André Dussollier : «Quand on joue, il n'y a plus de masques»

ECRANS | En tournée pour la sortie de "Diplomatie" de Volker Schlöndorff, rencontre avec le grand André Dussollier autour du film, mais aussi du prochain film d’Alain Resnais, "Aimer, boire et chanter" dont, au moment de l’entretien, on ne savait pas encore qu’il serait le dernier… Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Comment êtes-vous passé de ce texte, Diplomatie, que vous avez beaucoup joué au théâtre à sa version cinématographique ? Y avait-il une forme de désapprentissage ?

André Dussollier : Avec Niels Arestrup, on était prêts à tenter une aventure nouvelle. Il y a eu des moments en jouant la pièce où je me suis dit c'est dommage qu'il n'y ait pas une caméra. Au théâtre, on est souvent de profil face au public, qui est loin. Diplomatie, c'est un sujet qui correspond bien au cinéma, cela nous donne le privilège de parler de façon douce comme les diplomates, on va affronter ces grands problèmes en face à face, d'homme à homme, en susurrant parfois alors que c'est la guerre autour de nous. Je pense que la diplomatie se passe comme ça, à mots feutrés.

Ce n'est pas que ça n'allait pas au théâtre, mais on s'adaptait à des contraintes techniques différentes. Il fallait oublier tout ce qu'on avait fait au théâtre, et l'avantage, c'était de travailler avec un metteur en scène qui n'avait pas vu la pièce, et qui nous regardait comme s'il découvrait les personnages pour la première fois, comme s'il était le premier spectateur de notre duel. C'est vrai qu'on avait tellement expérimenté la pièce sur scène, les nuances des personnages, alors on discutait avec lui ; mais il a toujours été bienveillant et ouvert à notre égard, et nous étions toujours à l'écoute de ce qu'il proposait en termes de déplacements, des petites choses supplémentaires qu'il a amenées.

Il a vraiment réussi le passage du théâtre au cinéma, en enlevant tout ce qui était trop basé sur les mots et en mettant de l'image, en sortant de la pièce, en filmant la totalité de l'hôtel Meurice avec l'environnement de l'armée allemande, et puis dans Paris. On est sorti en restant cohérent avec le sujet, grâce aussi à la crédibilité qu'apportent les acteurs allemands.

Au-delà de cet aspect technique et du découpage, est-ce que le regard d'un cinéaste allemand a changé quelque chose dans l'approche de votre personnage ?

Profondément, non. On s'est accordé. Il savait beaucoup de choses sur Choltitz, sur ses écrits, des choses secrètes lorsqu'il a été prisonnier après la guerre. Mais sur les personnages, l'enjeu et la manière dont ça se passe, non. On a vu le film à Berlin et dans cette grande salle avec beaucoup de monde, les réactions du public allemand étaient exactement les mêmes que le public français, sur les mêmes répliques. On était rassuré qu'un metteur en scène allemand, qui a beaucoup traité ce sujet de la guerre, s'empare de ce texte. Volker Schlöndorff a une double culture, il est Allemand mais il a fait ses études en France, il pouvait traiter cette histoire avec beaucoup de vérités des deux côtés.

Dans ce film et dans la pièce, vous formez un duo avec Niels Arestrup, qui a la réputation d'être un acteur explosif, qui aime surprendre son partenaire, prendre des contre-pieds. Comment avez-vous préservé cette fraîcheur-là au théâtre puis dans le film ?

Je ne le connaissais pas du tout et on s'est très bien entendu. Il y a une grande honnêteté chez Niels, on a des valeurs communes sur le fait de servir son personnage. Il ne voulait pas faire de concession et supprimer toutes les phrases qui arrondissaient les angles. On s'accordait sur l'enjeu qui était : plus la partie est difficile, plus elle serait forte à jouer. C'est vraiment une partie d'échecs. On sait que Niels est quelqu'un d'entier, c'est un bloc, il doit être au cœur de la vérité et c'est une envie que je partage… J'étais face à cette forteresse difficile à prendre, et j'aimais cette façon de travailler, de créer des silences autant que des surprises, c'est un défi que j'adore en tant qu'acteur.

On a joué la pièce pendant un an et demi au théâtre, et quand on nous a proposé de la faire au cinéma, c'était une belle manière de boucler la boucle. Ni lui, ni moi ne sommes du genre à raconter nos vies, on aime bien vivre par le biais de nos personnages. Un acteur, quand il joue un personnage, est obligé d'être vrai. Et cette vérité est très touchante. Dans la vie, on peut avoir un masque, mais quand on joue, il n'y a plus de masques. C'est un engagement total de nos êtres, il faut y aller ; il n'y a pas de danger, mais vous êtes à nu. Je suis très touché par les rapports vrais qu'on a eus à travers des personnages dans lesquels on s'est beaucoup investi.

Est-ce que le cheminement des personnages dans le film et leurs rapports rejoignent ceux que vous avez eus en tant qu'acteurs ?

C'est vrai. Dans le film, ce cheminement représente aussi deux pays opposés, en conflit, mais ça repose sur les épaules de deux hommes. Et ces deux hommes ont réussi à s'entendre, parce qu'ils avaient sans doute des affinités. Quand on est en scène, on a le désir de se comprendre et de créer ce climat de confiance aussi, c'est vrai. Les démarches s'apparentent même si les enjeux sont différents…

Vous allez vous retrouver à l'affiche de Diplomatie mais aussi d'Aimer, boire et chanter d'Alain Resnais… Les deux films ont un rapport direct au théâtre, alors que les partis pris sont diamétralement opposés…

Diamétralement ! Volker Schlöndorff, à partir d'une pièce de théâtre, a décidé de faire un film en gardant le texte mais en sortant du décor. Resnais part aussi d'une pièce de théâtre avec des personnages en pleine crise sentimentale en train de jouer une pièce de théâtre, ou de la répéter, pour montrer qu'entre ce qu'ils sont et ce qu'ils jouent, il n'y a pas de différence. La manière de les représenter, c'est comme s'ils s'incarnaient eux-mêmes. Avec Resnais, chaque fois qu'on a fait un film à partir d'une pièce de théâtre, il n'a jamais caché cette origine théâtrale.

Il transforme les contraintes en avantages. Il voulait faire des décors assez solides, avec des vraies maisons, des vrais jardins comme dans Smoking / No Smoking, mais il n'avait pas d'argent, alors il a fait ces panneaux derrière qui sont comme des entrées de théâtre. Quand on s'approche au premier plan, ça lui permet de voir les acteurs en gros plans, car c'est un homme de spectacle qui utilise tous les arts, même la bande dessinée. On a l'impression qu'on est toujours à mi-chemin entre le théâtre et le cinéma, que les personnages sont en train de jouer leur vie, comme si les situations et les mots étaient toujours les mêmes dans ce genre de comédie humaine ou sentimentale.

Chez Resnais, ça se passe en Angleterre, mais tout le monde parle français !

Oui, on joue à être Anglais ! Il garde cette distance, comme s'il voulait montrer que les personnages étaient en représentation.

Il y a cependant cette scène exceptionnelle dans les escaliers entre Sandrine Kiberlain et vous, où d'un seul coup, cette distance fond, et on est face à du très grand cinéma classique…

C'est vrai. Resnais est tellement inventif qu'il connaît le cinéma par cœur, et tout d'un coup il nous replonge dans le cinéma classique. Quand on est dans les extérieurs, on est dans les toiles peintes, mais dans les intérieurs, on est sur du dur, avec des vraies chaises, de vrais escaliers et des plans de cinéma. Il s'amuse avec tout ça, avec tous les arts. On s'amuse de l'art du metteur en scène. Il y a toujours avec Resnais plusieurs degrés de lecture, plusieurs moyens de se réjouir face à l'écran.

Pour vous acteur, qu'est-ce qui est le plus dur ? Arriver sur un plateau avec un texte que vous connaissez par cœur mais un metteur en scène que vous ne connaissez pas ou découvrir un nouveau texte avec un cinéaste avec qui vous avez maintes fois travaillé, même dans un dispositif nouveau ?

À chaque fois, avec Resnais, c'est nouveau. Avec lui, j'ai l'impression de faire son premier film. J'ai beau connaître Resnais depuis pas mal de temps, et sept films au total, j'ai l'impression qu'il faut se surprendre. Ce n'est pas facile, même si c'est agréable. On a le confort de bien se connaître, mais on se demande si cette proposition de personnage va lui convenir. On a toujours plein d'inquiétudes. Dans Les Herbes folles, je jouais un personnage qu'il ne m'avait jamais donné, un type un peu bizarre, qui traînait dans les parkings, qui regardait les filles, et j'ai trouvé une voix et une façon d'être qui n'avaient rien à voir avec les personnages précédents. Avec un homme de spectacle comme Resnais, comme avec Volker Schlöndorff, ça sonne juste.

Ce sont des cinéastes qui n'ont pas d'idées préconçues sur les personnages, et ils sentent quand ça sonne juste. Pour répondre à votre question, c'est aussi difficile de travailler avec Resnais sur quelque chose que je ne connais pas que de travailler avec Schlöndorff sur quelque chose que je connais bien. On craint toujours de ne pas pouvoir donner ce que l'on pense, ce que l'on ressent et le meilleur de soi-même. À chaque fois, c'est un château à construire.


Diplomatie

De Volker Schlöndorff (Fr-All, 1h24) avec André Dussollier, Niels Arestrup, Burghart Klaußner...

De Volker Schlöndorff (Fr-All, 1h24) avec André Dussollier, Niels Arestrup, Burghart Klaußner...

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Christophe Chabert | Mercredi 28 octobre 2009

Les Herbes folles

«Et si… Et si…» La voix-off des Herbes folles (celle d’Edouard Baer) pose son principe de possibles incongrus, de hasards débouchant sur la rencontre entre des êtres mal dans leur peau, dans leur couple, dans leur vie… Un «Incident» (titre du livre de Christian Gailly dont le film est l’adaptation) banal, le vol d’un sac, va provoquer un grand remue-ménage entre Marguerite (qui l’a perdu) et Georges (qui en a retrouvé le contenu dans un parking). Marguerite est seule, Georges vit avec femme et enfants mais, première surprise, c’est lui le plus instable des deux. Et c’est lui qui, au détriment de toute logique (sauf celle du scénario !), va faire enfler le fait-divers, persécutant par amour une femme dont il ne sait pourtant rien. Le goût du roman contre la monotonie de l’existence : c’est l’idée derrière le nouveau film-anguille d’Alain Resnais, qui s’offre comme un contre poison à l’amertume dépressive du précédent Cœurs. Vif, coloré, imprévisible, drôle, il est pourtant lézardé par les angoisses habituelles de l’auteur, quand bien même des herbes folles (comprenez : libres, incontrôlables) pousseraient au milieu de ce béton fissuré.

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Musée haut, musée bas

ECRANS | de Jean-Michel Ribes (Fr, 1h33) avec Michel Blanc, Muriel Robin, André Dussollier…

Christophe Chabert | Vendredi 14 novembre 2008

Musée haut, musée bas

En théorie, il est ridicule de dire d’un film qu’il «n’est pas du cinéma». Après tout, si c’est filmé et monté, c’est projetable, donc c’est du cinéma. Mais Musée haut, musée bas, franchement, c’est pas du cinéma. L’écriture n’est qu’un amoncellement pénible de mots d’auteur sans une once de vie et de spontanéité. Et la suite de sketchs enchevêtrés au petit bonheur qui fait figure de scénario est aussi artificielle qu’un show télé dont le concept serait exploité jusqu’à l’overdose (les tribulations de spectateurs dans un musée, point). Enfin, le jeu des acteurs ne s’appuie que sur les codes du théâtre, de la diction aux entrées-sorties, et la caméra (enfin, la steadycam) tourne autour d’eux comme une toupie déréglée dans des décors-tableaux sortis de l’imagination d’un scénographe sous LSD. Impossible de rire, ou même de sourire, à ce truc vieillot, surgi de nulle part et alignant les clichés avec une méchanceté sinistre. La fin est un aveu : c’est un naufrage ! CC

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Le Crime est notre affaire

ECRANS | De Pascal Thomas (Fr, 1h49) avec André Dussollier, Catherine Frot, Claude Rich…

Christophe Chabert | Mercredi 8 octobre 2008

Le Crime est notre affaire

Pendant que Belisair Dussollier met son ordinateur «à la poubelle», Prudence Frot lui lance un cinglant «Ça sent le vieux !». Sacré Pascal Thomas ! Il faut être sûr de son coup pour ouvrir un film sur une séquence qui résume, avec humour, toute son œuvre récente. Alors, oui, cette suite de Mon petit doigt m’a dit sera encore plus old school et fière de l’être. Après le bâclé L’Heure zéro, Le Crime est notre affaire fait preuve d’un solide sens de la mise en scène, et l’intrigue d’Agatha Christie a cette fois suffisamment de substance pour contenter le spectateur jusqu’à la dernière séquence. Mais ça, à la limite, on s’en fout ! Scindant son couple de détectives amateurs en deux pour les besoins de l’histoire, Pascal Thomas propulse Prudence dans un château enneigé. Elle y découvre une famille partiellement rescapée du dernier Desplechin qu’un vieillard pingre — Claude Rich, avec une réplique géniale : «Elle est bonne, la soupe !» — couvre de reproches. De ce choc générationnel, il ressort que les vieux ne sont pas ceux que l’on croit, et qu’une quadra bien conservée suscite un appétit sexuel plus affolant qu’une blonde minette — qui court en jupe plissée dans les couloirs, au cas o

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Affaire de famille

ECRANS | De Claus Drexel (Fr, 1h30) avec André Dussollier, Miou-Miou, Hanke Kodja…

Christophe Chabert | Mardi 27 mai 2008

Affaire de famille

Ce nouvel effort pour redonner du tonus au cinéma de genre français est, une fois encore, décevant. Niveau scénario, il faut souligner l’originalité de la construction : après un casse a priori sans grande conséquence (la recette d’un match de foot), une famille se retrouve avec le magot sur les bras, la police en embuscade et les braqueurs à leurs basques. De petits mensonges en grandes tromperies, on découvrira cependant à travers une ludique alternance de points de vue que personne n’est tout blanc dans l’histoire. Si le casting, à l’exception embarrassante d’un Éric Caravaca à côté de la plaque, est plutôt convaincant, c’est bien la réalisation qui fait dérailler l’ensemble. Drexel hésite entre le réalisme télévisuel et une nécessaire stylisation, ce qui donne au film un rythme de sénateur aux antipodes de son modèle visible, la comédie noire façon Petits meurtres entre amis. La comédie manque de tempo, le polar manque de suspense, et seuls les coups de théâtre du script électrisent un peu le spectateur. Le sentiment final face à Affaire de famille est celui d’assister au brouillon d’une œuvre prête pour un hypothétique, et fatalement plus professio

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La Vérité ou presque

ECRANS | de et avec Sam Karmann (Fr, 1h35) avec Karin Viard, André Dussollier, François Cluzet...

Christophe Chabert | Mercredi 19 septembre 2007

La Vérité ou presque

Vaudeville comique dans le microcosme de la bourgeoisie quadra lyonnaise (à peine plus crédible que dans le Chabrol, ce qui est un exploit !), le nouveau film de Sam Karmann est le genre de produit inoffensif qui fera les beaux jours de France Télévisions d'ici quelques années. Autant dire que l'affaire se regarde avec distraction, à quelques détails involontairement amusants près, que l'on ne peut s'empêcher de raconter ici : Karin Viard y bosse à TLM, décrit dans le film comme un sommet de ringardise provinciale dirigé par un requin démago obsédé par le «local». Bon, toute ressemblance avec des faits et des personnes existants ne serait que pure coïncidence, hein... Les traboules y deviennent un lieu de drague homosexuelle, propices aux petits coups vite faits dans les coins sombres. Et cette classe moyenne-là baise dans les 4 étoiles et a les moyens de se faire livrer par le traiteur le repas du soir. Dernier point au crédit du film : chaque fois que François Cluzet apparaît à l'écran, pour défendre un personnage pourtant gratiné (un businessman macho et menteur), il est simplement génial. Cet acteur-là est un miracle. Dire qu'il surclasse tous ses camarades du cinéma français e

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