Gerontophilia

ECRANS | Finis les excès pornographiques pour Bruce LaBruce ; avec cette histoire d’amour entre un jeune infirmier et son patient nonagénaire, il signe non seulement son premier film "traditionnel", mais surtout une comédie romantique pop et aérienne au regard délicat et sans tabou. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Dans les années 90, le cinéphile avait fait connaissance avec Bruce LaBruce de manière pour le moins abrupte, à la sortie dans les salles "normales" d'Hustler White, porno gay expérimental déguisé en vrai-faux documentaire, où le cinéaste canadien n'y allait pas de main morte — ou plutôt de moignon mort, si on se réfère à une séquence de fist-fucking particulièrement hardcore… Sans quitter le giron pornographique, ses films, de plus en plus arty, ont ensuite navigué dans le circuit festivalier, notamment son diptyque Otto / L.A. Zombie.

Le sujet de Gerontophilia — et même son titre — laissait craindre le "pire" : l'histoire d'amour entre Lake, un jeune infirmier, et un de ses patients, Mr Peabody, black, gay et nonagénaire, pour qui il a le coup de foudre et avec qui il va passer quelques jours en cavale. Aucun débordement graphique toutefois à l'écran : les bites restent sagement au repos et la représentation de l'acte sexuel se fait de manière allusive, LaBruce filmant l'extase par un crescendo d'images se perdant dans un grand fondu au blanc.

Le vieil homme et l'amant

Gerontophilia est donc le premier film "traditionnel" du cinéaste ; le terme n'a finalement pas grand sens, tant c'est justement le jeu entre la transgression du sujet et le respect des codes de la comédie romantique qui fait tout son prix. En choisissant d'épouser le regard de son héros et en laissant la réprobation morale à un entourage pas si straight que ça — notamment une mère alcoolique et nymphomane — LaBruce préfère la tendresse à la provocation. Il y a même un parfum d'eau de rose pop derrière cette romance aussi improbable qu'évidente, la mise en scène ne lésinant ni sur les ralentis, ni sur les tubes musicaux pour exprimer la félicité de Lake.

L'évidence tient beaucoup au choix de l'acteur qui incarne Mr Peabody : vieux certes, mais encore beau, précieux mais jamais maniéré, lucide sur l'horizon de son existence mais heureux d'y ajouter un dernier chapitre amoureux. LaBruce s'offre en plus une jolie contre-allée à travers le personnage de la petite amie de Lake, elle aussi un peu paumée face à ses désirs multiples mais plus apte que les autres à comprendre cet ami-amant à qui elle fera des adieux bouleversants.

La délicatesse du film tient à cette envie d'importer les clichés du mélo pour faire tomber ceux de l'amour normé et permet à LaBruce de laisser s'épanouir ce qui transpirait entre les saillies de ses œuvres passés : c'est un incorrigible romantique.

Gerontophilia
De Bruce LaBruce (Can, 1h22) avec Pier-Gabriel Lajoie, Walter Borden…


Gerontophilia

De Bruce LaBruce (Can, 1h22) avec Pier-Gabriel Lajoie, Walter Borden...

De Bruce LaBruce (Can, 1h22) avec Pier-Gabriel Lajoie, Walter Borden...

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Lake, 18 ans, un garçon plutôt ordinaire, vit avec une mère névrosée et sort avec une fille de son âge, un peu excentrique. Mais il se découvre un penchant de plus en plus fort pour... les vieux messieurs.


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Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Écrans mixtes : feux d’artifices et amours monstres

Déjà quatre ans que le festival Écrans mixtes tente d’inscrire à Lyon une manifestation cinématographique L(esbian) G(ay) B(i) T(rans) majeure, à l’instar de celles, bien installées dans la région, que sont Vues d’en face à Grenoble et Face à face à Saint-Étienne. Avec quelques particularités, notamment un goût prononcé pour l’esthétique queer et l’envie de mettre en perspective l’actualité de ce cinéma avec son passé. Ce sera d’ailleurs un des événements de l’édition 2014 : un hommage à Kenneth Anger, cinéaste qui, après avoir longtemps été rangé dans la catégorie "expérimental", en sort peu à peu à mesure où des cinéastes mainstream viennent en repomper l’esthétique — comme Nicolas Winding Refn dans Drive ou Oliver Stone dans Tueurs nés. Autre facteur de reconnaissance : la traduction (tardive, puisque le livre date des années 50 !) l’an dernier de son génial bouquin Hollywood Babylon, où Anger raconte la fondation de la Mecque du cinéma par ses scandales sexuels, ses ragots et ses destins funestes, le tout avec une verve hallucinant

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