Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

ECRANS | « Ixcanul » de Jayro Bustamente. « Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. « Victoria » de Sebastian Schipper. « Une jeunesse allemande » de Jean-Gabriel Périot.

Christophe Chabert | Dimanche 8 février 2015

Encore une bonne surprise dans la compétition berlinoise ! Cette fois, elle vient du Guatemala, un pays à peu près inconnu sur la carte cinématographique mondiale, d'un jeune cinéaste nommé Jayro Bustamente qui a, d'emblée, conquis les festivaliers — belle salve d'applaudissements à la fin de la projection matinale. Il y avait cependant tout à craindre aujourd'hui de ce world cinema pour festivals dont on connaît désormais les ressorts : un mélange d'exotisme et de misère, d'esthétisme et de lenteur, de scénario en vignettes et de mise en scène intimiste.

Ixcanul, à première vue, ne déroge pas à la règle. Nous voici dans une famille d'indiens maya Kaqchikel, des fermiers pauvres vivants aux abords d'un volcan où ils perpétuent des traditions ancestrales. Maria, jeune fille de 17 ans, est promise au propriétaire terrien, ce qui arrange à la fois les affaires des parents, dans la crainte d'être expulsés, et du mari, qui cherche une jeune fille pure pour lui servir d'épouse dévouée. Sauf que Maria est amoureuse de Pepe, Indien comme elle, qui rêve de partir pour les États-Unis et qui, en attendant, se bourre la gueule avec ses amis et travaille sans entrain à ramasser du café.

Le récit est pour le moins programmatique et ce n'est clairement pas là que réside l'intérêt d'Ixcanul : on se doute assez vite qu'il y aura une escalade dans le drame, même si Bustamente a l'intelligence de réserver quelques surprises dans le dernier acte, de loin le plus fort du film. En revanche, il surclasse largement ses confrères latino-américains par l'efficacité de sa narration : pas de digressions inutiles ici, pas de stases gratuitement contemplatives, mais une manière d'inscrire dans le même mouvement personnages et décors dans l'action. Les contrastes entre la terre fertile et la cendre grise qui recouvre le volcan ne débouche jamais sur de l'allégorie ; c'est une donnée du paysage que le cinéaste intègre à sa dramaturgie. Et quand enfin on découvre ce qu'il y a de l'autre côté de la montagne, c'est pour constater que l'urbanité n'était en fait qu'à quelques coudées de ce territoire qui en paraissait distant de centaines de kilomètres…

C'est finalement la mise en scène qui fait la différence. Là encore, a priori, rien de bien neuf dans ces longs plans qui organisent méticuleusement l'espace et la durée… Mais Bustamente possède un vrai sens du timing et de la juste distance, si bien qu'on n'a jamais l'impression qu'il écrase ses personnages ou qu'il les enferme dans ses cadres. Au contraire, il laisse se développer les situations et guide le regard du spectateur dans le plan, comme dans la scène formidable où Pepe et Maria vont coucher ensemble : lui sort du bar complètement ivre, vomit, tandis qu'elle se tient de l'autre côté du mur pour ne pas être vue. Elle l'appelle, il la voit, elle se dénude, il se jette sur elle… Tout cela est impeccablement exécuté à l'écran, grâce aussi à des comédiens parfaitement dirigés.

Dans son dernier mouvement, le film se fait plus cruel, mais surtout montre que la différence sociale et économique entre les ruraux et les citadins est aussi une différence de langue et de culture. Bustamente utilise à plein ce «malentendu» comme une forme de domination du riche sur les pauvres, jusqu'à une ultime transgression qui, par une ironie assez tragique, remet le récit sur ses rails de départ. Là où on pouvait craindre une plongée dans la complaisance misérabiliste, le film reste pourtant jusqu'au bout assez lumineux. Une belle découverte, vraiment.

Benoît Jacquot croque les bourgeois

On a enchaîné avec le dernier Benoît Jacquot, quelques mois à peine après la sortie de son très mauvais 3 Cœurs. Jacquot semble avoir retrouvé son rythme de travail du début des années 2000. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? En tout cas, son adaptation du Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau — mieux vaut dire cela que parler de remake de Renoir ou Buñuel, indépassables chacun à leur manière — est nettement plus pertinente que son précédent «mélo-thriller htichcockien» (lol). Le film démarre à toute blinde, à l'énergie, dopée par une satire extrêmement virulente et caustique de la bourgeoisie provinciale des années 1900. Célestine, femme de chambre débarquée de Paris pour un coin de Normandie, y affirme très tôt son caractère revêche et sa lucidité face aux mœurs de ses employeurs. La maîtresse de maison est une peau de vache aigrie qui en fait baver à ses domestiques, tandis que son mari ne pense qu'à les trousser, avant de s'en débarrasser illico. Joseph, le serviteur, observe le manège de Célestine en ne disant pas grand-chose, même s'il comprend vite quel intérêt tout personnel il pourrait trouver dans cette jeune femme au caractère bien trempé.

La peinture politique acerbe de ce bout de France confit dans l'hypocrisie et la lutte des classes rappelle évidemment le cinéma de Chabrol, qui s'en était fait une spécialité. Mais Jacquot a son trait propre, et sa galerie de portraits possède un mordant et une acidité qu'on ne lui connaissait pas. Les seconds rôles sont savoureux et Léa Seydoux est assez bluffante en servante manipulatrice et déterminée. Surtout, le cinéaste adopte une caméra souple qui effectue de spectaculaires ballets à travers l'espace pour accompagner le mouvement perpétuel de son personnage. Toute cette première partie est donc fort prometteuse.

Les choses se gâtent quand, au cours d'un flashback, on découvre le passé de Célestine. Jacquot rate totalement le personnage de jeune homme phtisique incarné par un Vincent Lacoste hors sujet, corps trop marqué par son époque pour être crédible dans un film historique. Cette parenthèse refermée, le film ne retrouvera jamais tout à fait son allant de départ, et le récit se délite, perd de sa verve et de sa violence pour retomber dans ce qui reste l'écueil principal du cinéma de Jacquot : son côté pantouflard et téléfilmé. Pour preuve, quand le personnage de Joseph prend de l'importance dans le récit et sort de son rôle de témoin muet des événements — ce que Vincent Lindon joue à la perfection — son aura s'en trouve sensiblement émoussée. De toute évidence, Jacquot est bien plus fort quand il nimbe ses films de mystère, même lourdement appuyé, que lorsqu'il doit se résoudre à en éclairer les tenants et les aboutissants. Journal d'une femme de chambre s'enfonce donc peu à peu dans l'ennui, mais il faut avouer que le cinéaste a fait bien pire dans le passé.

Berlin, nuit blanche

Dernier film de la compétition ce jour, Victoria de Sebastian Schipper a fait son petit effet auprès d'une presse sans doute ravie de voir un jeune cinéaste allemand bousculer ainsi les conventions du cinéma pour festival — rôle déjà tenu l'an dernier par le contestable Chemin de croix. La tagline de l'affiche en résume le concept : «Une fille. Une ville. Une nuit. Une prise.» On va donc suivre à la trace Victoria, jeune Espagnole de passage à Berlin pour trois mois, durant deux heures vingt et un seul plan séquence, d'un club techno à une rue berlinoise au petit matin. Elle va entre temps faire la connaissance d'une bande de quatre potes manifestement désœuvrés, qui se définissent comme de vrais «Berlinois de l'ouest» et qu'elle accompagnera dans une aventure criminelle et incertaine.

Depuis quelques années, sous l'impulsion d'Alfonso Cuaron avec ses Fils de l'homme et de Gaspar Noé avec Irréversible et Enter the void, une véritable course au plan-séquence le plus long s'est instauré chez les cinéastes. Alors qu'on pensait qu'Iñarritu avait marqué un point décisif avec le plan de deux heures qu'est Birdman, Schipper le renvoie dans les cordes avec ses 140 minutes en une seule prise. Le film parcours ainsi en temps réel deux ou trois kilomètres et une multitude de décors — le club, un café, une épicerie, le toit d'un immeuble, un parking souterrain, un hôtel — comme s'il fouillait dans les entrailles urbaines et secrètes de Berlin pour en extirper à la fois une forme de vérité et dessiner un terrain de jeu pour ses acrobaties visuelles.

Car si le premier acte — la rencontre et le rapport de séduction qui s'instaure entre Victoria et Sonne, le moins timbré du groupe — est assez pertinent dans son désir de capter cette vie nocturne libre et insouciante où tout peut arriver, le basculement dans le polar laisse apparaître une grosse faille dans le projet. Car voir ces personnages de sympathiques glandeurs éméchés se transformer en quelques minutes en apprentis gangsters n'est pas forcément la chose la plus crédible qui soit. Malgré sa durée et son parti pris de ne jamais couper dans le plan, Schipper a une sainte horreur du vide et du temps mort. Il ne cesse ainsi de remplir son film de small talks, de caméra secouée et d'événements — anodins ou décisifs, ne laissant aucun répit aux personnages, ne leur accordant ni fatigue, ni baisse d'attention. Or, privé de la grammaire classique du montage et des ellipses qui permettent de suggérer cet écoulement du temps, il doit composer à la fois avec son concept et l'envie de passer d'un genre à l'autre, de la chronique au polar. Le paradoxe de Victoria tient donc à cela : plus il se veut réaliste, plus il paraît factice et artificiel, simple coup de force cinématographique qui chercherait à en mettre plein la vue mais oublierait tout simplement de laisser exister et de regarder ce qu'il met sur l'écran.

Évidemment, ce film qui ne croit qu'en sa propre virtuosité s'avère par moments vraiment très impressionnant — notamment ce gunfight en pleine rue, électrisant, même si Michael Mann va frapper bien plus fort encore dans son futur Hacker. Au-delà de cette virtuosité, aucune émotion ne transparaît, car Schipper survole toujours les choses. Un bel exemple reste le visage de son héroïne : il faut attendre longtemps pour pouvoir le contempler en pleine lumière, de face et en gros plan. Le cinéaste traite le reste du temps Victoria comme une silhouette mal définie, d'abord un peu craintive, puis en pleine symbiose avec le groupe, et enfin en madone criminelle capable d'élaborer un plan pour échapper au quadrillage de la police. Tout va trop vite dans Victoria, trop pour vraiment accepter les virages à 180° que le cinéaste fait négocier à son film. Et grande est la tentation de réduire Victoria à un pur exercice de style, sinon à une tentative d'entrer dans le Guiness Book. Dans une histoire du cinéma ou un palmarès de festival, ça sera sans doute plus compliqué.

Berlin, années de plomb

Pour terminer, restons à Berlin, mais faisons un grand saut en arrière dans les années 70 avec le documentaire passionnant de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande. Périot a choisi de retracer le parcours du groupe Baader-Meinhof et de ses membres et soutiens, en allant chercher dans les archives les traces qu'ils ont laissés. Or, il se trouve que ces traces sont éminemment cinématographiques car une partie de groupe est passé par l'école de cinéma nationale créée à la fin des années 60 à Berlin, qui va devenir quasi-instantanément un repère d'étudiants gauchistes radicaux. Tous vont faire des films, détournant les moyens de l'école pour élaborer un cinéma engagé dont l'influence principale est le groupe Dziga Vertov derrière lequel se cache un certain Jean-Luc Godard — dont la voix ouvre le documentaire.

Tandis que la journaliste Ulrike Meinhof multiplie les interventions à la télévision et s'affirme comme la théoricienne et l'intellectuelle tutélaire du mouvement, ces jeunes gens en colère dénoncent le Vietnam, le manque de démocratie en Allemande, la brutalité et la partialité de la police ou encore l'emprise d'Axel Springer sur la presse à travers des courts métrages provocateurs, naïfs, expérimentaux, ridicules ou inspirés — celui de la pochette d'allumettes est un superbe travail de montage et de surimpression.

Peu à peu, l'activisme de ces jeunes gens qui, au départ, veulent juste faire trembler les institutions vieillissantes d'une Allemagne qui a un peu trop vite tiré un trait sur son passé nazi, déborde dans les rues, à travers des manifestations que les autorités répriment. L'escalade commence, le mouvement se structure et la terreur s'installe. Mais même au pic de son intensité, quand des bombes explosent partout en Allemagne, la guerre est encore une guerre d'images. Celles de la télévision, plus que jamais dans son rôle d'épouvantail des masses, et celles, minoritaires, de ces ciné-tracts que chaque membre habite de sa façon singulière — Gudrun Essler en muse cinégénique, Andreas Baader en figurant de luxe.

Une jeunesse allemande parvient donc à rendre l'atmosphère fiévreuse et dangereuse de la période, mais interroge aussi les vertus et les limites de cette utopie du cinéma comme contre-pouvoir, capable de faire bouger les choses et de faire se soulever les masses. C'est évidemment un échec cuisant, une impasse, mais aussi un moment nécessaire d'une histoire dialectique qui consiste à questionner la démocratie sur ses errements et ses défauts — le film s'achève par le fameux extrait de L'Allemagne en Automne où Fassbinder terrorise sa mère pour lui montrer à quel point elle est prête à s'arranger avec les lois et les règles démocratiques quand cela l'arrange. Mais certains documents venus de l'autre côté sont assez troublants, car assez clairvoyant malgré leur portée propagandiste : ainsi de ce spot qui montre que le prolétaire n'existe pas, ou qu'en tout cas, il ne veut surtout pas qu'on le considère comme tel, préférant s'abrutir devant sa télévision une fois son travail terminé plutôt que de militer pour faire bouger le monde. Qui a dit que cela n'était pas d'actualité ?

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Vincent Raymond | Mardi 24 novembre 2015

Ixcanul - Le Volcan

Promise à un contremaître de la plantation de café où travaille son père, la jeune Maria couche avec un ouvrier maya qui part sans elle aux États-Unis. Enceinte, malgré ses suppliques au volcan sacré, ne parvenant pas à avorter, elle est rejetée par son ex- futur époux… Cousin de La Terre et L’Ombre (Caméra d’Or à Cannes), ce film primé à Berlin s’ancre dans la réalité sociale guatémaltèque en adoptant une forme cinématographique tantôt occidentale, tantôt persane. S’ensuit une impression bizarre d’écartèlement, assez légitime puisque l’un des enjeux dramatiques d’Ixcanul concerne le décalage linguistique demeurant entre les indigènes mayas, parlant leur idiome, et les "dominants" du pays, forcément hispanophones. Dommage que les sous-titres ne marquent pas davantage cette nuance, essentielle.

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Un Moi(s) de cinéma #7

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mardi 30 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #7

Au sommaire de ce Moi(s) de cinéma, les films à voir absolument en ce mois de juillet : • Victoria de Sebastian Schipper • Microbe et Gasoil de Michel Gondry • Love de Gaspar Noé • While we're young de Noah Baumbach • Sorcerer de William Friedkin (reprise)

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Victoria

ECRANS | En temps réel et en un seul plan séquence de 2h20, Sebastian Schipper passe de la chronique nocturne berlinoise au thriller avec une virtuosité qui laisse pantois, nécessitant une immersion totale dans son dispositif pour en apprécier pleinement l’ivresse. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 1 juillet 2015

Victoria

Bombardée par une lumière stroboscopique et les basses d’un morceau techno, une jeune fille danse au milieu des fêtards dans un club berlinois ; le plan dure, le son est lourd, l’effet de lumière aveuglant ; à peine a-t-on ouvert les yeux sur son film que, déjà, Sebastian Schipper nous demande un abandon complet à cette expérience qu’est Victoria. Celle d’une immersion totale dans sa réalité plutôt que dans son réalisme car, malgré les apparences, tout ici célèbre l’artificialité de la mise en scène cinématographique. En effet, les deux heures vingt à suivre ne connaîtront aucune coupe de montage, proposant un plan-séquence en temps réel où la caméra, toujours en mouvement, va parcourir à vue d’œil quatre bons kilomètres à travers les rues, les immeubles et les hôtels de la capitale allemande. Et pourtant, le film s’abandonnera à toutes les ruptures — de ton, de genre, de vitesse — répondant à un scénario qui jouerait à cache-cache avec le spectateur, très visible dès qu’on prend un peu de distance avec ce qui se passe sur l’écran, indécelable lorsqu’on se laisse absorber par le dispositif. Celle qui nous sert de guide s’appelle Victoria : elle arriv

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Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la nôt

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Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

ECRANS | « 13 minutes » d’Olivier Hirschbiegel. « Vergine giurata » de Laura Bispuri. « L’été de Sangaile » de Alanté Kavaïté. « Nasty baby » de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 13 février 2015

Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

À la Berlinale, on remet chaque année le Teddy Bear du meilleur film LGBT, une tradition qui fête ses vingt ans et qui a depuis fait école dans d’autres festivals (cf la Queer Palm de Cannes). On ne sait trop si c’est l’œuf qui a fait la poule ou les poules qui ont pondu des œufs, mais toujours est-il que la Berlinale est devenue un lieu important pour le lancement d’une saison entière de films gays, ceux-ci se retrouvant dans toutes les sections, mais plus particulièrement en compétition (comme le Greenaway d’hier) et surtout au Panorama, où il y en a à foison. 13 minutes, et deux heures de souffrance Avant de donner quelques exemples parmi ceux qu’on a vus durant cette semaine, arrêtons-nous sur 13 minutes, le nouveau Olivier Hirschbiegel, «auteur» de La Chute et de l’impérissable Diana, dont on ricane encore deux ans après l’avoir vu — même si Grace de Monaco l’a dépassé dans le genre biopic bidon de princesse ridicule. Hirschbiegel, dans le meilleur des cas, pourrait postuler au titre de Claude Berri allemand, alignant les grosses p

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Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c’est en définitive d’un outsider surgi du Panorama qu’a eu lieu la plus belle renaissance. Life, un Corbijn dévitalisé Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu’on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d’Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C’est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control. Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l’est d’Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattins

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Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D’autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d’Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu’en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d’une bonne dizaine de minutes supplémentaires. Là n’est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n’en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu’on s’accroche en permanence à ce qui se passe à l’écran pour espérer — mais ce n’est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d’une tour dont la construction a été arrêtée et dont l’architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont liés à l’édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on

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Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l’après No, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu’il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c’est qu’après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu’il y avait sur l’écran. El Club relève ce double tournant avec un brio que l’on n’attendait pas à ce degré d’excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l’on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons appri

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Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

Bien sûr, on a vu d’autres films aujourd’hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n’est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu’on lui accorde une place particulière. Et ce d’autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d’images accompagnée de voix-off méditatives. Depuis ce sommet indépassable qu’était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu’il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l’extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c’est l’écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrica

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Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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Mon amie Victoria

ECRANS | De Jean-Paul Civeyrac (Fr, 1h35) avec Guslagie Malanda, Nadia Moussa…

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Mon amie Victoria

Autrefois chantre d’un cinéma auteurisant ascétique et particulièrement casse-burnes, Jean-Paul Civeyrac a mis de l’eau dans son vin avec Mon amie Victoria, sans doute son film le plus accessible. Est-ce réussi pour autant ? Cette adaptation d’un roman de Doris Lessing montre le choc culturel entre une jeune fille noire et une famille que la voix-off prend bien soin de nous décrire comme «de gauche». Recueillie brièvement chez eux pendant un passage à l’hôpital de la tante qui l’élève, Victoria, alors âgée de 11 ans, connaît son premier émoi sentimental au contact de l’aîné de la famille. Mais c’est aussi la découverte d’un appartement luxueux, propre et frais qui la déboussole. Des années après, devenue une belle jeune femme, elle noue une idylle avec le plus jeune frère de cette même famille, dont elle aura un enfant. Mais les distances sociales sont manifestement infranchissables pour Civeyrac, qui plaque sans cesse un discours plutôt expéditif sur son récit. Pour lui, le racisme est aussi — surtout ? — dans la condescendance, même nantie des meilleures intentions, des bourgeois blancs envers les pauvres noirs, et la désillusion qui saisit Vi

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3 Cœurs

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr, 1h46) avec Benoît Poelvoorde, Chiara Mastroianni, Charlotte Gainsbourg, Catherine Deneuve…

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

3 Cœurs

Benoît Jacquot ne se prive pas pour définir 3 Cœurs comme un «thriller sentimental» ; et il ne lésine pas sur les moyens pour le faire comprendre au spectateur dans l’introduction, où, en plus des notes sombres qui parsèment la musique mélodramatique de Bruno Coulais, circule un climat fantomatique pour narrer le coup de foudre entre un type qui vient de rater son train —Pœlvoorde — et une fille qui erre dans les rues — Gainsbourg. Ils se donnent rendez-vous à Paris, mais en chemin, il est foudroyé par une attaque cardiaque. Cette entame étrange, abstraite, à la lisière du fantastique, est en effet ce que Jacquot réussit le mieux, le moment où sa mise en scène dégage une réelle inquiétude. En revanche, tandis que l’histoire se resserre autour d’un nœud sentimental — confectionné grâce à un sacré coup de force scénaristique — où Poelvoorde tombe amoureux de la sœur de Gainsbourg (Chiara Mastroianni) ignorant les liens qui les unissent, le suspense est comme grippé par l’approche psychologique et réaliste du cinéaste. Il faut dire que lorsque Jacquot tente de ramener de la quotidienneté dans le récit — que ce soit les séquences à la direction des impôts,

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Jeux de piste

SCENES | Le nouveau cirque n'est pas qu'un produit d'appel. C'est le constat qui s'imposait au terme de la saison 2012/2013, plutôt époustouflante en la matière. C'est le même qui se dessine en creux des plaquettes estampillées 2014. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Jeudi 5 septembre 2013

Jeux de piste

Politique et contracté (Propaganda, par les punks d'Acrobat), tendre et intimiste (Pour et le meilleur et pour le pire, du Cirque Aïtal), souple et détendu (Nuage, avec Mathurin Bolze et Yoann Bourgeois), freaky et inquiétant (

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Famille je vous aime

SCENES | Créé dans les années 90, "Le Cirque invisible" de Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin fait partie de ces spectacles qui marquent les esprits avec bonheur. Deux heures de véritable magie visuelle, sans aucune autre prétention que celle d’émouvoir et d’enchanter le public. Aurélien Martinez

Christophe Chabert | Lundi 5 novembre 2012

Famille je vous aime

Le Cirque invisible, ce sont des images, des sensations, des formes, des couleurs... Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin, que l’on a coutume de présenter comme les pionniers du nouveau cirque (cet art qui s’éloigne du nez rouge et des lapins dans les chapeaux pour rechercher une certaine épure proche de la danse), sont deux artistes délicieusement fantasques. Lui, acteur que l’on a aussi bien pu croiser chez Alain Resnais et Peter Brook que dans la rue en 1968 ; elle, fille du grand et imposant Charlie Chaplin, qui aujourd’hui collabore discrètement avec leurs deux enfants : Aurélia Thierrée (elles ont imaginé ensemble L'Oratorio d'Aurélia), et surtout James Thierrée, artiste pluridisciplinaire qui livra quelques-uns des plus beaux spectacles vus ces dernières années (elle lui confectionne ses costumes). Une lignée à haute valeur artistique ajoutée donc... Mais revenons-en aux parents, qui sont maintenant seuls en piste, leurs enfants ayant depuis longtemps quitté leur Cirque bonjour (qui devint ensuite le Cirq

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Mince alors !

ECRANS | De Charlotte De Turckheim (Fr, 1h40) avec Lola Dewaere, Victoria Abril…

Christophe Chabert | Vendredi 23 mars 2012

Mince alors !

Mince alors ! est tellement nul qu’on ne sait par quel bout prendre son ratage. On pourrait parler de cette manière laborieuse de faire de la comédie où, faute de trouver le tempo, on se rabat sur du mot d’auteur balourd façon Théâtre des deux ânes. On pourrait fustiger ce qui ressemble à un vaste spot de publicité pour les cures d’amaigrissement à Brides-les-Bains. On pourrait enfin se gausser des ficelles vaudevillesques du scénario, où l’émotion surgelée débarque comme un cheveu sur la soupe dans le dernier tiers. Mais plus subtilement foiré est le choix de Lola Dewaere dans le rôle principal. Rien à dire sur son talent de comédienne, un peu gauche certes, mais qu’on ne demande qu’à suivre dans autre chose qu’un nanar. Le problème, c’est qu’elle est supposée incarner une fille un peu ronde qui doit perdre du poids pour plaire à nouveau à son mari. Mais Lola Dewaere est si évidemment belle à l’écran qu’on ne voit pas où est la question et, du coup, pourquoi en faire un film…Christophe Chabert

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Les Adieux à la Reine

ECRANS | À la fois crépuscule de la monarchie française et triangle amoureux entre la Reine, sa maîtresse et sa liseuse, le nouveau film de Benoît Jacquot réussit à secouer l’académisme qui le guette en se rapprochant au plus près du désir de ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 mars 2012

Les Adieux à la Reine

Est-ce un hasard ou notre esprit obnubilé par la campagne électorale actuelle ? Toujours est-il que Les Adieux à la Reine trouve d’étranges échos avec l’époque contemporaine. Benoît Jacquot y raconte une fin de règne vieille de deux siècles, celle de Marie-Antoinette et Louis XVI, mais aussi de leurs courtisans errant comme des spectres dans les couloirs de Versailles, en proie à l’effroi de perdre leurs privilèges, sinon leur vie. C’est une des réussites du film : sa capacité à matérialiser à l’écran un microcosme qui a depuis longtemps oublié que le reste du monde gronde juste derrière ses hauts murs, et qui perd toute contenance et distinction quand cet écho devient assourdissant. C’est la prise de la Bastille, et le cinéaste nous épargne les classiques : «Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution» ou «Qu’on leur donne de la brioche !». Adapté du roman de Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine cherche à raconter l’histoire au présent, hors de tout regard rétrospectif. Sur la forme, ce n’est pas toujours gagnant : la caméra à l’épaule et les zooms démontrent une certaine paresse dans la mise en scène, les dialogues manquent souvent de qu

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Cherchez la femme

ECRANS | En ouverture d’Écrans mixtes le 8 mars, journée de la femme, le festival a la bonne idée de rendre hommage à Céline Sciamma. Il est vrai que Tomboy a fait (...)

Christophe Chabert | Vendredi 2 mars 2012

Cherchez la femme

En ouverture d’Écrans mixtes le 8 mars, journée de la femme, le festival a la bonne idée de rendre hommage à Céline Sciamma. Il est vrai que Tomboy a fait sensation, l’année dernière, dans le cinéma d’art et essai français. Tourné avec peu de moyens mais une grande intelligence de la mise en scène, il confirmait que Sciamma était non seulement dotée d’une grande sensibilité pour saisir le trouble identitaire et sexuel (ce que son premier film, Naissance des pieuvres, laissait déjà deviner) mais qu’elle faisait preuve d’un pragmatisme plutôt rare dans le cinéma hexagonal. Issue de la FEMIS, elle n’est pas passée par la filière «réalisation», mais par celle du «scénario» ; et alors que le succès critique et public de sa première œuvre aurait pu lui offrir un tremplin vers des budgets plus confortables, elle a préféré tourner Tomboy avec des petits moyens et des acteurs peu connus. Cette modestie est sans doute ce qui contribue à la vérité du film, concentrée sur l’intelligence

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Toast

ECRANS | De S. J. Clarkson (Ang, 1h32) avec Oscar Kennedy, Freddie Highmore…

Dorotée Aznar | Vendredi 30 septembre 2011

Toast

Genèse pop et nostalgique de la vocation de Nigel Slater, cuistot et critique culinaire anglais parfaitement inconnu de ce côté-ci de la Manche. Dans sa première partie, le film se révèle aussi passionnant qu’un biopic de Jean-Luc Petitrenaud ou Joël Robuchon pourrait l’être pour un spectateur scandinave. Le deuxième acte, focalisé sur la rivalité entre le héros et sa marâtre, se développe faiblement sur l’idée que la cuisine peut être le moyen de se lier à ses proches, quitte à les transformer de façon irréversible – mais pour le coup, cette absconse morale se dilue dans l’envie de plus en plus tenace de se goinfrer de tarte aux citrons meringuée. Les deux interprètes de Nigel Slater (enfant et ado), d’une fadeur dommageable, participent malheureusement pour beaucoup au désintérêt d’un film dont on a de plus en plus de mal à cerner les enjeux. En prenant tous ces éléments en compte, il faut d’autant plus louer la réalisation de S. J. Clarkson, artisan télévisuel chevronné dont il s’agit du premier long-métrage : élégante, inspirée, ingénieuse mais sans épate, la mise en scène de Toast parvient à élever un récit farouchement anodin et à en faire jaillir une émotion inattendue là

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Au fond des bois

ECRANS | De Benoît Jacquot (Fr, 1h42) avec Isild Le Besco, Nahuel Perez Biscayart…

Christophe Chabert | Lundi 11 octobre 2010

Au fond des bois

Dans la campagne du XIXe siècle, un homme sauvage, un peu magicien et un peu manipulateur, parlant un sabir mélangeant latin, patois et vieux français, enlève une jeune fille de bonne famille, et la possède dans tous les sens du terme. Sous le charme ou sous les charmes ? Consentante et désirante ou victime et abusée ? "Au fond des bois" fait de ce matériau le prétexte à un récit qui crée l’ambiguïté par son passage constant du réalisme au fantastique, servi par l’interprétation hallucinée d’une Isild Le Besco aux accents «adjaniesques». Le film ne manque pas de moments forts, mais Benoît Jacquot, lui, manque de tranchant dans sa mise en scène pour véritablement convaincre. On ne peut s’empêcher, tout au long d’"Au fond des bois", de penser au film fiévreux que Zulawski aurait fait avec un sujet pareil… Jacquot lui, fait d’une matière brûlante un film plutôt tiède (mais quand même au-dessus de ses œuvres récentes).CC

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Knut Hamsun

CONNAITRE | Victoria Gaïa Éditions

Dorotée Aznar | Mercredi 21 avril 2010

Knut Hamsun

«Naturellement, on ne peut pas avoir celle que l'on aime. Mais si par hasard, ou par justice ou l'obtient, elle meurt aussitôt après». Ainsi, Victoria et Johannes s’aiment depuis l’enfance, mais leur amour est impossible. Il est le fils du meunier, elle est la fille d’un châtelain désargenté et la société ne les destine pas l’un à l’autre. Mais dès leur plus jeune âge, chacune de leurs actions, chacune de leur décision sera guidée par l’amour qu’ils se portent ou par leur volonté d’échapper à leurs sentiments. Amours contrariées, serments éternels, espoirs déçus, séparations, mort. Si les thèmes abordés dans Victoria peuvent a priori laisser froid, l’écriture de Knut Hamsun maintient son lecteur prisonnier dès la première page. Précise mais délicate, radicale mais charmante, la plume d’Hamsun donne à ses personnages fragiles une véritable profondeur et un caractère intemporel. Car les victimes sont ici leurs propres bourreaux, des anti-héros guidés par leur orgueil, qui refusent de se renier, dans leurs meilleures actions ou les pires, à l’image de l’auteur qui les a couchés sur le papier. Un auteur majeur que les Éditions Gaïa remettent à l’honneur en rééditant ce très beau roman

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Amorosa Soledad

ECRANS | De Martin Carranza et Victoria Galardi (Arg, 1h16) avec Inés Efron, Nicolas Pauls…

Dorotée Aznar | Vendredi 3 juillet 2009

Amorosa Soledad

Au sortir d’une rupture, Soledad se prend en main et décide d’affronter seule les trois années à venir. Elle bouge ses meubles, tente d’ignorer son ex, de gérer son hypocondrie, son boulot, le mec suave qui lui fait des avances… Conçu comme une succession de vignettes traduisant le vide affectif de son héroïne comme sa défiance du monde extérieur, Amorosa Soledad parvient, à la grâce de son interprète attachante, à titiller une certaine forme d’empathie, assez rapidement entamée par le côté procédurier de la narration. Personnage fonction engoncé dans sa mécanique quotidienne, Soledad s’épanouit progressivement et le film avec elle – dommage que le film se repose quasi entièrement sur cet effet miroir pas vraiment original. FC

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En piste, poètes !

SCENES | On en oublierait presque que ce sont eux, les inventeurs du Nouveau Cirque. L'air de ne pas y toucher, avec Le Cirque invisible, Jean-Baptiste Thiérrée et Victoria Chaplin ont révolutionné l'art de la piste. Marion Quillard

Marion Quillard | Jeudi 11 décembre 2008

En piste, poètes !

Lui, vieillard fou, tignasse blanche ébouriffée, professeur tournesol de la piste, clown burlesque. Elle, grands yeux noirs écarquillés, cheveux de jais, petit format tout en agilité. Lui, prestidigitateur en couleur, magicien de quatre sous, illuminé émerveillé. Elle, grâce incarnée, acrobate poète, contorsionniste élégante. Eux: Jean-Baptiste Thiérrée et Victoria Chaplin, maîtres à bord de cet incroyable Cirque Invisible. L'histoire du Cirque Invisible, c'est d'abord celle d'une rencontre, d'une correspondance. Il lui a écrit, elle lui a répondu. De ce désir de travailler ensemble sont nés deux enfants, James Thiérrée et Aurélia Chaplin, et trente ans de vie commune sur les pistes du monde entier. Au bilan, trois créations: le Cirque Bonjour, le Cirque Imaginaire et le Cirque Invisible, qui tourne depuis 1990. Jean-Baptiste Thiérrée aurait aimé «n'en faire qu'un seul et le peaufiner sans cesse...» Spectacle-valiseAvec facétie, les deux amants inventent un monde étrange et onirique où se mêlent équilibristes gracieux, lapins géants, cyclistes ingénieux et genoux amateurs d'opéra. Dans une irrésistible panoplie de numéros, ils marient la dextérité au merveilleux, l'inv

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Cirque poète

SCENES | L'air de ne pas y toucher, Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin ont révolutionné l'histoire du cirque. Du 9 au 22 décembre à la Maison de la Danse, leur (...)

Marion Quillard | Vendredi 5 décembre 2008

Cirque poète

L'air de ne pas y toucher, Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin ont révolutionné l'histoire du cirque. Du 9 au 22 décembre à la Maison de la Danse, leur Cirque Invisible recrée un monde incroyablement libre qu'habitent clowns illusionnistes, lapins géants et autres personnages incongrus. Un univers coloré dans lequel ils se dédoublent, se métamorphosent à l'infini avec une précision et une invention époustouflante.

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48 heures par jour

ECRANS | de Catherine Castel (Fr, 1h29) avec Antoine de Caunes, Aure Atika, Victoria Abril…

Christophe Chabert | Mardi 27 mai 2008

48 heures par jour

Face à ce film anodin et médiocre, grande est la tentation de ressortir nos rengaines habituelles sur le délabrement de la comédie française. Mais, fin de saison oblige, la lassitude est trop forte. À la limite, relisez notre papier sur Tu peux garder un secret, dont 48 heures par jour est une version moins agressivement commerciale et misogyne. On y retrouve les mêmes travers : des mots d’auteurs lourds comme du plomb surlignés par le jeu «comédie» des acteurs, une vision désespérante du monde du travail où tout le monde est débordé mais où personne ne travaille jamais à l’écran, une empathie voulue mais introuvable pour les problèmes des gens riches, une relecture à peine dépoussiérée des clichés du vaudeville. Osons donc ici un sepuku critique : ce cinéma-là existe depuis des lustres, il a connu, selon les acteurs et les auteurs qui l’ont alimenté, des hauts (diard) et des bas (en ce moment…), mais surtout, il se contrefout de notre avis de spectateur. Autant dire qu’il n’est pas impossible qu’à l’avenir, on le laisse macérer dans son jus… CC

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L’un contre l’autre

ECRANS | de Jan Bonny (All, 1h36) avec Matthias Brandt, Victoria Trauttmansdorff…

Christophe Chabert | Jeudi 24 avril 2008

L’un contre l’autre

L’argument de L’un contre l’autre pourrait se résumer en une formule lapidaire : un flic est frappé par sa femme. Cette inversion des rôles de la violence domestique suffit à faire lever un sourcil d’intérêt, mais le film de Jan Bonny évite heureusement de donner des gages aux théories atroces d’un Éric Zemmour sur la perte de virilité masculine. Certes, son policier de héros n’a vraiment pas grand-chose pour lui : effacé devant ses collègues de travail (même devant son partenaire, pourtant très lâche lui aussi), fuyant les problèmes par une formule passe-partout («Ce n’est pas un drame») et se réfugiant dans un auto-apitoiement qui prend la forme d’une cabine de jeu vidéo. Cependant, l’humiliation qu’il subit chez lui trouve un écho chez tous les autres personnages, à commencer par sa femme, qui cherche à conquérir l’estime de ses parents et de ses enfants, mais qui s’enfonce à chaque tentative. L’un contre l’autre dessine en fait une juxtaposition de solitudes qui ne trouvent comme manière d’en sortir que la violence physique. Au détour d’une scène surprenante où des flics répètent en chœur «1600 euros nets, vive la police allemande !», on se demande si ce mal-être n’est pas à ch

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