Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D'autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d'Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu'en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d'une bonne dizaine de minutes supplémentaires.

Là n'est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n'en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu'on s'accroche en permanence à ce qui se passe à l'écran pour espérer — mais ce n'est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d'une tour dont la construction a été arrêtée et dont l'architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d'une manière ou d'une autre, sont liés à l'édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on en sera gré à Guerman car ensuite, c'est un peu le démerdez-vous général pour se frayer un chemin dans le film.

Non seulement le dessin final n'est pas évident à piger — et encore moins à anticiper — mais chaque partie est elle-même particulièrement hermétique, largement à cause du style adopté par Guerman. Les personnages déambulent dans des espaces abandonnés, perdus dans le brouillard, accompagnés par des travellings latéraux qui viennent les attraper parfois de près, parfois de loin, parfois face caméra, parfois de dos… On a le sentiment que le cinéaste a mis en scène son film comme du théâtre contemporain en plein air  et sur une scène immense. Mais le texte des dialogues relève aussi de cette emphase-là : chaque réplique est une sentence définitive, dépourvue de toute quotidienneté, souvent obscure. Quant au sens des chapitres, là, c'est vraiment le foutoir… On prendra deux exemples : celui de l'immigré khirgiz qui découvre la langue russe en demandant de réparer sa radio, puis tue un serial killer qui s'attaquait aux femmes à coups de couteau ; et celui du jeune homme riche qui fait un long rêve récurrent dans lequel il se projette dans le futur — à moins qu'il ne retourne dans le passé… Bref, pas moyen de décrypter où le cinéaste veut en venir, sinon peindre une Russie au bord du gouffre, comme si la Zone de Stalker avait envahi tout l'espace et contaminée tous ses habitants.

Le film se complaît ainsi dans ses diverses couches allégoriques au point d'en perdre toute littéralité, tout contact avec la matière la plus élémentaire et triviale. Et si les images de Guerman sont parfois sidérantes, elles relèvent d'un modernisme cinématographique qu'on ne peut s'empêcher de trouver daté. Comme son (ex) compatriote Loznitza, Guerman ne fait dans le fond qu'actualiser les principes d'un Angelopoulos, dont les films ont défini un canon du cinéma d'auteur européen — lent, beau et chiant. Nul doute que dans cette longue fresque aussi ambitieuse qu'impénétrable, il y a des choses qui resteront longuement à l'esprit. Mais à la sortie de la projection, on était surtout heureux d'être allé jusqu'au bout — la salle s'était facilement vidée d'un tiers en cours de route !

Wenders : l'intime en 3D

Pas simple non plus d'aborder le dernier Wim Wenders, Everything will be fine. Drôle d'objet, à la fois passionnant et ennuyeux, qui cherche à être à la fois le film le plus intimiste qui soit et un prototype pour le cinéma du futur par son utilisation unique de la 3D. S'emparant d'un scénario signé par un Norvégien, Wenders le transpose du côté de Toronto avec un casting international — James Franco, Charlotte Gainsbourg, Marie-Josée Croze, Rachel MacAdams. L'histoire est donc très simple : un jeune écrivain partagé entre deux femmes écrase par accident un enfant et les conséquences de ce décès vont l'accompagner douze années durant, imprégnant sourdement son œuvre et son caractère, le poussant à se réfugier dans une coquille émotionnelle qui, à son tour, va bouleverser son entourage.

On est content de voir Wenders délaisser enfin ses réflexions philosophiques cheap sur l'image, la violence, le monde et la société, qui a plombé toute son œuvre de fiction depuis sa grande œuvre inaboutie, Jusqu'au bout du monde — dont la Berlinale montre, en hommage au cinéaste, la version director's cut. À travers le personnage de James Franco, il renoue avec la figure de l'homme errant et désenchanté qui circulait dans ses plus grandes œuvres — d'Alice dans les villes aux Ailes du désir en passant, bien sûr, par Paris Texas. Surtout, il le place dans une situation romanesque où seuls les sentiments comptent, et ce retour d'un Wenders cherchant la nudité des êtres est une bonne nouvelle — Every thing will be fine est son meilleur film de fiction depuis des lustres.

À partir de là, il faut accepter les partis pris de cette œuvre murmurée, automnale et mélancolique, ses ellipses qui ne parviennent jamais à capturer totalement le passage du temps, ses dialogues tout en non-dits un peu volontaristes, son goût de la psychologie… Il faut aussi passer par-dessus une petite chape de plomb liée notamment à l'utilisation un brin pompière de la musique d'Alexandre Desplat. Mais le plus gros d'entre eux est sans conteste l'utilisation par Wenders de la 3D pour filmer ce récit bien peu spectaculaire, un choix étrange qui, en fin de compte, devient sa plus grande force.

La 3D, Wenders a pu l'expérimenter via le documentaire avec Pina, qui reste un des films les plus impressionnants ayant utilisé cette technologie. On sent qu'il a longuement médité sur les avantages et les inconvénients de la chose avant de se lancer dans Every thing will be fine, et c'est pour cela que le résultat est si fascinant, et par instants magnifiques. Pour Wenders, la 3D est un moyen de sculpter l'espace autour des personnages et, par conséquent, de redonner de l'importance aux corps et aux visages. Si certains plans sont tout bonnement jamais vus sur un écran — comme ce dialogue en split screen au téléphone où Franco et Gainsbourg semblent littéralement s'échapper des ténèbres, ou encore cette manière de revisiter le travelling compensé hitchcockien — c'est parfois la puissance d'un gros plan tout simple qui bouleverse. Ou une certaine manière de faire entrer de l'angoisse par un travelling arrière où le cadre de départ se perd dans de nombreux espaces qui surgissent sur les côtés de l'image.

Wenders invente ainsi une nouvelle grammaire cinématographique en travaillant non pas sur le coup de force, mais sur la douceur. Impossible de savoir ce qui, de l'ambiance enneigée et crépusculaire du film ou de cette utilisation inédite de la 3D participe le plus du climat cotonneux qui imbibe chaque seconde du film… En tout cas, il serait injuste de ne pas associer à cette réussite-là le chef opérateur Benoît Debie, peut-être le plus aventureux des directeurs photos contemporains — chez Du Welz, Noé ou Korine, et bientôt Gosling — et la responsable de la stéréographie Joséphine Derobe, qui avait déjà assistée Wenders sur Pina et qui prouve qu'en France, certains techniciens ont plusieurs longueurs d'avance sur Hollywood.

Selma : du bon cinéma à oscars

On va être bref sur Selma d'Ava Du Vernay, présenté en séance spéciale, alors qu'il concourt pour l'oscar du meilleur film cette année. Du Vernay retrace le combat de Martin Luther King pour que les noirs accèdent enfin à un réel droit de vote dans le Sud des Etats-Unis, négociant avec un Johnson intraitable puis passant à l'action à Selma, où il tente une mobilisation populaire et une marche historique pour faire plier les autorités inflexibles, notamment un gouverneur raciste incarné par un Tim Roth cabotin mais génial — la Berlinale aura vraiment marqué son grand retour sur les écrans après 600 miles.

Qu'on ne s'y trompe pas : Selma est une machine parfaitement rodée pour accumuler récompenses et louanges. Grand sujet, interprètes pénétrés par leur personnage (réel), à commencer par David Oyelowo, effectivement brillant, narration en béton armée (avec juste dix minutes de trop), mise en scène qui ne la ramène pas trop et cherche juste à servir le propos. Et il faut reconnaître qu'on se laisse prendre, plus en tout cas que — pour prendre deux désastres récents — lorsqu'on nous raconte la vie de James Brown ou celle de Stephen Hawking.

Déranger ou ne pas déranger

On sera bref aussi sur Body de la Polonaise Malgorzata Szumowska. Dans une compétition digne de ce nom, il faut toujours ce genre de cinéma clinique et entomologiste, et comme Ulrich Seidl ne tourne pas trois films par an — enfin, parfois, si ! il faut bien se rabattre sur ses épigones. Szumowska fait donc dans le plan fixe ricanant pour raconter comment un flic blasé et sa fille anorexique vont faire la connaissance d'une vieille fille, médium solitaire, qui va tenter de renouer le lien entre eux en les mettant en contact avec l'esprit de leur mère morte.

Comment se libérer de ses névroses et d'un corps devenu une prison, telle est la question posée par Body. Mais on aimerait qu'il en pose une autre : comment le faire dans un film qui, justement, fonctionne sur une mise en scène où le cadre enferme les personnages et les comédiens, privés de la liberté de jouer, contraints de respecter scrupuleusement les marques posées par la réalisatrice. Elle pense se sortir de ce paradoxe par l'humour : mais voir la medium dormir avec son chien comme si c'était son amant, ou des adolescentes anorexiques tenter de faire sortir un cri primal pour évacuer leur mal-être, c'est plus glauque que comique. Surtout, plus le film avance, plus il abandonne cette prétention de distance pour virer au drame, révélant ainsi la vanité du regard de Szumowska, cette façon de ne jamais s'impliquer dans ce qu'elle filme, position hautaine et arrogante qui traduit une peur, sinon une haine, de l'humanité qui, à force ne dérange même plus.

Terminons ce long billet par une bonne surprise : le nouveau film de Mitchell Litchtenstein, Angelica. On était sans nouvelle du cinéaste depuis son premier film, Teeth, étonnant film d'horreur narquois où une jeune fille découvrait que son vagin était doué d'une mâchoire. Litchtenstein, qui n'est pas pour rien le fils du célèbre peintre pop, enfonce le clou avec Angelica, mais il le fait dans un tout autre cadre : celui de l'Angleterre victorienne. Angelica, jeune actrice de théâtre, est appelée au chevet de sa mère Constance, qui se dit mourrante. Celle-ci va lui révéler la vérité sur son père, qui n'a pas «disparu» comme elle l'a toujours prétendu… Commence alors un long flashback où Constance rencontre un séduisant docteur d'origine italienne. Coup de foudre, romance, mariage, lune de miel, et la voilà enceinte. Mais l'accouchement se passe mal, et un prêtre particulièrement rigide lui interdit à l'avenir d'avoir d'autres enfants, et donc de coucher avec son mari.

Litchtenstein revient donc sur les lieux de son crime : ici, le vagin n'a pas de dents, mais il reste un lieu dangereux, non pas pour l'homme, mais pour la femme. Et, par une extension fantastique d'une intrigue toujours surprenante, pour l'enfant… Car Angelica pense que toute intrusion dans son intimité aura des conséquences sur la santé d'Angelica, comme si le cordon ombilical n'avait jamais été totalement coupé entre elles. Dans une scène démente, son mari, écumant de frustration sexuelle, lui demande de lui tailler une pipe. Elle s'exécute mais commence à suffoquer — le manque de pratique, sans doute — puis entend Angelica tousser dans son berceau. Il ne lui en faudra pas plus pour penser qu'il y a un lien entre les deux. Celui-ci prendra une forme surprenante, et Litchtenstein fera une utilisation magistrale et surtout cinématographiquement splendide des effets spéciaux pour matérialiser la menace qui pèse sur Angelica et sa mère.

C'est cette collusion entre le gothique anglais et le cinéma d'horreur contemporain qui séduit dans Angelica. Par exemple, la photo de Dick Pope, chef op' attitré de Mike Leigh, est très belle mais jamais assujettie aux codes du cinéma d'époque, refusant la stylisation à outrance — l'inverse de son travail sur Mr Turner, donc. Surtout, Litchtenstein fait peu à peu entrer des éléments totalement baroques, sinon camp, dans son film : d'abord cette visite dans un laboratoire où l'on pratique la vivisection, visions d'horreur parfaitement assumées à l'écran ; puis, passant de l'allusion et de la suggestion à la représentation frontale, un coïtus interruptus d'une brutalité bien peu victorienne. Angelica, c'est l'inverse de Body : dans un film ouvertement narratif, presque mainstream, le cinéaste fait entrer le malaise insidieusement. Et parvient, lui, à déranger authentiquement.

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ECRANS | Longuement mûri pendant plus d’une décennie, Jusqu’au bout du monde aurait dû être le 2001 de Wenders, son grand projet de science-fiction. Une fable (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Longuement mûri pendant plus d’une décennie, Jusqu’au bout du monde aurait dû être le 2001 de Wenders, son grand projet de science-fiction. Une fable aussi futuriste que visionnaire sur l’omniprésence dévorante des images, et le besoin vital (le désir ?) d’en consommer, y compris lorsque l’organisme n’en a plus la capacité physiologique : ne raconte-t-il pas, entre autres histoires, comment un savant cherche à rendre la vue à sa femme aveugle ? Las, la fatalité en a décidé autrement… Le public, souverain arbitre, s’est détourné de ce film initialement sorti dans une version de 2h59 à l’automne 1991… pile une semaine après le monstre Terminator 2 : le Jugement dernier. Si les deux productions traitaient de la révolution numérique, l’une était revêtue des atours du divertissement hollywoodien, et l’autre apparaissait comme signée par un auteur réputé austère et intello. L’échec de ce film européen ambitieux porté par Solveig Dommartin, William Hurt, Sam Neill, Rüdiger Vogler, Jeanne Moreau, Max von Sydow et même Eddy Mitchell stoppa un Wenders au faîte de sa gloire, et dégrada les finances de son producteur Anatole Dauman (Argos Films).

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Belgrade, entre chiens et loups

SCENES | Depuis la présentation, voilà deux ans, d'une maquette de "Belgrade" d’après Angelica Liddell, nous n’avons plus que le nom de La Meute en bouche. Son théâtre viscéral et férocement contemporain arrive enfin dans une grande salle, celle des Célestins. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

Belgrade, entre chiens et loups

Le 15 mars 2013, le Théâtre des Ateliers offre son plateau à un jeune collectif venu montrer son travail en cours aux professionnels de la profession. Il s’appelle La Meute. Ensemble, ses membres ont jusque là monté de brillantes mais parfois trop touffues adaptations de Dostoïevski, où l’incandescence du maître russe les guide, notamment dans le fascinant Les Carnets du sous-sol, mais aussi le plus nébuleux Le Grand Inquisiteur. En sortant de la représentation de Belgrade, il est indéniable qu’un moment fort a eu lieu. De ceux qui laissent sonnés et interdits. Á cette époque-là, Vincent Macaigne a déjà déposé un beau cadavre dans le cloître des Carmes à Avignon, Julien Gosselin (metteur en scène des Particules élémentaires) est encore inconnu au bataillon, sauf dans ce Nord qui l’a formé, et les collectifs ont eux le vente en

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Every Thing Will Be Fine

ECRANS | À partir d’un matériau ouvertement intimiste et psychologique, Wim Wenders réaffirme la puissance de la mise en scène en le tournant en 3D, donnant à cette chronique d’un écrivain tourmenté des allures de prototype audacieux. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Every Thing Will Be Fine

On le croyait engoncé dans sa stature d’icône has been, contrebalançant la médiocrité de ses films de fiction par des documentaires consacrés à des "stars" culturelles (Pina Bausch, Sebastiao Salgado)… Mais Wim Wenders a encore la gnaque, et c’est ce que prouve Every Thing Will Be Fine. Le réalisateur de Paris, Texas est allé dégotter le scénario d’un Norvégien, Bjorn Olaf Johannessen, l’a transposé dans une autre contrée enneigée mais anglophone, le Canada, l’a revêtu d’un casting international et sexy (James Franco, Charlotte Gainsbourg, Marie-Josée Croze, Rachel MacAdams) et, surtout, l’a réalisé en 3D. Mais pas pour lancer des objets à la figure du spectateur ; il aurait de toute façon eût du mal puisque l’histoire est du genre intimiste de chez intimiste. On y suit sur une douzaine d’années les vicissitudes d’un écrivain (Franco) en panne et en bisbille avec sa com

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Un Moi(s) de cinéma #5

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Un Moi(s) de cinéma #5

Au sommaire de ce cinquième numéro : • Shaun le mouton de Nick Park • Lost River de Ryan Gosling • Taxi Téhéran de Jafar Panahi • Every Thing Will Be Fine de Wim Wenders

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Selma

ECRANS | Avec cette évocation du combat de Martin Luther King pour la reconnaissance du droit de vote des noirs dans les états du sud américain, Ava DuVernay réalise un honnête film à Oscars, qui ménage la chèvre didactique et le chou romanesque avec un certain sens de la nuance. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Selma

Dans l’offensive hivernale du cinéma inspiré d’une histoire vraie ou d’un personnage célèbre et destiné à récolter des (nominations aux) Oscars, Selma faisait figure d’outsider face aux brontosaures Imitation Game et Une merveilleuse histoire du temps. Pourtant, le film d’Ava DuVernay ne démérite pas et s’il s’avère plus linéaire que l’évocation d’Alan Turing, il est nettement moins académique que l’imbitable ménage à trois autour de Stephen Hawking… Tout est ici question d’angle : plutôt que de se lancer dans un biopic étouffe-chrétien du pasteur Martin Luther King, le film resserre sa focale autour d’un combat précis et symbolique de son engagement, celui de Selma, Alabama, ville représentative du déni de représentation fait aux noirs dans les états du sud, en particulier leur droit à voter lors des élections. Reconnu par la loi mais bloqué dans les faits par les autorités en place, il devient le cheval de bataille de Luther Kin

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Un Moi(s) de cinéma #4

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo

Christophe Chabert | Lundi 2 mars 2015

Un Moi(s) de cinéma #4

Au sommaire de ce quatrième numéro : • Inherent Vice de Paul Thomas Anderson • Selma de Ava DuVernay • The Voices de Marjane Satrapi • Hacker de Michael Mann • À trois on y va de Jérôme Bonnell

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Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

ECRANS | « 13 minutes » d’Olivier Hirschbiegel. « Vergine giurata » de Laura Bispuri. « L’été de Sangaile » de Alanté Kavaïté. « Nasty baby » de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 13 février 2015

Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

À la Berlinale, on remet chaque année le Teddy Bear du meilleur film LGBT, une tradition qui fête ses vingt ans et qui a depuis fait école dans d’autres festivals (cf la Queer Palm de Cannes). On ne sait trop si c’est l’œuf qui a fait la poule ou les poules qui ont pondu des œufs, mais toujours est-il que la Berlinale est devenue un lieu important pour le lancement d’une saison entière de films gays, ceux-ci se retrouvant dans toutes les sections, mais plus particulièrement en compétition (comme le Greenaway d’hier) et surtout au Panorama, où il y en a à foison. 13 minutes, et deux heures de souffrance Avant de donner quelques exemples parmi ceux qu’on a vus durant cette semaine, arrêtons-nous sur 13 minutes, le nouveau Olivier Hirschbiegel, «auteur» de La Chute et de l’impérissable Diana, dont on ricane encore deux ans après l’avoir vu — même si Grace de Monaco l’a dépassé dans le genre biopic bidon de princesse ridicule. Hirschbiegel, dans le meilleur des cas, pourrait postuler au titre de Claude Berri allemand, alignant les grosses p

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Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c’est en définitive d’un outsider surgi du Panorama qu’a eu lieu la plus belle renaissance. Life, un Corbijn dévitalisé Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu’on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d’Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C’est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control. Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l’est d’Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattins

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Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l’après No, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu’il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c’est qu’après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu’il y avait sur l’écran. El Club relève ce double tournant avec un brio que l’on n’attendait pas à ce degré d’excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l’on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons appri

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Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

Bien sûr, on a vu d’autres films aujourd’hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n’est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu’on lui accorde une place particulière. Et ce d’autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d’images accompagnée de voix-off méditatives. Depuis ce sommet indépassable qu’était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu’il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l’extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c’est l’écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrica

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Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

ECRANS | « Ixcanul » de Jayro Bustamente. « Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. « Victoria » de Sebastian Schipper. « Une jeunesse allemande » de Jean-Gabriel Périot.

Christophe Chabert | Dimanche 8 février 2015

Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

Encore une bonne surprise dans la compétition berlinoise ! Cette fois, elle vient du Guatemala, un pays à peu près inconnu sur la carte cinématographique mondiale, d’un jeune cinéaste nommé Jayro Bustamente qui a, d’emblée, conquis les festivaliers — belle salve d’applaudissements à la fin de la projection matinale. Il y avait cependant tout à craindre aujourd’hui de ce world cinema pour festivals dont on connaît désormais les ressorts : un mélange d’exotisme et de misère, d’esthétisme et de lenteur, de scénario en vignettes et de mise en scène intimiste. Ixcanul, à première vue, ne déroge pas à la règle. Nous voici dans une famille d’indiens maya Kaqchikel, des fermiers pauvres vivants aux abords d’un volcan où ils perpétuent des traditions ancestrales. Maria, jeune fille de 17 ans, est promise au propriétaire terrien, ce qui arrange à la fois les affaires des parents, dans la crainte d’être expulsés, et du mari, qui cherche une jeune fille pure pour lui servir d’épouse dévouée. Sauf que Maria est amoureuse de Pepe, Indien comme elle, qui rêve de partir pour les États-Unis et qui, en attendant, se bourre la gueule avec ses amis et travaille san

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Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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Le Sel de la terre

ECRANS | Avec ce portrait de la vie et de l’œuvre du photographe brésilien Sebastião Salgado, Wim Wenders signe un documentaire-musée soigné, passionnant dans son propos mais plutôt rigide dans sa forme, pétrifiée par les conventions du bon goût culturel. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 14 octobre 2014

Le Sel de la terre

Alors que sa carrière de cinéaste de fiction périclitait à vitesse grand V, Wim Wenders a toujours su maintenir la flamme de son œuvre grâce à ses documentaires : Buena Vista Social Club, Pina et aujourd’hui ce Sel de la terre consacré au photographe Sebastião Salgado prouvent que Wenders a encore une réelle envie de cinéma, ou plutôt une envie de réel au cinéma. N’hésitant pas à se mettre en scène face à celui dont il tire le portrait, racontant son choc esthétique lorsqu’il a vu pour la première fois un cliché de Salgado, il mène donc un entretien au long cours où le photographe, en gros plan, en noir et blanc et sur un fond invisible, raconte son parcours artistique, indiscernable de son expérience humaine. Car Salgado a parcouru le monde pour y photographier les famines, les guerres, la misère sociale… Le film s’ouvre sur les images saisissantes de milliers de mineurs brésiliens descendant dans un immense puits à ciel ouvert pour en ramener de l’or. Cet environnement dénaturé par la nécessité de survivre économiquement devient sous le regard de Salgado une

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Bodybuilder

ECRANS | De et avec Roschdy Zem (Fr, 1h44) avec Vincent Rottiers, Yolin François Gauvin, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Bodybuilder

Faire un film réaliste et honnête sur le milieu du bodybuilding français est un défi inattendu de la part de Roschdy Zem, dont c’est le troisième long en tant que réalisateur après deux tentatives — Mauvaise foi et Omar m’a tuer — assez catastrophiques, chacune à leur manière. La vision de ces corps monstrueux et l’appréhension de l’esprit quasi philosophique qui préside à leur transformation produit d’ailleurs parfois un certain vertige. Mais c’est surtout grâce à la présence incroyable de Yolin François Gauvin, sommet de virilité tranquille dont le visage et la voix impassibles semblent déconnectés de son impressionnante masse musculaire, que le film trouve une vraie raison d’être. Il rejoint ainsi la belle lignée des Ventura ou Michel Constantin, anciens boxeurs devenus acteurs charismatiques du cinéma populaire français. Mais Zem n’est pas Melville ou Giovanni, et plutôt que de lui offrir une solide intrigue de polar, il le plonge dans une très banale histoire de transmission père / fils compliquée, dans laquelle Vincent Rottiers fait assez

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Retour à Paris, Texas

ECRANS | Il y a trente ans, au terme d’un festival de Cannes où il avait plu sans interruption, le jury couronnait Paris, Texas de Wim Wenders, dont personne (...)

Christophe Chabert | Mardi 27 mai 2014

Retour à Paris, Texas

Il y a trente ans, au terme d’un festival de Cannes où il avait plu sans interruption, le jury couronnait Paris, Texas de Wim Wenders, dont personne ne discutait le fait qu’il était le meilleur film présenté cette année-là. Wenders y effectuait une synthèse parfaite entre son goût de l’errance hérité du cinéma européen, Antonioni en premier lieu, et sa fascination pour l’Amérique, qu’il avait déjà abordée de biais via L’Ami américain, puis plus frontalement avec la commande Hammett. Sous un soleil de plomb, en plein désert, un homme barbu et fatigué avance à l’horizon, s’arrête, récupère un peu d’eau dans un jerrican, tandis que résonne la guitare bluesy et plaintive de Ry Cooder… Ce vagabond-là semble s’échapper d’un cinéma contemplatif et atterrir dans un territoire de western américain — ce que le titre, renvoyant à une ville appelée Paris et située en plein Texas, souligne aussi. D’où arrive-t-il ? De nulle part, ou plutôt d’une longue absence, et il est bien décidé à retrouver sa place parmi les siens, et notamment auprès de son fils. Sans aucun pathos, Wenders montre comment le père va renouer ce lien distendu — magnifique scène o

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Enfants du siècle

SCENES | La Meute, à peine quatre ans, produit ce qui se fait de plus remuant, de plus séduisant et de plus pertinent en matière de théâtre sur nos scènes locales. Après avoir malaxé Dostoïevski, voilà que ses membres triturent "Belgrade" d’Angelica Liddell et y adjoignent leurs émotions, eux qui sont nés sur les cendres de la guerre des Balkans. Attention, déflagration ! Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 18 février 2014

Enfants du siècle

À l’heure du rendez-vous, ils arrivent… en meute ! Avant même d’entamer la conversation, voici la démonstration que les membres de cette compagnie ne travaillent pas en collectif par suivisme (en théâtre, ce terme s’emploie autant à tort qu’à travers) mais par nécessité. Parce que c’est ensemble qu’ils conçoivent leurs créations - metteur en scène, acteurs, musiciens travaillent à la même table - et que tout se mêle, disent-ils en chœur, leur vie comme leur travail, le privé et le public. Pourtant, de toute évidence, leurs pièces sont loin d'être de petits baratins nombrilistes entre amis. Il s’agit plutôt d’embrasser le monde avec une vigueur que bien des troupes peuvent leur envier. Ils disent avoir rêvé ensemble de ce qu’allaient être leurs vies et être nés au théâtre en même temps qu’ils s’attachaient les uns aux autres. Ils sont passés qui par l’ENSATT, qui par l’école de musique de Villeurbanne, et se sont liés au Conservatoire de Lyon où, déjà, dans leur travail de fin d’étude (Les Foudroyés en 2010, d’après La Divine Comédie de Dante), se croisaient Joyce, Aragon, Handke, Boulgakov, Céline ou Goethe et la musique originale de Jean-Baptiste Cog

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Le freak, c’est chic

MUSIQUES | Du freak, du fou, de la créature cramée, de l’inclassable, de l’incassable, du fragile, du fracassé, du fracassant, du marginal, du réfractaire, du réfracté, du revenant, du rêveur, du malade, du rageux, cet automne musical va en faire pleuvoir de partout. Du chelou comme à Gravelotte, qu’il va tomber. De belles tronches de vainqueur et des paluches pleines de talent, des noms à coucher dehors, du génie à la pelle, attaqué à la pioche. Ah, inquiétante étrangeté quand tu nous tiens ! Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 19 septembre 2013

Le freak, c’est chic

Comme pour toute saison, tout événement, tout lancement, il nous faut un parrain, un type dont la stature et l'aura donnent immédiatement le ton. C'est Florent Pagny en total look peau de zobi à la Star Academy ou Alain Delon tenant des propos contre-intelligents sur l’homosexualité dans C à vous. Car oui, souvent, on a affaire à un type qui peut partir en vrille à tout moment, se mettre à dire n'importe quoi, comme n'importe quel parrain dans n'importe quel événement familial, ou comme un parrain de la mafia un peu sur les nerfs. C'est très bien, ça fait parler. Nous aurions pu assez logiquement choisir le parrain rock Don Cavalli, d’origine italienne et d’aspiration amerloque, comme tout parrain qui se respecte, et dont Les Inrocks qualifient avec raison la production de «rock tordu et primitif», quelque part entre la sève de Johnny Cash et les débordements d’un Beck. Bref, l’éternelle histoire du type né au mauvais endroit au mauvais moment et qui s’en accommode par le voyage intérieur (sur son dernier disque il va même jusqu’en Asie). En plus, dans le civil,

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Avignon - Jour 2 - Tous azimuts

SCENES | "Ping Pang Qiu", "Orphelins" et "Concerto pour deux clowns".

Nadja Pobel | Vendredi 12 juillet 2013

Avignon - Jour 2 - Tous azimuts

Il nous a fallu laisser Angelica Liddell sur le côté pour enfin attaquer le Off du festival. Mais l'Espagnole n'est pas du genre qu'on oublie : récemment, son texte Belgrade avait résonné d'une manière absolument bouleversante au Théâtre des Ateliers,  grâce au collectif La Meute, et nous attendons depuis que cette création soit diffusée pour vous en parler plus longuement. À Avignon, elle met en scène ses propres textes, dont Ping Pang Qiu, dont le nom fait référence à la "diplomatie du ping-pong" - un échange de joueurs entre la Chine et les États-Unis dans les années 70, grâce auxquels les deux pays entretiennent depuis de bons rapports économiques, tant qu'il n'est pas question de droits de l'homme. Un travail documentaire à quatre voix, parfois trop délirant (le final où tout le monde se jette des nouilles chinoises à la figure) mais bien souvent instructif et intransigeant avec une Chine plus aimée que dénoncée.  De son côté, la comédienne Valérie Marinese, déjà aperçue au Théâtre de l'Elysée à Lyon joue dans Oprhelins, une très bonne pièce d'un dramaturge anglais contemporain, Den

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Wenders aux anges

ECRANS | Pour le spectateur né après 1990, il est difficile d’imaginer ce que représentait Wim Wenders au moment de la sortie des Ailes du désir — en 1987. Il faut (...)

Christophe Chabert | Jeudi 6 septembre 2012

Wenders aux anges

Pour le spectateur né après 1990, il est difficile d’imaginer ce que représentait Wim Wenders au moment de la sortie des Ailes du désir — en 1987. Il faut dire que depuis, à part ses deux documentaires (Buena Vista Social Club et Pina), le cinéaste s’est lentement égaré, jusqu’à la honte suprême : son dernier film de fiction, The Palermo shooting, n’est sorti à peu près nulle part, malgré une présentation en compétition à Cannes. Il y a 25 ans donc, Wenders était un super-auteur, personnel et accessible, avec une vision du monde et un sens du spectacle. Paris, Texas, chef-d’œuvre en exil, préparait le terrain de ces Ailes du désir qui, selon son titre original, revenait filmer Le Ciel au-dessus de Berlin. Un ciel en noir et blanc qui surplombe une ville encore coupée en deux, où des anges écoutent les pensées des habitants et tentent de les réconforter. L’un d’entre eux (Bruno Ganz) va tomber amoureux d’une trapéziste qu'il va vouloir rejoindre parmi les mortels, dans un monde en couleurs où la première expérience est celle du sang qu

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Pina

ECRANS | De Wim Wenders (All-Fr, 1h43) documentaire

Christophe Chabert | Vendredi 1 avril 2011

Pina

Trois enjeux soutiennent l’édifice de ce documentaire-hommage à Pina Bausch signé Wim Wenders : la recréation sur l’écran de ses chorégraphies les plus célèbres ; une évocation par ses danseurs de son travail et de sa personnalité ; et un défi cinématographique lié à l’utilisation de la 3D. Le cinéaste relève tous ces challenges et signe son plus beau film depuis… "Buena Vista Social Club". Comme si son impuissance à être lui-même un artiste (sa dernière fiction n’est même pas sortie en France) lui donnait une gnaque supplémentaire pour magnifier le talent des autres. De fait, le dialogue entre l’œuvre de Bausch et le travail de Wenders est époustouflant à l’écran : non seulement il restitue la beauté singulière, la grâce mais aussi l’humour de ses chorégraphies (dont le fameux "Café Müller" n’est que la partie immergée de l’iceberg), mais en alternant séquences filmées sur scène et recréation in situ, Wenders leur donne une apesanteur supplémentaire. La 3D n’y est pas pour rien : si elle réduit comme souvent les «acteurs» à des figurines découpées, elle crée aussi un jeu sidérant entre l’humain et le décor, entre le premier et l’arrière-plan, entre le corps et les éléments. On

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L’Étrange Affaire Angelica

ECRANS | À 102 ans, Manoel De Oliveira signe une fable fantastique et mélancolique où un jeune photographe tombe amoureux de l’image d’une fille morte. Un superbe film testament. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 9 mars 2011

L’Étrange Affaire Angelica

Alors qu’il peine à trouver le sommeil, hanté par l’image de la fille morte qu’il a photographiée et qui sèche sur une corde dans la petite chambre qu’il loue sur les bords du Douro, le héros de L’Étrange Affaire Angelica reçoit la visite de son fantôme. Elle arrive par le balcon, lui prend la main, et ils s’envolent ensemble dans une nuit américaine d’un bleu merveilleux. Et soudain, voilà un plan superbe, une plongée vertigineuse sur cette campagne portugaise hors du temps qui renvoie Yann Arthus-Bertrand à ses chères études. Car Manoel De Oliveira, avec le génie de ceux qui n’ont plus rien à prouver et qui fabriquent du cinéma comme si personne ne l’avait fait avant eux, pose un regard d’une émouvante mélancoliie sur ce monde qu’il a connu et qui disparaîtra quand les yeux de ce centenaire se fermeront pour de bon. C’est bien de cela dont parle son dernier (son dernier ?) film : une histoire de regards et d’yeux fermés, de fantômes et d’hommes bien vivants, les pieds sur et dans la terre. La mort au travail Isaac, jeune photographe, est donc appelé en pleine nuit pour faire le portrait mortuaire d’Angelica, la fill

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Les cadavres au placard

ARTS | L'exposition de cadavres humains "Our body, à corps ouverts" a été interdite mardi 21 avril par un juge de Paris, qui a donné raison à deux organisations de (...)

Dorotée Aznar | Mardi 28 avril 2009

Les cadavres au placard

L'exposition de cadavres humains "Our body, à corps ouverts" a été interdite mardi 21 avril par un juge de Paris, qui a donné raison à deux organisations de défense des droits de l'homme. Ses organisateurs devront remettre les cadavres aux autorités publiques.L'exposition, déjà présentée dans de nombreuses villes, et notamment à Lyon, devait se poursuivre jusqu'au 10 mai avant de déménager jusqu'en août au Parc floral de Vincennes. Les organisateurs ont fait appel de cette décision. Retrouvez un article publié dans «Le Petit Bulletin», lors du passage de l’exposition à Lyon, en juin 2008 : L'HOMME, LE MÉDECIN ET LE BUSINESSMAN À propos de l'exposition anatomique de corps humains à la Sucrière, nous nous contenterons ici de poser quelques questions, de donner quelques pistes de réflexions, d'esquisser un point de vue éditorial. Jean-Emmanuel Denave Il y a donc de véritables cadavres humains «plastinés» exposés à la Sucrière : écorchés de différentes manières et présentés sur des socles à l'air libre, disséqués sous tous les angles et dans un grand luxe de détails, découpés en tranches, évidés de leurs organes, pour, soit disant, nous en appren

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Hellboy II, les légions d’or maudites

ECRANS | La suite des aventures du fils du Diable, toujours signée Guillermo Del Toro, laisse tous les blockbusters de la rentrée loin derrière par ses inventions graphiques et son côté fun et référentiel. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 octobre 2008

Hellboy II, les légions d’or maudites

Le prologue de ce deuxième Hellboy est au bas mot génial : encore gamin, le futur super-héros se laisse conter l’histoire qui deviendra l’argument de cette nouvelle aventure. Un Roi elfe fit construire une armée mécanique en or contrôlée par un sceau en trois parties, dont les morceaux ont ensuite été distribués aux peuples qui acceptèrent de signer la paix. Pour illustrer cette fable d’héroïc fantasy inspirée du Seigneur des anneaux, Guillermo Del Toro a une idée magnifique : la reconstituer avec des pantins de bois, virtuels mais à l’ancienne, et non avec le numérique photoréaliste d’un Peter Jackson. C’est une magistrale déclaration d’intention : par-delà la technologie, il faut faire vivre l’imaginaire pour garder la part d’enfance en chacun de nous. À tous ceux qui pensaient que le réalisateur du Labyrinthe de Pan s’acquittait là d’une commande commerciale, il envoie ainsi la plus personnelle des réponses. Et ce n’est que le début… Autoportrait en geek Des années plus tard, Hellboy est devenu un super-héros mal embouché, frimeur et glandeur. Mais Hellboy a depuis le premier volet u

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L'homme, le médecin et le businessman

ARTS | Commentaire / À propos de l'exposition anatomique de corps humains à la Sucrière, nous nous contenterons ici de poser quelques questions, de donner quelques pistes de réflexions, d'esquisser un point de vue éditorial. Jean-Emmanuel Denave

Dorotée Aznar | Dimanche 1 juin 2008

L'homme, le médecin et le businessman

Il y a donc de véritables cadavres humains «plastinés» exposés à la Sucrière : écorchés de différentes manières et présentés sur des socles à l'air libre, disséqués sous tous les angles et dans un grand luxe de détails, découpés en tranches, évidés de leurs organes, pour, soit disant, nous en apprendre plus sur «notre corps» (Our body, titre de l'exposition), ses fonctions respiratoires, musculaires, digestives, etc. Le point de vue est officiellement pédagogique, et il est de facto celui des anatomistes, des médecins, de la science mêlée à la plus haute technologie de conservation de la bidoche humaine (rien d'artistique ici)... Au-delà, ce show scientifique s'inscrit dans un contexte nébuleux et symptomatique d'une époque, la nôtre, un peu perdue parmi ses repères éthiques, partagée entre son credo aveugle pour la science et le sentiment plus sourd que le Docteur Folamour risque de nous montrer les choses par le petit bout du microscope. Ce contexte c'est d'abord la question de la provenance controversée des corps issus d'une Chine peu réputée pour sa passion des droits de l'homme, et, plus avant, celle de savoir si la nationalité des cadavres est si neutre que cela : le publ

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