Le Vent se lève

ECRANS | Pour ses adieux au cinéma, Hayao Miyazaki propose une fable ample, adulte et très personnelle mêlant histoire du Japon et envol romanesque pour dessiner un autoportrait en créateur aveuglé par sa passion. Magnifique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 janvier 2014

Photo : © 2013 Nibariki


Ce n'est pas la première fois qu'Hayao Miyazaki annonce sa retraite cinématographique ; c'est même devenu un sujet de plaisanterie comme furent, en leur temps, les adieux des mythiques Compagnons de la chanson… Non seulement Le Vent se lève donne un crédit évident à ce départ longtemps reporté, mais il explique aussi en creux les tergiversations du maître. Le parcours de son protagoniste, Jiro, évoque ainsi métaphoriquement celui de Miyazaki lui-même : celui d'un homme mû par une passion si exclusive qu'elle lui fait passer à côté du monde et de la vie.

Ainsi, dès son plus jeune âge, Jiro s'obsède pour l'aviation, ayant trouvé un mentor imaginaire en la personne de Giovanni Caproni, pionnier italien de la construction. Devenu ingénieur, il va tout faire pour donner au Japon des modèles dignes de ceux fabriqués en Europe, et notamment dans l'Allemagne hitlérienne. Car Le Vent se lève se déroule dans une période tumultueuse de l'Histoire japonaise que Miyazaki circonscrit à deux événements : le séisme qui dévaste la région de Kanto et la participation de son pays à la Deuxième Guerre mondiale.

Une dernière envolée

Du premier, spectaculairement recréé à l'écran, le cinéaste fait la source romanesque de son récit : Jiro réussit à sauver une jeune fille lors du déraillement d'un train et, lorsqu'il la retrouvera des années après dans un sanatorium où elle soigne sa tuberculose, une histoire d'amour va naître entre eux, sans cesse contrariée par les activités professionnelles du héros. Quant au second, il permet à la fois de pointer la réussite du projet de Jiro et son versant amer, sa récupération par un pouvoir belliqueux et destructeur.

Dans la romance comme dans la fable historique, Miyazaki pousse son art jusqu'à des hauteurs encore jamais atteintes : ainsi de la splendide scène du balcon, qui tient la comparaison avec celles, mythiques, écrites par Shakespeare et Rostand ; ou lorsqu'il s'agit de faire voler ses images comme si son héros se perdait entre le rêve et la réalité, dans l'oscillation terrible entre l'émerveillement face au monde et la brutale découverte de sa cruauté. Surtout, Le Vent se lève porte en lui toute la mélancolie d'une vie dévouée au travail, au point d'en devenir aveugle à la souffrance alentour. La conclusion du film est en cela sublime : avec ce point final, c'est comme si Miyazaki disait qu'enfin quelque chose pouvait commencer, malgré tout ce qui a été irrémédiablement perdu…

Le Vent se lève
D'Hayao Miyazaki (Jap, 2h06) animation


Le Vent se lève

De Hayao Miyazaki (Jap, 2h06) animation

De Hayao Miyazaki (Jap, 2h06) animation

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L’histoire de l'ingénieur japonais Jiro Horikoshi, connu pour avoir créé l'avion de chasse Mitsubishi A6M, surnommé chasseur Zero et devenu le symbole de la lutte aérienne du Japon durant la Seconde Guerre mondiale.


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Demain, j’arrête (ou pas) :

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"La Tortue rouge" : enfin, Michael Dudok de Wit passe au long-métrage

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Le Néerlandais Michael Dudok de Wit aura pris tout son temps avant de franchir le pas du long-métrage. Pourtant, il devait se douter que, loin de l’attendre au tournant, le public ayant découvert — et apprécié — ses films courts multi-primés Le Moine et le Poisson (1994) ou Père et Fille (2000) avait grand hâte de voir sa poésie muette empreinte de tendresse se déployer dans la durée. Étonnamment, c’est du côté des studios nippons Ghibli que l’ancien résident de Folimage aura trouvé asile — il s’agit au passage d’une belle ouverture pour la maison fondée par Takahata et Miyazaki, qui n’avait jusqu’alors jamais accueilli d’auteur non-asiatique. Une collaboration somme toute logique : Dudok de Wit se trouve en parfaite communion philosophique et spirituelle avec ses aînés, chantres comme lui d’une relation pacifiée, d’une osmose retrouvée entre l’Homme et son envir

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2014 : autant en emporte le Vent…

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Christophe Chabert | Jeudi 2 janvier 2014

2014 : autant en emporte le Vent…

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Lumière 2013, jour 5. Adieux

Fatigue + rhume = programme allégé, comme on disait hier. Deux films seulement pour ce cinquième et avant-dernier jour, mais un très gros morceau au programme, le dernier Miyazaki, présenté en avant-première pour le 25e anniversaire des studios Ghibli qui, en fait, n’en ont que 23, comme l’a expliqué en ouverture le directeur de Disney France… Le festival aura tenté de faire venir le maître sans succès, se contentant de la première française du film. Avant d’y revenir, parlons un peu de John Flynn, à qui le festival consacrait un double programme avec The Outfit et Rolling thunder. On avait découvert le second lors de Lumière 2010, et on avait été impressionné par sa sécheresse, ses explosions de violence, et son propos audacieux sur l’impossible réinsertion des anciens du Vietnam, dans la lignée de Taxi Driver. Ce qui n’est pas un hasard puisque les deux films ont un scénariste commun, l’inégal Paul Schrader, ici sur le territoire qui lui réussit le mieux : celui de l’exploration des failles de l’Amérique, adoptant le regard du candide qui, peu à peu, d

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Ghibli fête sa révolution

C’est la dernière annonce (fracassante) du festival Lumière : comme le lapin sorti du chapeau, un hommage aux studios Ghibli du grand Hayao Miyazaki, qui fêtent en 2013 leurs 25 ans. Miyazaki a jeté un petit froid au festival de Venise ; alors que son dernier film, Le Vent se lève… il faut tenter de vivre, était en compétition — d’où il est, au passage, reparti bredouille — le maître annonça sa retraite de réalisateur. Certes, tel un compagnon de la chanson, il n’en est pas à sa première tentative — depuis Chihiro au moins, il annonce son envie de raccrocher les pinceaux et la caméra — mais cette fois, ça a l’air sérieux. Quoiqu’il en soit, le patrimoine Ghibli est énorme, et le travail accompli par Miyazaki représente une révolution incontestable dans le domaine du cinéma animé. Abordant des thèmes nouveaux — la menace qui pèse sur l’écologie, la guerre — à travers le prisme de l’enfance ou du merveilleux, poussant l’interpénétration entre le réel et le fantastique jusqu’à les rendre indissociables, il a bâti une mythologie qui n’appartient qu’à lui, imposant un trait là encore extrêmement perso

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Christophe Chabert | Mercredi 1 avril 2009

Ponyo sur la falaise

Trait naïf, dialogues rares, couleurs primaires : l’ouverture de Ponyo sur la falaise clame haut et fort le retour d’Hayao Miyazaki à la simplicité. À mille lieux sous les mers, un homme amphibie, mi-commandant de bateau, mi-chef d’orchestre, règne sur un petit peuple aquatique de poissons somptueux et de créatures étranges, communauté réunie dans un sous-marin surpeuplé qui s’apprête à revenir à la surface. En démarrant son film par l’invention de sa mythologie, avant de la confronter avec la réalité terrestre d’un petit village côtier où vit une infirmière qui attend le retour de son marin de mari en compagnie de leur jeune fils, Miyazaki inverse les termes habituels de son cinéma. Dans Le Voyage de Chihiro ou dans Mon Voisin Totoro, les humains découvraient un autre monde enchanté et effrayant ; ici, c’est ce monde qui va à la rencontre du grand autre, à travers la figure de Ponyo, petit animal étrange qui, une goutte de sang humain absorbé, grandit et se transforme en petite fille. La Chevauchée des MérousEn filigrane, on retrouve donc le goût des parcours initiatiques et les grandes orgues écologiques du maître. Mais Ponyo sur la falaise est avant tout, notamment d

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Mon Voisin Totoro

ECRANS | de Hayao Miyazaki (1988, Japon, 1h26) animation

Christophe Chabert | Mercredi 29 juin 2005

Mon Voisin Totoro

Dans un monde idéal, l’empire Disney serait dissout au profit des seuls projets du studio Pixar, et nous n’aurions pas dû attendre toutes ces années pour découvrir les fabuleux chefs-d’oeuvre du studio Ghibli. En attendant cet idéal, foncez donc revoir cette merveille d’onirisme et de sensibilité, seul, avec des enfants, ou même avec des vieux.

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