre partenaire d’écriture depuis toujours… Notre premier scénario a été pour un film avec seulement deux personnages, qui a été important dans notre histoire personnelle. Isabel me donne des choses qu’on n’obtiendrait pas avec deux hommes ou deux femmes. Pas parce qu’elle est femme, mais parce que c’est elle. Y-a-t-il eu beaucoup d’évolutions entre votre scénario et le monta

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C'est LE film de l'été : "Que Dios Nos Perdone" de Rodrigo Sorogoyen

Polar | Polar moite au scénario malsain, à l’interprétation nerveuse et à la réalisation précise, le troisième opus de Rodrigo Sorogoyen a tout pour devenir un classique du genre. En attendant, c’est LE grand film à voir dans les salles cet été 2017.

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

C'est LE film de l'été :

Été 2001. Alors que la canicule assomme Madrid, que les Indignés manifestent, que Benoît XIII est annoncé, des vieilles dames sont violées et massacrées par un tueur en série. Alfaro (une brute épaisse expansive) et Velarde (un cravaté introverti et bègue) sont chargés de l’enquête… On va bien vite oublier la petite déception de La Colère d’un homme patient, accident de parcours dérisoire dans la récente contribution espagnole au genre polar : ce qu’accomplit ici le jeune Rodrigo Sorogoyen pourrait en remontrer à bien des cinéastes chevronnés — au fait, comment se fait-il que ses deux précédents longs-métrages soient encore inédits en France ?! Judicieusement placée dans un contexte historique particulier lui offrant d’intéressants rebonds politiques ou religieux, son intrigue sombre et retorse est peuplée de personnages à plusieurs dimensions : il n’y a pas de simple silhouette, mais de la complexité dans le moindre caractère, de l’ambiguïté à tous les étages, y compris chez les héros. D’ailleurs, la définition de la causalité première du mal se transforme en casse-tête,

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Crystal Pite à la Maison de la Danse : état de choc

Danse | "Betroffenheit" est un mot allemand que l'on pourrait traduire approximativement par "état de choc" ou "trauma". Ce titre annonce avec fracas la (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 9 mai 2017

Crystal Pite à la Maison de la Danse : état de choc

"Betroffenheit" est un mot allemand que l'on pourrait traduire approximativement par "état de choc" ou "trauma". Ce titre annonce avec fracas la substance émotionnelle d'un véritable trip chorégraphique pour six interprètes, entremêlant danse, théâtre et puissants effets visuels et sonores. La chorégraphe canadienne Crystal Pite y explore un état psychique et physique où le langage habituel n'a plus cours, où l'esprit et le corps sont livrés à des images et à des sons s'adressant quasi directement au système nerveux (ce que cherchait par exemple Antonin Artaud dans ses textes poétiques). Et la danse n'est jamais aussi passionnante que lorsqu'elle parvient à donner à partager une expérience sans passer par la narration, la psychologie classique, la syntaxe. Paradoxalement, Crystal Pite (née en 1970) a travaillé pour cette pièce avec un écrivain (et danseur-interprète ici), le dramaturge Jonathon Young. C'est sa propre histoire, son propre trauma halluciné, qui est au départ de la création, déconstruite et métamorphosée par la danse-théâtre de Crystal Pite. L'anc

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"La Colère d’un homme patient" : une vengeance glacée venue d'Espagne

ECRANS | de Raúl Arévalo (Esp, int.- 12 ans, 1h32) avec Antonio de la Torre, Luis Callejo, Ruth Diaz…

Vincent Raymond | Mardi 25 avril 2017

Huit ans après un braquage musclé qui s’est mal terminé pour les victimes comme les malfaiteurs, un étrange bonhomme taiseux se rapproche du gang à l’origine des faits. Son but : la vengeance. Raúl Arévalo ouvre son film sur une prometteuse séquence d’ouverture, au spectaculaire duquel il est difficile d’être insensible. Las ! La suite ne sera pas du même tonneau, marquée par un rythme un tantinet poussif, malgré les efforts ou effets pour le muscler (inserts de cartons-chapitres durant la première demi-heure, violence stridulante…) afin de maintenir une tension en accord avec le sujet. Un sujet qui constitue un problème majeur pour ce thriller moralement discutable : il s’agit tout de même d’une charlesbronsonnerie contemporaine vantant froidement, sans la moindre distance, le principe de l’auto-justice. Ajoutons que l’intrigue, par trop rectiligne, ne réserve aucune surprise dans son dénouement. Malgré cette brutalité générale, La Colère… a bénéficié en Espagne d’un accueil des plus favorables, conquérant les Goya d

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Le vin fait de la résistance

Le Mois du Vin Naturel | Trois salons dédiés, des dégustations, des fêtes, des dédicaces d'ouvrages : durant un mois, à Lyon, le vin naturel est à l'honneur... Le vin quoi ?

Adrien Simon | Mercredi 2 novembre 2016

Le vin fait de la résistance

On perdrait son temps à chercher la définition stricte (ou pire, le cadre légal) du vin naturel : il n'en existe pas. On parle aussi bien de vin nu, nature, vivant, rebelle, pour qualifier l'œuvre de vignerons dont on peut dire, minimalement, qu'ils sont en rupture avec le mode de production conventionnel. La culture de la vigne est aujourd'hui une grande consommatrice de pesticides (20% des stocks utilisés par l’agriculture française, pour à peine 4% des terres cultivées). Et la fabrication du vin autorise l'usage de 47 additifs différents. Les vignerons nature — et c’est ce qui a priori les rassemble — ont pris le parti de ne plus jouer aux apprentis-chimistes. Ils refusent l’usage de produits nocifs dans les vignes et l'interventionnisme durant la vinification. Et sont tentés de ne pas filtrer, ni sulfiter, leurs nectars lorsqu'ils les mettent en bouteille. Sébastien Milleret, caviste à la Croix-Rousse (Ô vins d’anges) rappelle le cercle vicieux de l'agro-industrie : « traiter chimiquement la vigne induit des effets de bord : le cycle de la plante est déréglé, on obtient des raisins carencés ; il faut ensuite rattraper les dégâts... avec des béq

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Antonin Iommi-Amunategui : « Boire du vin naturel, c'est changer la société un verre après l'autre »

Sous les pavés, la vigne | Instigateur des salons Rue89 des vins naturels à Paris et Lyon, blogueur engagé sur No Wine is Innocent, auteur du séminal Manifeste du Vin Naturel (aux éditions de l'Épure), co-fondateur du crew Nouriturfu visant à provoquer la jouissance des palais, organisateur des iconoclastes Nuits des Vins Nus, Antonin Iommi-Amunategui nous expose sa concrète utopie.

Sébastien Broquet | Mercredi 2 novembre 2016

Antonin Iommi-Amunategui : « Boire du vin naturel, c'est changer la société un verre après l'autre »

Un an après la parution de ton Manifeste pour le vin naturel, quelles évolutions vois-tu ? Antonin Iommi-Amunategui : Le vin naturel grignote chaque jour du terrain : on ne le trouve plus seulement dans les bars à vin urbains, mais jusque dans les supermarchés — à tout le moins des vins qui se prétendent naturels — et les guides ou revues tradi du vin. Il est là et on ne le délogera plus. Reste à savoir s'il va enfin acquérir une existence officielle, et le cas échéant, selon quels critères. On voit aussi arriver la récupération : pour la première fois, une grande surface proposait du vin naturel dans sa foire de septembre. Oui, en réalité, ce n'était pas tout à fait la première fois. Mais c'est la première fois que c'était présenté de manière aussi claire. Alors évidemment, attention, il ne s'agissait que de pseudo-vin naturel ; des vins qui jouent avec les codes de ce mouvement pour s'en approprier l'image et, éventuellement, la niche commerciale. Le vin naturel, c'est encore quelque chose de très flou pour la plupart des consommateurs. Du coup, c'est facile pour un industriel pinardier de se g

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Voilà l'été : un jour, une sortie #7

Saison Estivale | Durant toutes les vacances, c'est un bon plan par jour : concert ou toile, plan canapé ou expo où déambuler.

La rédaction | Mercredi 17 août 2016

Voilà l'été : un jour, une sortie #7

43 / Mercredi 17 août : cinéma Toni Erdmann Pas de chance pour Maren Ade, nouvelle victime de la loi du conclave : encensée par les festivaliers de Cannes, elle en est repartie boudée par le palmarès. Pourtant, son film avait de très solides arguments artistiques et moraux pour décrocher ne serait-ce qu’un accessit. (lire la suite de l'article) 44 / Jeudi 18 août : punk Jello Biafra Il aurait pu être maire de San Francisco, mais devint légende du punk rock : California Uber Alles. S’il échoua aux élections municipales en 1979, Jello Biafra (de son vrai nom Eric Boucher) n’a rien raté de son parcours scénique le menant des Dead Kennedys à un album massue avec The Melvins. Inlassablement sur la route, éternellement engagé, le voici au Ninkasi accompagné de The GSM : parfait pour se décoincer les articulations engourdies par l

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"Toni Erdmann", grande fresque pudique

ECRANS | Des retrouvailles affectives en (fausses) dents de scie entre un père et sa fille, la réalisatrice allemande Maren Ade tire une grande fresque pudique mêlant truculence, tendresse et transgression sur fond de capitalisme sournois. Deux beaux portraits, tout simplement.

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Pas de chance pour Maren Ade, nouvelle victime de la loi du conclave : encensée par les festivaliers de Cannes, elle en est repartie Gros-Jean comme devant, boudée par le palmarès. Pourtant, son film avait de très solides arguments artistiques et moraux pour décrocher ne serait-ce qu’un accessit. Son éviction pose question, conduisant à réfléchir sur les goûts normés et une forme (inconsciente) de ségrégation : l’histoire entre le père et la fille a sans doute ému le bon jury, mais ce dernier a peut-être été surpris par des protagonistes et un traitement inhabituels pour pareil sujet. Car Ade dépeint la réalité crue et misérable d’une classe prétendument supérieure totalement dépourvue de glamour, d’attaches, de substance, et use pour ce faire d’une esthétique comparable à celle prisée par les apôtres du cinéma social. Elle renvoie l’image de la médiocrité pathétique et ordinaire des tenants de la société de la performance — ces gens qui, suivant la même ligne éthique, survalorisent le beau, éliminent le faible, traquent la dépense inutile, délocalisent… Mon père, ce golem Toni Erdmann est un film anar ;

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"La Loi de la jungle" : et si c'était le succès surprise de l’été ?

Critique | Satire de la bureaucratie obstinée et stérile, film d’aventure burlesque, le second long-métrage d’Antonin Peretjatko est beau comme la rencontre de Jean-Luc Godard (première époque) et de Peter Sellers sur une piste de ski en Guyane.

Vincent Raymond | Mardi 14 juin 2016

Quand elles ne font pas désespérer du genre humain, les règles administratives sont d’inépuisables sources d’inspiration pour un auteur comique. L’absurdité pratique de certaines d’entre elles, combinée à la suffisance de ceux qui les promulguent comme de ceux chargés de les faire respecter, les confit de ridicule, éclaboussant au passage l’ensemble de l’institution les ayant engendrées. Aussi, lorsque Antonin Peretjatko imagine la Métropole décréter d’utilité publique la construction d’une piste de ski artificiel en Guyane, on s’étonne à peine. Pas plus lorsqu’il montre un pays abandonné aux mains des stagiaires au mois d’août. L’abominable norme des neiges On s’étrangle en revanche — de rire — devant la cavalcade de gags assénés, à un tempo d’autant plus soutenu que la vitesse du film, légèrement accélérée, donne aux voix un ton aigrelet décalé. Peretjatko investit tous les styles d’humour (le visuel pur et chorégraphié à la Tati, le burlesque de la catastrophe façon Blake Edwards, le nonsense montypythonesque et l’aventure exotique trépidante dont Philippe de Broca avait le secret) en conservant sa propre “musique”. Tâtonnant dans ses films précédents, i

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Antonin Peretjatko : « Un gag n’est pas une science exacte »

La Loi de la Jungle | Comment faire rire ? Ce casse-tête d’un jour pour les candidats au bac de philo est le lot quotidien d’Antonin Peretjatko, qui reçoit les félicitations du jury grâce à sa dernière copie — pardon, son nouveau film.

Vincent Raymond | Mardi 14 juin 2016

Antonin Peretjatko : « Un gag n’est pas une science exacte »

Est-il facile aujourd’hui de tourner une comédie à la fois burlesque et absurde ? Les cinéastes contemporains semblent timides face à ce style, qui a jadis connu ses heures de gloire… Antonin Peretjatko : C’est effectivement de l’ordre de la timidité ou de l’autocensure. Faire des gags visuels est assez difficile, parce qu’aujourd’hui les scénarios sont financés par des lecteurs. Écrire quelque chose de visuel, c’est aussi délicat que décrire une peinture que vous allez faire ! Cela explique pourquoi il y a autant d’adaptations de BD comiques : les dessins sont déjà là, et l’on peut plus aisément visualiser le potentiel comique du film. Quant aux livres où l’on éclate de rire, il y en a très peu, il faut remonter à Rabelais. La difficulté des gags visuels, c’est qu’ils peuvent avoir un impact sur le scénario et les personnages. Un gag n’est pas une science exacte, on n’est jamais sûr à 100% que cela fonctionne. Et si au tournage ou au montage, on s’aperçoit qu’un effet burlesque situé à un nœud scénaristique très important est raté, on le met à la poubelle. Le problème est qu’il manque alors un étage à la fusée, et il faut retourner une séquence

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Krampus : une agréable surprise

ECRANS | de Michael Dougherty (E-U, 1h38) avec Toni Collette, Adam Scott, David Koechnerplus…

Vincent Raymond | Mercredi 4 mai 2016

Krampus : une agréable surprise

Lorsqu’un distributeur sort un film de Noël début mai, c’est davantage pour vider ses tiroirs d’un encombrant que pour tenter une contre-programmation osée — ou être raccord avec une vague de froid anormale, par lui seul anticipée ! Le spectateur peut donc faire montre d’une légitime suspicion face à Krampus ; sa surprise sera d’autant plus agréable lorsqu’il assistera à la métamorphose progressive de ce film commençant comme La Course au jouet (aïe…), se prolongeant comme un Jumanji dégriffé (mouais…) avant d’évoluer en un digne conte à la Stephen King (dans l’esprit de Ça…) Empruntant au maître de l’épouvante sa manière de sculpter une histoire horrifique plongeant ses racines dans un trauma ancien et transmise de génération en génération, Michael Dougherty remixe également des figures — en théorie — inoffensives de l’enfance (jouets, peluches, lutins) afin d’en faire les aides sanguinaires d’un anti-Père Noël, pire que le Père Fouettard. Contrairement à beaucoup de fables inspirées de Dickens, débordantes de rédemption et de réconciliations, Krampus sort l’artillerie lourde pour dézinguer une famille comme on en vo

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Sortie Dard-Dard en Isère

CONNAITRE | Non, il ne s’agit pas d’un nouveau volume de la série noire retraçant les enquêtes du commissaire San-Antonio, un des nombreux pseudonymes de l’écrivain (...)

Thibault Copin | Mardi 5 avril 2016

Sortie Dard-Dard en Isère

Non, il ne s’agit pas d’un nouveau volume de la série noire retraçant les enquêtes du commissaire San-Antonio, un des nombreux pseudonymes de l’écrivain Frédéric Dard. Cela serait surprenant puisque depuis l’an 2000, l’auteur est enterré selon ses souhaits à Saint-Chef, dans le nord de l’Isère. Cette petite bourgade a son importance dans l’enfance de l’écrivain bien qu’il n’y vécut que peu d’années suite à la faillite de l’entreprise de son père. Sur place, la Maison du Patrimoine présente le parcours de l’auteur en explorant ses nombreux noms d’emprunt (dont le plus célèbre reste Antoine San-Antonio) au travers de bornes interactives, d’objets du quotidien et du fond Frédéric Dard. À l’occasion de l’évènement Musées en fête ce 22 mai, vous pourrez également prêter main forte à l’inspecteur Bérurier, personnage mythique de la saga, dans une enquête policière au cœur du village, peuplé alors de comédiens témoins du crime à élucider. Cette fondation publique est un bon moyen pour se replonger dans l’univers d’un des grands maîtres du polar, mais aussi d’inciter à découvrir le patrimoine environnant, allant de l’abbaye romane au deuxième enfant du pays, Louis Se

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Vendanges graphiques : une 3e cuvée à la hauteur

CONNAITRE | Vendanges graphiques, le plus raisineux des salons de BD rhodaniens – en cela qu'il célèbre également la production viticole d'excellence de son (...)

Benjamin Mialot | Mardi 10 mars 2015

Vendanges graphiques : une 3e cuvée à la hauteur

Vendanges graphiques, le plus raisineux des salons de BD rhodaniens – en cela qu'il célèbre également la production viticole d'excellence de son territoire d'implantation – se tiendra cette année les 14 et 15 mars, toujours à Condrieu. Autrement dit un mois plus tôt que ses deux premières éditions. Encore autrement dit en plein embouteillage (oh oh oh) festivalier. Difficile, dès lors, d'en faire l'article in extenso. On se contentera donc de signaler que, même en l'absence d'un monstre sacré de la carrure de Philippe Druillet, son casting vaut une fois de plus les 45 minutes de stop. Ne serait-ce que pour les présences du Caladois Alexis Nesme, auteur d'une flamboyante transposition zoomorphique des Enfants du Capitaine Grant de Jules Verne, du blogueur gourmet Guillaume Long (également à l'honneur d'une exposition maison), de Baru, immense diseur de la condition ouvrière qui se fit connaître au milieu des annéers 80 dans les pages de Pilote avec Quéquette blues, un saisissant portrait de blousons noir décidés à ne pas marcher dans les traces de suie de leurs ouvriers de pères

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Amours cannibales

ECRANS | De Manuel Martín Cuenca (Esp-Roum-Russie-Fr, 1h56) avec Antonio de la Torre, Olimpia Melinte…

Christophe Chabert | Mardi 16 décembre 2014

Amours cannibales

Carlos, tailleur discret de Grenade, aime les femmes. Mais attention, il les aime bien préparées. Aussi habile avec un fil et des aiguilles qu’avec un couteau de boucher, il déguste ses victimes selon un rituel presque monotone, sans en tirer de plaisir apparent. On a présenté les choses avec un poil d’ironie, mais Amours cannibales en est résolument dépourvu. Au contraire, la froideur de la mise en scène renvoie plutôt à la "glaciation émotionnelle" tant vantée par Michael Haneke. Même lorsqu’une histoire d’amour, une vraie, se profile entre Carlos et la sœur d’une des femmes qu’il a tuées, Cuenca ne déroge pas à sa grammaire : plans tirés au cordeau, absence de musique, quête de distance et d’atonie dans l’approche des événements. Cette forme-là, respectable dans son principe mais devenue très académique à force d’être mise à toutes les sauces, est assez contre-productive dans le cas d’Amours cannibales. On n’est jamais loin du pléonasme tant la grisaille et l’absence de passion semblent envahir en permanence et l’action, et les personnages, et l’approche visuelle de Cuenca. Même les scènes gore ne créent pas vraiment de malaise, fondues dans

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Petits meurtres à l'espagnole

CONNAITRE | De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts. C'est le titre du classique de l'humour noir de de Thomas de Quincey, dans lequel des érudits de la (...)

Benjamin Mialot | Mardi 14 octobre 2014

Petits meurtres à l'espagnole

De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts. C'est le titre du classique de l'humour noir de de Thomas de Quincey, dans lequel des érudits de la chose criminelle se réunissent pour discuter des vertus esthétiques des meurtres les plus célèbres de l'histoire, du fratricide de Caïn aux étouffements en série de William Burke et William Hare. Ce pourrait être celui du nouveau roman graphique d'Antonio Altarriba, qui pousse le concept plus loin : dans Moi, assassin, le dénommé Enrique Rodríguez Ramírez, professeur d'histoire de l'art, ne se contente pas d'étudier «la douleur et le supplice dans la peinture occidentale», il y apporte sa contribution, revendiquant plus d'une trentaine d'homicides mus par un impératif plastique – dont un «bloody painting» à faire blêmir Pollock. Au-delà de sa macabre ironie, le scénariste espagnol convoquant Bacon, Dix ou Goya pour pourfendre d'un même mouvement l

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Tu veux ou tu veux pas

ECRANS | De Tonie Marshall (Fr, 1h28) avec Sophie Marceau, Patrick Bruel, André Wilms…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Tu veux ou tu veux pas

Le pitch de Tu veux ou tu veux pas n’est, si l’on est honnête, pas plus stupide que ceux de la plupart des comédies américaines trash régulièrement louées dans nos colonnes : une nymphomane tente de faire craquer son nouveau patron, un ancien sex addict abstinent depuis un an. On doit même reconnaître à Tonie Marshall l’envie de donner à son film un rythme soutenu et une précision dans la gestion de ses effets comiques, situations comme dialogues. Un énorme handicap pèse cependant sur la mise en scène : Patrick Bruel. Il erre dans les plans en marmonnant son texte, ne punche jamais aucune de ses répliques et traîne son regard de poisson mort durant tout le film comme s’il se demandait s’il joue dans une comédie ou une tragédie. Il offre ainsi un boulevard à une Sophie Marceau épatante, et pas que par contraste, alliant naturel et folie délurée avec une décontraction irrésistible. Ce déséquilibre finit par avoir raison du film tout entier, lorsque se profile une hypocrite et rassurante résolution de comédie romantique lestée de quelques idées auteurisantes complètement hors de propos. Comme si Marshall voulait rappeler in extremis qu’ell

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Tours de force

CONNAITRE | Eddy Merckx et Lance Armstrong sont sans doute les deux coureurs cyclistes les plus haïs de l’Histoire. Coupables de trop gagner pour l’un, de trop et (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 11 mars 2014

Tours de force

Eddy Merckx et Lance Armstrong sont sans doute les deux coureurs cyclistes les plus haïs de l’Histoire. Coupables de trop gagner pour l’un, de trop et de mal gagner pour l’autre. Si La Course en tête, le curieux et rarissime documentaire de Joël Santoni sur la saison 1973 de Merckx, contribue à humaniser (sa famille, ses faiblesses, ses doutes, la détresse de ses – rares – défaites) "L’Ogre de Tervuren", il en fait aussi un objet de fascination, le filmant – musique comprise – comme un chevalier médiéval toujours sur le chemin de la guerre. Ce genre d’image, Lance Armstrong a échoué à la construire durablement. C’est cette déconstruction du mythe basé sur un mensonge lui-même basé sur un mythe que The Armstrong Lie, d’Alex Gibney, parti pour être un documentaire sur le comeback du septuple vainqueur du Tour en 2009, va finalement montrer. Tout part de ce cancer qui, en 1996, transforme le destin d’un jeune coureur fougueux en récit initiatique tel que les studios américains n’osaient le rêver. «Ma lutte contre le cancer était comme une compétition d’athlétisme. Soit on gagne, soit on perd. Si on perd, on meurt. J’ai injecté cette pe

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Heimat

ECRANS | Présenté en deux parties, ce quatrième volet d’"Heimat" est un prequel à la saga d’Edgar Reitz, qui retrace ici une période méconnue de l’histoire allemande, celle des années 1840. C’est surtout le premier tourné spécialement pour le cinéma, ce que la mise en scène, ample et spectaculaire, souligne, tandis que le propos, lui, est parfois confus. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 17 octobre 2013

Heimat

Les quatre heures (en deux parties) de ce nouvel Heimat font presque figure de courts métrages par rapport aux précédents volets de la saga d’Edgar Reitz. Allant de 10 à 25 heures (!), ces monuments du cinéma allemand contemporain étaient en fait des séries télé dont la qualité a poussé des distributeurs français hardis à les sortir en salles. Mais Chronique d’un rêve et L’Exode ont été tournés directement pour le cinéma, et cela se voit : dans un splendide scope noir et blanc, avec des mouvements de caméra amples et lyriques et un sens de la composition produisant une beauté à couper le souffle, Reitz affirme la souveraineté d’une mise en scène taillée pour le grand écran. Ce qui ne vient pas, bien au contraire, contrarier le projet qu’il mène depuis maintenant trente ans : peindre l’Histoire de l’Allemagne en l’incarnant dans des récits fortement romanesques et des personnages aux destinées à la fois singulières et emblématiques des époques

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"Mort d'un cycliste", le franquisme dans la roue

ECRANS | Alors que le caudillo Franco tenait d’une main de fer le cinéma espagnol et ne laissait entrer que d’anodins divertissements américains sur les écrans, ils (...)

Christophe Chabert | Vendredi 4 octobre 2013

Alors que le caudillo Franco tenait d’une main de fer le cinéma espagnol et ne laissait entrer que d’anodins divertissements américains sur les écrans, ils furent rares ceux qui tentèrent une critique, même masquée, du régime. Juan Antonio Bardem y parvint, et ce n’est pas pour rien qu’il fût ensuite célébré comme le plus grand réalisateur espagnol de la période. Mort d’un cycliste, qu’il tourne en 1955, est son chef-d’œuvre ; il emprunte au film noir et au mélodrame dans son ton, à Welles et Hitchcock dans son esthétique, pour un résultat qui annonce avec cinq ans d’avance les premiers Chabrol ! L’épouse adultère d’un riche industriel renverse un cycliste un soir de promenade automobile avec son amant prof d’université et le laisse pour mort. Tandis que le professeur est pris dans un tourbillon de culpabilité, la grande bourgeoise se préoccupe surtout de sauver les apparences et sa situation. Le noir et blanc superbe et inquiétant, digne des meilleurs Clouzot, et l’usage du grand angle pour créer des cadres expressionnistes et menaçants, donnent au film son c

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Insomniaque - Semaine du 9 au 15 octobre

MUSIQUES | Les 3 RDV nocturnes à ne pas manquer cette semaine : No Gym Tonic au Club Transbo, I'm Derrick Carter au DV1 et Currywürst au DV1. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mercredi 2 octobre 2013

Insomniaque - Semaine du 9 au 15 octobre

11.10 No Gym Tonic Les fidèles de cette rubrique le savent, nous sommes plutôt clients de l'électro-rap épicurien et peinard de Set&Match. Nous le sommes désormais d'autant plus que, depuis son passage au Kao en avril, la discographie du trio montpelliérain s'est enrichie d'un deuxième album : il s'appelle Tudo Bem, a judicieusement été diffusé au début de l'été et donne autant envie de tout plaquer qu'une pub Tropico. Et de se pointer en shorty de bain au Club Transbo, où ils seront la première tête d'affiche des soirées No Gym Tonic, parrainées par Detect, le fouille-disques du Klub des Loosers. 11.10 I'm Derrick Carter Dans la famille "Figure historique de la musique électronique", nous voudrions Derrick Carter. Bonne pioche du côté du DV1

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Le café-théâtre veille au grain

SCENES | Une nouvelle salle l'an passé, un nouveau festival cette saison : bien que tous ses acteurs ne s'y retrouvent pas, le secteur du rire confirme sa vitalité. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Dimanche 8 septembre 2013

Le café-théâtre veille au grain

L'an passé, à cette période, le milieu du café-théâtre était en passe d'être bousculé par l'ouverture de la Comédie-Odéon. Cette rentrée, plus calme, est l'occasion d'en tirer un premier bilan. Il fait d'état d'une seule victime : le Complexe du Rire qui, à une poignée de lointaines reprises près (comme le solo sportif de Yoann Metay, du 19 mars au 5 avril), ne propose quasiment plus que de l'impro et des comédies mineures dont on doute que la Semaine de l'humour (du 5 au 20 octobre), ce dispositif visant, un peu comme Balises, à promouvoir et éclaircir les nombreuses programmations du secteur, suffira à nous les rendre amusantes. D'autant que l'Espace Gerson s'en est désolidarisé pour mieux «faire son festival» (du 26 au 28 septembre à la salle Rameau, où se produiront d'ailleurs le toujours frondeur Christophe Alevêque le 10 octobre et la pétillante Bérengère Krief le 21 décembre). On en reparlera le moment venu, pas seulement parce

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Des réalisateurs qui ont la carte

ECRANS | En 2013, la SRF (Société des Réalisateurs de Films) ne s’offre pas qu’un combat épique en son sein, terminé par une prise de pouvoir des cinéastes ayant choisi (...)

Christophe Chabert | Mardi 25 juin 2013

Des réalisateurs qui ont la carte

En 2013, la SRF (Société des Réalisateurs de Films) ne s’offre pas qu’un combat épique en son sein, terminé par une prise de pouvoir des cinéastes ayant choisi de s’opposer radicalement à la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens de cinéma. Elle a aussi quelques idées plus festives comme cette Carte blanche qui se déroulera au Comœdia du 3 au 7 juillet, où les membres de la SRF présenteront des doubles programmes constitués d’un court et d’un long métrage, certains classiques, d’autres en avant-première. Rayon reprises, trois films incontournables : le premier long de Jacques Rozier, Adieu Philippine, un des trois points culminants — avec La Peau douce et Le Mépris — d’une Nouvelle Vague arrivée à maturité ;  un Kore-eda des débuts, devenu très rare, Maborosi ; et surtout l’exceptionnel documentaire d’

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La Fille du 14 juillet

ECRANS | Premier long-métrage d’Antonin Peretjatko, cette comédie qui tente de réunir l’esthétique des nanars et le souvenir nostalgique de la Nouvelle Vague sonne comme une impasse pour un cinéma d’auteur français gangrené par l’entre soi. Qui mérite, du coup, qu’on s’y arrête en détail… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 7 juin 2013

La Fille du 14 juillet

En remplacement d’un LOL galvaudé par l’adolescence sans orthographe, le branchouille a pris l’habitude de placer un peu partout des WTF — pour What The Fuck. WTF : un sigle qui semble avoir été importé pour résumer un certain cinoche d’auteur français qui, à la vision répétée de chacun de ses jalons, provoque la même sensation d’incrédulité. Qu’est-ce qui passe par la tête des cinéastes pour accoucher de trucs aussi improbables, dont une partie de la critique s’empare pour en faire des étendards de contemporanéité là où, même de loin, on ne voit pas la queue d’une idée aboutie ? La Fille du 14 juillet pousse même un cran plus avant le concept : c’est un film WTF assumé, le rien à péter devenant une sorte de credo esthétique et un mode de fabrication. Derrière la caméra, Antonin Peretjatko, déjà auteur d’une ribambelle de courts-métrages sélectionnés dans un tas de festivals — mais refusés systématiquement dans beaucoup d’autres, c’est dire si son cas provoquait déjà des réactions épidermiques ; devant, le dénommé Vincent Macaigne, dont l’aura de metteur en scène de théâtre — dont on a pu lire du

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La Grande Bellezza

ECRANS | L’errance estivale d’un écrivain qui n’écrit plus dans la Rome des fêtes et des excès. Derrière ses accents felliniens, le nouveau film de Paolo Sorrentino marque l’envol de son réalisateur, désormais au sommet de son inventivité visuelle et poétique, portant un regard à la fois cruel et plein d’empathie sur le monde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 22 mai 2013

La Grande Bellezza

De jour, un touriste asiatique fait un malaise en contemplant Rome depuis ses hauteurs ; de nuit, une fête orgiaque et débridée attire la faune des mondains romains. Cette bonne dizaine de minutes n’a rien à voir avec ce qu’on appelle traditionnellement une "exposition" au cinéma ; c’est plutôt un poème filmique, sans dialogue et sans intrigue, où la caméra semble défier la gravitation. Depuis Les Conséquences de l’amour, on connaît la virtuosité de Paolo Sorrentino, sa capacité à intensifier les sensations par un travail extrêmement sophistiqué sur les focales, les mouvements de caméra et un montage musical épousant l’humeur des séquences. Mais jamais il n’avait osé s’affranchir à ce point de la dramaturgie pour tenter une immersion non pas dans une histoire, mais d’abord dans un monde, pour restituer ses propres perceptions d’une ville dont il abhorre les excès et dont il adore la beauté. Les inconséquences de l’amour Ce qui est, peu ou prou, le sentiment de Jep (Toni Servillo), autrefois auteur d’un roman culte (L’Appareil humain), devenu journaliste faut

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La Belle endormie

ECRANS | Marco Bellocchio signe un film choral interrogeant le droit de décider de sa propre mort et, malgré l’étonnante vivacité de sa mise en scène, n’évite pas un certain didactisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

La Belle endormie

Amour, Quelques heures de printemps et maintenant La Belle endormie : la question de la fin de vie travaille le cinéma contemporain comme elle travaille la société, produisant des films qui tentent, chacun à leur échelle, de ramener le sujet à des destins singuliers. La stratégie de Marco Bellocchio est d’ailleurs la plus claire : il s’empare d’un fait divers qui a embrasé l’Italie — la décision de mettre un terme à la vie d’Eluana Englaro, dans un état végétatif depuis 17 ans — provoquant manifestations cathos et débats au Parlement. Mais il n’en fait que le lien entre trois histoires de fiction qui, chacune à leur manière, traitent aussi de la question. On y voit un sénateur berlusconien, qui a lui-même fait subir une euthanasie à sa femme des années auparavant, prêt à voter contre son groupe et ainsi mettre fin à sa carrière, tandis que sa fille va se joindre au cortège des manifestants réclamant la vie pour Eluana ; une actrice veillant en illuminée mystique sa fille dans le coma et délaissant son propre fils, qui lui aussi s’apprête à devenir com

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Pialat à poing levé

ECRANS | Une rétrospective chasse l’autre à l’Institut Lumière. Après celle consacrée à Michael Cimino, c’est maintenant Maurice Pialat qui est à l’honneur durant tout le (...)

Christophe Chabert | Lundi 4 mars 2013

Pialat à poing levé

Une rétrospective chasse l’autre à l’Institut Lumière. Après celle consacrée à Michael Cimino, c’est maintenant Maurice Pialat qui est à l’honneur durant tout le mois de mars. Autrement dit, de fortes personnalités, des réalisateurs qui ont essoré leurs producteurs par leur perfectionnisme et leur désir de ne faire aucun compromis. Dans le cas de Pialat, les choses sont plus compliquées encore : son cinéma cherche l’accident, le surgissement de la vie et du naturel dans l’espace contrôlé du tournage. On le sait, Pialat était exigeant avec ses comédiens, matière première et décisive de sa méthode. Pour le meilleur : Depardieu, systématiquement génial chez lui, de Loulou au Garçu, de Police à Sous le soleil de Satan ; Sandrine Bonnaire, qu’il découvre dans À nos amours et retrouve dans Police puis, magistrale, en Mouchette dans Sous le soleil de Satan ; ou Dutronc, inoubliable Van Gogh. Pour le pire aussi, tant ses rapports furent parfois houleux avec certains — Jean Yanne dans Nous ne vieillirons pas ensemble, Sophie Marceau pour Police. C’est cependant ce qui fait la grandeur du cinéma de Pialat : q

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No

ECRANS | Le référendum de 1988 au Chili, pour ou contre le dictateur Pinochet, raconté depuis la cellule de communication du «Non» et son publicitaire en chef, ou quand la radicalité formelle de Pablo Larraín se met au service d’un véritable thriller politique, haletant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

No

Format carré, couleurs baveuses, image dégueu : on se demande d’abord si, à l’ère de la projection numérique, l’opérateur ne nous a pas joué un sale tour en glissant une vieille VHS dans un magnétoscope acheté sur Le bon coin. L’arrivée à l’écran de Gael García Bernal achève de semer la confusion, et pour peu que l’on ne sache rien de ce que No raconte, on est en droit de se demander où Pablo Larraín veut nous emmener. Pourtant, tout va finalement faire sens. L’auteur de Tony Manero et Post Mortem, Santiago 73, achève avec No une trilogie sur l’histoire du Chili sous Pinochet, et sa radicalité formelle trouve ici une justification nouvelle. Nous sommes en 1988 et, face à la pression populaire, le dictateur fait un geste d’ouverture en organisant un référendum pour approuver ou rejeter sa présidence. L’opposition fait appel à un jeune publicitaire, René Saavedra, pour monter la campagne du «Non» à Pinochet. Celui-ci, ni particulièrement politisé, ni franchement hostile au régime, accepte pour une raison qui lui est propre : son p

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Les pitres et jeunes acteurs

SCENES | Les demi-saisons café-théâtrales se suivent et ne se ressemblent pas : là où le premier semestre de l'année 2012 se résumait à des prolongations et des big names, (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 4 janvier 2013

Les pitres et jeunes acteurs

Les demi-saisons café-théâtrales se suivent et ne se ressemblent pas : là où le premier semestre de l'année 2012 se résumait à des prolongations et des big names, celui qui débute ces jours fait la part belle aux concepts inédits et aux futurs grands. Au Comédie-Odéon par exemple, deux rendez-vous réguliers peuvent valoir le détour. D'un côté La Revue de presse, sorte de Petit rapporteur

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The Impossible

ECRANS | Fiction autour de l’histoire vraie d’une famille disloquée par le tsunami thaïlandais, le deuxième film de Juan Antonia Bayona joue brillamment la carte du "survival" dans sa première partie, moins celle du mélodrame dans la deuxième. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 novembre 2012

The Impossible

Un carton nous annonce d’entrée ce que la plupart des spectateurs savent déjà : The Impossible se déroule durant le tsunami qui ravagea les côtes thaïlandaises à noël 2004, faisant des milliers de morts et de blessés, laissant la région dans le chaos et les survivants en état de choc. Histoire de redoubler cette introduction didactique par un petit jeu de mise en scène, Juan Antonio Bayona (le réalisateur de L’Orphelinat) nous fait entendre ensuite un crescendo strident évoquant la vague et les cris de ceux qu’elle emporta. Efficace, même si les 50 000 spectateurs de Vynian savent que Fabrice Du Welz avait fait la même chose dans son film maudit. Passons. Nous voilà dans l’avion qui amène la famille Bennett à Kaoh Lahk pour les fêtes : un couple de beaux anglo-saxons (dans la vraie histoire, c’étaient des Espagnols, mais The Impossible a de manifestes volontés exportatrices) et leurs trois enfants, qui s’install

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Le Dard du roman

CONNAITRE | Il préférait de loin le contrepet au contre-ut, se qualifiait « d’écrivain forain » ou de « sociologue-soldat des valeurs anticonformistes » et déclarait : (...)

Gaël Dadies | Mercredi 26 septembre 2012

Le Dard du roman

Il préférait de loin le contrepet au contre-ut, se qualifiait « d’écrivain forain » ou de « sociologue-soldat des valeurs anticonformistes » et déclarait : « L’amour et le mépris sont des sentiments qui me permettent de supporter mes semblables ». à partir de 300 mots de vocabulaire (c’est lui qui le disait), il s’est forgé une langue inventive, truculente, jouant en permanence avec ces mots qu’il inventait au besoin. Une verve rabelaisienne avec laquelle il a narré, durant 175 épisodes, les aventures du commissaire San-Antonio. Des livres avec tellement de rebondissements « qu’on les croirait en caoutchouc » et vendus à plus de 220 millions d’exemplaires. Frédéric Dard, puisque c’est de lui qu’il s’agit, sera mis à l’honneur le samedi 29 septembre à partir de 11 h à l’institut Goethe. À l’occasion de la réédition de l’intégrale de Frédéric Dard aux éditions Pocket, son fils Patrice, Antoine De Caunes, François Rivière et Albert Benloulou, reviendront, lors d’une conférence, sur son existence et son œuvre (pas aussi tordante lorsqu’il écrit des romans noirs sous son vrai nom). Les vingt plus chanceux ayant validé le quizz, après tirage au sort, pourront a

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Le rire, mode d’emploi

SCENES | Café-théâtres / Il y a deux types d’humoristes sur les scènes actuellement : ceux qui misent tout sur la vanne, recherchent la complicité du public et (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 2 décembre 2011

Le rire, mode d’emploi

Café-théâtres / Il y a deux types d’humoristes sur les scènes actuellement : ceux qui misent tout sur la vanne, recherchent la complicité du public et rebondissent sur le moindre froissement d’étoffes dans la salle ; et ceux, plus rares, qui visent la perfection du jeu, inventent des personnages et les raffinent de soir en soir jusqu’à en connaître par cœur et par corps le plus infime des tremblements. Antonia de Rendinger fait partie de cette catégorie et son spectacle, Travail, famille, poterie, est avant tout une prouesse de comédienne. Dès l’introduction, elle mime avec une énergie folle les gestes quotidiens d’une épouse modèle au bord de la crise de nerfs à qui l’on prodigue des leçons pour faire briller ses meubles, son couple et ses enfants. Impressionnante dans ses ruptures, hyper-expressive, de Rendinger bouffe littéralement le plateau. Ensuite, qu’elle incarne une vieille concierge de 80 balais, un beauf émotif, une sommité scientifique sur arte, une quinqua en pleine opération d’épilation extrême ou une Présidente de la République (entre uchronie et utopie, un passage cinglant et hilarant), c’est toujours avec la même dextérité vocale, gestuelle et physique.

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La Piel que habito

ECRANS | Avec "La Piel que habito", Pedro Almodóvar revient aux récits baroques et teintés de fantastique de sa jeunesse, la maturité filmique en plus, pour un labyrinthe des passions bien noir dans lequel on s’égare avec un incroyable plaisir. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

La Piel que habito

La Piel que habito se déroule à Tolède l’année prochaine, mais il se passe aussi bien avant ce présent qui n’est pas le nôtre. De ce laps temporel qui enjambe gentiment notre actualité pour aller fouiller dans le passé et anticiper un futur proche où la science sans contrôle ne servira plus que les désirs de ceux qui la maîtrisent, Pedro Almodóvar fait plus qu’une pirouette narrative ; c’est un vrai geste de cinéaste, retournant aux sources de son œuvre pour lui donner un nouveau souffle, là où ses derniers films avaient tendance à s’enfoncer dans un auto-académisme à base de scénarios virtuoses et réflexifs et de mélodrames au féminin mis en scène avec une élégance glacée. Il faut remonter à Matador ou La Loi du désir pour trouver chez lui une histoire aussi tordue, qui n’hésite pas à emprunter les voies du cinéma de genre (le fantastique en tête, avec des références très assumées aux Yeux sans visage de Georges Franju et au Frankenstein de James Whale) pour distraire à tous les sens du terme le spectateur de son horreur fondamentale. Que l’on ne dévoilera pas, histoir

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