Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c'est en définitive d'un outsider surgi du Panorama qu'a eu lieu la plus belle renaissance.

Life, un Corbijn dévitalisé

Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu'on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d'Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C'est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control.

Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l'est d'Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattinson joue Stock avec une retenue et une subtilité convaincantes tandis que Dane DeHaan incarne Dean — étonnant jeu d'acronyme entre son nom et celui de la star — dans une performance qui relève de l'imitation pure et simple, assez agaçante. Mais Corbijn fait heureusement de Dean un personnage secondaire, fuyant, capricieux, instable et incontrôlable, adoptant le point de vue du photographe qui essaie à grand peine de domestiquer ce cheval fou. On imagine que tout cela le renvoie à son propre passé de photographe, tout comme Control le ramenait à son goût pour les icônes du rock.

Sauf que là où Control parvenait à séparer le mythe Ian Curtis de son image romancée à l'écran, Life ne trouve jamais la bonne distance pour filmer le milieu du cinéma hollywoodien, réduit à une reconstitution compassée et bourrée de poncifs — Ben Kingsley en Jack Warner tyrannique en est le meilleur exemple. Même si le film se défie d'être un biopic, il tombe bien dans les mêmes panneaux, truffant ses scènes de signes de reconnaissance — l'actor's studio, Nathalie Wood, Elia Kazan… — avant d'envoyer son récit en Oklahoma, où Dean retrouve ses racines familiales et montre qu'il est avant tout un fils de fermier parti trop tôt assouvir ses ambitions dans la grande ville.

Ce discours-là est assez niais, et il faut tout le recul amené par le personnage de Stock, à la fois fasciné et amusé par ce gamin tempétueux se piquant de critiquer Hollywood et rêvant d'une carrière sérieuse, pour ne pas faire sombrer le film entier dans le ridicule. Car la mise en scène, et c'est la mauvaise surprise de Life, est totalement standardisée, conforme à ce genre de projets — en gros, une sorte de My week with James Dean. Même dans un film aussi peu abouti qu'Un homme très recherché, Corbijn faisait preuve d'une stylisation et d'un sens de l'espace qui faisaient la différence ; impossible en revanche de trouver trace d'une telle empreinte visuelle dans Life ; il pourrait être signé par à peu près n'importe quel artisan américain, ça ne changerait pas grand chose au résultat.

Greenaway et la bite d'Eisenstein

Venons en à ces come-backs orchestrés par le festival, à commencer par celui de ce bon vieux Peter Greenaway. Dans son cas précis, ce n'est pas la première fois qu'un festival international essaie de le remettre en selle — Venise et Cannes n'y étant pas vraiment parvenus, c'est donc Berlin qui s'y colle. Lui aussi ruse avec le biopic culturel d'un mythe du cinéma, en l'occurrence Sergueï Eisenstein, en plein break avec sa gloire soviétique pour aller tourner un film au Mexique qui deviendra, après des heures de tournage et des kilomètres de rushs, Que viva Mexico. Il débarque à Guanajuato où il est accueilli comme une star par les édiles locales, notamment un jeune diplomate mexicain avec qui il sympathise immédiatement.

Eisenstein est décrit dans le film comme une sorte de génie excentrique complètement vrillé qui parle à sa bite et ne cesse de palabrer sur la Révolution Socialiste, sur son œuvre, sur les personnes illustres qu'il a rencontrées — ce qui donne au début du film un côté name dropping halluciné déjà un peu saoulant. Greenaway, dans un de ces exercices maniéristes dont il a la spécialité, tient à rappeler que l'apport principal d'Eisenstein au cinéma est son approche du montage ; du coup, toute la première partie n'est qu'une succession hystérique de split screens, d'images d'Eisenstein collées à des images de Greenaway, de faux raccords et de cuts improbables… Cette grammaire délirante, plus les élucubrations d'Eisenstein — il se bourre la gueule, se perd dans les égouts et finit par vomir et chier en même temps — donnent au film un côté baroque et bouffon pas franchement grandiose mais assez sympathique.

Quand Eisenstein in Guanajuato aborde son vrai sujet, en l'occurrence l'acceptation par le maître de son homosexualité, Greenaway se vautre alors dans un double travers : une vulgarité qu'il voudrait faire passer pour de la trivialité, et une théâtralité bavarde et chiante à mourir. Il en passe donc par une longue scène de sodomie filmée frontalement où, pendant que le diplomate mexicain laboure un Eisenstein d'abord réticent, puis extatique, les deux papotent des différences entre leurs pays, de l'anniversaire de la révolution russe… Le tout se conclut par un drapeau rouge enfoncé dans l'anus d'Eisenstein, ce que Greenaway doit considérer comme le sommet de la comédie.

À partir de là, le film se complait gentiment dans un statisme qui rappelle les pires heures du cinéaste, visiblement très heureux d'affirmer plus que jamais son côté queer. Surtout, le bavardage est perpétuel, tout le monde commente sans arrêt ce qu'il est en train de faire, expose ses maximes sur la vie, la mort, le sexe, la politique comme dans un mauvais Lelouch, dont Greenaway serait le cousin arty… En tout cas, il y a quelque chose de totalement ringard dans cette forme de cinéma, dont la fantaisie ressemble à des blagues pendant une partie de bridge ou un pet devant une toile du Louvre…

Mitraillage chinois

Bien moins connu que Greenaway, le cinéaste chinois Jiang Wen a pourtant un fait de gloire à son actif : Les Démons à ma porte, incroyable film qui lui avait valu de remporter le Grand Prix à Cannes mais aussi d'avoir de sérieux problèmes avec la censure dans son pays. Depuis, Wen a réalisé plusieurs films, dont un seul est sorti en France, dans l'indifférence générale ; Gone with the bullets, présenté en compétition à Berlin, est le deuxième volet d'une trilogie dont la première partie est restée inédite en salles. Est-ce que cela aurait aidé à comprendre cette comédie qui, en l'état, reste une énigme totale, ce qui a rendu la projection très houleuse — la salle s'est vidé de moitié, les survivants restant éveillés par le bombardement permanent d'une bande-son assourdissante d'hystérie ? Pas sûr…

Elle commence par une séquence plutôt bien vue : une parodie du Parrain où le fossoyeur est remplacé par un marchand de nouilles humilié par une cliente exigeante. Ensuite, c'est le foutoir complet : en 1920 à Shanghai, le protagoniste, Ma Zouri, monte avec son acolyte un concours de beauté pour prostituées, tombe amoureux de la gagnante, la tue par accident après qu'elle l'ait demandé en mariage, se retrouve poursuivi par des gangsters chinois et français… Ce n'est qu'une partie des péripéties envoyées à la vitesse d'une balle de revolver sur le spectateur, le tout avec une série de mises en abyme où on ne sait plus si on veut tuer Ma Zouri ou si on veut juste faire un film où l'on met en scène l'assassinat de Ma Zouri.

On l'a dit, on n'a rien compris du tout à ce long et dispendieux blockbuster qui ne semble avoir été tourné que pour le marché chinois… Mais ce qu'on a vu, c'est un infernal déluge d'images concassées dans un montage frénétique proche d'un Michael Bay, noyé dans le numérique et inondé de dialogues répétitifs à en crever. Au bout d'un moment, on n'avait qu'une question en tête : est-ce bien le même Jiang Wen qui avait signé le très noir et très maîtrisé Les Démons à ma porte ? Et quand est-ce qu'on rentre en France pour le revoir en DVD, histoire d'oublier cette cuisante pantalonnade ?

Hal Hartley, cœur à vif

Dans nos jeunes années, on a passionnément aimé le cinéma d'Hal Hartley, de ceux qui nous ont donné envie de parler de cinéma. Hartley représentait alors une sorte d'absolu du cinoche indé américain, élégant, rock, distancié, drôle, assez proche d'un Jarmusch. Et puis le cinéaste a progressivement disparu des radars, à cause d'un ou deux films sans doute moins forts — mais lesquels ? avant de sombrer dans l'oubli. Il n'a pourtant jamais arrêté de tourner, mais son œuvre ne passait pas la barrière des festivals.

Du coup, dans un réflexe paresseux, on en a déduit qu'Hartley avait été un cinéaste à la mode, et que cette mode était passée. Or, à la vision de Ned Rifle, son nouvel opus présenté au Panorama, on s'est rendu compte que non seulement le style Hartley était toujours aussi efficace, mais qu'il avait sans doute inspiré beaucoup de séries télé contemporaines — Girls par exemple possède le même humour à froid et le même genre de personnages paumés mais lucides — et que l'indépendance américaine aurait beaucoup à apprendre de la simplicité prônée par Hartley, dans la mise en scène comme dans l'écriture.

Ned Rifle est la dernière partie d'une trilogie entamée avec Henry Fool et, poursuivie avec Fay Grim, dont les personnages reviennent d'épisodes en épisodes. Ici, c'est le fils d'Henry et Fay qui est au centre de l'intrigue : sa mère envoyée en prison pour terrorisme, son père évaporé dans la nature et l'alcool, il a trouvé refuge dans une famille chrétienne, et lui-même pense avoir trouvé la voie du Seigneur. À ses dix huit ans, il s'embarque avec sa bible et son revolver pour aller descendre un paternel qu'il accuse d'avoir ruiné la vie de sa mère. En chemin, il croise Susan, drôle de fille obsédée par la poésie de son oncle Simon, qui tente de se reconvertir dans le stand up sur Internet ; elle semble par ailleurs entretenir un rapport particulier et obsessionnel avec Henry.

Tourné avec très peu de moyens — un kickstarter et une blackmagic — le film tire profit de cette épure à tous les niveaux : d'abord dans les dialogues, soigneusement pesés, toujours incisifs, d'une légèreté magnifique — ce qui nous change de la logorrhée de Greenaway et Jiang Wen ; puis dans la mise en scène, presque bressonienne — Bresson est d'ailleurs évoqué avec malice dans une scène de parloir façon Pickpocket qui se termine par la réplique «le diable, probablement» — où chaque plan, parfaitement cadré et éclairé, va à l'essentiel. Mais ce sont surtout les personnages, admirablement croqués par Hartley, qui donnent à Ned Rifle cette sensation de liberté reconquise : Ned, bien sûr, dont les principes religieux tentent de résister à la folie de son entourage ; Henry, formidable figure de père irresponsable, dragueur et buveur ; Fay, qui a l'air de prendre très bien le fait d'être enfermé à vie dans un pénitencier — elle ouvre un club de lecture où elle ne propose que des pavés de plus de 1000 pages ; et surtout Susan, qui prouve qu'Hartley sait toujours aussi bien filmé les jeunes femmes paumées et foutraques. Il faut dire qu'il trouve en Aubrey Plaza une alliée formidable : l'actrice se révèle ici en superbe clown triste, à la fois sexy et cérébrale.

On se doute bien qu'un tel film aura du mal à trouver le chemin des salles françaises, où le nom d'Hartley n'est plus qu'un souvenir pour quelques spectateurs nostalgiques. Mais cela pose une question de fond sur notre propre responsabilité critique : si nous n'avions pas un peu lâchement abandonné Hartley pour des cinéastes qui, eux, ont vite rejoint le système, peut-être son cinéma aurait aujourd'hui sa juste place sur les écrans. Car Ned Rifle reste un des films les plus stimulants vus à cette Berlinale, et il serait dommage qu'il disparaisse dans les limbes comme les précédents Hartley…

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Benjamin Mialot | Jeudi 26 novembre 2015

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Il a inspiré à Fitzgerald Gatsby le Magnifique, soufflé à l'oreille de Churchill l'idée d'une coalition internationale, offert à Anne Frank son livre d'autographe... Dandy échappé d'une chanson du quatuor post-yéyé La Position du Tireur Couché («élégant, distingué, séduisant, cultivé», il a un faible pour les femmes mariées) Igor de la Cuesta fut de toutes les grandes entreprises artistiques et politiques du XXe siècle. Mais l'Histoire n'a pas retenu son nom, forcée à l'oubli par la rancœur de maris jaloux et l'invraisemblance de son parcours, succession de naufrages dont il fut systématiquement l'un des rares survivants. C'est du moins ce qu'il raconte, en toute fausse modestie et avec la complicité de Boris, son fidèle claviériste attifé comme un amuseur de croisière, dans Life is a bathroom and I am a boat. Un spectacle étonnant, à mi-chemin du tour de chant made in Broadway (de Cheek to Cheek à Fly Me to the Moon en passant par un mashed potatoes avec Michel Debré) et de l'aparté mythomane, qu'Ivan Gouillon, improvisateur d'expérience et présentateur à rouflaquettes bien connu des habitués du

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Que Viva Eisenstein!

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Que Viva Eisenstein!

Continuant à honorer les génies artistiques, Greenaway s’attaque à Eisenstein après Rembrandt et Goltzius ; et, toujours dans une logique où sa forme à lui se calquerait sur leur forme à eux, il se lance ici dans un pastiche du style Eisenstein, avec effets de montage et même quelques plans (libres de droits) piqués directement au maître, incarné à l’écran par un Elmer Bäck complètement halluciné. Contre toute attente, l’introduction du film est ce que Greenaway a fait de plus plaisant depuis longtemps ; la visite d’Eisenstein au Mexique où il se pavane et pérore en grand maître cinématographique de la Révolution russe avant d’y tourner un de ses chefs-d’œuvre (Que viva Mexico!) se transforme en grande farce bouffonne et scato. Il faut voir Eisenstein parler à sa bite sous la douche ou, ivre, vomir et chier en même temps dans les égouts pour comprendre que Greenaway ne prend pas son héros du tout au sérieux. En revanche, quand le film dévoile son vrai sujet — le coming out d’Eisenstein au contact d’un diplomate mexicain qui le déflore longuement avant de lui enfoncer un drapeau rouge dans l’anus — Greenaway retombe dans ses vieux travers : b

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Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

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Christophe Chabert | Vendredi 13 février 2015

Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

À la Berlinale, on remet chaque année le Teddy Bear du meilleur film LGBT, une tradition qui fête ses vingt ans et qui a depuis fait école dans d’autres festivals (cf la Queer Palm de Cannes). On ne sait trop si c’est l’œuf qui a fait la poule ou les poules qui ont pondu des œufs, mais toujours est-il que la Berlinale est devenue un lieu important pour le lancement d’une saison entière de films gays, ceux-ci se retrouvant dans toutes les sections, mais plus particulièrement en compétition (comme le Greenaway d’hier) et surtout au Panorama, où il y en a à foison. 13 minutes, et deux heures de souffrance Avant de donner quelques exemples parmi ceux qu’on a vus durant cette semaine, arrêtons-nous sur 13 minutes, le nouveau Olivier Hirschbiegel, «auteur» de La Chute et de l’impérissable Diana, dont on ricane encore deux ans après l’avoir vu — même si Grace de Monaco l’a dépassé dans le genre biopic bidon de princesse ridicule. Hirschbiegel, dans le meilleur des cas, pourrait postuler au titre de Claude Berri allemand, alignant les grosses p

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Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D’autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d’Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu’en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d’une bonne dizaine de minutes supplémentaires. Là n’est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n’en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu’on s’accroche en permanence à ce qui se passe à l’écran pour espérer — mais ce n’est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d’une tour dont la construction a été arrêtée et dont l’architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont liés à l’édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on

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Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l’après No, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu’il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c’est qu’après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu’il y avait sur l’écran. El Club relève ce double tournant avec un brio que l’on n’attendait pas à ce degré d’excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l’on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons appri

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Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

Bien sûr, on a vu d’autres films aujourd’hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n’est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu’on lui accorde une place particulière. Et ce d’autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d’images accompagnée de voix-off méditatives. Depuis ce sommet indépassable qu’était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu’il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l’extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c’est l’écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrica

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Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

ECRANS | « Ixcanul » de Jayro Bustamente. « Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. « Victoria » de Sebastian Schipper. « Une jeunesse allemande » de Jean-Gabriel Périot.

Christophe Chabert | Dimanche 8 février 2015

Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

Encore une bonne surprise dans la compétition berlinoise ! Cette fois, elle vient du Guatemala, un pays à peu près inconnu sur la carte cinématographique mondiale, d’un jeune cinéaste nommé Jayro Bustamente qui a, d’emblée, conquis les festivaliers — belle salve d’applaudissements à la fin de la projection matinale. Il y avait cependant tout à craindre aujourd’hui de ce world cinema pour festivals dont on connaît désormais les ressorts : un mélange d’exotisme et de misère, d’esthétisme et de lenteur, de scénario en vignettes et de mise en scène intimiste. Ixcanul, à première vue, ne déroge pas à la règle. Nous voici dans une famille d’indiens maya Kaqchikel, des fermiers pauvres vivants aux abords d’un volcan où ils perpétuent des traditions ancestrales. Maria, jeune fille de 17 ans, est promise au propriétaire terrien, ce qui arrange à la fois les affaires des parents, dans la crainte d’être expulsés, et du mari, qui cherche une jeune fille pure pour lui servir d’épouse dévouée. Sauf que Maria est amoureuse de Pepe, Indien comme elle, qui rêve de partir pour les États-Unis et qui, en attendant, se bourre la gueule avec ses amis et travaille san

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Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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Un homme très recherché

ECRANS | D’Anton Corbijn (ÉU-Ang-All, 2h02) avec Philip Seymour Hoffman, Rachel MacAdams, Willem Daffoe, Nina Hoss…

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

Un homme très recherché

À Hambourg, dix ans après le 11 septembre, dont la ville fut une des bases terroristes, l’agent secret Günther Bachmann part sur les traces d’un immigré tchétchène dont on ne sait s’il est une victime des exactions russes dans son pays ou un potentiel danger pour la sécurité nationale. Pour Bachmann, à l’inverse de ses supérieurs et des Américains, c’est surtout un formidable appât pour faire tomber un créancier du terrorisme islamique… Le scénario d’Un homme très recherché n’est pas, à l’inverse de la précédente adaptation de John Le Carré La Taupe, aussi complexe qu’il en a l’air. Du moins Anton Corbijn ne cherche pas à le rendre plus abscons qu’il n’est, adoptant une narration stricte et dépourvue de chausse-trappes ou de faux semblants. Pendant sa première heure, le film installe une atmosphère froide et séduisante, des personnages forts et se plaît à faire de Hambourg un acteur à part entière du récit — ce que le cinéaste réussissait déjà à faire avec la Toscane dans son précédent

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Les quatre fantastiques

MUSIQUES | Le Sucre sort de sa routine le temps de quatre soirées durant lesquels se produiront autant de fondateurs de labels emblématiques de la musique électronique actuelle... Et qu'on vous recommande plutôt quatre fois qu'une. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 25 février 2014

Les quatre fantastiques

La vingt-neuvième cérémonie des Victoires de la musique fut, sans surprise, un énième pince-fesses corseté où chanteurs-sandwichs et égéries périmées tentèrent tant bien que mal de faire oublier le déficit d'ambition et d'idées qui grève l'industrie du disque depuis le début des années 2000. Une  mascarade qui ne doit pas faire oublier ce motif de satisfaction : la présence, parmi les nominés, du redoutable Gesaffelstein, aboutissement de deux décennies d'activisme techno. Un activisme dont le Grenoblois The Hacker est encore aujourd'hui l'une des principales figures, aussi bien en tant que label manager (jadis de Goodlife, aujourd'hui de Zone, qu'il a co-fondé avec... Gesaffelstein) qu'en tant que producteur - d'une musique devant autant à la compacité et à la combativité du new dance sound of Detroit qu'à la morgue mélancolique des souverains de la new wave. A l'approche de la parution d'un album en forme de synthèse esthétique, le sacrément bien titré Kraft/Love (non content de lister les qualités suffisantes et nécessaires à l'exercice d'un art, il fait référence à Kraftwerk et Lovecraft), Le Sucre ne pouvait mieux l'honorer qu'en l'invitant à donne

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Saga Africantape

MUSIQUES | Deux ans après un festival formidablement chaotique, le label transalpin Africantape revient à Lyon le temps d'une soirée. L'occasion de considérer ce laboratoire du rock inouï et de revenir sur le parcours de Julien Fernandez, son exigeant et fuyant fondateur. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Dimanche 10 mars 2013

Saga Africantape

Julien Fernandez, le fondateur et amiral du label Africantape, est typiquement le genre de gars qu'on ne peut pas encadrer. On ne dit pas ça parce que sa tête ne nous revient pas. Encore qu'on s'estime heureux de ne pas savoir son regard de teen blasé et psychotique (vous voyez Ezra Miller dans We Need to Talk About Kevin ?) accroché au-dessus de notre cheminée. Si on ose l'emploi de cette formule, c'est parce qu'il est à l'image de la musique qu'il publie : impossible de le faire rentrer dans une case, y compris dans celle qu'il lui manque – on ne s'explique pas autrement l'envie qui l'a pris en 2008, soit au plus fort de la crise du disque, de monter sa petite entreprise. Ce n'est pourtant pas faute de le connaître depuis une paye. Il mourra pas gibier Car avant de se la couler dur sur les bords de l'Adriatique (Africantape est basé à Pescara, en Italie), Julien Fernandez étudiait les beaux-arts à Nantes et, surtout, jouait de la batterie au sein du duo Chevreuil. Nous sommes alors au début des années 2000 et, à l'époque, avoir un nom à la con, jouer au mi

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Low life

ECRANS | De Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval (Fr, 2h03) avec Camille Rutherford, Arash Naimian…

Christophe Chabert | Jeudi 29 mars 2012

Low life

Rabâchant de manière obsessionnelle leur sujet de prédilection (les sans-papiers brimés par un État français au bord du fascisme), le couple Klotz - Perceval avait jusqu’ici réussi à imposer un ton, mêlant mise en scène rigoureuse et surgissement de corps encore marqués par la réalité. Avec Low Life, ils ont voulu changer d’axe : regarder non pas les migrants clandestins mais leurs soutiens, une jeunesse qui relève plus d’un fantasme bressonien (Le Diable probablement, gros surmoi du film) que d’une quelconque contemporanéité. Le résultat est insupportable d’arrogance satisfaite, les comédiens rouillant dans les plans en débitant d’une voix blanche un texte impossible, mélange de slogans politiques et de poésie romantique sur fond de musique électro lancinante. On ne leur jette pas la pierre, c’est bien le dogmatisme des cinéastes qui est en cause, et leur avant-gardisme supposé est plutôt un cache-misère à leur incapacité à raconter correctement leur histoire. La deuxième heure, interminable, bascule dans le romanesque en racontant la claustration volontaire et parano de deux amants (l’une française, l’autre afghan). Ça aurait pu être du Polanski ; c’est juste

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Keith Richards

CONNAITRE | Life (Points)

Gaël Dadies | Mardi 3 janvier 2012

Keith Richards

Incarnation mythique de cette époque où le rock véhiculait (encore) dans la société révolte, subversion et soif de liberté, le guitariste des Rolling Stones revient sur sa propre légende forgée au cours d’une existence éminemment "sex, drugs and rock’n’roll". S’il se remémore sa longue relation avec l’héroïne, la cocaïne et les drogues de toutes sortes qu’il aura absorbées pendant des décennies, Keith Richards fait avant tout la lumière sur son rapport viscéral à la musique. Car malgré un succès planétaire, l’homme, pirate incontrôlable traqué par la police, la justice et les impôts, Hunter Thompson de la planète rock menant une vie à deux cents à l’heure dans des stratosphères artificielles inatteignables par le commun des mortels, reste ce gamin passionné de blues des quartiers populaires de Londres, profondément simple, humain et qui a décidé de consacrer sa vie à la musique. Sans faire l’impasse sur ses innombrables frasques et ses délires de junkie, Keith Richards préfère cependant évoquer les moments clés de sa turbulente existence : la création des Rolling Stones, ses rapports avec Mick Jagger (surnommé «Son Altesse» ou «Brenda»), ses méthod

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Cannes, jours 5 et 6 : La pesanteur et la grâce

ECRANS | The Artist de Michel Hazanavicius. The Tree of life de Terrence Malick. L’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello.

Dorotée Aznar | Mardi 17 mai 2011

Cannes, jours 5 et 6 : La pesanteur et la grâce

La compétition cannoise a passé une vitesse entre dimanche et lundi, grâce notamment au magnifique nouveau film des frères Dardenne Le Gamin au vélo, dont on vous parle ici dès sa sortie mercredi, faisant oublier quelques ratés au démarrage (Sleeping beauty ou Polisse, même si ce dernier a été bien accueilli par la très chauvine presse française). Certes, cette montée en puissance ne fut pas sans déception. La plus notable, c’est celle de The Artist de Michel Hazanavicius. Film muet à la manière des pionniers américains qui met en abyme son principe dans son intrigue (Georges Valentin, comédien star du muet, est balayé par l’apparition du parlant), The Artist commence fort. Le pastiche de muet devient un film dans le film, mais quand l’écran s’élargit et révèle la salle de cinéma dans laquelle les spectateurs découvrent la dernière comédie de Valentin, il n’y a toujours pas de sons ou de dialogues, juste de la musique et des cartons en anglais. Hazanavicius réussit par l’humour et la distanciation à justifier ce qui est avant tout un exercice de style et un caprice de cinéphile fétichiste. Plus tard, une

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The American

ECRANS | George Clooney, tueur à gages américain mélancolique, effectue sa dernière mission en Toscane : un polar atmosphérique et cinéphile signé Anton Corbijn. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 octobre 2010

The American

The American part d’un archétype éculé : le tueur à gages qui cherche à raccrocher les gants et accepte une ultime mission avant de redevenir anonyme. Pour compléter le cliché, ledit tueur est américain, peu loquace et très séduisant (normal, c’est George Clooney en mode Samouraï qui l’incarne). On le découvre d’abord en Suède dans un chalet enneigé, au lit après l’amour avec une superbe créature, qui se fera descendre quelques plans plus loin. Anton Corbijn (qu’on n’attendait pas ici après son superbe Control) privilégie le mystère et l’atmosphère sur l’intrigue, dont le déroulé respecte là encore à peu près tous les lieux communs du genre. D’abord détaché affectivement, le héros finira par s’éprendre d’une prostituée italienne rencontrée dans cette Toscane automnale où il accomplit son dernier contrat ; et il soupçonne que ceux qui le traquent sont peut-être ceux qui l’ont engagé. Beauté volée En fait, derrière cette panoplie de film noir appliqué, Corbijn se livre à une pertinente expérience de cinéphile. Prenez un corps marqué par le cinéma américain (le tueur Clooney) et faites-le naviguer dans des références venues du ci

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City of life and death

ECRANS | Repêché in extremis par la distribution française, voici venir l’un des films parmi les plus puissants de l’année. Attention, choc esthétique et moral à prévoir. François Cau

Dorotée Aznar | Mercredi 7 juillet 2010

City of life and death

Si l’insouciance estivale vous pèse, que la bonne humeur congénitale des vacanciers vous énerve, que vous brûlez d’alimenter votre désespoir du genre humain, n’hésitez plus, foncez voir le nouveau film de Lu Chuan. "City of life and death" relate, en 1937, la prise de la capitale chinoise Nankin par les Japonais, le siège et le massacre qui s’ensuivirent. Sujet doublement tabou, qui aura valu à son réalisateur quatre années de négociation avec la censure chinoise pour valider le scénario : d’une part, le Japon n’a toujours pas reconnu la responsabilité dudit massacre et sa seule évocation charrie son lot d’incidents diplomatiques. Et d’un autre côté, le traumatisme du viol de Nankin (tel qu’il est appelé par les historiens) est toujours aussi vibrant dans l’inconscient collectif chinois et épouser le point de vue compatissant d’un militaire nippon, comme le fait Lu Chuan, équivaut pour certains à une trahison nationale – le cinéaste a arrêté de compter les menaces de mort depuis la sortie du film… Mais "City of life and death" n’est pas que le récit en creux du courage de son auteur, c’est avant tout un coup de boule cinématographique à la puissance incroyable.

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Life during wartime

ECRANS | De Todd Solontz (ÉU, 1h38) avec Allison Janney, Ciaran Hinds…

Dorotée Aznar | Vendredi 23 avril 2010

Life during wartime

Conçu par son auteur comme une suite à son glauquissime "Happiness", "Life during wartime" récupère quelques-uns de ses personnages clés (en leur donnant ceci dit d’autres interprètes), et sonde les tréfonds de leur état post-traumatique. Todd Solontz ne recrée pas pour autant l’atmosphère hautement malsaine, quasi complaisante de son précédent opus – il est guidé ici par une autre énergie, toute en confrontations dialoguées. Ce qui donne lieu, en dépit d’une mise en scène en retrait, à bon nombre de séquences brillantes, superbement écrites et encore mieux interprétées par un casting impeccable. Portrait en creux d’une Amérique paumée et fissurée, "Life during wartime" s’impose comme un condensé de la filmographie de Solontz, et témoigne de sa maturité exponentielle : le film recoupe les interrogations sur la fiction qui animaient "Storytelling" et "Palindromes", rend tangible la solitude dévorante de ses personnages, lesquels ne sont plus appréhendés avec la condescendance qui pouvait gêner aux entournures dans "Happiness" ou "Bienvenue dans l’âge ingrat". Un peu comme Gaspar Noé dans "Enter the Void", Todd Solontz sort grandi de ne plus considérer ses anti-héros comme de simp

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Control

ECRANS | D'Anton Corbijn (Ang, 1h59) avec Sam Riley, Samantha Morton...

Christophe Chabert | Mercredi 3 octobre 2007

Control

S'attaquer à la légende d'un artiste est un exercice périlleux. Surtout lorsque celui-ci est aussi vénéré et fantasmé que Ian Curtis, chanteur et parolier de Joy Division, disparu à l'âge de 23 ans. Chaque fan s'attendra à ce que le film ne s'adresse à lui et à personne d'autre, que chaque plan mettant en scène son idole soit une glorification ajoutant sa pierre à l'édifice. Anton Corbijn, photographe et clippeur ayant côtoyé Curtis, a su à ce titre couvrir ses arrières, tout en optant pour des partis pris visuels et narratifs tranchants. Il adapte le livre de Deborah Curtis (veuve du chanteur et productrice du film avec Tony Wilson, ancien responsable de Factory Records), et s'est adjoint les services des musiciens originels pour une partie de la bande-son. Mais son optique est de s'intéresser à l'homme plus qu'à ses créations (même s'il sacrifie, en une occasion malheureuse, à une explication de texte expéditive). Corbijn transpose ses obsessions esthétiques (un noir et blanc organique, des jeux déstabilisants sur la profondeur de champs, qui isolent ici le sujet jusqu'à le marginaliser totalement) à une trame diffuse, refusant toute épate. Sam Riley, interprèt

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