Cuarón, enfin en orbite

ECRANS | Le triomphe de Gravity sonne pour Alfonso Cuarón les cloches d’une renommée tardive, après pas mal de rendez-vous manqués. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Photo : Alfonso Cuarón sur le tournage des "Fils de l'homme"


Alors que des cinéastes comme Fincher, P. T. Anderson ou Guillermo Del Toro sont depuis longtemps installés au sommet du cinéma contemporain, Alfonso Cuarón restait, jusqu'à Gravity, un outsider. Pourtant, il a débuté avant tous ces cinéastes-là et, à 52 ans, affiche plus de vingt années d'activité derrière la caméra. Son premier film, tourné en 1991 dans son Mexique natal, Solo con tu pareja, est remarqué par la presse mais est devenu quasiment introuvable — en DVD, seul l'excellent éditeur américain Criterion en propose une version.

Quatre ans plus tard, le voilà déjà à Hollywood pour y réaliser l'adaptation d'un classique de la littérature enfantine, La Petite Princesse, qui fera l'admiration de Tim Burton mais qui s'avèrera un échec à sa sortie. Puis il signe pour une transposition contemporaine du roman de Dickens, De grandes espérances, sans doute son moins bon film, handicapé par un casting raté réunissant un fade Ethan Hawke et une peu crédible Gwyneth Paltrow. On sent que le cinéaste essaie de développer son style, mais se retrouve à l'étroit entre la fidélité au roman original et le besoin de faire un mélodrame romantique new-yorkais. C'est d'ailleurs dans l'intemporalité qu'il est le plus à l'aise, comme lors de ce prologue qui lui permet d'inscrire son héros dans une nature sauvage et sans âge. Il faut dire que Cuarón a développé une relation fusionnelle avec son chef opérateur Emmanuel Lubezki, magicien de la lumière et de la caméra qui, ce n'est pas un hasard, est depuis devenu le directeur photo de Terrence Malick.

Road trip

Après ce nouvel échec, Cuarón retourne au Mexique et y écrit avec son frère Carlos ce qui sera son premier chef-d'œuvre, Y tu mama tambien, un road movie sur deux adolescents en rut emmenant en voyage une femme plus âgée avec qui ils découvriront les joies du sexe mais aussi l'amertume des lendemains qui déchantent. De son utilisation détonante de la voix-off — qui fonctionne comme une narration littéraire extrapolant les événements ou complétant les trajectoires de certains personnages du récit — aux plans-séquences déjà incroyables avec lesquels il filme cette odyssée qui se double d'un regard sur les fossés sociaux et les paradoxes politiques du Mexique contemporain, Cuarón impose un style et une vision personnelle du monde. On y trouve surtout le thème qui va irriguer toute la suite de son œuvre : l'espoir qui permet d'affronter les situations les plus sombres, le besoin de vivre plus que de se résigner.

Y tu mama tambien fait forte impression, mais une fois de plus, le cinéaste va là où on ne l'attendait pas : le troisième Harry Potter, dont il est le meilleur critique quand il nous déclare : «Je suis fier d'avoir réalisé le blockbuster avec le plus grand nombre de plans séquences. Après, ça reste du Harry Potter…». Souvent considéré comme le meilleur de la saga, le film n'échappe pas en effet aux problèmes intrinsèques à la série : des arcs dramatiques faibles et une narration à épisodes fastidieuse dans son déroulement. Même esthétiquement, on ne peut pas dire que la mise en scène de Cuarón impressionne particulièrement — c'est d'ailleurs le seul film qu'il a tourné sans Lubezki, et cela se ressent à l'image, assez laide.

Aller simple pour le futur

Cuarón frappe ensuite un très grand coup avec Les Fils de l'homme, immense film d'anticipation sur une Terre devenue inféconde, livrée au chaos, à la répression et au terrorisme. Où, une fois de plus, il repousse les limites de la virtuosité dans sa mise en scène, le temps de deux plans-séquences inoubliables qui font figure de modèles en la matière… Surtout, Les Fils de l'homme reste d'un bout à l'autre scotché au point de vue de Clive Owen, anti-héros désabusé qui porte un regard sans passion sur le désastre environnant et se morfond dans le désespoir. Le futur du film n'est jamais montré que comme l'ordinaire d'une société au devenir totalitaire, avec ses migrants parqués, ses groupuscules terroristes et ses insurrections spontanées. Cuarón, dans Les Fils de l'homme comme dans Gravity, ne fait pas du principe d'étonnement un moteur de sa mise en scène, mais tente au contraire de tout rendre ordinaire aux yeux des personnages. C'est là que réside la puissance d'immersion de son cinéma, dans cette façon de créer de la familiarité avec l'extraordinaire ou l'impossible, plutôt que d'en souligner l'exotisme.

Issue d'une nouvelle vague mexicaine soudée par de profonds liens d'amitié — avec Guillermo Del Toro et Alejandro Gonzalez Iñarritu, toujours remerciés en premier dans les génériques de ses films — Cuarón pratique une synthèse cinématographique parfaite où le spectacle, puissant, n'est jamais gratuit et vient toujours servir une charge émotionnelle et un propos extrêmement cohérent. L'avenir lui appartient, désormais.


Gravity

D'Alfonso Cuarón (ÉU-GB, 1h30) avec Sandra Bullock, George Clooney...

D'Alfonso Cuarón (ÉU-GB, 1h30) avec Sandra Bullock, George Clooney...

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Pour sa première expédition à bord d'une navette spatiale, le docteur Ryan Stone, brillante experte en ingénierie médicale, accompagne l'astronaute chevronné Matt Kowalsky qui effectue son dernier vol avant de prendre sa retraite.


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Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

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Le silence, la Terre, et un panoramique excessivement lent, comme si la caméra elle-même flottait dans l’espace. On distingue ensuite une silhouette lointaine dans un scaphandre, tournant autour d’une station spatiale arrimée au satellite Hubble, en cours de réparation. Mission de routine pour ces astronautes américains ; l’un, Matt Kowalsky, chevronné et effectuant sa dernière sortie — un Georges Clooney égal à lui-même, c’est-à-dire dans un professionnalisme hawksien et une décontraction absolue — l’autre, Ryan Stone, passant pour la première fois du laboratoire aux travaux pratiques dans l’immensité spatiale — Sandra Bullock, fabuleuse, transmuée par un rôle qui la pousse vers une gamme complète d’émotions. D’ailleurs, durant cette introduction déjà furieusement immersive, le dialogue, remarquablement écrit, cherche une simplicité que l’on retrouvera dans la ligne claire de son récit et relève du badinage ordinaire ; Stone supporte mal le tangage lié à l’apesanteur, Kowalsky raconte des histoires sur sa jeunesse et sa femme, un troisième astronaute s’amuse à faire des pirouettes et Houston — Ed Harris, une voix

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ECRANS | Après un été en demi-teinte, les quatre prochains mois devraient confirmer le cru exceptionnel de cette année 2013. Avec les locomotives cannoises et une pléiade d’auteurs dont on trépigne de découvrir les nouveaux opus, la rentrée est en effet salement musclée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 août 2013

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Après le marteau-piqueur estival qui faisait résonner semaine après semaine le même air connu fait de blockbusters, d’animation pour gamins décérébrés, de films d’auteur qu’on ne savait pas où mettre ailleurs et de comédies françaises dont tout le monde se fout, le cinéma reprend ses droits comme à chaque rentrée, avec des œuvres plus audacieuses et moins routinières. C’est évidemment le cas des deux gagnants du dernier Cannes, en l’occurrence La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (9 octobre) et Inside Llewin Davis des frères Coen (6 novembre). Rien de commun toutefois entre le roman naturaliste sur les amours adolescentes déployé magistralement, trois heures durant, par Kechiche, et le vagabondage d’un folkeux dépressif et poissard dans l’Amérique des années 60 raconté en mode faussement mineur et vraiment métaphysique par les Coen. Rien, sinon une envie de pousser les murs du cinéma, en faisant imploser les limites de la durée d’un côté, et celles des structures scénaristiques de l’autre. En cela, ce sont les deux grands films insoumis de cette rentrée.

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Une rentrée sans Palme d’or cannoise n’est pas vraiment une rentrée. Et même si, comme il y a trois ans, elle est signée Michael Haneke, il ne faudra pas rater Amour (24 octobre), tant le film est un accomplissement encore plus sidérant que Le Ruban blanc dans la carrière du cinéaste autrichien. Avec sa rigueur habituelle, mais sans le regard surplombant qui a parfois asphyxié son cinéma, Haneke raconte le crépuscule d’un couple dont la femme (Emmanuelle Riva) est condamnée à la déchéance physique et qui demande à son mari (Trintignant) de l’accompagner vers la mort. C’est très dur, mais aussi très beau et puissamment universel, grâce entre autres à la prestation inoubliable des deux comédiens, au-delà de tout éloge. L’autre événement post-cannois est aux antipodes de ce monument de maîtrise et d’intelligence ; pourtant, Les Bêtes du sud sauvage (12 décembre), premier film de l’Américain Benh Zeitlin, procure des émotions et des sensations tout aussi intenses. Osant le grand pont entre

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Les Fils de l'homme

ECRANS | ALFONSO CUARÓN Universal vidéo

| Dimanche 6 mai 2007

Les Fils de l'homme

Vous êtes prévenus : tant que vous n'aurez pas vu ce film majeur d'Alfonso Cuaron, on risque fort de vous bassiner encore longtemps avec... Laminé par une promo pathétique à sa sortie en salles, Les Fils de l'homme sort maintenant en DVD dans une belle édition qui rend justice via ses nombreux boni au travail impressionnant mené sur le fond et sur la forme par le cinéaste mexicain. Les Fils de l'homme, c'est une fable de SF qui imagine un futur terriblement proche où l'humanité est stérile depuis 18 ans, plongeant le monde dans le repli nationaliste, la guerre civile et le désespoir. Un monsieur tout-le-monde blasé et cynique (Clive Owen, le meilleur acteur britannique depuis Sean Connery) va devoir escorter une jeune noire qui, miracle ! se retrouve enceinte. Cuaron filme tout ça avec une série de plans-séquences dont trois d'entre eux sont juste époustouflants. Si l'influence revendiquée par le metteur en scène est La Bataille d'Alger, c'est aussi (et c'est en cela que le film est incroyablement contemporain) l'esthétique des jeux vidéo qui est la source formelle des Fils de l'homme. Comme dans les grands jeux d'act

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