Écrans mixtes : feux d'artifices et amours monstres

ECRANS | Une nouvelle édition du festival LGBT Écrans Mixtes avec une journée consacrée aux femmes, des avant-premières dont le dernier et beau film de Bruce La Bruce, du documentaire et un hommage à Kenneth Anger… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Photo : "Lucifer Rising" de Kenneth Anger


Déjà quatre ans que le festival Écrans mixtes tente d'inscrire à Lyon une manifestation cinématographique L(esbian) G(ay) B(i) T(rans) majeure, à l'instar de celles, bien installées dans la région, que sont Vues d'en face à Grenoble et Face à face à Saint-Étienne. Avec quelques particularités, notamment un goût prononcé pour l'esthétique queer et l'envie de mettre en perspective l'actualité de ce cinéma avec son passé.

Ce sera d'ailleurs un des événements de l'édition 2014 : un hommage à Kenneth Anger, cinéaste qui, après avoir longtemps été rangé dans la catégorie "expérimental", en sort peu à peu à mesure où des cinéastes mainstream viennent en repomper l'esthétique — comme Nicolas Winding Refn dans Drive ou Oliver Stone dans Tueurs nés. Autre facteur de reconnaissance : la traduction (tardive, puisque le livre date des années 50 !) l'an dernier de son génial bouquin Hollywood Babylon, où Anger raconte la fondation de la Mecque du cinéma par ses scandales sexuels, ses ragots et ses destins funestes, le tout avec une verve hallucinante.

Le sexe est au cœur de ses films, que ce soit par la fétichisation érotique du biker dans Scorpio Rising, ou via les feux d'artifices éjaculatoires de Fireworks ; un drôle de mélange entre le goût de la métaphore visuelle et la littéralité fétichiste, qu'on retrouve en version ésotérique dans Lucifer Rising, puis carrément psychédélique dans l'incroyable Invocation of my demon brother. La séance que lui consacre Écrans mixtes — et que présentera notre ami Didier Roth-Bettoni — proposera six films d'Anger, avec des classiques — Scorpio rising, Lucifer rising, Fireworks — et des raretés — Kustom Kar Kommandos, Rabbit's moon et surtout Puce moment, tourné en 1947 et qui annonce Hollywood Babylon.

Restons dans les classiques — et saluons de nouveau Monsieur Roth-Bettoni, auteur d'un beau livre-DVD autour du film — avec Sebastiane (1975) de Derek Jarman (et Paul Humfress). Jarman, emporté par le SIDA en 1994, signait là son opera prima et revendiquait dès le départ son statut de cinéaste queer, avec ces légionnaires romains errant nus dans le désert, tout en préparant les relectures historiques audacieuses qu'il tentera autour du Caravage ou d'Edward II.

Enfin, pour être synchrone avec la journée internationale des femmes le 8 mars, le festival proposera de 11h à minuit un «marathon féministe» qui synthétise la programmation globale d'Écrans mixtes : documentaires, autofiction (dont Qui a peur de Vagina Wolf ? de l'artiste américaine installée à Paris Anna Margherita Albelo), inédits et classiques. En plus du très mystérieux Le Rempart des Béguines, tourné en 1971 et abordant frontalement la question lesbienne dans une France encore sous la coupe d'une censure assez stricte, on pourra voir à la Bibliothèque de la Part-Dieu l'inusable Les Diaboliques de Clouzot. Certes, les rapports troubles entre Véra Clouzot et Simone Signoret dans le film sont bourrés de sous-entendus et de détails laissant entrevoir une complicité amoureuse, mais le film reste surtout un modèle de cinéma flippant, dont Hitchcock fut suffisamment jaloux pour s'en inspirer dans Psychose, la douche remplaçant la baignoire dans le genre gros effet de surprise — lire à ce sujet les premiers chapitres du bouquin de Robert Graysmith, La Fille derrière le rideau de douche.

Un festival de cinéma ne serait rien sans son lot d'inédits et d'avant-premières. On en retiendra trois : d'abord, la séance d'ouverture avec le documentaire I am Divine de Jeffrey Schwarz, sur le mythique acteur travesti qui irradia le cinéma de John Waters — auquel Écrans mixtes avait rendu un superbe hommage lors de sa deuxième édition. Ensuite les débuts dans le long-métrage de Philippe Barassat avec Indésirables, qui prolonge ses courts en filmant les relations entre un jeune infirmier (Jérémie Elkaïm) et des handicapés physiques et mentaux à qui il sert d'assistant sexuel, d'abord pour payer son loyer et les études de sa copine, puis par pur plaisir. Ça s'annonce provocateur à souhait.

On s'attendait à ce que Bruce LaBruce emprunte le même chemin, scabreux et scandaleux, avec Gerontophilia, ou comment un jeune infirmier (encore !) découvre son goût pour les personnes âgées et plus spécialement Mr Peabody, nonagénaire malicieux avec qui il va vivre une escapade amoureuse et sexuelle. LaBruce, pape d'un porno gay expérimental et hardcore (de Hustler White, son chef-d'œuvre gonzo, à son diptyque zombie, Otto et L.A. Zombie avec l'icône François Sagat), réalise en fait ici son premier film "normal", c'est-à-dire sans scène de sexe explicite et non simulée, mais aussi avec une tenue formelle qu'on ne lui soupçonnait pas. L'élégance de la mise en scène va de pair avec la délicatesse du regard qu'il pose sur ces deux personnages et leur histoire d'amour somme toute ordinaire — coup de foudre, élans du cœur, fugue et jalousie — le tout nimbé d'une esthétique pop portée par une écriture pleine d'esprit. Avec Gerontophilia, Bruce LaBruce sort des ornières underground et de la représentation crue sans pour autant renier ses fondamentaux : un romantisme qui ne s'encombre pas de tabous ou d'interdits.

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Indésirables

ECRANS | De Philippe Barassat (Fr, 1h36) avec Jérémie Elkaïm, Béatrice De Staël, Bastien Bouillon…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Indésirables

Dans la petite famille de l’amateurisme chic français, voici Philippe Barassat ; copain comme cochon avec le tandem Donzelli / Elkaïm, il a recruté ce dernier pour le rôle principal d’Indésirables, son premier long après quelques courts provocateurs et remarqués. Elkaïm y est Aldo, infirmier d’origine étrangère qui subit une sorte de préférence nationale et se retrouve sans emploi et dans la dèche, cachant cette précarité à sa copine. Après une première expérience avec sa colocataire aveugle, Aldo décide de devenir un gigolo d’un genre particulier, donnant du plaisir à des handicapés physiques et moteurs. On aimerait se sentir interpellés, sinon dérangés, par un tel sujet, mais le film se tient dans un tel degré d’approximation qu’il est surtout irritant ; les comédiens jouent n’importe comment — Bastien Bouillon et l’insupportable Béatrice de Staël ne sont jamais crédibles en aveugles — et Barassat cadre à peine ses plans, leur apposant un vernis noir et blanc qui agit comme un cache-misère. Le tout baigne dans une ambiance bourgeois de gauche que le cinéaste arrive in extremis à bousculer lorsqu’il assume la part la plus noire de son récit.

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Gerontophilia

ECRANS | Finis les excès pornographiques pour Bruce LaBruce ; avec cette histoire d’amour entre un jeune infirmier et son patient nonagénaire, il signe non seulement son premier film "traditionnel", mais surtout une comédie romantique pop et aérienne au regard délicat et sans tabou. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Gerontophilia

Dans les années 90, le cinéphile avait fait connaissance avec Bruce LaBruce de manière pour le moins abrupte, à la sortie dans les salles "normales" d’Hustler White, porno gay expérimental déguisé en vrai-faux documentaire, où le cinéaste canadien n’y allait pas de main morte — ou plutôt de moignon mort, si on se réfère à une séquence de fist-fucking particulièrement hardcore… Sans quitter le giron pornographique, ses films, de plus en plus arty, ont ensuite navigué dans le circuit festivalier, notamment son diptyque Otto / L.A. Zombie. Le sujet de Gerontophilia — et même son titre — laissait craindre le "pire" : l’histoire d’amour entre Lake, un jeune infirmier, et un de ses patients, Mr Peabody, black, gay et nonagénaire, pour qui il a le coup de foudre et avec qui il va passer quelques jours en cavale. Aucun débordement graphique toutefois à l’écran : les bites restent sagement au repos et la représentation de l’acte sexuel se fait de manière allusive, LaBruce filmant l’extase par un crescendo d’images se perdant dans un grand fondu au blanc. Le vieil homme et l’amant Gerontophilia est do

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I Am Divine

ECRANS | De Jeffrey Schwartz (ÉU, 1h30) documentaire

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

I Am Divine

Mythique héroïne des films de John Waters, Divine devient ici le héros de sa propre vie, dans un documentaire qui ne cache jamais son admiration pour le plus célèbre travesti de l’histoire du cinéma. Adolescent complexé métamorphosé au contact de la contre-culture de Philadelphie, iconisé par le New York underground et finalement consacré par Hollywood, Harris Glenn Millstead / Divine représente ce moment où la marge — le queer, tout entier synthétisé dans les outrances de cet homme obèse qui se transforme en diva sublime — est soudain acceptée et reconnue par la norme, sans avoir pour autant à se renier. Le film retrace ce moment historique grâce à de nombreuses et étonnantes archives, fruit d’un travail de fourmi qui force le respect. Qu’importe dès lors si le storytelling de Jeffrey Schwartz est à l’inverse de son sujet : propret, classique et monotone à force de chercher l’efficacité ; il suffit d’une saillie de John Waters — un des types les plus drôles du monde —, d’un extrait de show burlesque de Divine ou d’une photo mythique le montrant aux côtés de Warhol pour que toute une époque ressuscite avec l’ampleur culte de la légende.

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Housse music

MUSIQUES | Jadis groupe concept alliant, on ne sait trop pourquoi, pop et tennis, Housse de Racket a depuis un moment délaissé les passing-shots et livré l'an dernier un album qui mériterait de figurer dans les dix premiers du classement "ATPop". Sortez les Stan Smith, ils débarquent au Kao et ça va danser au filet. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 19 avril 2012

Housse music

«Le sport c'est des notes et un blouson, c'est autant visuel que sonore», a déclaré, la semaine dernière, Sébastien Tellier dans les Inrocks. Une devise qu'auraient pu faire leur les Housse de Racket à leurs débuts. À ceci près que le duo de Chavile avait considéré qu'en été un blouson, ça tient chaud : mieux vaut un short, un bandeau à visière, des poignets en éponge et (au cas où on aurait envie de faire un tennis), une raquette. Au point qu'on s'était alors demandé si les enfants cachés de Pit & Rick ne s'étaient pas mis en tête de donner une suite à «La Cicrane (dont les ailes étaient en raquettes de tennis, souvenez-vous, lol) et la Froumi». Bref, on a un peu cru à la blague. Savant mélange plutôt efficace – quoi qu'un peu putassier – d'inspiration house (de racket) et de pop à la Phoenix, on goûtait un peu moins les paroles en français un peu pourraves, ce qui n'empêcha guère le petit succès de Forty Love et du single Oh Yeah !, y compris à l'étranger où l'on ne comprenait pas un traître mot de tout ça.

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