Cannes 2014, jours 9 et 10. La fin — enfin !

ECRANS | Jimmy’s hall de Ken Loach. Alleluia de Fabrice Du Welz. Whiplash de Damien Chazelle. Sils Maria d’Olivier Assayas. Leviathan d’Andrei Zviaguintsev.

Christophe Chabert | Samedi 24 mai 2014

Il faut savoir arrêter une guerre, dit-on. Un festival de cinéma aussi, avec comme bilan chiffré 32 films vus (plus trois vus avant d'y aller), et quelques blessés légers — après une telle foire, on se dit chaque année qu'on ne nous y reprendra plus. Et, quand on relit ce qu'on a écrit à chaud, on se lamente de notre propre médiocrité en se répétant obstinément que ce métier est aussi vain que stupide — peut-être la conséquence de cette arrogance insupportable qui règne à Cannes, où personne ne salue les gens qui travaillent à faire vivre le festival, mais où tout le monde saute au cou du premier imbécile friqué venu.

 

Il faut savoir arrêter une guerre. Oui, mais après, comment fait-on pour réconcilier les combattants ? C'est la question posée par Ken Loach dans son dernier film, Jimmy's Hall — son dernier, disait-il avant de le présenter, mais ça avait l'air moins clair lors de la conférence de presse. Ce n'est pas une suite au Vent se lève, mais un prolongement, ce moment où, la guerre terminée, la nation irlandaise, divisée par des crimes fratricides, doit réapprendre à vivre ensemble et reformer une communauté. Sujet fordien, ce que Loach ne manque pas de souligner dès les premiers plans où la force tranquille de la mise en scène baigne les personnages dans les paysages et la lumière irlandaise, plutôt que de se focaliser d'entrée sur leurs visages. Chaque chose en son temps, nous souffle Loach, et à l'image de son héros, Jimmy Gralton, revenu sur sa terre natale après dix ans d'exil en Amérique, rien ne paraît urgent sinon retrouver quelques figures familières, familiales et aimées. Beau personnage de gauchiste laïque, Gralton va développer une utopie simple et réconciliatrice : rouvrir un dancing pour en faire un foyer dédié à la fête, à l'éducation et à la discussion, dans lequel jeunes et vieux, riches et pauvres, amis et ennemis, pourraient réapprendre à vivre ensemble.

Premier opposant à cette idée : le curé du coin, qui préfèrerait que tout ce petit monde se retrouve autour d'une messe, de quelques hosties et des valeurs chrétiennes, plutôt qu'autour de libations païennes et impies, de lectures interdites et d'activités émancipatrices. Même si Loach ne cache pas la responsabilité de l'Église dans le conflit qui s'instaure, il ménage son personnage, inflexible sur ses dogmes, mais ouvert à la discussion avec Jimmy et même sensible à sa démarche, sentant que, dans le fond, il agit pour l'intérêt général. En revanche, les bourgeois locaux, propriétaires terriens intransigeants et brutaux, ne veulent rien savoir et feront tout pour faire échouer le projet de Gralton, dont les idées «communistes» deviennent une menace à leurs intérêts privés.

Les années passant, Loach n'a rien lâché de son engagement et Jimmy's Hall est encore et toujours un film de combat, montrant une impossible conciliation entre ceux qui pensent au collectif et ceux qui, au contraire, n'ont que leur profit personnel et leurs valeurs traditionnelles en tête. Le trait du film est toutefois plus vif et soigné que lors de ses trois précédentes réalisations — dont deux comédies, le genre où Loach et son scénariste Paul Laverty se fatiguent le moins. Il y a une élégance dans l'écriture comme dans la mise en scène, un plaisir à raconter cette histoire dont on sent qu'elle résume beaucoup de leurs idées politiques les plus intimes, notamment celle-ci : la culture est sans doute la meilleure arme pour ouvrir un dialogue entre gens qui ne se parlent plus depuis longtemps, et l'avenir d'une nation n'est pas dans ses édiles, mais dans sa jeunesse et dans ses rêveurs, seuls capables de faire souffler une énergie et une liberté qui abattent les barrières. Le film ne dit pas qu'ils y parviennent — Loach est un grand cinéaste lucide — mais il dit aussi qu'il ne faut pas y renoncer.

 

Avant d'en venir aux deux films qui ont refermé la compétition cannoise cette année, un dernier tour par la Quinzaine des réalisateurs, ballon d'oxygène au sein du festival dans lequel on est allé piocher avec bonheur et jusqu'au bout — une séance, inoubliable, de Massacre à la tronçonneuse présentée par Nicolas Winding Refn en présence de Tobe Hooper, ému aux larmes par l'hommage qui lui était rendu.

Avec d'abord un grand film derrière son apparence modeste, Whiplash de Damien Chazelle. Qui n'est pas sans rappeler l'affreux Foxcatcher dans sa façon d'interpeller les valeurs américaines en en faisant la névrose ultime d'un personnage monstrueux, cherchant à tout crin à les imposer à un jeune poulain candide. Ce n'est pas de sport dont il est question ici, mais de musique : Andrew, 19 piges, est batteur de jazz et n'a qu'un rêve, celui d'intégrer l'orchestre du professeur Fletcher, qui le dirige d'une main de fer. Fletcher jette son dévolu sur Andrew, mais ce mentor-là est du genre pervers : chez lui, une gifle est un encouragement et un compliment peut virer à la menace. En fait, Fletcher ne jure que par le dépassement de soi pour atteindre au génie, prenant le risque de briser ceux dont il renifle le talent.

Le film de Chazelle est donc une affaire de rythme et de contre-pieds, que ce soit dans son déroulé narratif, sa mise en scène, son montage et, bien entendu, le jeu de ses acteurs, tous virtuoses. En particulier J. K. Simmons, qui trouve ici son premier grand rôle hors du petit écran ; il est d'une glaçante précision, maîtrisant toutes ses ruptures avec une incroyable perfection d'exécution, donnant au personnage de Fletcher une séduction et une monstruosité vraiment exceptionnelles. Whiplash réussit par ailleurs à faire de tous ses moments musicaux des morceaux de bravoure dignes d'un film à suspense : sauf qu'ici, on peut mourir à cause d'une fausse note ou d'un tempo trop rapide ou trop lent. Cette tension-là, exceptionnelle et grisante lors de ce qui, pour une fois, mérite d'être appelé un "finale", se double aussi d'une ambivalence quant à la nature du destin accompli : qui, du mentor prêt à tout pour arriver à ses fins, ou de l'élève tentant de le prendre à son propre piège, emporte en fin de compte le morceau ? Certains parlaient de feel good movie à propos de Whiplash ; mais une lecture toute aussi pertinente pourrait le transformer en feel bad movie, où le culte de la réussite finit toujours par triompher, pour le meilleur ou pour le pire.

 

Quinzaine encore avec un film que l'on attendait beaucoup, sans doute trop, Alleluia de Fabrice Du Welz. On était sans nouvelle du cinéaste belge depuis son superbe et totalement incompris Vinyan, ou presque car on sait que son troisième film, un polar de commande pour Thomas Langmann, traîne dans les marchés du film depuis Berlin — il devrait sortir à la rentrée prochaine en France. Alleluia est donc un retour à un projet personnel, en l'occurrence une nouvelle adaptation du fait-divers ayant inspiré le mythique Les Tueurs de la lune de miel, unique film de Leonard Kastle. Du Welz est relativement fidèle à l'histoire originale : une infirmière rencontre par petite annonce un bellâtre dont elle va tomber folle amoureuse. Folle au point de le laisser continuer son petit manège — séduire des jeunes veuves pour leur taper leur pognon — à une petite exception près : sa jalousie maladive vire à la pulsion homicide, et les amants vont devenir de dangereux criminels, unis par le sang qu'ils font couler de la plus horrible des manières.

Transposé dans les Ardennes, le fait-divers est toujours aussi glaçant et fascinant à l'écran. D'autant plus qu'Alleluia a pour lui un casting fantastique : Lola Dueñas dans le rôle de Gloria, l'infirmière psychopathe, et surtout Laurent Lucas, qui fait un come back fulgurant dans le rôle de Michel, tombeur mielleux et inquiétant, obsédé sexuel et escroc à la petite semaine. On avait oublié à quel point cet acteur pouvait être fort, à la fois juste, naturel et capable de s'aventurer dans le grotesque et la théâtralité. Le film aimerait lui ressembler, puisque Du Welz travaille sa mise en scène entre deux eaux, celle d'un naturalisme un peu cradingue — caméra à l'épaule, image granuleuse — et celle d'une artificialité culottée. Ainsi, après avoir déclaré son amour fou à Michel, Gloria se retrouve seule avec un cadavre dans une cuisine ; et là voilà qui se met à chanter comme dans une comédie musicale, avant de dégainer une scie pour découper le corps. Humour très noir et très belge qui rappelle Calvaire, le premier film de Du Welz, mais dont on se demande s'il ne vient pas foutre par terre tout le sérieux avec lequel le cinéaste tentait de faire naître une vérité émotionnelle entre ses deux personnages. Les scènes où Lucas imite les grimaces de Bogart dans African Queen sont un peu du même genre : doit-on rire du ridicule de la situation ou, au contraire, s'attendrir face à un personnage complètement à côté de la plaque, qui laisse tranquillement proliférer l'horreur autour de lui en se comportant comme un grand gamin paumé ?

Il faut dire que Du Welz aime la provocation et, à la différence des autres cinéastes de genre francophone, ne cherche pas à reproduire bêtement sa DVDtèque. D'ailleurs, doit-on vraiment le classer avec les Bustillo / Maury, Xavier Gens et autres Alexandre Aja ? Car s'il y a bien un cinéaste dont Du Welz revendique l'héritage, c'est André Delvaux, c'est-à-dire une école du surréalisme cinématographique belge où l'amour fou et le fantastique font bon ménage et où le réalisme est toujours mis à mal par une dose d'incongruité et d'humour tordu. Il manque pourtant quelque chose à Alleluia pour accomplir parfaitement ce programme : peut-être un scénario moins programmatique — d'autant plus pour ceux qui connaissent le film original — une montée finale vraiment vertigineuse ou un malaise qui ne tiendrait pas qu'aux nombre de coups portés et à la brutalité des crimes commis à l'écran.

 

Finissons donc par les deux derniers films de la compétition, dont on va inverser l'ordre de vision histoire de ne pas vous laisser sur une dernière note morose — soit l'inverse de notre humeur en quittant le festival, vous allez piger pourquoi.

Samedi matin était présenté Sils Maria, le nouveau Olivier Assayas, avec un casting plutôt téméraire réunissant Juliette Binoche, Kristen Stewart et Chloé Grace Moretz. On a souvent tiré à boulets rouges sur le cinéma d'Assayas, du moins sur ses films de cinéma, Carlos faisant figure d'exception télévisuelle. Face à l'enfer Sils Maria, on a encore mieux compris pourquoi ce cinéaste-là nous sort par les yeux : c'est un imposteur malin qui se débrouille pour masquer ses lacunes criantes derrière une poudre aux yeux théorique dont la critique s'est faite le complice (volontaire ?) depuis bientôt trente ans. Ainsi, Sils Maria n'est qu'une piteuse tentative de Bergman pour les nuls, une grossière variation atour de Persona mixée avec une pincée d'All about Eve, emballée dans un écrin chic et culturel pour lecteurs de Télérama et dans laquelle Assayas déverse tranquillou ses idées sur le monde contemporain, les actrices, le cinéma hollywoodien, le théâtre. Que l'affaire ne soit qu'une enfilade d'aphorismes rédigés par un lycéen en première littéraire est déjà en soi une raison d'être furieux. Mais ce lycéen-là est du genre branleur au fond de la classe, et Sils Maria ne fait jamais aucun effort pour rendre crédible ce qu'il montre à l'écran.

Ainsi, Juliette Binoche y est plus ou moins Juliette Binoche, c'est-à-dire Maria Anders, une grande actrice vieillissante devant faire face à l'arrivée de jeunes stars ayant acquis leur popularité grâce à leurs frasques scandaleuses copieusement relayées par les tabloïds et internet. Elle a avec elle une assistante plus jeune, Valentine (Kristen Stewart, qui fait le métier humblement sans faire d'ombre au cabotinage de Binoche) entièrement dévouée à sa patronne, qu'elle accompagne en Suisse où elle doit prononcer un discours en hommage à l'auteur-metteur en scène qui l'avait révélée sur les planches avec une pièce baptisée Maloja Snake. Ledit auteur claque comme par hasard juste pendant le trajet qui les emmène là-bas et, deuxième hasard gros comme le poing, il se trouve qu'un metteur en scène anglais à la mode lui propose de reprendre cette fameuse pièce, mais pour incarner cette fois le personnage féminin le plus âgé. Elle tergiverse, accepte, commence à répéter avec Valentine, n'y arrive pas, jalouse la toute jeune starlette qui va jouer le rôle qu'elle incarnait vingt ans auparavant, va au cinéma voir un (faux) blockbuster en 3D et trouve ça bien pourri, pique des crises et fait de longues marches dans la montagne pour regarder les nuages et faire trempette dans un lac.

On l'a dit, c'est du Bergman écrit par un scénariste de Plus belle la vie, farci de musique classique — la plaie, cette année, à Cannes, que ce recours systématique au classique pour donner une hauteur artificielle à des films exsangues — et dont les personnages ne sont que des fantasmes d'auteur, instruments du discours d'un Assayas en roue libre, manifestement satisfait de son premier jet. Tout est fake et vite torché dans Sils Maria : les noms d'acteurs et les titres de films, les images googlisées, le talk show où la nymphette Moretz fait de la provoc', le blockbuster de SF dans laquelle elle triomphe… On défie quiconque de croire une seule seconde à tout ce bardas-là, qui en définitive n'a qu'une fonction : montrer que ce sont les images griffées Assayas qui sont de l'art, tandis que tout ce qu'il se plait à détourner n'est grosso modo que de la merde. Attitude d'artiste arrogant qui, par deux fois, lui revient en pleine tronche : au début, Maria Anders décline la proposition d'aller reprendre un caméo dans un futur X-Men — sous-entendu, ras-le-bol de ces produits commerciaux décérébrés. Pas de bol pour le pauvre Assayas : son film nous est montré la semaine où sort Days of future past, dans lequel on trouve plus d'idées de cinéma que dans l'intégralité de son œuvre. Eh oui, les ringards commerciaux ne sont pas ceux qu'on croit, et Assayas fait alors figure de triste sire d'un cinéma d'auteur franchouillard prétentieux et à bout de souffle. Plus tard, la même Anders raconte qu'elle a tourné pour Sidney Pollack dans Un scarabée sur le dos, titre fictif et évidemment débile qui entraîne des gloussements conjoints de l'actrice et de son assistante. Là encore, on laissera au spectateur le droit de préférer L'Eau froide aux Trois jours du condor, Boarding gate et Demon Lover à Jeremiah Johnson… Mais bon, LOL, quand même.

Dans Après mai, déjà, Assayas signifiait au dernier plan qu'il appartenait à une génération d'héritiers qui, après avoir singé la posture révolutionnaire, sont devenus de simples fils à papa prolongeant la petite boutique de cinématographe familiale. Il y a dans Sils Maria une manière absolument détestable de parodier le monde d'aujourd'hui pour mieux sacraliser la culture d'hier, de faire semblant de s'intéresser à la jeunesse pour refourguer un pur cinéma de vieux, fait dans un fauteuil le nez sur le combo avec le soutien confortable du CNC et l'appui, désormais automatique, de la presse — on ne se lassera jamais du blog de Serge Kaganski à Venise en 2012 où, grognant tel Obélix contre tout ce qui n'était pas français, les films, les salles, les gens, décernait sans problème le Lion d'or à Après mai. Et le spectateur ? Rien à foutre, de toute façon, s'il se fait chier, c'est qu'il n'a rien compris, et puis il n'a qu'à retourner voir les conneries hollywoodiennes s'il n'est pas content, de toute façon, ça finira d'une manière ou d'une autre dans notre poche. Vive le processus de redistribution français : quand vous payez un billet pour Godzilla, vous participez au financement des films d'Assayas qui vous crachent à la gueule. Oui, il y a de quoi être furieux à la sortie du film !

 

Heureusement, la veille, on avait l'exact inverse du cinéma d'Assayas : Leviathan, merveille d'Andrei Zviaguintsev, qui restera comme un des films les plus forts vus à Cannes, et le meilleur de la compétition si on met hors concours le Godard, définitivement sur une autre planète. Ce n'est que son quatrième film, mais Zviaguintsev a connu des honneurs tellement précoces (Lion d'or à Venise pour sa première œuvre, Le Retour), qu'il paraît déjà faire partie du paysage mondial depuis des années. Or, non seulement son cinéma est encore jeune, mais il ne cesse de l'emmener vers de nouveaux horizons. Avec Elena, c'était un grand bond dans la Russie contemporaine, ses inégalités sociales et sa cruelle loi de la jungle ; avec Leviathan, c'est par une forme de comédie noire et absurde qu'il lance un pavé dans la face de son pays, ce qui est un geste hautement courageux, quoique pas suffisant pour justifier de défendre le film.

L'an dernier, Jia Zhang-Ke avait réussi une révolution du même ordre avec A touch of sin : conserver la puissance plastique de ses œuvres précédentes en en déplaçant les motifs vers le cinéma de genre et en passant de la métaphore à l'évocation frontale des dérives chinoises actuelles. Leviathan, qui montre comment un pauvre garagiste du Nord de la Russie va voir s'abattre sur lui les foudres de la justice, de la police et du pouvoir au seul motif qu'il n'a pas voulu vendre son bout de terrain, réfléchit instantanément toute la violence de la Russie poutinienne, avec une splendeur formelle et une densité romanesque époustouflantes. Car si Zviaguintsev a pu être tenté, avec Le Bannissement, de se regarder filmer, il n'a désormais plus qu'une obsession : celui du timing juste qui va emporter le spectateur dans son histoire. Il y a un métronome dans la tête de ce cinéaste, un sens presque musical du montage et du dialogue, ici très important car, on l'a dit, Leviathan est, dans sa première moitié, une comédie très inattendue.

Le cinéaste ose forcer le trait de ses personnages en les imbibant de doses inhumaines de Vodka, les poussant à se comporter comme des mufles ou des sagouins, notamment un maire hallucinant de cynisme, incarnation vivante d'une corruption proliférante. Le film atteint son acmé lors d'une partie de chasse en bord de mer où Zviaguintsev parvient à arracher des hurlements de rire au spectateur tout en allant au bout de son sens inné de l'espace — un simple panoramique lui permet ainsi de raccorder le plan rapproché d'une femme qui se trempe le visage dans l'eau et un groupe attablé laissant apparaître la totalité du décor en profondeur de champ. C'est de la haute voltige cinématographique, mais cette beauté est tellement présente du premier au dernier plan de Leviathan qu'on finit par l'oublier, laissant les méandres de l'histoire se déployer jusqu'à un dernier acte particulièrement tragique et ironique, où le pouvoir, l'Église et les notables célèbrent ensemble leur triomphe, tandis que le peuple n'a plus que ses yeux pour pleurer — à condition qu'ils soient encore ouverts.

 

Voilà, dans quelques minutes, c'est le palmarès de ce festival de Cannes. On vous laisse le découvrir et le digérer ; nous, pendant ce temps, on va dormir — enfin.

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Cannes 2014, jour 8. Forever Godard.

Le festival est bientôt fini et pourtant, aujourd’hui, il a semblé commencer. Sa compétition, jusqu’ici sans surprise, s’est emballé et les auteurs sont allés là où on ne les attendait pas. À commencer par Michel Hazanavicius et son The Search, qui fait donc suite au triomphe de The Artist. Inspiré d’un film de Fred Zinneman, The Search voit le cinéaste s’aventurer dans la Tchétchénie de 1999, au début de l’offensive russe, prétextant une lutte anti-terroriste alors qu’il s’agissait surtout d’aller restaurer l’ordre contre les tentations séparatistes. Son prologue, tourné en DV par un soldat inconnu, se conclut par le massacre d’une famille sous les yeux de leur enfant, caché à l’intérieur de sa maison. C’est une première belle idée de mise en scène : le regard du gamin à la fenêtre, tétanisé par la mise à mort de ses parents, et son contrechamp cruel, celui de leur bourreau en vue subjective. Le film s’attache ensuite à suivre en parallèle quatre personnages : l’enfant en fuite, recueilli par Carole (Bérénice Bejo), chargée de mission pour l’Union Européenne, la sœur survivante, qui recherche désespérément son cadet à

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Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jour 7. Du côté de la Quinzaine…

Comme prévu, la présentation de Deux jours, une nuit des frères Dardenne a électrisé la Croisette et beaucoup séchaient encore leurs larmes dix minutes après la fin de la projection du matin — on n’ose imaginer ce qui va se passer ce soir. Ayant été particulièrement indiscipliné pour suivre la compétition cette année, on ne se hasardera à aucun pronostic concernant le palmarès final ; mais bon, si les Dardenne repartent avec une troisième palme, établissant ainsi un record en la matière, on ne criera pas au scandale.   Comme on avait vu le film il y a déjà quelques temps, cela nous a laissé le loisir d’aller voir un peu de quel bois se chauffait la Quinzaine des réalisateurs, sachant qu’on y avait déjà vu deux de nos films préférés du festival — Bande de filles et Les Combattants. Depuis qu’Edouard Waintrop en a pris les rênes, cette sélection traditionnellement dévolue à l’avenir du cinéma et à ses nouvelles formes est devenue un creuset aussi inégal que réjouissant où l’on trouve à la fois du cinéma d’auteur pur et dur, des cinéastes à la gloire fanée, des comédies qui font le buzz et du pur cinéma de genre fait par de jeunes talents

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Cannes 2014, jours 5 et 6. L’insoutenable lourdeur des auteurs.

ECRANS | Foxcatcher de Bennett Miller. Hermosa Juventud de Jaime Rosales. Jauja de Lisandro Alonso. Force majeure de Ruben Östlund. Bird people de Pascale Ferran.

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes 2014, jours 5 et 6. L’insoutenable lourdeur des auteurs.

Ce lundi, présentation de Maps to the stars de David Cronenberg. Demain, ce sera au tour de Deux jours, une nuit des frères Dardenne. Deux films qui volent très au-dessus d’une compétition atone et informe, qui ne réserve dans le fond aucune surprise sinon celle-ci : ne pas avoir envie de la suivre de près comme on l’avait fait les cinq années précédentes. Cronenberg et les Dardenne font la différence sur un point très précis : ils ne cherchent à aucun moment à se situer au-dessus du spectateur et se contentent de l’accueillir à bras ouverts dans leurs films respectifs, l’un sur le mode de la farce caustique et jubilatoire, les autres sur le ton du suspens social débouchant non pas sur une résolution classique, mais sur une quête bouleversante de ce qui reste de noble dans l’être humain.   Ce matin, c’était donc au tour de Bennett Miller et de son Foxcatcher de se conformer très exactement à ce que l’on pouvait attendre de lui. Ceux qui ont vu Capote et Le Stratège ne seront ainsi nullement dépaysés par cette caricature de cinéma sérieux américain, où tout est annexé non pas au propos du film, mais à s

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Cannes par la bande (de filles)

ECRANS | Premier bilan d’un festival de Cannes pour le moins insaisissable : les filles y ont pris le pouvoir, à commencer par celles de Céline Sciamma, événement de la Quinzaine des réalisateurs, qui pour l’instant éclipse la sélection officielle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Cannes par la bande (de filles)

On ne sait vraiment pas par quel bout prendre ce drôle de festival de Cannes, compressé à cause des futures élections européennes, et dans lequel se télescopent en compétition gros films longs et parfois assez lourds à digérer et cinéma daté et has been, sinon carrément inepte. Pour l’instant, ami lecteur, réjouis-toi, les deux meilleurs films vus sont aussi ceux qui sortent cette semaine dans les salles françaises : Deux jours, une nuit et Maps to the stars. Il faut reconnaître toutefois qu’en ouvrant sa sélection avec ce navet indiscutable qu’est Grace de Monaco, déjà mort et enterré une semaine seulement après son arrivée sur les écrans, Thierry Frémaux n’a pas vraiment fait démarrer le festival du pied droit… On reviendra donc en détails la semaine prochaine sur la compétition, et on préfèrera lister ici les quelques découvertes faites au gré des sélections parallèles. Les combattantes Lesdites découvertes ont été marquées par l’émergence de figures féminines fortes et absolument contemporaines, comme dans la formidable comédie Les Combattants de Thomas Cailley,

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Cannes 2014, jour 4. Aux armes !

ECRANS | "The Rover" de David Michôd. "The Disappearence of Eleanor Rigby" de Ned Benson. "It follows" de David Robert Mitchell. "Les Combattants" de Thomas Cailley.

Christophe Chabert | Dimanche 18 mai 2014

Cannes 2014, jour 4. Aux armes !

S’ennuie-t-on au cours de ce festival de Cannes ? Oui, un peu, beaucoup parfois ; alors à la guerre comme à la guerre, on ose ce que l’on n’avait jamais osé jusque-là : laisser tomber la compétition, et se promener à travers les séances des sections parallèles, pour espérer y trouver des films stimulants, différents, bref, autre chose que de l’art et essai formaté, long et plombé. À ce petit jeu, The Rover, présenté en séance de minuit, repousse les limites de la bizarrerie. De la part du réalisateur d’Animal kingdom, David Michôd, rien ne laissait présager un tel virage ; si son premier film était puissant et abouti, il s’inscrivait dans un genre codifié — le film de gangsters — et sa mise en scène cherchait avant tout une forme d’efficacité sans refuser pour autant d’apporter de réelles innovations. Avec The Rover, Michôd fait exploser toutes les catégories et signe le premier film post-apocalyptique beckettien, que l’on pourrait réduire à ce pitch : deux hommes, l’un à moitié idiot, l’autre impavide, recherchent à travers une Australie désolée une voiture. Point. Le premier plan, qui montre pendant une minute Guy Pea

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Cannes 2014, jour 3. Films d’horreurs.

ECRANS | "Captives" d’Atom Egoyan. "Relatos salvajes" de Damian Szifron. "Mr Turner" de Mike Leigh. "Winter sleep" de Nuri Bilge Ceylan.

Christophe Chabert | Samedi 17 mai 2014

Cannes 2014, jour 3. Films d’horreurs.

Vendredi confession : on ne la sentait pas trop sur le papier, cette compétition. Trop de cinéastes mal aimés, trop de films trop longs, trop d’outsiders sortis du chapeau… Cette troisième journée est venue confirmer nos craintes et y a ajouté un autre facteur : une programmation au bas mot catastrophique dans l’ordre de présentation des films qui a sérieusement amoindri l’impact de ce qui était pourtant l’événement du jour, la projection du Winter sleep de Nuri Bilge Ceylan, dont on parlera à la fin de ce billet. Disons-le clairement : pourquoi avoir placé le film en séance unique en plein milieu de l’après-midi plutôt qu’à la place de ces deux navets que sont Captives d’Egoyan et Relatos salvajes de Damian Szifron ? À cause de sa durée fleuve — 3h15 ? Sans doute, mais on a envie de dire qu’il vaut mieux, quand les années sont si manifestement pauvres en œuvres dignes de figurer dans la Ligue 1 de Cannes, limiter le nombre de films qu’en envoyer autant au casse-pipe comme de vulgaires hamburgers dans un fast food. L’impression de gavage n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui et aussi cruelle, testant notre résistance physique et notre capac

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Cannes 2014, jour 2. Girls power.

ECRANS | "Bande de filles" de Céline Sciamma. "Party girl" de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis. "White bird in a blizzard" de Gregg Araki.

Christophe Chabert | Jeudi 15 mai 2014

Cannes 2014, jour 2. Girls power.

Deuxième jour à Cannes, et déjà l’école buissonnière hors de la compétition. Il faut dire que le jeudi est traditionnellement le jour de l’ouverture des sections parallèles, et comme elles sont assez alléchantes cette année, on peut très bien remettre à plus tard la projection du dernier Mike Leigh (2h30 sur le peintre Turner, c’est vrai qu’en début de festival, c’est sans échauffement).   C’est un hasard, mais il est réjouissant : les femmes ont pris le pouvoir dans les trois films vus aujourd’hui, et notamment dans ce qui constitue le premier choc de Cannes, le nouveau film de Céline Sciamma, Bande de filles. Après Naissance des pieuvres et Tomboy, Sciamma confirme qu’elle n’est plus très loin d’être une de nos grandes cinéastes, et ce troisième opus démontre une inéluctable montée en puissance qui n’est pas sans rappeler celle d’un Jacques Audiard. Avec qui elle partage une intelligence du scénario et de la mise en scène, mais surtout l’envie de faire émerger conjointement des héro(ïne)s et des comédien(ne)s qui vont hanter longtemps l’esprit du spectateur, via des trajets de fiction puissants et authentiquement cont

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Cannes 2014, jour 1. Grace de M...

ECRANS | "Grace de Monaco" d’Olivier Dahan. "Timbuktu" d’Abderrahmane Sissako.

Christophe Chabert | Jeudi 15 mai 2014

Cannes 2014, jour 1. Grace de M...

C’est donc reparti pour un tour de Cannes, et bon, disons-le tout de suite, ça a très très mal commencé. Avec la présentation en ouverture du Grace de Monaco d’Olivier Dahan, on sonde déjà les profondeurs du néant cinématographique. Il faut remonter à loin pour trouver une séance de gala aussi foireuse (Da Vinci Code ? Fanfan la Tulipe ?). Les producteurs de ce truc peuvent remercier Thierry Frémaux d’avoir donné un généreux coup de pouce à un film en perdition depuis des mois, en particulier depuis la brouille ouverte entre le réalisateur et Harvey Weinstein, à qui on donne plutôt raison d’avoir refusé de présenter cette version au public américain. Quoique, à moins de le retourner intégralement, on voit mal comment on peut sauver l’affaire du naufrage dans lequel il s’enfonce quasi-instantanément. Déjà, l’angle choisi pour cette bio a de quoi faire hurler : comment Grace Kelly a choisit de renoncer définitivement à sa carrière au cinéma pour endosser les habits de princesse monégasque, à la faveur d’un incident qui opposa la famille royale à De Gaulle, décidé à mettre fin à l’exil massif des capitaux qui avait lieu là-bas. Da

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L'internationale cannoise

ECRANS | Après une édition 2013 dominée par un fort contingent franco-américain, les sélections du festival de Cannes 2014 sont beaucoup plus ouvertes sur les cinémas du monde, avec (déjà) des favoris et quelques outsiders que l’on va suivre de près. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 13 mai 2014

L'internationale cannoise

Cannes s’ouvre ce mercredi avec la présentation de Grace de Monaco dans la version voulue par Olivier Dahan, avec Nicole Kidman dans le rôle de la star princesse. Un biopic de prestige qui sort simultanément dans les salles françaises et qui ne devrait pas faire trop d’ombre à une sélection éclectique où voisinent cinéastes admirés — Cronenberg, les Dardenne, dont le Deux jours, une nuit est une merveille, Ken Loach dans la veine historique qui lui a permis de remporter la Palme avec Le Vent se lève — et d’autres dont on a beaucoup discuté la valeur des derniers films. Ainsi, la sélection française aligne Sils maria d’Olivier Assayas, The Search de Michel Hazanavicius et le Saint Laurent de Bertrand Bonello. Pas franchement fans ni de l’œuvre d’Assayas (Carlos excepté), ni de The Artist, ni du cinéma

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