Resnais, dernier voyage…

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Photo : Alain Resnais et Sabine Azéma sur le tournage de "L'Amour à mort"


La disparition d'Alain Resnais est arrivée au moment où on s'y attendait le moins, juste avant la sortie du film où il semblait enfin conjurer le spectre de cette fatalité en la remplaçant par une ode joyeuse aux années qui restent à vivre… Car depuis 1984 et son sublime et aride L'Amour à mort, ses films semblaient être des répétitions générales d'un départ annoncé. À l'exception du mineur et jovial I want to go home, hommage aux bandes dessinées qu'il adorait et dans lequel il avait fait des infidélités à son cercle d'acteurs, tous étaient nimbés de ce parfum funeste.

La pieuvre narrative de Smoking et No Smoking avait beau ouvrir une douzaine de récits potentiels, tous se concluaient au cimetière ; dans Les Herbes folles, la mort s'invitait littéralement par accident dans l'épilogue ; et Vous n'avez encore rien vu mettait en scène non pas une, mais deux fois, la disparition d'un metteur en scène. Quant à On connaît la chanson et Cœurs, films jumeaux seulement séparés par leurs humeurs antagonistes, il y rodait une forme de dépression, légère ou carabinée, qui venait s'incarner ici dans un ban de méduses en surimpression, là dans une neige qui engourdissait les cœurs et les âmes des personnages.

Chez Resnais, et c'est encore le cas dans Aimer, boire et chanter, les climats et les saisons sont à la fois les signes les plus objectifs du temps qui passe, mais aussi des baromètres moraux : la neige qui tombe entre les séquences de L'Amour à mort rappelle ainsi que même si les morts peuvent revenir à la vie, ils rapportent avec eux quelque chose de cet hiver perpétuel. Aux derniers plans de son dernier film, c'est l'automne et ses feuilles mortes qui forment un linceul ; mais Resnais ne s'attarde pas sur ce crépuscule-là… Les dernières notes (de musique) de son œuvre seront une chanson guillerette et surannée, celle qui donne son titre à cet ultime opus.

Christophe Chabert


Aimer, boire et chanter

De Alain Resnais (Fr, 1h48) avec Sabine Azéma, Hippolyte Girardot...

De Alain Resnais (Fr, 1h48) avec Sabine Azéma, Hippolyte Girardot...

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Dans la campagne anglaise du Yorkshire, la vie de trois couples est bouleversée pendant quelques mois, du printemps à l’automne, par le comportement énigmatique de leur ami George Riley.


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De l’amour et de la pellicule

ECRANS | Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la (...)

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

De l’amour et de la pellicule

Dans l’excellent magazine SoFilm, Maroussia Dubreuil se pose chaque mois cette question : «Doit-on tourner avec son ex ?». L’Institut Lumière la retourne dans sa programmation printanière en "Que se passe-t-il quand un cinéaste filme la femme / l’homme qu’il aime ?". Ce cycle "Je t’aime, je te filme" sera donc l’occasion de passer en revue des couples célèbres, comme celui formé par le regretté Alain Resnais et sa muse Sabine Azéma — Mélo — ou celui, tumultueux, qui unit le temps du tournage interminable des Amants du Pont-Neuf Leos Carax et Juliette Binoche. Restons en France, mais quelques années auparavant, où Jean-Luc Godard magnifia Anna Karina du Petit Soldat à Pierrot le fou, avec au milieu un film qui semble n’exister que pour elle, Vivre sa vie, travail d’iconisation amoureuse à la croisée de la fétichisation cinéphile — Karina filmée comme Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc — et de la contemplation subjuguée… C’est un rapport du même ordre que l’on trouve dans La Belle et la bête ; Cocteau est tellement fasciné par la Bête-Jean Marais qu’il en oublie complètement d

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Aimer, boire et chanter

ECRANS | Pour sa troisième adaptation d’Alan Ayckbourn et, donc, son tout dernier film, Alain Resnais choisit de laisser en sourdine ses ruminations crépusculaires pour une comédie qui célèbre la vie et la vieillesse, les artifices du théâtre et la force du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Aimer, boire et chanter

Dans Aimer, boire et chanter il y a, comme dans tous les films d’Alain Resnais un dispositif formel fort et très visible. Trop ? C’est ce que l’on pense lors des premières séquences, où le choix de toiles peintes découpées en rideaux pour les entrées et sorties est d’un goût contestable. Cette théâtralité, qui renvoie à la pièce d’Alan Ayckbourn que Resnais adapte ici — la troisième après Smoking / No Smoking et Cœurs — est cependant justifiée par le leitmotiv qui lance chacun des actes : Colin (Hyppolite Girardot) et sa femme Kathryn (Sabine Azéma) répètent eux-mêmes une pièce de théâtre, mais n’en dépassent jamais les premières répliques, la vie et le naturel finissant par reprendre le dessus. On ne verra jamais cette pièce à l’écran, tout comme on ne verra jamais son acteur principal, George Riley, dont son médecin Colin révèle la mort prochaine. Alors que ses amis (le couple formidable Caroline Silhol / Michel Vuillermoz), son épouse (Sandrine Kiberlain) et son rival (André Dussollier) s’inquiètent, se lamentent ou se réjouissent de la disparition annoncée de leur collègue, George retrouve une nouvelle jeunesse. Et ce sont plutôt les secret

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André Dussollier : «Quand on joue, il n’y a plus de masques»

ECRANS | En tournée pour la sortie de "Diplomatie" de Volker Schlöndorff, rencontre avec le grand André Dussollier autour du film, mais aussi du prochain film d’Alain Resnais, "Aimer, boire et chanter" dont, au moment de l’entretien, on ne savait pas encore qu’il serait le dernier… Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

André Dussollier : «Quand on joue, il n’y a plus de masques»

Comment êtes-vous passé de ce texte, Diplomatie, que vous avez beaucoup joué au théâtre à sa version cinématographique ? Y avait-il une forme de désapprentissage ? André Dussollier : Avec Niels Arestrup, on était prêts à tenter une aventure nouvelle. Il y a eu des moments en jouant la pièce où je me suis dit c’est dommage qu’il n’y ait pas une caméra. Au théâtre, on est souvent de profil face au public, qui est loin. Diplomatie, c’est un sujet qui correspond bien au cinéma, cela nous donne le privilège de parler de façon douce comme les diplomates, on va affronter ces grands problèmes en face à face, d’homme à homme, en susurrant parfois alors que c’est la guerre autour de nous. Je pense que la diplomatie se passe comme ça, à mots feutrés. Ce n’est pas que ça n’allait pas au théâtre, mais on s’adaptait à des contraintes techniques différentes. Il fallait oublier tout ce qu’on avait fait au théâtre, et l’avantage, c’était de travailler avec un metteur en scène qui n’avait pas vu la pièce, et qui nous regardait comme s

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Grands et nouveaux noms de la Berlinale

ECRANS | Après le palmarès rendu samedi par un jury emmené par James Schamus, bilan d’une Berlinale à la compétition très inégale, avec quelques révélations, dont l’Ours d’or "Black coal, thin ice". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 février 2014

Grands et nouveaux noms de la Berlinale

Huit jours à la Berlinale, c’est sans doute le meilleur moyen d’avoir un panorama fidèle de ce qui se déroule dans la production internationale. La compétition, à la différence de Cannes, n’aligne pas les grandes signatures mais mise, de façon parfois hasardeuse, sur de nouveaux auteurs et des films venus de pays en plein renouveau. On exagère cependant : il y avait deux cinéastes majeurs dans la compétition, et tous deux ont figuré en bonne place au palmarès. D’un côté Wes Anderson, dont le Grand Budapest Hotel est absolument génial, et qui est allé chercher un Ours d’argent très mérité — on lui aurait même donné sans souci la statuette dorée ; de l’autre Alain Resnais qui, après le ratage de Vous n’avez encore rien vu, redresse la barre avec Aimer, boire et chanter, moins lugubre et testamentaire que ses précédents, mais toujours hanté par les rapports entre théâtre et cinéma. La mort annoncée d’un des personnages, dont tout le monde parle mais qu’on ne verra jamais, va révéler chez des êtres vieillissants, pétrifiés dans leurs mensonges et leur vie bourgeoise, désirs et angoisses, pulsions de vie et peur de

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Berlinale 2014, jour 4. L’ombre de Terrence.

ECRANS | Things people do de Saar Klein. The Better angels de A. J. Edwards. In order of disappearance de Hans-Peter Molland. Aimer, boire et chanter d’Alain Resnais.

Christophe Chabert | Mardi 11 février 2014

Berlinale 2014, jour 4. L’ombre de Terrence.

On est déjà au milieu de notre Berlinale et plusieurs constats s’imposent. D’abord, la compétition est éclectique, et les deux exemples qui vont suivre dans notre billet du jour vont le prouver. Ensuite, le festival est de bonne facture. Si on le compare au voisin cannois, il connaît moins de très hauts, mais aussi moins de bas — peut-être passe-t-on à travers les gouttes et faisons-nous des choix judicieux dans son gargantuesque programme. Enfin, il fait une météo superbe à Berlin, et c’est la meilleure surprise de la semaine. Si on avait le temps — mais à cinq films par jour, c’est mission impossible — on irait bien flâner dans la ville, profiter du séjour… Allez, boulot, boulot, menuise, menuise ; il faut parler des films qui s’accumulent dangereusement au fil des jours. Deux héritages malickiens À chaque festival international, la même question se pose : y verra-t-on un nouveau film de Terrence Malick ? Le maître en a trois sur le feu, et Berlin n’aura pas eu la primeur de son Knight of cups, dont on ne sait trop dans quelles ornières de montage il a pu tomber. Pas de Malick en compétition donc, mais le panorama du festival a fait planer so

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2014 : autant en emporte le Vent…

ECRANS | Après une année 2013 orgiaque, 2014 s’annonce à son tour riche en grands auteurs, du maître Miyazaki à une nouvelle aventure excitante de Wes Anderson en passant par les vampires hipsters croqués par Jarmusch et les flics tarés de Quentin Dupieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 janvier 2014

2014 : autant en emporte le Vent…

Le Vent se lève, il faut tenter de vivre… disait le titre intégral du dernier film d’Hayao Miyazaki qui, après 25 ans au service de l’animation japonaise, a décidé de tirer sa révérence avec cette œuvre effectivement testamentaire. Réduite au seul Vent se lève pour sa sortie le 22 janvier, cette fresque narre les années d’apprentissage d’un ingénieur féru d’aviation, passion qui l’aveuglera sur la réalité de la guerre dans laquelle le Japon s’engage, mais aussi sur l’amour que lui porte une jeune fille qu’il a sauvée lors d’un spectaculaire tremblement de terre. En assumant la part la plus adulte de son cinéma et en se livrant en transparence à un troublant autoportrait en créateur obsessionnel, coupé du monde et de la vie, Miyazaki signe un chef-d’œuvre alliant splendeur plastique, force émotionnelle et intelligence du regard. Les Belles et les Bêtes Il sera le premier en cette rentrée à illuminer les écrans, mais 2014 ne sera pas en rade de grands auteurs, au contraire. On ronge bien sûr notre frein en attendant de découvrir la deuxième partie du Nymphomaniac de Lars von Trier (29 janvier), dont le

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Vous n’avez encore rien vu

ECRANS | À travers un dispositif sophistiqué mais vite répétitif, Alain Resnais interroge l’éternel retour de l’art et la disparition de ceux qui le font vivre, dans une œuvre plus mortifère que crépusculaire plombée par le texte suranné de Jean Anouilh. Fin de partie ? Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 20 septembre 2012

Vous n’avez encore rien vu

Depuis sa belle association avec Bacri et Jaoui, Alain Resnais semble tourner chacun de ses films comme si c’était le dernier, ou plutôt en intégrant à ses récits cette conscience du spectateur : maintenant nonagénaire, le réalisateur rédige manifestement son testament artistique. Pourtant, les relents d’angoisse qui venaient pétrifier l’hiver de Cœurs ou la fugue printanière des Herbes folles n’avaient rien de surprenants de la part d’un homme dont le premier film était un documentaire de montage sur les camps de concentration nazis… Si crépuscule il y a, c’est plutôt dans la forme des films : on avait beau parler de «légèreté» et de «fantaisie», on sentait de plus en plus que ce cinéma-là trahissait son âge. Vous n’avez encore rien vu ne laisse plus de doute : Resnais régresse ouvertement vers un temps (les années 40) où les prémisses de ce cinéma moderne dont il fût un des ambassadeurs voisinaient avec un néo-classicisme théâtral aujourd’hui poussiéreux. Retour vers le passé Il y a donc le dispositif : de

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Jardins extraordinaires

ECRANS | Tout «résonne» avec la Biennale d’Art Contemporain, même le cinéma ! Un premier exemple au Comœdia cette semaine où l’artiste argentin Jorge Macchi présentera le film dont il s’est inspiré pour créer son œuvre présentée à la Biennale : L’Année dernière à Marienbad. CC

Dorotée Aznar | Vendredi 9 septembre 2011

Jardins extraordinaires

Si dans un premier temps ce sont les cinéastes qui sont allés chercher dans l’art de potentielles inspirations (on pense à la spectaculaire et orageuse collaboration entre Dali et Hitchcock sur La Maison du Docteur Edwardes ou à celle, récemment exhumée, entre le même Dali et Walt Disney), ces dernières années, ce sont les artistes (contemporains) qui ont fini par utiliser le cinéma comme matière de leur travail. On se souvient du 24 hour Psycho de Douglas Gordon, où le Psychose d’Hitchcock était diffusé au ralenti pendant une journée, transformant chaque photogramme en œuvre à part entière et lui conférant une signification nouvelle, purement esthétique et non plus narrative. La démarche de Jorge Macchi, artiste natif de Buenos Aires, consiste à l’inverse à extraire l’image de l’écran et à la matérialiser dans la réalité. Mais il n’a pas choisi n’importe quel long-métrage : L’Année dernière à Marienbad, dont il a recréé le jardin au milieu de l’architecture industrielle des usines T.A.S.E. de Vaulx-en-Velin, mettant ainsi les spectateurs à la place des acteurs, tout en conservant la dimension d’inquiétante étrangeté qui a dû accompagner sa découverte en 1961. Car le film de Res

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Les Herbes folles

ECRANS | D’Alain Resnais (Fr, 1h44) avec André Dussollier, Sabine Azéma…

Christophe Chabert | Mercredi 28 octobre 2009

Les Herbes folles

«Et si… Et si…» La voix-off des Herbes folles (celle d’Edouard Baer) pose son principe de possibles incongrus, de hasards débouchant sur la rencontre entre des êtres mal dans leur peau, dans leur couple, dans leur vie… Un «Incident» (titre du livre de Christian Gailly dont le film est l’adaptation) banal, le vol d’un sac, va provoquer un grand remue-ménage entre Marguerite (qui l’a perdu) et Georges (qui en a retrouvé le contenu dans un parking). Marguerite est seule, Georges vit avec femme et enfants mais, première surprise, c’est lui le plus instable des deux. Et c’est lui qui, au détriment de toute logique (sauf celle du scénario !), va faire enfler le fait-divers, persécutant par amour une femme dont il ne sait pourtant rien. Le goût du roman contre la monotonie de l’existence : c’est l’idée derrière le nouveau film-anguille d’Alain Resnais, qui s’offre comme un contre poison à l’amertume dépressive du précédent Cœurs. Vif, coloré, imprévisible, drôle, il est pourtant lézardé par les angoisses habituelles de l’auteur, quand bien même des herbes folles (comprenez : libres, incontrôlables) pousseraient au milieu de ce béton fissuré.

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