Enemy

ECRANS | Tournée dans la foulée de "Prisoners" avec le même Jake Gyllenhaal, cette adaptation de José Saramago par Denis Villeneuve fascine et intrigue, même si sa mise en scène atmosphérique se confond avec une lenteur appuyée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Coïncidence des sorties : à quelques jours d'intervalle, deux films s'attaquent au thème du double. Celui de Richard Aoyade transpose Dostoievski dans un quotidien gris et bureaucratique ; Denis Villeneuve s'est lui inspiré de L'Autre comme moi de José Saramago pour prolonger sa collaboration avec Jake Gyllenhaal, entamée avec le brillant Prisoners. Villeneuve est peut-être encore plus abstrait qu'Aoyade dans son traitement d'une ville déshumanisée, réduite à une salle de fac et à quelques appartements anonymement coincés dans des barres d'immeuble rappelant la Défense filmée par Blier dans Buffet froid.

Un monde glacial dans lequel Adam répète sans cesse la même routine : il donne un cours, rentre chez lui, reçoit un coup de fil de sa mère (Isabella Rossellini), puis sa copine lui rend visite (Mélanie Laurent), ils font l'amour, elle rentre chez elle et il finit sa nuit seul. Routine brisée après une discussion anodine avec un de ses collègues, qui le conduit à louer dans un vidéoclub une comédie «locale» où un homme lui ressemblant trait pour trait interprète une silhouette de groom. Il part sur ses traces et découvre que cet Anthony est un acteur dans la dèche qui vit avec sa femme très enceinte. Rien ne les distingue physiquement, mais autant Anthony est sûr de lui, autant Adam semble rongé par une angoisse accentuée par la rencontre avec cet "autre".

 

Une araignée au plafond

Si l'on cherche à suivre le récit d'Enemy comme une mécanique logique, il y a fort à parier qu'on en sortira sans y avoir rien pigé du tout. Villeneuve demande au spectateur de se situer dans une autre dimension, celle d'un film à "clé", ledit ustensile jouant un rôle essentiel dans son labyrinthe. La scène d'ouverture agit ainsi comme libération d'un fantasme qui va se déplier ensuite, tissant une toile (l'araignée est l'autre grand motif du film) qui ne sera complète qu'à la toute dernière image, stupéfiante. Les interprétations sont alors légion : peur panique de la femme sous toutes ses formes — mère, amante, génitrice ? Aliénation psychologique d'un homme qui, à force de jouer des rôles, ne sait plus qui il est ?

Le film ne cesse de brouiller les cartes et d'alterner les points de vue entre Adam et Anthony, tout en affichant un contrôle maniaque de la mise en scène. C'est sa limite : à trop vouloir créer des atmosphères inquiétantes, Villeneuve sacrifie le rythme de son œuvre sur l'autel d'une lenteur pléonastique. Et reste loin derrière deux films modèles traitant du double : Le Locataire de Polanski et surtout Lost Highway de David Lynch.

 

Enemy
De Denis Villeneuve (Can-Esp-Fr, 1h30) avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon…
Sortie le 27 août

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Jeux de dames : "Vita & Virginia"

Biopic | Londres, 1922. La romancière mondaine Vita Sackville-West, vivant en union très libre avec son diplomate d’époux, engage une relation intellectuelle, amicale et physique avec la réservée Virginia Woolf qu’elle admire. Mais Vita est volage et Virginia, fragile…

Vincent Raymond | Mardi 9 juillet 2019

Jeux de dames :

Au rayon des films-d’Anglaises-qui-boivent-du-thé-en-lisant, faites une place de choix à Vita & Virginia qui coche toutes les cases — il ne manque que Jane Austen et/ou Emma Thomson et/ou James Ivory pour que la grille soit complète. Convoquant autant le féminisme en costumes que des amours réprouvées forcément malheureuses, cette reconstitution soignée dessine de Virginia Woolf une silhouette plus complexe et moins éthérée que celle traditionnellement véhiculée, l’intellectuelle mélancolique y gagnant un corps sans perdre son âme. Mais si ce film s’avère édifiant d’un point de vue historique et documentaire sur la question de l’émancipation féminine, il pêche par deux coquetteries venant singulièrement l’égratigner. La première concerne la musique : la partition choisie joue la carte de la contemporanéité, un parti-pris toujours curieux quand on veille aussi scrupuleusement à la véracité historique. Est-ce une manière discrète de nous faire comprendre les échos de cette époque avec la nôtre ? Quant à la seconde, elle s’applique à bon nombre de biopics (notamment

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Les noces rebelles : "Wildlife - Une saison ardente"

ECRANS | De Paul Dano (É-U, 1h45) avec Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Ed Oxenbould…

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Les noces rebelles :

Joe vient d’emménager avec ses parents dans un patelin des États-Unis des années 1960. Très orgueilleux mais incapable de garder un emploi, son père refuse que son épouse travaille. Il doit alors s’engager sur le front des incendies dans l’arrière-pays, accélérant la dissolution du couple… Ce premier long-métrage réalisé par le comédien Paul Dano ressemble à ces verreries craquelées qu’on craint d’effleurer de peur de les briser. Non que le film soit fragile — il révèle au contraire une belle maîtrise de mise en scène et des dispositions dans la direction d’acteurs — mais parce que l’histoire et les personnages eux-mêmes, à fleur de peau et de chagrin, transpirent leurs douleurs. Il y a de la grandeur tragique dans ces fêlures. Vu par un adolescent (étonnant Ed Oxenbould, avec sa physionomie de “jeune vieux“), ce récit de l’inéluctable éloignement d’un couple est aussi celui de la désagrégation désabusée d’un idéal : le Rêve américain, dont quelques ultimes miettes de réussite peuvent encore subsister. Lesquelles sont menacées par les flammes pré

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En v’là du noir, en v’là : " Galveston"

Policier | de Mélanie Laurent (É-U, 1h31) avec Ben Foster, Elle Fanning, Lili Reinhart…

Vincent Raymond | Lundi 8 octobre 2018

En v’là du noir, en v’là :

Crachant ses poumons, Roy s’imagine condamné par la maladie. En attendant, le caïd de la Nouvelle-Orléans dont il est l’homme de main cherche à le descendre. Alors Roy s’enfuit avec la jeune Rocky, une de ses prostituées et des papiers sensibles. Commence une cavale nerveuse… Au crédit de Mélanie Laurent réalisatrice, il faut tout d’abord placer son choix courageux de ne pas avoir engagé la comédienne Mélanie Laurent — et pourtant, elle aurait pu aisément caler un second rôle à l’accent franchie dans ce décor louisianais. L’ambiance poisseuse d’un motel dépeuplé, l’anti-héros hard boiled lessivé par son absence de perspective et défiguré par les bourre-pifs, la femme fatale pour laquelle il est prêt à se sacrifier… On peut cocher un à un les items du film noir, le contrat est globalement respecté et Mel L. s’en tirerait honnêtement s’il n’y avait cette aberrante scène où le personnage d’Elle Fanning se croit obligé d’avouer avec force détails ses traumatismes d’enfance (façon Chinatown) que tout un chacun a déduit des silences et des regards échang

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De sang et d’or : "Les Frères Sisters"

Lion d’Argent Venise 2018 | de Jacques Audiard (Fr, 1h57) avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal…

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

De sang et d’or :

Mieux vaut ne pas avoir de différend avec le Commodore. Car il envoie ses deux dévoués Charlie et Eli Sisters, tireurs d’élite et cogneurs patentés. Les deux frères vont pourtant faire défection quand une de leurs proies explique avoir découvert un procédé permettant de trouver de l’or… On attendait, en redoutant que la greffe transatlantique ne prenne pas, cette incursion de Jacques Audiard en un territoire aussi dépaysant par les décors, les usages ou les visages, que familier par son poids mythologique et les séquences fondatrices ayant dû sédimenter dans son imaginaire. Mais même délocalisé, le cinéaste n’est pas abandonné en zone hostile. D’abord, il se trouve toujours escorté par son partenaire, le magique coscénariste Thomas Bidegain ; ensuite la langue anglaise ne peut constituer un obstacle puisque son langage coutumier se situe au-delà des mots, dans la transcendance de personnages se révélant à eux-mêmes et aux autres, grâce à un “talent“ vaguement surnaturel. Le tout, dans un contexte physiquement menaçant. Empli de poudre, de sang et

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L’avenir, c’était moins pire avant : "Blade Runner 2049" de Denis Villeneuve

Science-Fiction | Denis Villeneuve livre avec Blade Runner 2049 une postérité plus pessimiste encore que le chef-d’œuvre de Dick & Scott. Tombeau de l’humanité, son opéra de bruine crasseuse et de poussière survit à sa longueur ainsi qu’à l’expressivité réduite de Ryan “Ford Escort” Gosling.

Vincent Raymond | Mardi 3 octobre 2017

L’avenir, c’était moins pire avant :

2049, sur une Terre à la biocénose ravagée. Blade Runner, K. est un réplicant d’un modèle évolué chargé d’éliminer ses congénères réfractaires à l’autorité humaine. K. découvre lors d’une mission qu’une réplicante, en théorie stérile, a jadis accouché. L’enfant-miracle est très convoité… C’est peu dire que le monde a les yeux braqués sur Denis Villeneuve, “celui qui s’est risqué” à prolonger le cauchemar de Philip K. Dick modifié par Ridley Scott. Demi-suite en forme de résonance — y compris musicale, même si Vangelis n’a pas été reconduit, supplanté par l’incontournable Hans Zimmer — ce nouvel opus permet au cinéaste de travailler en profondeur ses obsessions : l’identité brutalement perturbée (Incendies, Maelström, Un 32 août sur Terre…) et la contamination de la réalité par les songes ou les souvenirs (Enemy, Premier Contact). Bref, de remettre en cause ce qui s’apparente de près ou de loin à une certitude d’airain. La singularité de Blade Runner en était une. Plus maintenant. Du futur, fai

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Le sang des liens : "Mon garçon" de Christian Carion

ECRANS | de Christian Carion (Fr, 1h23) avec Guillaume Canet, Mélanie Laurent, Olivier De Benoist…

Vincent Raymond | Mardi 19 septembre 2017

Le sang des liens :

Brusquement rappelé à ses devoirs lorsqu'il apprend la disparition de son fils, un père divorcé et absent mène en parallèle de la police une enquête aussi désespérée que désordonnée. Malgré son désespoir et ses entorses à la loi, ses efforts le mènent à une piste. Sera-t-elle la bonne ? Familier ces dernières années de lourdes fresques historiques, Christian Carion ose ici un dispositif plus expérimental rappelant démarche de Steven Soderbergh pour Full Frontal : il dirige un comédien tenu à l’écart du scénario (ainsi que de l’ensemble de l’équipe) histoire de miser sur sa spontanéité d’individu plutôt que sur son “métier” d’interprète — le tournage en six jours dans les hauteurs du Vercors ajoutant à son conditionnement psychologique. La démarche, ambitieuse et louable, donne lieu à de surprenantes envolées de Canet qu’on ne supposait pas être aussi physique — sortir de sa zone de confiance, ça a du bon — ainsi qu’à des séquences difficiles à soutenir pour qui est en empathie avec son personnage. Dommage que l’intrigue

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"Les Derniers Parisiens" : en peine capitale

ECRANS | En probation, Nas est employé par son frère Arezki, tenancier d’un bar à Pigalle. Si Nas déborde d’ambitions pour animer les nuits, son aîné les tempère sèchement, (...)

Vincent Raymond | Mardi 14 février 2017

En probation, Nas est employé par son frère Arezki, tenancier d’un bar à Pigalle. Si Nas déborde d’ambitions pour animer les nuits, son aîné les tempère sèchement, causant leur rupture. Alors, le cadet se tourne vers un investisseur prêt à l’écouter… Représentants de La Rumeur, Hamé & Ekoué signent une ode nostalgique quasi élégiaque au Pigalle de jadis, à ses troquets populaires s’effaçant peu à peu du paysage : Les Derniers Parisiens est scandé de saynètes montrant la faune de la rue dans son quotidien — clochard pittoresque, joueurs de bonneteau embobinant les passants, etc. Une manière d’inscrire l’aventure/mésaventure de Nas, caïd en carton, dans une perspective bien actuelle, car ses rêves appartiennent au passé ; à un idéal façonné entre les années 1950 et 1980. Pas étonnant, avec ses codes périmés qu’il se fasse si facilement enfumer par une nouvelle génération sans feu… ni lieu. Reda Kateb et Slimane Dazi composent une fratrie a priori surprenante, mais en définitive plutôt convaincante. L’authenticité du film doit beaucoup à la complémentarité de ces deux personnages, e

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"L'Attrape-rêves" : glace et attrapes

ECRANS | de Claudia Llosa (Esp-Fr-Can, 1h33) avec Cillian Murphy, Jennifer Connelly, Mélanie Laurent…

Vincent Raymond | Mardi 18 octobre 2016

On était prêt à se montrer bienveillant envers Claudia Llosa. Pas parce que L’Attrape-rêves (quelle substance a donc ingéré le distributeur pour proposer un titre français aussi moisi et déconnecté du film ?) exile Mélanie Laurent au-delà du Cercle polaire, mais en souvenir de Fausta (2009), son œuvre précédente. Alors, on tient bon bravement devant cette fable new age gentiment sans objet, construite pour faire genre dans l’alternance de deux époques. D’accord, il y a Jennifer Connelly à l’écran, et la voir est toujours un plaisir, même si l’évolution de son personnage laisse dubitatif : d’abord mère d’un enfant malade allant voir un guérisseur mystique sans conviction aucune, elle se transforme — ‘cadabra ! — en guérisseuse mystique au look de Patti Smith hallucinée, incapable d’user de son don pour elle. C’est un peu l’histoire des cordonniers mal chaussés, ou de ces devins totalement myopes sur leur propre situation. Et c’est parfois pesant, quand Ci

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Demain

ECRANS | En salles alors que se tient la COP21, ce documentaire fait le tour d’initiatives, aujourd’hui couronnées de succès, permettant d’engager le monde dans une voie alternative. Hélas, la forme torpille le fond…

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Demain

Demain est l’un de ces films qui font enrager. Parce qu’il s’empare d’une cause juste, en fait quasiment un objet à la mode revendiqué par des "icônes" du star-system, des "égéries" du showbiz. En la traitant de surcroît d’une manière maladroite, superficielle, naïve, sans continuité esthétique. Pourtant, la vulgarisation de concepts comme la propagation d’un message militant via le documentaire ne passent pas forcément par un amenuisement du style, une altération de la forme ni un renoncement artistique — Wagenhofer, Wenders, Welles ou Guzmán, si l’on veut un cinéaste dont l’initiale n’est pas W, l’ont largement prouvé. Le propos ici, c’est la dénonciation des graves changements climatiques (et leur conséquences, actuelles ou à venir) liés au fonctionnement de notre société industrielle, à nos habitudes de sur-production et consommation. Pour éviter une extinction du vivant à brève échéance, la solution serait d’agir massivement sur divers axes : alimentation, transports, énergie, politique, éducation, etc. Cyril Dion (ancien responsable du mouvement Colibris) et Mélanie Laurent ont donc collecté des témoignages d’acteurs associatifs ou de p

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

ECRANS | "Sicario" de Denis Villeneuve. "Cemetery of Splendour" d’Apichatpong Weerasethakul. "Le Tout nouveau testament" de Jaco Van Dormael.

Christophe Chabert | Jeudi 21 mai 2015

Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

Après la parenthèse enchantée de Vice Versa offerte (à vie) par les studios Pixar, retour à la dure réalité cannoise avec des films qu’on qualifiera gentiment d’inaboutis, pour des raisons somme toute très diverses. Prenons Sicario de Denis Villeneuve… Tout laissait à penser que le cinéaste québécois allait donner à ce polar sur fond de lutte contre les narcotrafiquants mexicains la même classe que celle insufflée à son superbe Prisoners. Le film démarre d’ailleurs très bien avec un assaut mené contre un repère de gangsters soupçonnés de détenir des otages. À la place, et après avoir soigneusement dégommé les habitants peu fréquentables du lieu, les agents découvrent un véritable charnier de cadavres étouffés dans des sacs plastiques puis dissimulés dans les murs de la maison. Vision d’horreur puissante qui permet aussi de mettre en avant la protagoniste du film : Kate (Emily Blunt), jeune recrue idéaliste du FBI, vite débauchée par un groupe d’intervention d’élite emmené par un type aussi débonnaire qu’inflexible (Josh Brolin) assoc

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Luz 2014

ECRANS | Pedro Almodóvar Prix Lumière, des rétrospectives consacrées à Capra et Sautet, des invitations à Ted Kotcheff, Isabella Rossellini et Faye Dunaway, des ciné-concerts autour de Murnau, des hommages à Coluche et Ida Lupino… Retour sur les premières annonces de Lumière 2014. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Luz 2014

C’est donc Faye Dunaway qui viendra inaugurer la sixième édition du Festival Lumière à la Halle Tony Garnier le lundi 13 octobre. Actrice mythique, que l’on avait pu redécouvrir à Lumière dans un de ses plus grands rôles — celui de Portrait d’une enfant déchue de Schatzberg — elle présentera la version restaurée de Bonnie and Clyde, classique du film criminel et rampe de lancement d’un certain Nouvel Hollywood dont son réalisateur, Arthur Penn, fut un agitateur discret mais essentiel. On le sait, Lumière se targue d’être un festival de cinéma grand public et, après le doublé Belmondo / Tarantino de l’an dernier, la barre était placée assez haute en matière d’invités prestigieux. Pour donner le change, le Prix Lumière atterrira donc en 2014 dans les mains de Pedro Almodóvar ; le festival prépare sa venue tout au long du mois de septembre avec une séance spéciale d’Attache-moi — pas forcément son meilleur film, cela dit — et une autre de La Mauvaise éducation précédée d’une confé

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Elle portait du velours bleu…

ECRANS | C’est en janvier 1987 avec la sortie de Blue Velvet, auréolé d’un Grand Prix à Avoriaz, que la légende David Lynch commence. Après le succès culte d’Eraserhead, (...)

Christophe Chabert | Mardi 11 février 2014

Elle portait du velours bleu…

C’est en janvier 1987 avec la sortie de Blue Velvet, auréolé d’un Grand Prix à Avoriaz, que la légende David Lynch commence. Après le succès culte d’Eraserhead, puis celui mondial d’Elephant Man et le bide artistique comme public de son adaptation de Dune, Lynch remet les compteurs à zéro. Bienvenue dans une paisible bourgade américaine, où les fleurs poussent dans des jardins bien tondus, où les rossignols chantent et où… le mal grouille au fond de la terre, prêt à surgir lorsqu’un brave bougre s’écroule victime d’un infarctus. Son fils — Kyle MacLachlan, pas encore canonisé en Dale Cooper dans Twin Peaks — vole à son chevet ; en revenant de l’hôpital, il trouve dans un talus une oreille humaine coupée. Se muant en enquêteur, il suit les traces d’une chanteuse de bar, Dorothy Vallens — Isabella Rossellini, future épouse du cinéaste — victime d’un gangster shooté à l’oxygène liquide qui retient son fils et son mari en otage. Notons que la prestation, inoubliable, de Dennis Hopper relancera durablement sa carrière… Cette découverte se fait depuis un placard dans lequel le garçon, à moitié nu, observe ce manège inquiétan

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Prisoners

ECRANS | Deux enfants kidnappés, un père prêt à tout pour les retrouver, un suspect tout trouvé, un détective tatoué et solitaire : les ingrédients d’un film noir très noir sur la contagion du mal signé Denis Villeneuve qui, après "Incendies", réussit haut la main ses débuts aux États-Unis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 octobre 2013

Prisoners

Qu’y a-t-il dans les caves des honnêtes gens ? Des cadavres, des enfants martyrisés, mais aussi de la paranoïa sécuritaire et de la mauvaise conscience qui peut, à tout moment, refaire surface et transformer une grise mais paisible bourgade en succursale de l’enfer. Le labyrinthe de Prisoners — figure que le film utilise comme un motif de l’intrigue mais aussi comme modèle de narration — est sans issue, et c’est ce qui impressionne en premier lieu : Denis Villeneuve, pour ses débuts aux États-Unis, ne fait aucune concession rassurante au spectateur. Aidé par un scénario remarquable, il plonge aux confins de la noirceur humaine pour montrer comment le mal se propage et finit par tout gangrener. C’est l’enlèvement de deux fillettes qui enclenche l’engrenage : le père de l’une d’entre elles — stupéfiant Hugh Jackman dans un de ses meilleurs rôles — se persuade que le coupable est un vieux garçon un peu attardé, malgré les dénégations du suspect et sa remise en liberté au terme de sa garde-à-vue. Il va donc le séquestrer et le torturer pour provoquer ses aveux. En parallèle, un flic désespérément solitaire et

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Insaisissables

ECRANS | Un piteux exercice de manipulation, hypocrite et rutilant, avec un casting de luxe que Louis Leterrier n’arrive jamais à filmer, trop occuper à faire bouger n’importe comment sa caméra. Nullissime. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 5 août 2013

Insaisissables

De son apprentissage chez EuropaCorp comme yes man pour les scénarios torchés à l’arraché par Luc Besson, Louis Leterrier a visiblement retenu plusieurs leçons, toutes mauvaises : d’abord, confondre montage et rythme, mouvements incessants de caméra et retranscription de l’action. Il faut voir l’introduction d’Insaisissables, sorte de bouillie filmique d’une laideur visuelle à pleurer de dépit, pour saisir l’étendue du désastre. Aucun élément ne semble attirer le regard de Leterrier : ses plans n’enregistrent rien, s’annulent les uns les autres et chaque présentation d’un des magiciens se fait dans une hystérie de vulgarité putassière là encore bien bessonienne : les filles se foutent à poil — un peu — mais le sexe n’a jamais lieu, et lorsque le mentaliste de la bande hypnotise un couple, c’est avant tout pour fustiger l’infidélité du mari. Là où Insaisissables devient franchement insupportable, c’est quand ce grand barnum que l’on peine à qualifier de mise en scène finit par atteindre le casting lui-même, pourtant prestigieux. Leterrier ne s’intéresse absolument jamais à ces acteurs, ne leur donnant aucun espace pour jouer, les filmant à moitié dans l’obscurité

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Pêche originelle

MUSIQUES | Il a dix ans. On sait, cela ne semble pas vrai, mais le festival L'Original a dix ans. Et il n'a, en dépit d'une programmation 2013 manquant un peu de lustre, rien perdu de l'esprit «festif, fédérateur, rassembleur, défricheur et prescripteur» qui l'anime depuis sa fondation. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Vendredi 22 mars 2013

Pêche originelle

A chaque type de musique son festival. Les musiques électriques ont La Route du Rock, Rock en Seine ou Le Rock dans tous ses États. Les musiques électroniques ont Nuits Sonores, Astropolis ou le tout nouveau Weather Festival. Et l'on pourrait, toujours en se cantonnant au territoire français, filer la démonstration avec les musiques (plus ou moins) improvisées, les musiques du monde, les musiques sacrées, les musiques contemporaines, les musiques extrêmes... Mais les musiques dites urbaines ? Sans doute trop indisciplinées, comme est venue le rappeler la volonté récemment affichée par le ministre de l'Intérieur Manuel Valls de «lutter contre les paroles [de rap] agressives», elles n'ont peu ou prou que L'Original. A cette aune, le fait que ce rendez-vous dédié à la promotion des valeurs originelles du mouvement hip hop (respect, camaraderie...) et à sa pluralité créative (rap donc, mais aussi graff, DJing, danse et beatboxing), s'apprête à souffler sa dixième bougie mérite qu'on tire notre casquette équilibriste à son fondateur, le breakdancer Jean-Marc Mougeot (qui comme tant d

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Ulysse, souviens-toi

ECRANS | De Guy Maddin (Can, 1h34) avec Jason Patric, Isabella Rossellini…

Christophe Chabert | Jeudi 16 février 2012

Ulysse, souviens-toi

Représentant d’un cinéma d’avant-garde qui n’aurait pas totalement jeté les amarres avec la figuration et la narration, Guy Maddin trace un sillon déconcertant et construit une œuvre où tout ne se vaut pas, loin de là. Après le très ludique Des trous dans la tête qui, bien avant Michel Hazanavicius et The Artist, tentait l’aventure du film muet contemporain, Ulysse, souviens-toi réécrit L’Odyssée dans une maison abandonnée peuplée de fantômes et de gangsters, de filles nues et de conversations ésotériques. Un grand foutoir plutôt habituel pour Maddin mais qui, cette fois-ci, s’accompagne d’un assez saoulant délire formel à base de surimpressions permanentes, de plans de traviole montés au hachoir et de musique dissonante. Par moments, on se croirait dans une parodie de David Lynch faite par un étudiant en cinéma ! Curieusement, Maddin a embarqué dans cette affaire expérimentale un tas de comédiens connus qui ont l’air

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Beginners

ECRANS | De Mike Mills (ÉU, 1h44) avec Ewan MacGregor, Christopher Plummer, Mélanie Laurent…

Christophe Chabert | Vendredi 10 juin 2011

Beginners

Pour son premier film, Mike Mills tente de contourner la relative banalité de son argument (les hésitations d’Oliver, presque quadragénaire endeuillé et amoureux) par deux moyens. Le premier est peu concluant : il s’agit de multiplier les gimmicks (les photos racontant les années, le chien qui parle en sous-titres, les dessins sur «l’histoire de la tristesse») et de déconstruire temporellement l’histoire. Mills s’enfonce alors dans le cliché que les Américains se font du cinéma européen (le casting franco-anglais en est une autre preuve) : un mélange sophistiqué entre légèreté de ton et gravité des sujets abordés. En revanche, le film est assez beau quand il laisse ses acteurs prendre le contrôle du film. Une spontanéité très «nouvelle vague» irrigue les scènes entre Oliver et son père, et plus encore celles avec Anna, partiellement improvisées. MacGregor, Plummer et même Mélanie Laurent (si !) sont tous trois excellents, et contribuent grandement au petit charme de Beginners.Christophe Chabert

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La Solitude des nombres premiers

ECRANS | Un garçon et une fille bloqués par des traumas enfantins se croisent sur quatre époques dans ce film magistral et poignant où Saverio Costanzo déconstruit la narration et emprunte les codes du cinéma de genre pour pénétrer au cœur du drame de ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 29 avril 2011

La Solitude des nombres premiers

En 1984, Mattia et Alice sont deux enfants vifs, intelligents, épanouis. Sept ans plus tard, Mattia est introverti, Alice est la souffre-douleur des autres filles. Sept ans s’écoulent à nouveau et ils se retrouvent au mariage d’une camarade de classe dont Alice fut brièvement l’amie. Enfin en 2007, désormais adultes, ils sont devenus des îlots de solitude, éloignés géographiquement mais toujours liés par une même connexion existentielle. Mattia et Alice sont comme les «nombres premiers» du titre, solitaires mais surtout singuliers, uniques, irréductibles. Et la manière dont Saverio Costanzo raconte leur histoire (d’après un roman à succès de Paolo Giordano) semble répondre à une logique mathématique, en faisant des allers-retours entre chaque époque, différant ainsi la révélation des traumas qui ont affecté le développement affectif de Mattia et Alice. Labyrinthe affectif Le cinéma contemporain nous a habitué à ces exercices de déconstruction, Iñarritu et son scénariste Guillermo Arriaga s’en sont même fait les champions. Pour Saverio Costanzo, il ne s’agit en aucun cas de manipuler le spectateur, le préparer à un coup de théâtre ou créer des r

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Et soudain tout le monde me manque…

ECRANS | De Jennifer Devoldere (Fr, 1h38) avec Mélanie Laurent, Michel Blanc…

Christophe Chabert | Mercredi 13 avril 2011

Et soudain tout le monde me manque…

Le matérialisme dans lequel évoluent les personnages du deuxième film de Jennifer Devoldere vaut métaphore de sa production. Une fois de plus, voilà une comédie air du temps, mais qu’on pourrait qualifier sans injure de banale (doit-on faire semblant de n’avoir jamais vu un film sur les angoisses d’une trentenaire parisienne et célibataire ?), qui s’est laissée grignoter par son mode de financement. Une star dans le premier rôle ? Mélanie Laurent tient plutôt de la starlette, refusant sans raison crédible de montrer ses seins dans une scène d’amour… Mais elle est bankable ! Des marques à presque tous les plans, et même dans les dialogues ? Ce n’est pas de la pub, voyons, c’est du réalisme urbain chic ! Des chansons branchées pour illustrer toutes les dix minutes les clips censés résumer les récits parallèles ? Ça ne dissipe pas le déjà vu. Reste Michel Blanc ; après Une petite zone de turbulences, on sent bien qu’il cherche à parler de son angoisse face au temps qui passe et à la mort qui rôde. Dommage qu’il le fasse dans des comédies sans envergure, car il le fait franchement bien. CC

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Source code

ECRANS | De Duncan Jones (ÉU, 1h35) avec Jake Gyllenhaal, Michelle Monaghan…

Christophe Chabert | Mercredi 13 avril 2011

Source code

Moon avait montré que Duncan Jones savait construire de la science-fiction conceptuelle avec de petits moyens et de grandes ambitions. Source code, bien qu’étant une commande, semblait tailler pour ce cinéaste prometteur. Voyage dans le temps, réalités parallèles, répétition ad libitum d’une même situation modifiée par la conscience qu’en prend le héros : quelque part entre Un jour sans fin et Matrix, Source code a tout du film casse-tête écrit par un auteur malin. Pourtant, c’est bien le scénario, trop long dans sa partie présente, trop rapide dans sa partie passée, qui laisse un sentiment de frustration. Dès le deuxième voyage, Gyllenhaal est déjà passé de l’incompréhension à l’action, tandis que le mystère autour de ce qu’il est devenu dans la réalité n’abuse personne. La mise en scène se charge heureusement d’insuffler l’élégance qui rend le film plutôt plaisant à regarder, et ce presque jusqu’à la fin, puisque l’ultime twist ne vaut que pour la proximité cinéphile qu’il introduit avec un fameux film de Chris Marker. Christophe Chabert

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Requiem pour une tueuse

ECRANS | De Jérôme Le Gris (Fr, 1h31) avec Mélanie Laurent, Clovis Cornillac…

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

Requiem pour une tueuse

Classique instantané du nanar, "Requiem pour une tueuse" est un film héroïque. Dès les cinq premières minutes, rien n’y est crédible, et tout y est risible : la perruque blonde de Mélanie Laurent, les lunettes rondes de Tchéky Karyo, la guitare du super-espion Cornillac, la tronche du jardinier… Ce Nikita new-look est en fait le thriller le plus cheap et neurasthénique jamais tourné : passée l’intro, l’action ne sort plus d’un château en Suisse dans lequel on a construit au sous-sol un théâtre à l’italienne (félicitations à l’architecte) pour y organiser un festival de musique lyrique. Du coup, les personnages se courent après dans les couloirs et dans les jardins pendant une heure vingt. Avec le même scénario, les mêmes dialogues, des acteurs un peu plus âgés et Pascal Thomas derrière la caméra, il y avait matière à une comédie old school plaisante. Jérôme Le Gris, lui, a choisi de prendre tout cela au sérieux, et c’est encore plus fendard, comme un remake sérieux des "Barbouzes" (Karyo et son bonnet en laine grise ressemble d’ailleurs furieusement à Francis Blanche). Un joyeux naufrage à consommer sans modération, à l’image de la scène déjà culte du vin empoisonné.Christ

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Incendies

ECRANS | De Denis Villeneuve (Canada, 2h10) avec Lubna Azabal, Mélissa Désormeaux-Poulin, Maxim Gaudette...

Dorotée Aznar | Jeudi 6 janvier 2011

Incendies

Le travelling est-il encore affaire de morale ? Oui, et quand le Québécois Denis Villeneuve tourne Incendies d’après la pièce du Libanais Wajdi Mouawad, cette question le hante. Sauf que Villeneuve n’est pas un bon lecteur de Rivette. Dans cette longue odyssée retraçant les destins entrecroisés d’une femme et de ses enfants, l’une au passé, comme héroïne traversant et subissant les tourments de la guerre du Liban, les autres au présent, sur les pas de leur mère et d’un frère caché, le cinéaste cumule les fautes d’intention. Fidèle à son matériau originel, Incendies se veut une tragédie. Mais à force de chichi (cartons pompeusement stylisés, musique hors sujet) et d’une mise en scène réussissant à rendre la distance impudique, le film vire à l’épreuve. Pour son personnage principal, accablé du premier au dernier plan, et nous, forcés d’assister à cet acharnement sadique et obscène qui, recourant à un suspens ignoble, se drape évidemment du plus grand sérieux. Un calvaire pour tout le monde. JD

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La Rafle

ECRANS | De Rose Bosch (Fr, 1h55) avec Mélanie Laurent, Jean Reno, Gad Elmaleh…

Christophe Chabert | Lundi 8 mars 2010

La Rafle

Rose Bosch a choisi de raconter de tous les points de vue la rafle du Vel d’hiv’, des familles juives déportées aux Justes qui les ont aidés en passant par Hitler lui-même. Tout cela finit par s’annuler, car la mise en scène ne se pose jamais les bonnes questions : du côté des victimes, elle jongle avec le pathos comme avec de la dynamite — exemple, ce travelling à la steadycam assez obscène où un enfant court à travers le camp pour retrouver ses parents, et tombe sur un convoi entouré d’officiers allemands. Quant aux Justes, Bosch les met tellement en avant qu’elle oublie qu’ils ne sont que des exceptions dans une population silencieuse qui a cautionné l’horreur — le film étant une superproduction, il s’obstine à donner au spectateur des personnages positifs auxquels s’identifier. Enfin, La Rafle dérange vraiment quand il représente Hitler et les dignitaires nazis en villégiature bucolique dans le Tyrol. Ces images maintes fois montrées d’un dictateur gentil avec les animaux et avec les enfants sont de la pure propagande. Bosch ne filme pas leur mise en scène, mais les reproduit en prenant la place du cameraman nazi, créditant ainsi un mensonge pour soutenir sa thèse —

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Brothers

ECRANS | De Jim Sheridan (ÉU, 1h45) avec Tobey Maguire, Natalie Portman, Jake Gyllenhaal…

Christophe Chabert | Vendredi 29 janvier 2010

Brothers

Alors que les années Bush ont globalement relevé le niveau d’exigence des films hollywoodiens, elles ont aussi accouché d’un cinéma engagé atone, paralysé par le sérieux de ses sujets et la gravité de ses enjeux. "Brothers", remake d’un film danois de Suzanne Bier, en est une nouvelle et pénible démonstration. Des acteurs qui tirent la gueule, chuchotent, sanglotent, s’absorbent dans des poses dramatiques soulignées par une photo froide et des plans étirés artificiellement : tout est fait pour que le spectateur comprenne qu’il n’est pas là pour rigoler. L’histoire suffit pourtant : un capitaine de l’armée américaine retourne en Afghanistan, y est donné pour mort, puis revient et découvre que sa femme et son frère se sont rapprochés pendant son absence. À l’écran, pas la moindre audace cinématographique, aucun trouble… Sheridan, qu’on a connu plus inspiré, s’efface derrière la performance, irritante, de ses comédiens, quand il ne commet pas un gigantesque impair (les scènes en Afghanistan avec des talibans ridicules à force de cruauté). De tout cela ne se dégage qu’une chose : un ennui mortel. CC

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Le Concert

ECRANS | De Radu Mihaileanu (Fr, 2h) avec Aleksei Guskov, Mélanie Laurent…

Dorotée Aznar | Lundi 2 novembre 2009

Le Concert

Surnommé le maestro au summum de sa gloire, le chef d’orchestre Andrei Filipov a payé cher sa résistance à Brejnev, au point de se retrouver aujourd’hui homme de ménage du Bolchoï. Lorsque le fameux orchestre russe décroche un engagement au Théâtre parisien du Châtelet, Filipov court-circuite l’invitation et rameute ses anciens musiciens pour honorer l’engagement à sa façon… C’est peu dire que Radu Mihaileanu était attendu au tournant après le plébiscite du beau Va, Vis et deviens. Aussi, le voir s’attaquer à un pur feel good movie, demandant une colossale suspension d’incrédulité de la part du spectateur, peut inquiéter. Et de fait, Le Concert enchaîne les péripéties toutes plus incroyables les unes que les autres avec un enthousiasme dévastateur, fait évoluer des personnages délicieusement too much vers un dénouement tout aussi jouissif qu’attendu. Mais, et c’est là ce qui fait toute la différence, il le fait avec une générosité cinématographique trop rare pour être antipathique. Bien aidé par le casting de trognes brisées de ses musiciens russes (qui tranche violemment avec le côté lisse des acteurs français – la comparaison est sans appel…

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Inglourious basterds

ECRANS | Fidèle à lui-même et pas à la caricature qu’on veut donner de son cinéma, Quentin Tarantino enthousiasme avec cette comédie de guerre dont l’enjeu souterrain est de repenser l’Histoire récente à partir de ses représentations cinématographiques. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Inglourious basterds

«Il était une fois dans la France occupée…» C’est le titre du premier chapitre d’Inglourious basterds. Comme le reste du film, ce chapitre est une séquence entière, ce qui représente en cinéma d’avant une «bobine» ; comme si Tarantino prenait comme rythme celui d’un projectionniste pour qui chaque passage d’une bobine à l’autre ouvrait sur un nouveau modèle de cinéma. Dans une ferme française, un nazi polyglotte (Christoph Waltz, immense révélation d’un casting fourni en talents) interroge un paysan pour obtenir des informations sur une famille juive. L’échange commence en Français, puis se poursuit en Anglais au prix d’un subtil dialogue qui renvoie avec malice aux conventions du «cinéma hollywoodien à l’étranger». Dans cette introduction brillante, Tarantino joue donc sur les codes du cinéma classique et sur leur relecture ironique par Sergio Leone, le tout appliqué à un sujet sérieux. Le triomphe du cinéma Dans le chapitre suivant, où l’on fait connaissance avec les «basterds» du sergent Raine (Brad Pitt), des juifs scalpeurs de nazis, Tarantino retrouve un territoire plus familier : un cinéma bavard mais badass. Va-t-il su

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Des trous dans la tête

ECRANS | De Guy Maddin (Canada-ÉU, 1h35) avec Isabella Rossellini…

Christophe Chabert | Jeudi 18 septembre 2008

Des trous dans la tête

En vingt ans de carrière et une dizaine de longs-métrages, Guy Maddin s’est affirmé comme un cinéaste absolument singulier, artiste têtu d’une œuvre sans équivalent, parfois déroutante, toujours surprenante. Des trous dans la tête appartient à sa meilleure veine : à la manière d’un film muet en noir et blanc raconté par une voix off et des cartons, il propose une reconstitution fantasmée de l’enfance du réalisateur. L’histoire, située sur une île perdue où trône un phare ô combien symbolique, est franchement baroque : pendant que le père de Maddin fabrique un sérum de jouvence tiré du cerveau d’orphelins, sa sœur vit une romance avec un ado détective qui est en fait une fille travestie, alors que sa mère, terrifiante, couve son rejeton d’un peu trop près… Derrière ses atours expérimentaux, le film est une déclaration d’amour au cinéma des premiers temps, celui de Méliès et de Feuillade, et aux feuilletons enfantins façon Club des cinq, relus avec beaucoup de malice à travers le prisme de la psychanalyse contemporaine. Christophe Chabert

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Zodiac

ECRANS | Avec "Zodiac", qui retrace l'enquête pour démasquer, sans succès, un tueur en série mythique des années 70, David Fincher élargit l'horizon de son cinéma et signe un film dont la maîtrise souveraine cache des montagnes de doutes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 mai 2007

Zodiac

La reprise des logos vintage de la Warner et de la Paramount en ouverture de Zodiac, plus trompe-l'œil que clin d'œil, réjouira le cinéphile. Elle évoque certes l'époque où se situe l'action du film (de 1969 à 1980), mais souligne surtout l'horizon référentiel sur lequel David Fincher compte déployer sa mise en scène : le cinéma des 70's, cet âge d'or que les grands artistes hollywoodiens (de Spielberg à Scorsese et Soderbergh, et même Lucas !), épuisés par les normes en vigueur dans les blockbusters actuels, ne cessent de célébrer. Si David Fincher est celui qui touche au plus près la vérité de ce cinéma-là par son absence de compromis et son désir de faire du divertissement adulte et intelligent, il propose à travers Zodiac un film très contemporain, rempli d'audaces narratives, visuelles et théoriques que son apparent classicisme ne fait que dissimuler. Preuves à l'appui Zodiac, c'est le nom que s'est donné un criminel qui commet, pendant plusieurs années, une série de crimes qu'il prend soin ensuite de commanditer à travers des lettres et des appels, à la presse ou à la police. Il ne sera jamais officiellement démasqué, et

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