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ECRANS | Pour son premier film, Yann Demange, londonien d’origine française, applique les leçons du Vietnam movie pour raconter le calvaire d’un soldat britannique égaré à Belfast en plein conflit nord-irlandais. Impressionnant de virtuosité et d’efficacité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 novembre 2014

Une jeune recrue débarque dans une guerre étrangère sans y avoir été préparée sinon par un entraînement sommaire et, après un traquenard, se retrouve seule et perdue en territoire hostile, tentant de survivre malgré la complexité des enjeux militaires : ce fut, peu ou prou, l'argument de la vague des Vietnam movies qui déferlèrent entre 1986 et 1990 sur les écrans, initiée par Oliver Stone avec Platoon. Le filon s'est tari mais à chaque nouvelle guerre américaine — Irak, Afghanistan et même Somalie avec le génial La Chute du faucon noir — ce canon a refait surface.

Pour sa première incursion dans le long-métrage après une expérience télé sur la série Dead Set, Yann Demange, d'origine française mais ayant grandi en Angleterre, a choisi de le transposer à la situation nord irlandaise de 1971, lorsque l'armée britannique envoya ses troupes pour mater la rébellion terroriste de l'IRA à Belfast. Gary (Jack O'Connell, l'inquiétant délinquant d'Eden Lake et le détenu œdipien des Poings contre les murs) découvre en quelques jours à la fois ce conflit auquel il ne comprend rien et son rôle de militaire passant de la caserne au théâtre des opérations. Sur place, tout tourne très mal et le voilà obligé de se cacher dans une ville inconnue, à feu et à sang, où il ne sait pas à qui il doit se fier.

La fin de l'innocence

Demange ne cherche pas, comme Paul Greengrass dans Bloody Sunday, la reconstitution réaliste ; son terrain est celui du film de guerre, du thriller et même, dans son étonnant dernier mouvement, du film noir urbain façon Johnnie To. Autant de codes qu'il applique avec une efficacité impressionnante, que ce soit dans des plans-séquences qui créent un suspens tétanisant ou par un savant découpage de l'espace le transformant en source de danger perpétuel : des ruelles obscures, un café, un appartement dans une barre d'immeubles glauque, autant de lieux-refuges qui peuvent devenir des pièges mortels.

Le cinéaste est tellement sûr de sa virtuosité qu'il peut brièvement interrompre la tension qui irrigue son récit pour un aparté presque comique avec un gamin aux allures de caïd. Et lorsqu'il multiplie les points de vue dans le dernier acte, c'est pour mieux les faire converger vers une issue sanglante où le film prend la mesure des ambiguïtés politiques de l'époque. La fin de l'innocence du héros se superpose au trouble jeu du pouvoir anglais, dont il aura été la victime mais aussi, sans le vouloir, l'agent passif.

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De Yann Demange (Ang, 1h39) avec Jack O'Connell, Paul Anderson…


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De Yann Demange (Angl, 1h39) avec Jack O'Connell (II), Lewis Paul Anderson...

De Yann Demange (Angl, 1h39) avec Jack O'Connell (II), Lewis Paul Anderson...

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Belfast, 1971. Tandis que le conflit dégénère en guerre civile, Gary, jeune recrue anglaise, est envoyé sur le front. La ville est dans une situation confuse, divisée entre protestants et catholiques. Lors d’une patrouille dans un quartier en résistance, son unité est prise en embuscade.


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Un deal est un deal : "Undercover - Une histoire vraie"

Thriller | de Yann Demange (É-U, 1h51) avec Matthew McConaughey, Richie Merritt, Bel Powley…

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Un deal est un deal :

1984. Ricky, 14 ans, et son père font un commerce plus ou moins légal d’armes à feu auprès des gangs tenant le marché du crack dans les squats de Détroit. Flairant l’aubaine, le FBI transforme jeune Ricky en dealer pour infiltrer le réseau. Sans lui laisser vraiment le choix… On ne peut plus explicite et programmatique, le titre français met l’accent sur l’authenticité des faits davantage que sur la figure de Ricky. Pourtant, c’est bien cet ado à moustachette la colonne vertébrale de l’histoire, la mouche sur le hameçon lancé par un FBI avide de faire des grosses prises, mais peu soucieux du devenir de l’appât après coup(s). Mais ne divulgâchons pas la fin… Si l’on a l’habitude des histoires de gangs et de mafia survitaminées par Scorsese et ses épigones, celle-ci semblera plus calme : Undercover ne superlative rien. C’en est même parfois troublant, puisque les séquences de nouba avec les caïds, les descentes de flics ou certaines scènes de tension familiale semblent sous-dramatisées ; en tout cas moins épileptiquement montées qu’à l’ordinaire. Une façon

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Legend

ECRANS | Célèbre pour son commandement bicéphale, le gang londonien des frères Kray donne à Tom Hardy l’occasion de faire coup double dans un film qui, s’il en met plein les yeux, se disperse dans une redondante voix off.

Vincent Raymond | Mardi 19 janvier 2016

Legend

Ce n’est pas la première fois que les caméras sont appâtées par les hauts faits criminels des zigotos monozygotes de l'East End : la principale, sobrement titrée Les Frères Kray (1990) de Peter Medak avait pour interprètes les frères — non jumeaux — Gary et Martin Kemp, du groupe Spandau Ballet. Cette nouvelle version signée Brian Helgeland, centrée sur leurs « années de gloire » combine réalisme méticuleux et rythme scorsesien, avec cette idée presque pédagogique de raconter le crime de l’intérieur dans sa frénésie ordinaire. Méthodique et linéaire, le film épouse l’existence de Frances, la compagne de Reggie, qui se fait la narratrice de ce biopic. Choix discutable, cependant : sa voix, qui mêle états d’âmes supposés, constatations, explications historiques, vient trop souvent polluer le récit par ses superpositions inutiles. Helgeland en fait souvent trop — voir Chevalier (2001) — et c’est encore le cas avec Legend qu’on raclerait bien de tous ces commentaires. Heureusement cela ne ruine pas le jeu de Tom Hardy… Tom Hardy, par-delà le mal... et le mal Erich von Strohe

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Berlinale 2014, jour 2. Est-ce que le festivalier est content ?

ECRANS | Is the man who is tall happy ? de Michel Gondry. We come as friends de Hubert Sauper. L’Enlèvement de Michel Houellebecq de Guillaume Nicloux. ’71 de Yann Demange.

Christophe Chabert | Dimanche 9 février 2014

Berlinale 2014, jour 2. Est-ce que le festivalier est content ?

Pour l’instant, la chance n’est pas avec nous à cette Berlinale. Enfin, elle n’est pas sur la Berlinale tout court, si on en croit l’incroyable incident qui a provoqué l’interruption de la projo presse officielle de The Monuments Men de George Clooney, présenté hors compétition. Après une demi-heure plaisante quoique très futile et old school de ce film de guerre où Clooney, plus Clooney que jamais, monte une équipe de spécialistes pour aller préserver les œuvres d’art du pillage nazi en cours, des cris sont partis du balcon, puis un brouhaha intense entrecoupé de « a doctor ! a doctor ! ». Ensuite, les spectateurs réclamèrent qu’on rallume la salle, puis qu’on arrête le film. Ça peut arriver. Et ce n’est pas drôle. Sans savoir quand le film allait reprendre, et sachant que derrière nous attendait une des rares projections du nouveau film d’Hubert Sauper — on y revient — on a préféré aller prendre le temps de rédiger ce billet-là… Quant au Clooney, si la bonne fortune des billets encore disponibles nous sourit, ce sera pour demain… Chomsky / Gondry : communication réussie Juste avant, très belle surprise avec le nouveau film de Michel Gondry,

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