Blue Ruin

ECRANS | Grande révélation de l’année, ce polar très noir signé Jeremy Saulnier raconte la vengeance implacable d’un tueur improbable, fouillant au passage les artères corrompues de l’Amérique profonde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 juillet 2014

Si les grandes figures tragiques grecques ou shakespeariennes se réincarnaient quelque part aux Etats-Unis du côté de la Virginie d'aujourd'hui, elles auraient l'air d'une bande de ploucs consanguins ou d'un clodo qui dort dans sa voiture et se fait ramasser au petit matin par la police — même pas pour l'arrêter, juste pour lui signifier que l'assassin de sa famille va être remis en liberté. Ce garçon sans âge, nommé Dwight, totalement hirsute et barbu comme c'est pas permis, a dans son regard perdu la douceur des enfants qui n'ont pas su grandir.

Géniale idée de casting : l'incroyable Macon Blair, qui ressemble de prime abord à un Zach Gallifianakis tombé de Mars, confère au personnage une innocence qui prendra tout son sens lorsque, rasé de près et vêtu d'habits propres, il décidera d'accomplir une vengeance qu'il semble avoir programmée depuis belle lurette — pas besoin, du coup, de fournir d'explications à son geste, cela coule de source comme, la boucle est bouclée, cela coulait de source dans les tragédies antiques. Car Dwight sera à la fois le spectateur éberlué et l'acteur impitoyable du déferlement de violence qu'il engendre.

Vengeur amateur

Pour cela, Saulnier déploie des trésors de patience et d'attention, montrant avec précision comment le plan de Dwight prend forme dans un mélange incongru entre méticulosité et improvisation totale. Comme son personnage, il refuse de prendre de l'avance sur l'action et le récit, le laissant s'écrire lentement au gré de séquences impeccablement filmées, affirmant un sens du cadre, de la lumière, du montage et de la durée qui n'est pas sans rappeler les frères Coen de No Country for Old Men. D'ailleurs, on pense aussi à Blood Simple dans l'étonnant humour — noir — qui surgit au détour de Blue Ruin, lié aux maladresses de son héros malgré lui et aux embûches imprévues avec lesquelles il doit, tant bien que mal, se dépatouiller.

Mais la visée tragique du film finira par reprendre le dessus : il faut que la vengeance passe et que le sang coule pour conférer toute son absurdité à cette vendetta qui ne semble jamais devoir connaître de point final. Le film prend alors une autre dimension : celle d'une Amérique où la justice sauvage devient l'apanage d'un citoyen lambda armé et dangereux, pour les autres autant que pour lui-même. La loi du talion ne procure dans Blue Ruin aucun soulagement : elle ouvre juste sur un immense gâchis humain, désespérément ordinaire.

Blue Ruin
De Jeremy Saulnier (ÉU, 1h32) avec Macon Blair, Devin Ratray…


Blue Ruin

De Jeremy Saulnier (ÉU, 1h32) avec Macon Blair, Devin Ratray...

De Jeremy Saulnier (ÉU, 1h32) avec Macon Blair, Devin Ratray...

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Un vagabond solitaire voit sa vie bouleversée lorsqu'il retourne à sa maison d'enfance pour accomplir une vieille vengeance. Se faisant assassin amateur, il est entraîné dans un conflit brutal pour protéger sa famille qui lui est étrangère.


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Green Room : no future

ECRANS | Un groupe punk à la dérive vérifie à ses dépens la réalité du slogan No Future en se produisant devant un public de fachos. S’ensuit un huis clos surprenant, avec larsen et acouphènes modulés par Jeremy Saulnier. Prix du Petit Bulletin lors du dernier festival Hallucinations Collectives.

Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

Green Room : no future

On le sait depuis Psychose d’Hitchcock : les films qui bifurquent sans crier gare dans l’hémoglobine méritent toujours qu’on consente un détour en leur direction. Faisant mine de nous emmener dans des contrées connues, ils se plaisent à nous projeter au milieu d’un ailleurs terrifiant confinant parfois au nulle part — cette terra incognita cinématographique qui se réduit comme une peau de chagrin. Green Room appartient à cette race bénie d’œuvres maléfiques se payant même le luxe de changer plusieurs fois de directions. Conservant le spectateur pantelant, dans un état d’incertitude en accord avec l’intranquillité seyant à des personnages de survival. Et ourlant ses massacres de ponts rock (ou plutôt punk) du plus bel effet. Haches tendres et battes de bois Partant d’un chaos dérisoire, de la situation minable d’un groupe tirant le diable par la queue, Green Room semble brandir l’étendard d’une comédie ingénue, laissant entrevoir de fines plaisanteries sur les musiciens à cheveux gras, leur combi pourri ou les parquets en bois norvégien. On s’attend à une succession de mésaventures anecdotiques — tendanc

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Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

ECRANS | "Carol" de Todd Haynes. "Mon roi" de Maïwenn. "Plus fort que les bombes" de Joachim Trier. "Green Room" de Jeremy Saulnier.

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

Il fait beau et chaud sur Cannes, et tandis que les plagistes ont les pieds dans l’eau, les festivaliers continuent de macérer dans une mare de sueur, brûlant au soleil de files d’attente désespérées, rabrouant les resquilleurs, espérant secrètement découvrir de beaux films. À la mi-temps du festival, on est encore dans l’expectative. Il faut dire que des films, on n’en voit moins que les années précédentes, et surtout que l’on se concentre sur les films événements. A perdre chaque jour entre trois et cinq heures à attendre, on doit forcément sacrifier la part de découverte pourtant essentielle à la manifestation. D’où l’impression d’assister à une grande preview des films importants de l’automne, plus qu’à une compétition en bonne et due forme. Carol : Tood Haynes sublime le mélodrame Si toutefois on devait jouer le jeu des pronostics, on dirait que Carol de Todd Haynes ferait une très belle Palme d’or. Ce n’est pas ce qu’on a vu de mieux dans ladite compétition — Le Fils de Saul a notre préférence — mais il marque une étape décisive dans la carrière d’un cinéaste plutôt rare, dont chaque œuvre était jusqu’ici pétrie de contradic

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Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

ECRANS | "Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

Christophe Chabert | Mardi 21 mai 2013

Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

C’est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s’ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d’auteurs qui ont vite fait de s’enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d’avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l’accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive. Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l’affaire a tourné à l’eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d’une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l’avait jamais vu

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