Lumière 2014, jour 4 – ¡ Viva españa !

ECRANS | "Grand Rue" de Juan Antonio Bardem, "Le Bourreau" de Luis García Berlanga, "El Extraño viaje" de Fernando Fernan Gomes.

Christophe Chabert | Vendredi 17 octobre 2014

Ce jeudi aura donc été entièrement consacré à la suite de la carte blanche laissée à Pedro Almodovar pour mettre en lumière — jeu de mot — un cinéma espagnol dont on ne connaît pour ainsi dire presque rien en France. Certes, ce n'est pas une poignée de films qui va permettre de rattraper l'injustice mais il faut saluer le beau travail de programmateur du nouveau Prix Lumière : sa sélection est belle, riche, variée et pertinente.

Après l'étonnant Embrujo et le génial Arrebato, voici donc Grand Rue, Le Bourreau et El Extraño viaje. On pouvait d'ailleurs s'amuser à chercher à l'intérieur même des films ce qui les unissait : dans Arrebato, un personnage cite nommément Fernando Fernan Gomes, acteur dans Embrujo et réalisateur d'El Extraño Viaje, dont l'idée originale est signée Luis García Berlanga, réalisateur du Bourreau… Quant à Juan Antonio Bardem, il est l'oncle de Javier Bardem, acteur révélé par Almodovar, qui fait une apparition vocale de Arrebato… La boucle est bouclée, mais au-delà de l'anecdote, cela prouve surtout que le cinéma espagnol a été, pendant près de 40 ans, un petit réseau de résistants qui a préparé longuement l'arrivée de la génération Movida, œuvrant tant bien que mal à conserver son âme et son esprit critique face à un régime vigilant et scrutateur.

Grand Rue, Le Bourreau et El Extraño Viaje utilisent des stratégies différentes pour contourner la censure et offrir une vision acide de l'Espagne franquiste. Le mélodrame de Bardem et la farce de Fernan Gomes se déroulent tous deux dans l'Espagne profonde, ville de Province ordinaire ou village aux horloges bloquées dans le passé, pour montrer comment l'ennui y est une valeur essentielle et l'inertie un authentique moteur pour ne surtout pas réclamer sa liberté. L'espoir d'un ailleurs y est étouffé par la peur et le regard des autres, quand il n'est pas un miroir aux alouettes dont l'issue est fatalement tragique. Chez Berlanga, dans Le Bourreau, les choses sont beaucoup plus frontales et directes, même si le choix de la comédie atténue la violence du propos : il s'agit ni plus ni moins de montrer comment la peine de mort s'exerce non seulement à l'égard de ceux que la justice condamne, mais aussi envers le moindre citoyen, capable de se transformer, même contre son gré, en bourreau pour conserver le peu de privilèges qu'il possède — maison, argent, épouse, enfant.

Plus encore, c'est dans les détails de leurs films que les cinéastes se plaisent à évoquer la situation politique espagnole. Ainsi, les rues du village dans El Extraño Viaje sont placardées d'affiches publicitaires pour des produits américains et, dans Le Bourreau, toute l'Europe se retrouve à Palma de Majorque pour célébrer l'élection de Miss Nations Unies ! Le consumérisme et son allié pervers, le tourisme, ferment gentiment les yeux sur la dictature pour s'ébrouer joyeusement au soleil et au son des musiques modernes ou des traditions folkloriques — voir la séquence, hilarante, du Bourreau où les touristes vont écouter un concert de musique classique dans des grottes !

Dans Grand Rue, ce petit jeu métaphorique du chat et de la souris handicape le récit, pourtant très puissant : un groupe d'oisifs traînant de la Calle mayor au bar, du bar au cinéma, du cinéma à la discothèque, cousins assumés des Vittelloni de Fellini, se lancent dans un pari cruel. Ils mettent au défi le célibataire de la bande de faire croire à une vieille fille naïve qu'il va l'épouser. Celui-ci devra lui révéler la supercherie lors d'un grand bal populaire… On ne sait si Stephen King a vu Grand Rue, mais l'histoire de Carrie est quasiment la même, simplement transposée dans le monde des campus américains.

Cette anecdote à part, le film fait un portrait jamais complaisant de cette Espagne provinciale, patriarcale et confite dans des traditions d'un autre âge, prise au piège de sa lâcheté et de son égoïsme. Bardem a besoin d'en passer par un personnage à part du groupe, un écrivain madrilène qui a réussi à s'extirper de cette petite ville suant l'ennui pour obtenir une autonomie morale et se sauver ainsi de cette machine à stagner et à produire de la bêtise, pour donner à son film une dimension de conte morale qui, en fin de compte, en diminue l'impact. Même si le finale est assez sublime, reposant sur un suspense à la fois littéral et existentiel, Grand Rue n'est pas à la hauteur de l'autre grand film de Bardem, Mort d'un cycliste, qu'on avait redécouvert dans les salles françaises l'année dernière.

En revanche, Le Bourreau et El Extraño Viaje furent deux très bonnes surprises. Ce sont deux comédies, preuve s'il était besoin que le genre n'est pas forcément condamné à la pochade et peut tout à fait s'inscrire comme un pilier dans l'histoire d'une cinématographie nationale. Le Bourreau se réfère, à plus d'un titre, aux meilleures des comédies italiennes ; le film est d'ailleurs une coproduction entre l'Italie et l'Espagne, Nino Manfredi en tient le rôle principal et Tonino Delli Colli signe la photo, un noir et blanc précis et contrasté absolument superbe. Comme chez Risi ou Scola — ou Ferreri, qui alla tourner quelques films en Espagne à cette période — il s'agit de prendre un personnage désespérément ordinaire — un simple employé des pompes funèbres — et de le lancer, à la faveur d'un incident anodin — sa rencontre avec un bourreau vieillissant et la fille de celui-ci, dont il tombe amoureux — dans une mécanique comique à la fois hilarante et particulièrement grinçante.

Le tempo du film ne faiblit jamais, avançant à toute blinde vers une conclusion quasi-kafkaïenne, qui provoquerait des frissons d'horreur si elle ne déclenchait pas aussi de sérieux éclats de rire. Berlanga réussit à ne jamais juger ses personnages, pourtant veules et hypocrites, mais à nous faire épouser leurs motivations immédiates, avant de prendre d'un coup le recul nécessaire pour révéler l'impasse morale tragique dans laquelle ils se sont fourrés. C'est le sens de ce plan magistral où l'on ne sait plus qui est condamné à mort : celui qui s'apprête à être exécuté ou le bourreau lui-même, faisant tout pour ne pas commettre sa sale besogne. Ce qui permet au cinéaste de laisser l'exécution hors champ tout en faisant ressentir sa profonde absurdité.

El Extraño viaje est beaucoup plus insituable. Fernando Fernan Gomes y observe la routine d'un petit village où Béatriz, la belle mercière, rêve de mariage et d'évasion, tout comme la jeune et sexy Angelides, qui attire sur elle les regards lubriques des mâles en rut et ceux, réprobateurs, des commères aigries. Au cœur de ce petit théâtre à ciel ouvert règne une fratrie de freaks enfermés dans leur grande demeure cossue : l'aînée est une grande tige autoritaire et inquiétante, les cadets de braves simplets aux rapports vaguement incestueux, qui se sont transformés en valets dociles de leur sœur tyrannique. Le tout est rythmé par la venue chaque samedi d'un orchestre de bal madrilène — les perroquets ! et par la promesse d'un départ longuement retardé pour les personnages.

Fernan Gomes n'est jamais loin de la caricature ricanante et hautaine, mais il désamorce sans cesse ce reproche par une mise en scène extrêmement dynamique et inventive, ainsi que par des touches d'humour macabre et cruel qui font tout l'intérêt de cet Extraño Viaje. Une gaine volée, des vieillards voyeurs, un mensonge autour d'un frère handicapé, un cadavre dans une cuve de vin ou encore ce passage, totalement dingue, où un des personnages se travestit pour satisfaire le fantasme de sa maîtresse : le film se plaît à placer régulièrement des images et des scènes particulièrement provocatrices et retorses, que seul le talent comique du cinéaste parvient à atténuer. C'est en tout cas ce qui fait toute la saveur de ce délicieux OVNI, resté inédit en France mais qui jouissait dans les cercles cinéphiles et hispanophiles d'une réputation culte assez justifiée.

 

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Après trois jours de festival, le voilà, le film qu’il fallait avoir vu. Une seule séance, ce mercredi soir à l’Institut Lumière, pour Arrebato d’Ivan Zulueta, projeté dans le cadre de la carte blanche à Pedro Almodóvar, inédit en France et dont il n’est absolument pas dit qu’on puisse le revoir sur grand écran un jour. C’est un météore, à l’image de son auteur, qui n’a presque rien fait par la suite, retournant à un quotidien assez proche de celui décrit dans le film — claustration, vie nocturne et addiction à l’héroïne. Il a gardé tout son potentiel de fascination, même 35 ans après son tournage, et conserve son caractère hautement dérangeant — dès la dixième minute et un shoot d’héroïne en gros plan, un spectateur a pris la poudre d’escampette, et ce ne fut pas le seul ; mais, deux minutes après la fin du générique, beaucoup n’arrivaient carrément pas à quitter la salle, médusés par la puissance de ce qu’il venait de voir. À la Quinzaine des réalisateurs cannoise en mai dernier, Nicolas Winding Refn, présentant la copie restaurée de Massacre à la tronçonneuse — que l’on vous incite fortement à découvrir à Lumière — parlait de cette m

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Tandis que la France s'émeut des troubles aux projections d'Annabelle – certains audacieux osent prétendre que ceux-ci ne sont pas liés à la jeunesse des spectateurs ni à la nature horrifique du film, mais plutôt à sa médiocrité, illustrant sans le vouloir la fameuse phrase de la critique Pauline Kael  : «les salles sont pleines, mais rien n'indique que les spectateurs n'en sortent pas furieux» – prolifère tranquillement durant le festival Lumière tout type de comportements antisociaux. Ainsi, durant la séance du Voyeur à l'Institut Lumière, un couple de vieux débris – pourquoi leur témoigner de la mansuétude ? a laissé sonner cinq fois son portable pendant le film et n'a rien trouvé de mieux à répondre à ceux qui s'en sont plaints que «le cinéma, aujourd'hui, c'est comme ça, y a du bruit...» Allez, va acheter ton exemplaire du bouquin d'Eric Zemmour, l'intégrale DVD de Laurent Gerra et le best of de Michel Sardou, mais surtout, ferme ton putain de téléphone, si tu ne veux pas que ta retraite s'arrête prématurément. On nous a rapporté des incidents similaires à la projection de La Taverne de la Jam

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Lumière 2014, jour 1 – Garçon, des films !

Inutile de parler ici de la cérémonie d’ouverture, qu’on a séchée comme toutes les années — la Halle Tony Garnier, pour le cinéma, ce n’est simplement pas possible — mais le festival Lumière a pris l’heureuse initiative de commencer dès le lundi matin ses projections, ce qui fait qu’au moment d’aller se coucher, on avait déjà trois films au compteur — notre rythme de croisière prévu pendant une semaine. Avant de causer desdits films, deux remarques liminaires : d’abord, la moyenne d’âge carrément élevée à toutes les séances. On ne fera pas l’injure au festival en disant qu’il a réussi à transformer ce que beaucoup considère comme du "vieux cinéma" en cinéma pour vieux, mais tout de même… On n’avait pas eu ce sentiment les années précédentes, en tout cas, pas de façon aussi systématique. Est-ce à dire que, pour les séances du matin et de l’après-midi, seuls les retraités peuvent se rendre au cinéma ? Ce serait logique, mais l’absence de jeunes cinéphiles dans les rangs — à quelques exceptions près, quasiment toutes connues de nos services — est tout de même un peu flippante. Deuxième remarque : les présentations. On a eu droit hier au laïus introductif de Nicole G

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Bien sûr, il y a le Prix Lumière qui lui sera remis vendredi soir en présence d’invités prestigieux — dont, dit-on, Penelope Cruz… Bien sûr, il y a la rétrospective de ses films, de ses œuvres provocatrices période Movida à ses opus de la maturité, mélodrames flamboyants dont Tout sur ma mère, Parle avec elle et Volver sont les plus beaux fleurons. Mais Pedro Almodóvar chaussera aussi, pour ce festival Lumière, la casquette du cinéphile à travers deux cartes blanches qui font figure d’aérations nécessaires au sein de la programmation, par la rareté des films choisis comme par leur éclectisme. "El cine dentro de mí" propose un joli laboratoire où le cinéaste Almodóvar crée de stimulantes correspondances entre ses films et les films des autres, non pas comme des influences directes, mais plutôt comme des souvenirs féconds et obsédants dont la trace se retrouve sur l’écran, remodelé par son désir et ses obsessions. C’est parfois évident — L’Homme qui rétrécit, matrice du petit film muet en noir et blanc de Parle avec elle ; Le Voyeur, dont le personnage de Victoria Abril dans Kika est comme la reproduction à l’è

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Lumière 2014 : Alien, une histoire de cinéastes

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Après avoir présenté en ouverture de l’édition 2011 The Artist, Michel Hazanavicius revient au festival Lumière avec son nouveau film, The Search, qui sera projeté en avant-première et en présence de son réalisateur le samedi 18 octobre à 18h à l’UGC Ciné Cité Confluence. Fraîchement accueilli à Cannes, ce mélodrame sur fond de guerre en Tchétchénie, remake d’un film de Fred Zinnemann, a depuis subi un sérieux remontage, le cinéaste ramenant sa durée de 2h40 à 2h14. On est curieux de découvrir cette version 2, tant la première laissait entrevoir, au milieu des longueurs et des lourdeurs, un vrai geste de mise en scène, comme on le disait sur notre blog cannois à l’époque. Les locations pour la séance ouvrent ce mercredi à 13h.

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Les billets pour le Prix Lumière remis à Pedro Almodóvar (avec la projection de Parle avec elle) se sont arrachés en 45 minutes. Combien de temps faudra-t-il pour ceux de la séance de clôture, où sera projeté Tout sur ma mère du même Almodóvar, en présence du réalisateur et de son actrice Marisa Paredes ? En tout cas, ils seront mis en vente ce mardi 30 septembre à partir de 13h, sur Internet et dans les points de vente habituels. La séance, elle, aura lieu le dimanche 19 octobre à 15h30 à la Halle Tony Garnier.

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Luz 2014

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Benjamin Mialot | Mercredi 2 juillet 2014

Prix Lumière 2014 : Pedro Almodovar

On se demandait comment le Festival Lumière allait pouvoir rebondir sur l'édition 2013, portée par un Quentin Tarantino d'une générosité et d'une culture sans pareils. Thierry Frémaux a apporté des éléments de réponse ce matin, d'abord en dévoilant le récipidiendaire du prochain Prix Lumière : le cinéaste espagnol Pedro Almodovar, qui viendra le recevoir en compagnie de la pulpeuse Penelope Cruz - voir ci-dessus la photo utilisée pour l'affiche de Lumière 2014, qui se tiendra du 13 au 19 octobre. Pour le reste, le festival tracera sa ligne directrice (donner à voir le cinéma du passé avec la complicité de ceux qui le font maintenant) au travers de trois rétrospectives (Claude Sautet, Frank Capra et le western italien), deux hommages (un à Isabella Rossellini, l'autre au méconnu Tod Kotcheff, réalisateur du premier Rambo), trois sections thématiques (les grandes restaurations de 2014, les plaisirs coupables et les chefs-d'oeuvre méconnus), et quantité d'hommages plus ciblés (au compositeur Michel Legrand, à Ida Lupino, l'une des

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