Elle portait du velours bleu…

Christophe Chabert | Mardi 11 février 2014

C'est en janvier 1987 avec la sortie de Blue Velvet, auréolé d'un Grand Prix à Avoriaz, que la légende David Lynch commence. Après le succès culte d'Eraserhead, puis celui mondial d'Elephant Man et le bide artistique comme public de son adaptation de Dune, Lynch remet les compteurs à zéro.

Bienvenue dans une paisible bourgade américaine, où les fleurs poussent dans des jardins bien tondus, où les rossignols chantent et où… le mal grouille au fond de la terre, prêt à surgir lorsqu'un brave bougre s'écroule victime d'un infarctus. Son fils — Kyle MacLachlan, pas encore canonisé en Dale Cooper dans Twin Peaks — vole à son chevet ; en revenant de l'hôpital, il trouve dans un talus une oreille humaine coupée. Se muant en enquêteur, il suit les traces d'une chanteuse de bar, Dorothy Vallens — Isabella Rossellini, future épouse du cinéaste — victime d'un gangster shooté à l'oxygène liquide qui retient son fils et son mari en otage. Notons que la prestation, inoubliable, de Dennis Hopper relancera durablement sa carrière…

Cette découverte se fait depuis un placard dans lequel le garçon, à moitié nu, observe ce manège inquiétant. Voyeurisme, sado-masochisme, viol et violence : le tableau au départ idyllique se teinte de pulsions troubles, mettant à l'épreuve l'innocence romantique du héros — et de sa promise, une Laura Dern post-adolescente qui figure l'idéal naïf du cinéma de Lynch, résistant à l'horreur comme dans Sailor et Lula.

Blue Velvet, dont on a pu dire à l'époque qu'il était "classique", surprend aujourd'hui au contraire par les audaces figuratives de Lynch, qui n'allaient pas tarder à se commuer en expérimentations narratives…

Blue Velvet
De David Lynch (1986, ÉU, 2h) avec Kyle MacLachlan, Isabella Rossellini, Dennis Hopper…
À l'Institut Lumière et à l'UGC Ciné Cité Confluence


Blue Velvet

De David Lynch (1986, ÉU, 2h) avec Kyle MacLachlan, Isabella Rossellini...

De David Lynch (1986, ÉU, 2h) avec Kyle MacLachlan, Isabella Rossellini...

voir la fiche du film


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Jeux de dames : "Vita & Virginia"

Biopic | Londres, 1922. La romancière mondaine Vita Sackville-West, vivant en union très libre avec son diplomate d’époux, engage une relation intellectuelle, amicale et physique avec la réservée Virginia Woolf qu’elle admire. Mais Vita est volage et Virginia, fragile…

Vincent Raymond | Mardi 9 juillet 2019

Jeux de dames :

Au rayon des films-d’Anglaises-qui-boivent-du-thé-en-lisant, faites une place de choix à Vita & Virginia qui coche toutes les cases — il ne manque que Jane Austen et/ou Emma Thomson et/ou James Ivory pour que la grille soit complète. Convoquant autant le féminisme en costumes que des amours réprouvées forcément malheureuses, cette reconstitution soignée dessine de Virginia Woolf une silhouette plus complexe et moins éthérée que celle traditionnellement véhiculée, l’intellectuelle mélancolique y gagnant un corps sans perdre son âme. Mais si ce film s’avère édifiant d’un point de vue historique et documentaire sur la question de l’émancipation féminine, il pêche par deux coquetteries venant singulièrement l’égratigner. La première concerne la musique : la partition choisie joue la carte de la contemporanéité, un parti-pris toujours curieux quand on veille aussi scrupuleusement à la véracité historique. Est-ce une manière discrète de nous faire comprendre les échos de cette époque avec la nôtre ? Quant à la seconde, elle s’applique à bon nombre de biopics (notamment

Continuer à lire

La fin du parcours : "Lucky"

ECRANS | de John Carroll Lynch (E-U, 1h28) avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston…

Vincent Raymond | Mardi 12 décembre 2017

La fin du parcours :

Tous les jours, le vieux Lucky suit la même routine : un verre de lait, de la gym, ses mots croisés au dinner du coin et pas mal de cigarettes pour rythmer ses déambulations dans les rues de sa ville. Un jour, le nonagénaire a un étourdissement. Pour son toubib, rien de grave : il vieillit… C’est peu dire qu’il y a des convergences entre Une histoire vraie (1999) et Lucky. Outre la présence au générique de Stanton et de David Lynch — ce dernier, homonyme du réalisateur, se révélant un (excellent) interprète dans le costume d’un type presque normal —, les films sont deux portraits tendres de vieilles personnes, à travers lesquels on devine toute l’admiration qu’un réalisateur peut porter à son comédien. Rarement tête d’affiche — il ne l’avait plus guère été depuis Paris, Texas (1984) — Harry Dean Stanton trouve dans Lucky outre un piédestal, un film synthèse chargé jusqu’à la gueule de cette culture américaine ayant inspiré parmi les plus belles pages

Continuer à lire

Soirée Twin Peaks

ECRANS | Préparez le café. À présent que l’intégralité de saison 3 de Twin Peaks a été diffusée, c’est le moment de reprendre les choses au début et sur grand écran, s’il vous (...)

Vincent Raymond | Mardi 19 septembre 2017

Soirée Twin Peaks

Préparez le café. À présent que l’intégralité de saison 3 de Twin Peaks a été diffusée, c’est le moment de reprendre les choses au début et sur grand écran, s’il vous plaît ! D’abord, avec le préquelle cinématographique de la série de David Lynch, le film Twin Peaks, Fire Walk With Me (1992), et puis avec les deux premiers épisodes cette ultime saison — ceux qui avaient été présentés à Cannes —, histoire de vous donner envie de replonger totalement dans ses 18 heures. Encore une part de tarte aux cerises ? Soirée Twin Peaks À l’Institut Lumière le vendredi 22 septembre à 18h30

Continuer à lire

Lettre de Cannes #5

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on prend un aller simple de la Black Lodge à l'Hôpital du Vinatier

Christophe Chabert | Vendredi 26 mai 2017

Lettre de Cannes #5

Cher PB, laisse-moi te raconter une scène vue sur la Croisette, qui illustre à mon sens la folie qui gagne le festival, et peut-être plus que ça, le pays tout entier – à moins que ce ne soit le micro-climat du sud, mais je ne mange pas de ce pain-là. En plein carrefour, un type se fait renverser en scooter par une voiture. Rien de bien grave a priori, car le propriétaire du deux roues, assez vénér’, est déjà en train de tambouriner contre la vitre de l’automobiliste en le traitant de… Bon, pas besoin de te faire un dessin ou d’aligner des grossièretés. Un des mille policiers aux abords du Palais vient alors se mêler à l’affaire pour calmer le différend. Et là, sidération totale, l’homme au scooter s’adresse au représentant des forces de l’ordre – note l’expression – et lui demande s’il a le droit de « frapper » le mec dans la voiture. Sérieusement. Même pas pour rire. Gloups ! De folie, il fût question ces derniers jours dans les films de Cannes, alors que la compétition touchait à sa fin avec les films de François Ozon – rires – de Fatih Akin – argh – et de Lynne Ramsay – tout à l’heure. D’abord avec ce qui restera comme le choc ultime du festival : les deu

Continuer à lire

"David Lynch : The Art Life" : plongée dans l'intimité d'un maître

Documentaire | Inutile de présenter le cinéaste David Lynch, auteur de films cultes et de chef-d’œuvres célébrés. Jon Nguyen (qui avait déjà co-produit un documentaire en 2007 (...)

Julien Homère | Lundi 20 février 2017

Inutile de présenter le cinéaste David Lynch, auteur de films cultes et de chef-d’œuvres célébrés. Jon Nguyen (qui avait déjà co-produit un documentaire en 2007 à propos d’Inland Empire), Olivia Neergaard-Holm et Rick Barnes ont pourtant décidé de peindre son portrait. La qualité de ce long monologue du créateur iconoclaste réside dans le témoignage : The Art Life raconte Lynch, de son enfance à Washington jusqu’à la conception d’Eraserhead en Californie. On ne peut pas dire que le film présente un point de vue neuf. Si la réflexion sur l’homme est inexistante, le projet Kickstarter se justifie par des vidéos prises sur le vif où l’artiste peint, sculpte, scie et modèle. Vrai cadeau aux fans, Lynch se raconte dans la plus grande intimité, avec le spectateur pour seul confident. À voir pour tous ceux qui veule

Continuer à lire

Luz 2014

ECRANS | Pedro Almodóvar Prix Lumière, des rétrospectives consacrées à Capra et Sautet, des invitations à Ted Kotcheff, Isabella Rossellini et Faye Dunaway, des ciné-concerts autour de Murnau, des hommages à Coluche et Ida Lupino… Retour sur les premières annonces de Lumière 2014. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Luz 2014

C’est donc Faye Dunaway qui viendra inaugurer la sixième édition du Festival Lumière à la Halle Tony Garnier le lundi 13 octobre. Actrice mythique, que l’on avait pu redécouvrir à Lumière dans un de ses plus grands rôles — celui de Portrait d’une enfant déchue de Schatzberg — elle présentera la version restaurée de Bonnie and Clyde, classique du film criminel et rampe de lancement d’un certain Nouvel Hollywood dont son réalisateur, Arthur Penn, fut un agitateur discret mais essentiel. On le sait, Lumière se targue d’être un festival de cinéma grand public et, après le doublé Belmondo / Tarantino de l’an dernier, la barre était placée assez haute en matière d’invités prestigieux. Pour donner le change, le Prix Lumière atterrira donc en 2014 dans les mains de Pedro Almodóvar ; le festival prépare sa venue tout au long du mois de septembre avec une séance spéciale d’Attache-moi — pas forcément son meilleur film, cela dit — et une autre de La Mauvaise éducation précédée d’une confé

Continuer à lire

Enemy

ECRANS | Tournée dans la foulée de "Prisoners" avec le même Jake Gyllenhaal, cette adaptation de José Saramago par Denis Villeneuve fascine et intrigue, même si sa mise en scène atmosphérique se confond avec une lenteur appuyée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Enemy

Coïncidence des sorties : à quelques jours d’intervalle, deux films s’attaquent au thème du double. Celui de Richard Aoyade transpose Dostoievski dans un quotidien gris et bureaucratique ; Denis Villeneuve s’est lui inspiré de L’Autre comme moi de José Saramago pour prolonger sa collaboration avec Jake Gyllenhaal, entamée avec le brillant Prisoners. Villeneuve est peut-être encore plus abstrait qu'Aoyade dans son traitement d’une ville déshumanisée, réduite à une salle de fac et à quelques appartements anonymement coincés dans des barres d’immeuble rappelant la Défense filmée par Blier dans Buffet froid. Un monde glacial dans lequel Adam répète sans cesse la même routine : il donne un cours, rentre chez lui, reçoit un coup de fil de sa mère (Isabella Rossellini), puis sa copine lui rend visite (Mélanie Laurent), ils font l’amour, elle rentre chez elle et il finit sa nuit seul. Routine brisée après une discussion anodine avec un de ses collègues, qui le conduit à louer dans un vidéoclub une comédie «locale» où un homme lui ressemblant trait po

Continuer à lire

Ulysse, souviens-toi

ECRANS | De Guy Maddin (Can, 1h34) avec Jason Patric, Isabella Rossellini…

Christophe Chabert | Jeudi 16 février 2012

Ulysse, souviens-toi

Représentant d’un cinéma d’avant-garde qui n’aurait pas totalement jeté les amarres avec la figuration et la narration, Guy Maddin trace un sillon déconcertant et construit une œuvre où tout ne se vaut pas, loin de là. Après le très ludique Des trous dans la tête qui, bien avant Michel Hazanavicius et The Artist, tentait l’aventure du film muet contemporain, Ulysse, souviens-toi réécrit L’Odyssée dans une maison abandonnée peuplée de fantômes et de gangsters, de filles nues et de conversations ésotériques. Un grand foutoir plutôt habituel pour Maddin mais qui, cette fois-ci, s’accompagne d’un assez saoulant délire formel à base de surimpressions permanentes, de plans de traviole montés au hachoir et de musique dissonante. Par moments, on se croirait dans une parodie de David Lynch faite par un étudiant en cinéma ! Curieusement, Maddin a embarqué dans cette affaire expérimentale un tas de comédiens connus qui ont l’air

Continuer à lire

La Solitude des nombres premiers

ECRANS | Un garçon et une fille bloqués par des traumas enfantins se croisent sur quatre époques dans ce film magistral et poignant où Saverio Costanzo déconstruit la narration et emprunte les codes du cinéma de genre pour pénétrer au cœur du drame de ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 29 avril 2011

La Solitude des nombres premiers

En 1984, Mattia et Alice sont deux enfants vifs, intelligents, épanouis. Sept ans plus tard, Mattia est introverti, Alice est la souffre-douleur des autres filles. Sept ans s’écoulent à nouveau et ils se retrouvent au mariage d’une camarade de classe dont Alice fut brièvement l’amie. Enfin en 2007, désormais adultes, ils sont devenus des îlots de solitude, éloignés géographiquement mais toujours liés par une même connexion existentielle. Mattia et Alice sont comme les «nombres premiers» du titre, solitaires mais surtout singuliers, uniques, irréductibles. Et la manière dont Saverio Costanzo raconte leur histoire (d’après un roman à succès de Paolo Giordano) semble répondre à une logique mathématique, en faisant des allers-retours entre chaque époque, différant ainsi la révélation des traumas qui ont affecté le développement affectif de Mattia et Alice. Labyrinthe affectif Le cinéma contemporain nous a habitué à ces exercices de déconstruction, Iñarritu et son scénariste Guillermo Arriaga s’en sont même fait les champions. Pour Saverio Costanzo, il ne s’agit en aucun cas de manipuler le spectateur, le préparer à un coup de théâtre ou créer des r

Continuer à lire

Des trous dans la tête

ECRANS | De Guy Maddin (Canada-ÉU, 1h35) avec Isabella Rossellini…

Christophe Chabert | Jeudi 18 septembre 2008

Des trous dans la tête

En vingt ans de carrière et une dizaine de longs-métrages, Guy Maddin s’est affirmé comme un cinéaste absolument singulier, artiste têtu d’une œuvre sans équivalent, parfois déroutante, toujours surprenante. Des trous dans la tête appartient à sa meilleure veine : à la manière d’un film muet en noir et blanc raconté par une voix off et des cartons, il propose une reconstitution fantasmée de l’enfance du réalisateur. L’histoire, située sur une île perdue où trône un phare ô combien symbolique, est franchement baroque : pendant que le père de Maddin fabrique un sérum de jouvence tiré du cerveau d’orphelins, sa sœur vit une romance avec un ado détective qui est en fait une fille travestie, alors que sa mère, terrifiante, couve son rejeton d’un peu trop près… Derrière ses atours expérimentaux, le film est une déclaration d’amour au cinéma des premiers temps, celui de Méliès et de Feuillade, et aux feuilletons enfantins façon Club des cinq, relus avec beaucoup de malice à travers le prisme de la psychanalyse contemporaine. Christophe Chabert

Continuer à lire

Bienvenue au Lynch-land !

MUSIQUES | Critique / Film-monstre, abscons, dément, INLAND EMPIRE représente une forme de suicide commercial de la part de David Lynch, mais aussi une expérience cinématographique qui encourage autant qu'il décourage le commentaire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 février 2007

Bienvenue au Lynch-land !

Arrivé à une forme ultime de reconnaissance critique et même publique - du moins en Europe, quoique le DVD de Mulholland drive ait fait son beurre aux États-Unis... David Lynch a choisi non pas de capitaliser sur son nouveau statut, mais de casser définitivement son jouet. C'est le sentiment premier après les trois heures hallucinées d'INLAND EMPIRE. À côté, Lost Highway, Mulholland drive et même Eraserhead ont quelque chose de gentils films narratifs ; c'est dire si l'objet est déroutant. Et osons l'avouer, clairement moins plaisant à regarder, pour une raison simple : Lynch, ce grand maître du scope et de la pellicule, cet artiste du cadre et des textures, l'a tourné avec une DV qu'il utilise comme votre pépé son camescope : sans ajout de lumière artificielle et la plupart du temps à la main ! Il n'est pas impossible de faire quelque chose d'intéressant visuellement avec un tel parti-pris - et la toute première séquence d'INLAND EMPIRE le prouve d'ailleurs ! mais ce n'est visiblement pas le souci de Lynch. Idem pour la musique, d'ordinaire en complète adéquation avec les images, mais ici souvent à contretemps, sinon franchement décalée (la chanson de Beck sur la fin en est le mei

Continuer à lire