Berlinale 2014, jour 4. L'ombre de Terrence.

ECRANS | Things people do de Saar Klein. The Better angels de A. J. Edwards. In order of disappearance de Hans-Peter Molland. Aimer, boire et chanter d’Alain Resnais.

Christophe Chabert | Mardi 11 février 2014

On est déjà au milieu de notre Berlinale et plusieurs constats s'imposent. D'abord, la compétition est éclectique, et les deux exemples qui vont suivre dans notre billet du jour vont le prouver. Ensuite, le festival est de bonne facture. Si on le compare au voisin cannois, il connaît moins de très hauts, mais aussi moins de bas — peut-être passe-t-on à travers les gouttes et faisons-nous des choix judicieux dans son gargantuesque programme. Enfin, il fait une météo superbe à Berlin, et c'est la meilleure surprise de la semaine. Si on avait le temps — mais à cinq films par jour, c'est mission impossible — on irait bien flâner dans la ville, profiter du séjour… Allez, boulot, boulot, menuise, menuise ; il faut parler des films qui s'accumulent dangereusement au fil des jours.

Deux héritages malickiens

À chaque festival international, la même question se pose : y verra-t-on un nouveau film de Terrence Malick ? Le maître en a trois sur le feu, et Berlin n'aura pas eu la primeur de son Knight of cups, dont on ne sait trop dans quelles ornières de montage il a pu tomber.

Pas de Malick en compétition donc, mais le panorama du festival a fait planer son ombre tutélaire au-dessus de deux films : Things people do de Saar Klein et The Better angels d'A. J. Edwards. Ce n'est pas un hasard car tous les deux — qui signent ici leurs premiers films — ont fait leurs armes comme monteurs de Malick, par ailleurs coproducteur de The Better angels. Vu le résultat, travailler avec l'immense Terrence n'est pas simple pour ensuite se construire une identité de cinéaste débarrassée de ce qui a fait sa marque… Dans le cas de Things people do, l'influence malickienne est présente dans cette manière de suspendre l'action pour filmer, en toute liberté, des enfants en contrejour avec une caméra en apesanteur, ou destructurer le montage pour créer des effets de flottements temporels. Cela étant, ce genre de gimmicks sont aussi des clichés d'un certain cinéma indépendant — qu'on se souvienne des Amants du Texas, pénible sundancerie présentée à la Semaine de la critique cannoise, où on trouvait des effets du même ordre — et Things people do en recycle quelques autres.

Le film n'est pas terrible du tout, même si il y a ça et là quelques bonnes idées. En racontant la descente aux enfers de Bill, agent d'assurance qui perd son emploi, le cache à sa famille et finit par sombrer dans le banditisme pour trouver de l'argent et sauver sa maison menacée de saisie par la banque, Saar Klein montre le cauchemar de la classe moyenne américaine après la crise financière : le déclassement qui conduit à la destruction de la cellule familiale et la perte de la propriété. Ce contenu, très politique, est torpillé par une assez mauvaise décision : celle de faire entrer dans le jeu un flic déprimé, qui se ronge de ne pas pouvoir tenir son rôle de père et qui va sympathiser avec le protagoniste jusqu'à excuser ses actes. Personnage taillé à la serpe, comme la plupart des seconds rôles, qui handicape lourdement l'avancée d'un récit lui-même parasité par les affèteries décrites plus haut.

Saar Klein arrive toutefois à capter quelques pulsions dérangeantes. Bill, plutôt taciturne, effacé et inconséquent au départ, se révèle dans le crime et finit même par retrouver un appétit de vie qui culmine dans une surprenante scène de sexe avec son épouse, elle aussi étonnée de ce regain de libido. On est content d'ailleurs de revoir dans un beau rôle la géniale Vinessa Shaw, immortalisée par James Gray dans Two lovers. Mais c'est à peu près tout…

Bien plus intéressant — et même très beau — The Better angels est pourtant plus problématique dans son rapport avec le cinéma de Malick. C'est simple : on pourrait croire à une pure et simple copie en noir et blanc, tant le film est à ce détail près absolument conforme à l'esthétique du cinéaste de Tree of life : voix-off méditative, narration fragmentée, recherche constante de l'instant de vérité au détriment d'une construction classique des séquences. Sans parler des innombrables plans de nature et d'animaux, la faune et la flore du film n'ayant rien à envier à celles de La Ligne rouge ou d'À la merveille… On a le droit de trouver ridicule la manière dont A. J. Edwards singe son modèle, comme certains peintres se contentaient de suivre les traces des maîtres dans les écoles de peinture italienne à la Renaissance.

Mais The Better angels vaut mieux que cela. D'abord, parce que le style malickien est greffé sur un sujet inattendu : la jeunesse d'Abraham Lincoln entre 9 et 12 ans, et notamment le moment où la deuxième épouse de son père va le pousser à sortir des bois où il a grandi pour entreprendre des études, sentant le potentiel du gamin. Dans le film, Lincoln est simplement nommé «Abe», et seuls le prologue et l'épilogue tracent des perspectives sur son destin exceptionnel : d'abord, quelques plans sur la Maison Blanche ; enfin, l'évocation de l'attentat qui lui a coûté la vie. Pas de reconstitution toutefois. L'idée brillante d'Edwards consiste à filmer l'enfance de Lincoln dans un pur présent, aidé par l'intemporalité du décor. En cela, The Better angels fournit peut-être la première proposition crédible d'anti-biopic, puisqu'il casse toute tentative d'explication causale, se contentant d'enregistrer des événements sans les lester d'un commentaire rétrospectif.

Lincoln est rendu à sa singularité, pris dans des séquences d'une extrême quotidienneté : labourer un champ, jouer à une sorte de cache-cache avec son cousin — narrateur de l'histoire — se baigner dans un fleuve… Le film pose aussi la question de l'éducation sans en faire un discours : là où Abe aurait pu emprunter la voie d'un atavisme familial qui l'aurait conduit à être bûcheron ou paysans, ses aptitudes à l'éducation lui permettent d'échapper à un destin et à s'en tracer un autre, laissé soigneusement hors champ.

Le film fourmille de séquences fulgurantes : la mort de la mère, résumée en quelques fragments de plans pudiques, les scènes d'école, où Edwards arrive par la grâce de son montage à faire ressentir ce qu'apprendre veut dire… Et, le temps d'une scène remarquable, le cinéaste évoque même sans jamais forcer la note le grand combat de Lincoln. Alors qu'il traverse la forêt, Abe voit passer une chaîne d'esclaves. Cela dure quelques secondes, et Edwards arrive si bien à épouser le regard, à la fois intrigué et effrayé, de l'enfant, que l'on comprend ce que cette vision — car ce n'est qu'une vision, pas encore une révolte ou un discours — peut avoir de traumatique et donc de décisif pour celui qui deviendra, des années après, Président des États-Unis. Dans un biopic classique, la séquence serait isolée, soulignée par le montage ou la musique ; ici, elle est prise dans le flux des événements, et c'est bien le spectateur seul qui travaille à en mesurer l'importance historique.

Un justicier dans la neige

Retour à la compétition, donc. Tout à fait insaisissable, entre gestes radicaux — et rebutants, même si l'infâme Kreutzweg a pour l'instant rallié la majorité des suffrages, ce qui nous afflige un peu — et cinéma à la lisière du mainstream pur et simple. Ainsi de In order of disappearance du Norvégien Hans-Peter Molland, qui n'a pas, mais alors pas du tout, le profil d'un film présenté en compétition officielle dans un des plus grands festivals de cinéma du monde ! Cette série B à l'humour très noir démarre comme un vigilante movie — mais avec Stellan Skarsgard en Charles Bronson qui conduirait inlassablement un chasse-neige ! puis bifurque ensuite dans des directions plutôt inattendues, le polar étant sans arrêt contrebalancé par des apartés grinçants sur la culture norvégienne et ses spécificités, généralement raillées par les autres nationalités — suédoise, danoise ou serbe — du film.

Dès le dialogue expliquant qu'un pays froid et morne comme la Norvège a forcément besoin d'un État providence alors que les pays chauds se contentent d'une banane et de farniente, on se dit que Molland a choisi son camp : celui, façon Tarantino première manière, qui consiste à tout ramener à de la pure quotidienneté. Le film est donc truffé de gimmicks burlesques — à chaque mort, et Dieu sait qu'il y en a, le nom du personnage s'affiche sur un carton avec au-dessus un symbole mortuaire conforme à sa religion — et de détails grotesques.

Alors que Skarsgard, en père effondré par l'assassinat de son fils et avide de revanche, garde relativement les pieds sur terre, autour de lui s'agite un carnaval de personnages tous plus débiles les uns que les autres. Le meilleur ? Le grand méchant, qui se fait appeler «le duc» — comme dans le Ghost dog de Jarmusch, les surnoms des gangsters deviennent matière à dissertation — un maniaco-dépressif englué dans un divorce sans fin avec sa femme qui clame fièrement qu'il est végétarien et fait la leçon à ses gardes du corps pour qu'ils n'oublient pas de donner à son gamin ses cinq fruits et légumes par jour. L'oncle retiré du business, dont la nouvelle femme asiatique est adepte du feng shui, où le boss serbe campé par un Bruno Ganz en roue libre, sont autant de figures venant s'incruster dans un récit joyeusement bordélique.

Hans-Peter Molland, qui n'est connu en France que pour un film culte récemment ressorti en DVD (Zero Kelvin) est en tout cas fidèle au cinéma de son pays, toujours d'une ironie mordante envers les mœurs locales. In order of disappearance n'a certes rien d'un concurrent sérieux pour la récompense finale, mais il faut reconnaître qu'on s'est bien bidonné en le regardant.

La vieillesse n'est pas un naufrage

Il y a deux ans, lors de la présentation cannoise de Vous n'avez encore rien vu, on pensait avoir soldé pour de bon le compte d'Alain Resnais. Son cinéma s'enfonçait depuis quelques films dans le ressassement testamentaire et les dispositifs pesants, mais là, il semblait avoir atteint un point de non retour. Il ne faut jamais vendre la peau de l'ours… Du haut de ses 91 ans, Resnais retrouve avec Aimer, boire et chanter une inspiration qu'on ne lui soupçonnait plus.

Celle-ci est accouchée au forceps. La première demi-heure est particulièrement ingrate, du générique hideux aux décors outrageusement théâtraux, sans parler de ces moments, d'une laideur indiscutable, où les comédiens s'expriment en gros plan sur un fond de grille crayonnée en noir et blanc. Même la pièce d'Alan Ayckbourn que Resnais adapte ici avec Jean-Marie Besset met un peu de temps à dessiner ses enjeux — quelques notables du comté de York montent une pièce de théâtre et apprennent que leur camarade George Riley est atteint d'une maladie incurable et qu'il n'en a plus que pour six mois à vivre. Enfin, le cabotinage très très appuyé de Sabine Azéma n'est pas non plus un atout pour rentrer dans le film.

On a donc le sentiment d'assister à nouveau à une sorte de film de vieux ultime, étouffé sous une fantaisie qui ne semble amuser que son auteur. Mais quelque chose d'assez mystérieux se produit en cours de route : soudain, ces personnages qui jusque-là ressemblaient à des pions manipulés sur un plateau de théâtre, tantôt au naturel, tantôt dans la répétition du rôle qu'ils vont jouer sur une scène que l'on ne verra jamais, se mettent à vivre. Ou, plus exactement, tout ce qui n'apparaît pas à l'écran, tout ce qui est soigneusement laissé hors champ, finit par devenir à la fois le drame de leur vie et la source de leur joie.

Tous vont ainsi faire le point sur les mensonges et les frustrations qui ont émaillé leurs existences : infidélité, avortement et surtout ce temps qui passe, irrémédiablement, et qui les conduit à être spectateurs d'une jeunesse invisible mais qui les obsède. Celle de George, le condamné, dont on ne verra jamais le visage, mais qui soudain réveille chez toutes les femmes du film un désir éteint ou réfréné, et qui provoque chez les hommes des angoisses quant à leur capacité à plaire encore à celles qui partagent leur vie. Ou celle de la fille de Jack — impeccable Michel Vuillermoz, qu'on verrait bien repartir avec un prix d'interprétation masculine ici — qui s'éveille elle aussi au désir, mais qu'on ne verra qu'à peine plus dans le film…

Resnais s'offre même, dans le dernier et passionnant mouvement d'Aimer, boire et chanter, quelques beaux coups de théâtre qui vont venir ébranler son dispositif, au départ très rigide : alors qu'on se tenait jusqu'ici uniquement dans les jardins et vérandas des protagonistes, on entre soudain chez eux, et les décors se font moins artificiels, les échelles changent, les lumières tirent vers l'expressionnisme… L'intimité qui se dévoile n'est pas qu'affaire de dialogue, elle devient aussi littéralement une irruption dans le foyer, et le vaudeville se teinte de quelques notes tragiques et mélodramatiques.

En bout de course, Resnais semble répondre aux critiques formulées sur Vous n'aviez encore rien vu, mais aussi aux louanges qui ont peut-être abusivement accompagné la dernière partie de son œuvre. On a dit de lui qu'il était éternellement jeune malgré son âge ; puis qu'en fait non, son cinéma avait vieilli avec lui… Malicieux, il propose avec Aimer, boire et chanter, un film sur la vieillesse, avec des vieux qui ont des problèmes de vieux et qui évoluent dans une esthétique elle aussi vieillotte. Mais de tout cela ne surgit aucune mélancolie, aucune amertume, aucune aigreur. À l'image de son titre, le film est porté par une énergie joyeuse et libre, sans jamais surjouer un jeunisme qu'à plusieurs reprises les personnages eux-mêmes s'interdisent et regardent avec dédain. On pourra certes gloser sur la scène finale, dire que Resnais prépare encore et toujours son grand départ en le répétant à l'écran… Ce serait faire une erreur, car ce film-là, plus que les précédents, appelle une suite, et sonne, aussi dingue que cela puisse paraître, plutôt comme un nouveau départ.

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Resnais, dernier voyage…

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Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Resnais, dernier voyage…

La disparition d’Alain Resnais est arrivée au moment où on s’y attendait le moins, juste avant la sortie du film où il semblait enfin conjurer le spectre de cette fatalité en la remplaçant par une ode joyeuse aux années qui restent à vivre… Car depuis 1984 et son sublime et aride L’Amour à mort, ses films semblaient être des répétitions générales d’un départ annoncé. À l’exception du mineur et jovial I want to go home, hommage aux bandes dessinées qu’il adorait et dans lequel il avait fait des infidélités à son cercle d’acteurs, tous étaient nimbés de ce parfum funeste. La pieuvre narrative de Smoking et No Smoking avait beau ouvrir une douzaine de récits potentiels, tous se concluaient au cimetière ; dans Les Herbes folles, la mort s’invitait littéralement par accident dans l’épilogue ; et Vous n’avez encore rien vu mettait en scène non pas une, mais deux foi

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Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

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Dans Aimer, boire et chanter il y a, comme dans tous les films d’Alain Resnais un dispositif formel fort et très visible. Trop ? C’est ce que l’on pense lors des premières séquences, où le choix de toiles peintes découpées en rideaux pour les entrées et sorties est d’un goût contestable. Cette théâtralité, qui renvoie à la pièce d’Alan Ayckbourn que Resnais adapte ici — la troisième après Smoking / No Smoking et Cœurs — est cependant justifiée par le leitmotiv qui lance chacun des actes : Colin (Hyppolite Girardot) et sa femme Kathryn (Sabine Azéma) répètent eux-mêmes une pièce de théâtre, mais n’en dépassent jamais les premières répliques, la vie et le naturel finissant par reprendre le dessus. On ne verra jamais cette pièce à l’écran, tout comme on ne verra jamais son acteur principal, George Riley, dont son médecin Colin révèle la mort prochaine. Alors que ses amis (le couple formidable Caroline Silhol / Michel Vuillermoz), son épouse (Sandrine Kiberlain) et son rival (André Dussollier) s’inquiètent, se lamentent ou se réjouissent de la disparition annoncée de leur collègue, George retrouve une nouvelle jeunesse. Et ce sont plutôt les secret

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André Dussollier : «Quand on joue, il n’y a plus de masques»

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Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

André Dussollier : «Quand on joue, il n’y a plus de masques»

Comment êtes-vous passé de ce texte, Diplomatie, que vous avez beaucoup joué au théâtre à sa version cinématographique ? Y avait-il une forme de désapprentissage ? André Dussollier : Avec Niels Arestrup, on était prêts à tenter une aventure nouvelle. Il y a eu des moments en jouant la pièce où je me suis dit c’est dommage qu’il n’y ait pas une caméra. Au théâtre, on est souvent de profil face au public, qui est loin. Diplomatie, c’est un sujet qui correspond bien au cinéma, cela nous donne le privilège de parler de façon douce comme les diplomates, on va affronter ces grands problèmes en face à face, d’homme à homme, en susurrant parfois alors que c’est la guerre autour de nous. Je pense que la diplomatie se passe comme ça, à mots feutrés. Ce n’est pas que ça n’allait pas au théâtre, mais on s’adaptait à des contraintes techniques différentes. Il fallait oublier tout ce qu’on avait fait au théâtre, et l’avantage, c’était de travailler avec un metteur en scène qui n’avait pas vu la pièce, et qui nous regardait comme s

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Grands et nouveaux noms de la Berlinale

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Christophe Chabert | Mardi 18 février 2014

Grands et nouveaux noms de la Berlinale

Huit jours à la Berlinale, c’est sans doute le meilleur moyen d’avoir un panorama fidèle de ce qui se déroule dans la production internationale. La compétition, à la différence de Cannes, n’aligne pas les grandes signatures mais mise, de façon parfois hasardeuse, sur de nouveaux auteurs et des films venus de pays en plein renouveau. On exagère cependant : il y avait deux cinéastes majeurs dans la compétition, et tous deux ont figuré en bonne place au palmarès. D’un côté Wes Anderson, dont le Grand Budapest Hotel est absolument génial, et qui est allé chercher un Ours d’argent très mérité — on lui aurait même donné sans souci la statuette dorée ; de l’autre Alain Resnais qui, après le ratage de Vous n’avez encore rien vu, redresse la barre avec Aimer, boire et chanter, moins lugubre et testamentaire que ses précédents, mais toujours hanté par les rapports entre théâtre et cinéma. La mort annoncée d’un des personnages, dont tout le monde parle mais qu’on ne verra jamais, va révéler chez des êtres vieillissants, pétrifiés dans leurs mensonges et leur vie bourgeoise, désirs et angoisses, pulsions de vie et peur de

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Berlinale 2014, jours 7 et 8. Regarde les enfants grandir.

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Christophe Chabert | Samedi 15 février 2014

Berlinale 2014, jours 7 et 8. Regarde les enfants grandir.

La Berlinale touche à sa fin, et c’est peu de dire que le marathon fut intense — 32 films vus en huit jours ! Intense et paradoxal, car on y a vu des choses tout à fait extraordinaires, dans des conditions souvent exceptionnelles — les équipements cinématographiques berlinois sont impressionnants, et cette édition fut marquée par la réouverture du mythique Zoo Palast, entièrement rénové et d’un luxe à tomber par terre, avec ses sièges inclinables et sa moquette de dix centimètres d’épaisseur ! Le truc, c’est que ces films-là sont sans doute ceux qui auront le plus de mal à se frayer un chemin dans les salles françaises, tant ils sont par nature des objets radicaux et, disons-le, invendables. On en donnera un exemple à la fin de ce billet, mais c’est surtout au Forum, il est vrai dédié aux formes nouvelles et expérimentales, que l’on a trouvé ces objets passionnants. La compétition, elle, était médiocre. Le meilleur film, c’était d’évidence le Grand Budapest hotel de Wes Anderson, et on verra samedi soir si le jury emmené par le producteur, scénariste et bras droit de Ang Lee James Schamus nie ladite évidence et préfère, comme c’est hélas souvent le cas, se démar

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Berlinale 2014, jour 6. Invasion chinoise.

ECRANS | Aloft de Claudia Llosa. La Tercera orilla de Celina Murga. Black coal, thin ice de Diao Yinan. No man’s land de Ning Hao.

Christophe Chabert | Samedi 15 février 2014

Berlinale 2014, jour 6. Invasion chinoise.

Définitivement incernable, la compétition berlinoise… Et pas terrible, soyons honnêtes. Deux films sont encore allés s’échouer dans le néant festivalier, comme si la série A de la Berlinale se plaisait à compiler, exemples à l’appui, tout ce que le cinéma actuel peut produire d’œuvres confites dans les académismes. La Tercera orilla, premier long argentin de Celina Murga, est ainsi un prototype de world cinema dont on cherche jusqu’au bout ce qui a pu motiver sa réalisatrice à entreprendre un tel projet, qu’on a déjà vu au minimum mille fois sur grand écran. Le passage de l’adolescence à l’âge adulte, les difficiles relations père / fils, une petite touche de critique sociale — petite, toute petite — et une mise en scène d’une sagesse absolue, où il s’agit avant tout de chercher la note juste, la bonne durée, la lumière belle mais pas trop, et de montrer que l’on sait raconter son histoire et diriger ses comédiens. Pas de souci à ce niveau-là, mais où est l’appétit ? Où est l’envie de bousculer la forme ? Où est le désir d’imposer un point de vue nouveau sur son sujet ? Nulle part, désespérément nulle part… Sundancerie Claudia

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Berlinale 2014, jour 5. La carte et le territoire.

ECRANS | Inbetween worlds de Feo Aladag. Praia do futuro de Karim Aïnouz. Stratos de Yannis Economides. Dans la cour de Pierre Salvadori. The Darkside de Warwick Thornton. Butter on the latch de Josephine Decker.

Christophe Chabert | Mercredi 12 février 2014

Berlinale 2014, jour 5. La carte et le territoire.

Dernière ligne droite pour la Berlinale 2014, avec une journée de compétition particulièrement éprouvante. Les trois films présentés dans la course à l’Ours d’or représentaient chacun un écueil du "film pour festivals", et s’il reste quelques espoirs dans les jours à venir — avec le Linklater, le Claudia Llosa et les deux films chinois dont on ne sait à vrai dire pas grand chose — on voit mal comment Anderson, Resnais et la révélation ’71 pourrait manquer au palmarès final. La guerre, calme plat Commençons par Inbetween worlds, deuxième film de Feo Aladag après L’Étrangère, qui s’était frayé un chemin dans les salles françaises il y a quelques années. Ça va sans doute être plus dur pour celui-là, tant on y décèle ni personnalité forte derrière la caméra, ni traitement original de son sujet. On y voit un contingent de soldats allemands envoyé en Afghanistan pour sécuriser une zone que se disputent Talibans et villageois résistants. Le lieutenant chargé de l’opération, Jesper, fait appel à un traducteur, Tarik, lui-même pris "entre deux mondes", rêvant de quitter l’Afghanistan où on le prend pour un traître et où on men

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Berlinale 2014, jour 3. Vraies et fausses valeurs

ECRANS | Nymphomaniac volume 1 (version longue) de Lars von Trier. Kreuzweg de Dietrich Brüggemann. Historia de miedo de Benjain Naishtat. A long way down de Pascal Chaumeil.

Christophe Chabert | Lundi 10 février 2014

Berlinale 2014, jour 3. Vraies et fausses valeurs

Dans un festival de cinéma, jes journées se suivent et ne se ressemblent pas. Après un samedi fracassant, ce dimanche fut des plus décevants, avec un retour en force de l’auteurisme frelaté qui, jusqu’ici, était resté gentiment à la porte. Le meilleur film du jour, et de très très loin, n’était pas une surprise du tout, puisqu’il s’agissait de la version longue de Nymphomaniac volume 1. Soit le montage voulu par Lars von Trier, avec la totalité des plans de sexe explicite et la durée imaginée par l’auteur. Niveau cul, disons-le, s’il y a là plus de bites en érection et de coïts en insert que dans la version courte, on reste loin du porno annoncé. En revanche, le rythme de cette version est très différent de celle sortie en salles, et cela ne fait désormais plus aucun doute : Nymphomaniac est une des œuvres cinématographiques les plus importantes de ces dernières années. La mise en scène gagne en ampleur, en beauté, en profondeur, gardant tout ce qui faisait déjà la force de la version courte — l’humour insolent, la logorrhée figurative, les morceaux de bravoure comme le chapitre sur Mrs H. / Uma Thurman — en y ajoutant une dimension imp

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Berlinale 2014, jour 2. Est-ce que le festivalier est content ?

ECRANS | Is the man who is tall happy ? de Michel Gondry. We come as friends de Hubert Sauper. L’Enlèvement de Michel Houellebecq de Guillaume Nicloux. ’71 de Yann Demange.

Christophe Chabert | Dimanche 9 février 2014

Berlinale 2014, jour 2. Est-ce que le festivalier est content ?

Pour l’instant, la chance n’est pas avec nous à cette Berlinale. Enfin, elle n’est pas sur la Berlinale tout court, si on en croit l’incroyable incident qui a provoqué l’interruption de la projo presse officielle de The Monuments Men de George Clooney, présenté hors compétition. Après une demi-heure plaisante quoique très futile et old school de ce film de guerre où Clooney, plus Clooney que jamais, monte une équipe de spécialistes pour aller préserver les œuvres d’art du pillage nazi en cours, des cris sont partis du balcon, puis un brouhaha intense entrecoupé de « a doctor ! a doctor ! ». Ensuite, les spectateurs réclamèrent qu’on rallume la salle, puis qu’on arrête le film. Ça peut arriver. Et ce n’est pas drôle. Sans savoir quand le film allait reprendre, et sachant que derrière nous attendait une des rares projections du nouveau film d’Hubert Sauper — on y revient — on a préféré aller prendre le temps de rédiger ce billet-là… Quant au Clooney, si la bonne fortune des billets encore disponibles nous sourit, ce sera pour demain… Chomsky / Gondry : communication réussie Juste avant, très belle surprise avec le nouveau film de Michel Gondry,

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Berlinale 2014, jour 1. Dépaysement

ECRANS | Jack d’Edward Berger. La Voie de l’ennemi de Rachid Bouchareb. Grand Budapest hotel de Wes Anderson.

Christophe Chabert | Vendredi 7 février 2014

Berlinale 2014, jour 1. Dépaysement

Premier séjour à la Berlinale et arrivée un peu chaotique. Il faut dire que, pour le Français habitué à l’organisation cannoise, celle de Berlin est aux antipodes. Là où Cannes se déroule entre professionnels de tous bords, avec un système de «classes» pour les hiérarchiser, Berlin est un festival ouvert au public, qui achète en masse des places pour les quelques 150 films présentés, et regroupés en sections — la compétition, le panorama, le forum, mais aussi une sélections de classiques, de films pour enfants, de documentaires, et même des films dont le thème est la cuisine ! On trouve dans chacune d’entre elles quantité de séances spéciales, et pas forcément les moins intéressantes, donc il faut se frayer un chemin dans cette programmation tentaculaire et éclatée géographiquement à l’intérieur de la ville, tout en chassant le ticket d’entrée. Un sport qui nécessite un certain entraînement. Il aura donc fallu attendre ce vendredi pour découvrir le nouveau Wes Anderson, Grand Budapest hotel, prestigieux film d’ouverture, un rôle auquel les films d’Anderson semblent cantonnés —

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2014 : autant en emporte le Vent…

ECRANS | Après une année 2013 orgiaque, 2014 s’annonce à son tour riche en grands auteurs, du maître Miyazaki à une nouvelle aventure excitante de Wes Anderson en passant par les vampires hipsters croqués par Jarmusch et les flics tarés de Quentin Dupieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 janvier 2014

2014 : autant en emporte le Vent…

Le Vent se lève, il faut tenter de vivre… disait le titre intégral du dernier film d’Hayao Miyazaki qui, après 25 ans au service de l’animation japonaise, a décidé de tirer sa révérence avec cette œuvre effectivement testamentaire. Réduite au seul Vent se lève pour sa sortie le 22 janvier, cette fresque narre les années d’apprentissage d’un ingénieur féru d’aviation, passion qui l’aveuglera sur la réalité de la guerre dans laquelle le Japon s’engage, mais aussi sur l’amour que lui porte une jeune fille qu’il a sauvée lors d’un spectaculaire tremblement de terre. En assumant la part la plus adulte de son cinéma et en se livrant en transparence à un troublant autoportrait en créateur obsessionnel, coupé du monde et de la vie, Miyazaki signe un chef-d’œuvre alliant splendeur plastique, force émotionnelle et intelligence du regard. Les Belles et les Bêtes Il sera le premier en cette rentrée à illuminer les écrans, mais 2014 ne sera pas en rade de grands auteurs, au contraire. On ronge bien sûr notre frein en attendant de découvrir la deuxième partie du Nymphomaniac de Lars von Trier (29 janvier), dont le

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