Un incertain Monsieur Klein

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Ce mois-ci, la Ciné-collection du GRAC propose un film essentiel, dans notre panthéon personnel de l'histoire du cinéma : Monsieur Klein. Loin d'être une rareté — il triompha aux Césars l'année de sa sortie, en 1976 — il fait partie de ces œuvres mystérieuses vers lesquelles on retourne sans cesse. Alain Delon apporte le scénario à Joseph Losey qui l'avait dirigé dans L'Assassinat de Trotsky, conscient que le cinéaste américain, juif chassé par le maccarthysme, saura mieux qu'aucun autre trouver la note juste pour raconter cette histoire qui entrecroise questionnement identitaire, paranoïa sous le Paris occupé et préparation méthodique de la rafle du Vel' d'Hiv'.

Delon y est Robert Klein, marchand d'art égoïste et sans scrupule, qui n'hésite pas à profiter des persécutions juives pour racheter, à bas prix, les toiles de maître qu'ils vendent pour payer leur passage en zone libre. Un matin, il trouve sur son palier un exemplaire d'Actualité juive qui lui est adressé ; il part à la recherche de cet autre Monsieur Klein avec qui on l'a confondu, mais plus il met ses pas dans ceux de son double, plus il se retrouve pris au piège d'une machine étatique anonyme, aveugle et implacable.

L'inquiétude du film tient dans son mélange d'abstraction, à la lisière du fantastique, et d'évocation ô combien réaliste du sort réservé aux juifs à l'époque : du terrible examen qui sert de prologue à la conclusion terrifiante, Losey parvient à figurer l'horreur en montant en parallèle l'enquête de son protagoniste et la logique effroyable du régime de Vichy. Deux ans plus tard, Patrick Modiano publiera un récit qui fait écho à Monsieur Klein, Rue des boutiques obscures, autre quête identitaire faisant ressortir les spectres brumeux de la France collaborationniste — troublante coïncidence qui relie secrètement deux artistes majeurs de leur temps.

Christophe Chabert

Monsieur Klein
De Joseph Losey (1976, Fr, 2h03) avec Alain Delon, Jeanne Moreau, Jean Bouise…
Dans les salles du GRAC, jusqu'au 2 mars


Monsieur Klein

De Joseph Losey (1976, Angl-It-Fr, 2h03) avec Alain Delon, Jeanne Moreau...

De Joseph Losey (1976, Angl-It-Fr, 2h03) avec Alain Delon, Jeanne Moreau...

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Pendant l'occupation allemande à Paris, Robert Klein, un Alsacien qui rachète des oeuvres d'art à bas prix, reçoit, réexpédié, à son nom, le journal Les Informations juives qui n'est délivré que sur abonnement. Il découvre bientôt qu'un homonyme juif utilise son nom, et décide alors de remonter la piste qui le mènera à cet inconnu.


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Jeanne Moreau ouvre le bal

Théâtre | La rentrée au Théâtre de la Croix-Rousse se fait en musique, avec cette pièce inspirée d'une émission de télévision, "Discorama", qui conviait Jeanne Moreau en 1968.

Nadja Pobel | Lundi 28 septembre 2020

Jeanne Moreau ouvre le bal

Avant qu’il ne file refaire le monde au Teil en terres sismiques, Olivier Rey avait, au Lavoir Public, redonné vie aux Radioscopies de Jacques Chancel. Cet intérêt pour les émissions phares de la radio et de la télévision de l’époque en noir et blanc, se retrouve dans Je suis vous tous (qui m’écoutez) où Jacques Verzier et Patrick Laviosa enfilent les costumes d’un numéro de Discorama : nous sommes en 1968, Denise Glaser reçoit Jeanne Moreau. La rentrée au Théâtre de la Croix-Rousse se fait donc en musique avec cette création prévue initialement au studio en avril dernier. Basculé en grande salle pour une distanciation respectable, ce travail reste centré sur ces deux femmes qui se rencontrent à l’occasion du disque Chansons de Clarisses, écrites par le poète Eugène Guillevic

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Delon, de l’ombre au Plein soleil

ECRANS | Séquence émotion au cours du dernier festival de Cannes : en séance de clôture de Cannes Classics, Alain Delon vient présenter la version restaurée de Plein Soleil (...)

Christophe Chabert | Jeudi 4 juillet 2013

Delon, de l’ombre au Plein soleil

Séquence émotion au cours du dernier festival de Cannes : en séance de clôture de Cannes Classics, Alain Delon vient présenter la version restaurée de Plein Soleil — à redécouvrir cette semaine au Comœdia. On s’attend à voir l’éternel délire mégalo de l’acteur prendre toute la place mais, surprise, le voici au bord des larmes, submergé par l’émotion, évoquant René Clément comme celui sans qui sa carrière n’aurait pas été celle qu’elle est. En effet, Clément est celui qui a fait de Delon une star, le faisant basculer de son statut de second rôle dans des films populaires à celui de comédien majeur dont le magnétisme noir aspire tout sur son passage. De plus, Plein soleil inscrit à même son intrigue ce passage de l’ombre à la lumière. Delon y est Tom Ripley, mais dans les premières séquences, Tom Ripley n’est pas grand chose. Juste un petit escroc que l’on paie 5000 dollars pour convaincre Philippe, un riche héritier, de cesser sa vie de playboy sous le soleil italien pour revenir dans ses pénates familiales. Ripley fait ce qu’il peut pour accomplir sa mission, mais il est renvoyé dans les

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Nouvelle vague d’amour

ECRANS | Il est de bon ton de jeter l’opprobre sur la Nouvelle Vague, accusée de tous les maux du cinéma français, alors que la nullité actuelle des films hexagonaux (...)

Christophe Chabert | Jeudi 23 août 2012

Nouvelle vague d’amour

Il est de bon ton de jeter l’opprobre sur la Nouvelle Vague, accusée de tous les maux du cinéma français, alors que la nullité actuelle des films hexagonaux concerne aussi bien un cinéma d’auteur autiste qu’un cinéma commercial mal branlé. Il suffit pourtant de redécouvrir Jules et Jim de François Truffaut pour se rendre compte que cette Nouvelle Vague-là n’avait pas grand-chose à se reprocher : rigoureux dans son écriture, audacieux dans son sujet (une femme aime deux hommes sans que cela ne brise l’amitié masculine qui les unit) comme dans sa forme (Truffaut utilise à chaque plan toute la grammaire cinématographique pour créer du spectacle), Jules et Jim n’a pas usurpé sa réputation de chef-d’œuvre. Pour son troisième film, Truffaut installait le dernier axe de son œuvre, celui qui allait le rendre célèbre à travers le monde : le goût du romanesque, qui complétait son désir d’autobiographie (Les 400 coups) et son envie de relire les codes du cinéma de genre (Tirez sur le pianiste). Adapté d’un livre d’Henri-Pierre Roché, Jules et Jim inscrit son récit dans celui de deux pays, la France et l’Allemagne, qui passent de l’insouc

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Soleil Clément

ECRANS | La synergie entre Positif et l’Institut Lumière, devenue co-éditrice de cette excellente revue, continue avec la nouvelle programmation de la rue du (...)

Dorotée Aznar | Dimanche 29 janvier 2012

Soleil Clément

La synergie entre Positif et l’Institut Lumière, devenue co-éditrice de cette excellente revue, continue avec la nouvelle programmation de la rue du premier film. Alors que Positif publie ce mois-ci un dossier consacré à René Clément, l’Institut propose une passionnante rétrospective de son œuvre, qui ne se limite pas à ses films les plus célèbres (La Bataille du rail, Le Père tranquille, Jeux interdits ; que du très bon !). Monsieur Ripois, Les Maudits, l’étonnant La Course du lièvre à travers champs, son dernier film, introuvable et intrigant, La Baby sitter et même ses courts-métrages seront aussi présentés. Mais pour inaugurer cet hommage, c’est bel et bien un classique indémodable qui sera montré au public : Plein soleil (1960), adapté de Patricia Highsmith, où Alain Delon campe pour la première fois à l’écran (avant Dennis Hopper, Matt Damon ou John Malkovich) l’escroc séduisant et pervers Tom Ripley. Dans ce modèle de film noir, l’acteur, au sommet de sa beauté et de son charisme, ose endosser un personnage complexe, qui tue et usurpe l’identité de l’homme qu’il devait ramener au ber

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L’art populaire du théâtre

ACTUS | Story / Ce n’est pas une superstition qui se cache derrière le 11.11.11, date de réouverture du TNP de Villeurbanne, mais un hommage à son passé : le lieu a été inauguré le 11 novembre 1920 au Trocadéro, à Paris. Depuis 1972, l’un des plus importants théâtres français est implanté à Villeurbanne. Récit de ce «défi en province». Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 4 novembre 2011

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Il y a plusieurs histoires du Théâtre National Populaire. Celle de cette appellation-même née à Paris au Trocadéro et confiée à Firmin Gémier, acteur et metteur en scène. Au sortir de la guerre, après bien des changements de noms, le TNP est aussi l’histoire de Jean Vilar, qui en prend la direction de 1951 à 1963, toujours à Chaillot, puis de Bob Wilson. Parallèlement, à Lyon, un jeune metteur en scène-acteur-auteur crée le théâtre de la Comédie en 1952 (aujourd'hui théâtre des Marronniers). Rapidement à l’étroit dans cette salle de cent places, il veut plus grand mais Lyon ne lui offre rien (Pradel est moins accommodant qu’Herriot) et c’est chez le voisin villeurbannais qu’il trouve hospitalité. Le maire Étienne Gagnaire lui permet de diriger (à 26 ans !) le Théâtre municipal de la Cité. Contrairement à ses missions, Roger Planchon ne poursuit pas la programmation d’opérettes, mais continue à faire ses spectacles dans un lieu de mille places au cœur du Palais du travail. En quinze ans, après avoir monté des classiques, des contemporains (Vinaver dès son premier texte, Aujourd’hui ou les coréens), après des anicroches avec le maire SFIO qui prend Planchon pour un «g

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Esclave en fusion

ECRANS | Cette semaine dans la sélection «À vos classiques !» à l’Institut Lumière, "The Servant" de Joseph Losey est une des réussites exemplaires du cinéaste et de son scénariste Harold Pinter lorsqu’ils œuvraient ensemble en Angleterre dans les années 60. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 8 juin 2011

Esclave en fusion

The Servant (1963) repose sur ce qu’on appelle des «coups de théâtre», renversements de situations dessinant une implacable machination dont le personnage principal, l’aristocrate Tony, serait la victime. Au sens strict du terme, il y a bien quelque chose de théâtral dans ce film magistral de Joseph Losey : son scénariste, Harold Pinter, immense dramaturge anglais qui collaborait là pour la première fois avec le cinéaste en exil. Si The Servant sort rarement de la maison de Tony, si les dialogues sont écrits avec la précision du théâtre pinterien, la force du film est avant tout dans sa mise en scène. La caméra de Losey est la véritable source du sentiment d’étrangeté et d’inquiétude qui naît dès les premiers plans. La visite de Barrett (Dirk Bogarde, génial d’ambiguïtés psychologique et sexuelle) chez Tony est résumée dans un atypique champ-contrechamp : d’un côté, Barrett, debout et droit comme un I ; de l’autre, Tony, allongé sur un canapé, encore endormi. Dans les deux axes, c’est un léger travelling vers le bas ou vers le haut qui vient contredire le sens de la scène : si Barrett se met au service de Tony, c’est bien lui qui le domine depuis la pr

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Le Condamné à mort

SCENES | Emprisonné à Fresnes, Jean Genet (1910-1986) écrit en 1942 "Le Condamné à mort", long texte poétique et érotique, et première publication de l'écrivain. Il (...)

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 3 juin 2011

Le Condamné à mort

Emprisonné à Fresnes, Jean Genet (1910-1986) écrit en 1942 "Le Condamné à mort", long texte poétique et érotique, et première publication de l'écrivain. Il s'inspire du personnage de Maurice Pilorge, jeune homme guillotiné en 1939 pour meurtre, autour duquel Jean Genet fantasme, digresse, invente, imagine même une amitié fictive... Ce texte superbe et puissant emprunte autant à Baudelaire ou à Rimbaud qu'aux faits divers du journal "Détective". «Soixante-six strophes de quatre à cinq vers d'un raffinement suprême et d'une extrême crudité, trouant d'insanités de somptueux alexandrins, mariant l'argot des rues à la grande langue classique, mêlant indistinctement le masculin et le féminin, le sacré et le blasphème, le sexe et la prière», résume Albert Dichy. Dans les années 1960, Hélène Martin mit en musique ce texte de Genet, et c'est sa version, avec quelques arrangements supplémentaires, que reprennent Jeanne Moreau et Étienne Daho avec ses musiciens. Le duo créé pour l'occasion (un spectacle entre concert et lecture, et un CD sorti en 2010) peut paraître surprenant, mais fonctionne en réalité à merveille avec le texte de Genet. La voix parlée, rauque et lente de Jean

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Accident

ECRANS | Joseph Losey Studio Canal vidéo

Christophe Chabert | Jeudi 5 novembre 2009

Accident

Dans une copie magnifiquement restaurée par le British Film Institute, Accident (1967) de Joseph Losey ressort en DVD, avec toute sa splendeur perverse et sa puissance de fascination. Écrit par l’immense Harold Pinter (qui joue un petit rôle dans le film), il raconte la trouble valse amoureuse entre un professeur de philosophie quadragénaire, marié et père de trois enfants, une jeune princesse autrichienne, un bel aristocrate et un autre professeur bénéficiant d’une petite gloire médiatique. Passion, frustration, doute existentiel, jalousie : tous les sentiments se mélangent, et Losey ménage sans arrêt l’ambiguïté. Si la princesse est le centre de tous les désirs, son visage indéchiffrable et son absence apparente de sentiments décuplent les malentendus. Le film commence par sa fin, un spectaculaire accident de voiture, et retrace ensuite en flashbacks les circonstances du drame. Mais pas de causalité évidente ici. Par la grâce d’une mise en scène qui agit comme un rêve éveillé, avec ses jeux permanents sur l’espace et la durée des plans ainsi que de très modernes décrochages (la scène, géniale, avec Delphine Seyrig, où les images et les dialogues sont désynchronisés), Ac

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Astérix aux jeux Olympiques

ECRANS | De Thomas Langmann et Frédéric Forestier (Fr-All-Esp-It, 1h55) avec Gérard Depardieu, Clovis Cornillac, Alain Delon, Benoît Poelvoorde...

Christophe Chabert | Mercredi 6 février 2008

Astérix aux jeux Olympiques

L'échec artistique de ce troisième Astérix, patent et douloureux, peut se résumer facilement. Le projet de blockbuster paneuropéen de Thomas Langmann voulait fédérer les talents de chaque pays coproducteur. Des talents, il y en a (Depardieu, Poelvoorde, Delon, Cornillac, Astier, Segura, Garcia...), mais chacun est réduit à jouer sa partition en solo, souvent dans le registre qu'on lui connaît déjà. Ni le scénario, basique, ni la réalisation, occupée à justifier le budget du film, n'assure le liant. Langmann tenait aussi à se démarquer de la vision donnée par Chabat dans le précédent volet, jugé trop «Canal». Pourtant, dès le monologue de Delon, ce que l'on voit à l'écran, c'est un immense acteur en train de jouer en live son guignol. Rupture tranquille, donc, qui au fil du film se déporte de la chaîne cryptée vers TF1, avec la sainte trinité variétoche/comédie populaire/sport en ligne de mire. Sur le modèle des superproductions américaines formatées, Astérix aux jeux Olympiques ne repose que sur des équations marketing hasardeuses où chaque séquence est supposée répondre aux attentes d'une catégorie de spectateurs. C'est l'aveu terrible des 15 dernières minutes où il n'

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