Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

ECRANS | « 13 minutes » d’Olivier Hirschbiegel. « Vergine giurata » de Laura Bispuri. « L’été de Sangaile » de Alanté Kavaïté. « Nasty baby » de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 13 février 2015

À la Berlinale, on remet chaque année le Teddy Bear du meilleur film LGBT, une tradition qui fête ses vingt ans et qui a depuis fait école dans d'autres festivals (cf la Queer Palm de Cannes). On ne sait trop si c'est l'œuf qui a fait la poule ou les poules qui ont pondu des œufs, mais toujours est-il que la Berlinale est devenue un lieu important pour le lancement d'une saison entière de films gays, ceux-ci se retrouvant dans toutes les sections, mais plus particulièrement en compétition (comme le Greenaway d'hier) et surtout au Panorama, où il y en a à foison.

13 minutes, et deux heures de souffrance

Avant de donner quelques exemples parmi ceux qu'on a vus durant cette semaine, arrêtons-nous sur 13 minutes, le nouveau Olivier Hirschbiegel, «auteur» de La Chute et de l'impérissable Diana, dont on ricane encore deux ans après l'avoir vu — même si Grace de Monaco l'a dépassé dans le genre biopic bidon de princesse ridicule. Hirschbiegel, dans le meilleur des cas, pourrait postuler au titre de Claude Berri allemand, alignant les grosses productions historiques et patrimoniales avec méthode et application. Enfin, application, il faut le dire vite car ce 13 minutes est d'un académisme à peine imaginable, un combe quand on a un sujet à la Melville : comment Georg Esler, un horloger doué décide de monter tout seul à Munich en 1939 un attentat à la bombe contre Hitler, bombe qu'il fabrique artisanalement et qui n'est pas loin de réussir son office. Échouant d'un cheveu dans son projet, il se retrouve entre les mains des SS qui vont le torturer, persuadés qu'il ne peut pas avoir accompli ce projet sans une aide extérieure.

Or, Esler y est bien parvenu avec son cerveau et ses petites mimines, mais surtout un gros ressentiment sur la patate parce que : 1) les nazis, c'est vraiment des salauds ; 2) les Allemands, ils respectent pas leur femme ; 3) faut vraiment faire quelque chose sinon ça va être la catastrophe en Europe, la guerre et tout ça. On exagère un tout petit peu le trait, mais à peine, car les illustrations scolaires d'Hirschbiegel aplatissent tout au niveau d'une rédaction de 6e dans un collège de Frankfort, sur le thème : y a-t-il eu des gens qui ont résisté à la montée du nazisme en Allemagne ? Voici donc ce que ça pourrait donner à l'écrit, et pour les allergiques aux spoilers, passez direct au prochain paragraphe….

Introduction : comme résistant au nazisme, y a Georg Esler, par exemple… Il a donné de sa personne pour la poser, sa bombe, il s'est raclé les mains et les genoux et même que c'est ça qui l'a trahi ensuite en prison, les genoux râpés. Première partie : Esler, au départ, c'était un mec qui jouait de la guitare pour draguer des filles en maillot de bain au bord du lac de Constance. Mais un jour, Hitler est arrivé au pouvoir, et Esler a vu que les mecs qui le soutenaient, c'était des méchants, même qu'ils bastonnaient les communistes. Deuxième partie : du coup, pour voir ce que ces enfoirés de nazis faisaient à son peuple, Esler est allé bosser comme ouvrier sidérurgiste volontaire au milieu des travailleurs forcés. Mais il est tombé amoureux d'une femme mariée, dont l'époux était un gros porc complètement con qui n'a pas droit à plus de quatre lignes de dialogue dans le film. Quatrième partie : désespéré par sa situation personnelle et par la situation allemande, Esler fabrique donc sa bombe, prend les mesures de l'endroit où il va la cacher, au point de pouvoir tout reconstituer ensuite devant les SS. Du coup, impressionnés, ceux-ci essaient de lui sauver la vie et se contentent de l'envoyer à Dachau, où il mange de la bouillie, se fait raser le crâne et a pour tout réconfort une photo de sa bien aimée et une espère de balalaïka artisanale. Il a quand même un traitement de faveur puisqu'il a sa cellule à lui tout seul — cela étant, il a l'air d'être l'unique prisonnier, car y a pas un chat et pas un bruit à Dachau en 1945. Conclusion : pas de bol, à quelques jours de la libération du camp, on donne l'ordre de l'exécuter. Sa dernière pensée va à la femme qu'il aime, même s'il pense qu'elle est morte. Un carton final nous apprend que non. Chienne de vie, tiens ! Conclusion : même Claude Berri aurait fait mieux.

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Mater dolorosa : "Ma fille"

Drame | de Laura Bispuri (All-It-Sui, 1h37) avec Valeria Golino, Alba Rohrwacher, Udo Kier…

Vincent Raymond | Mardi 26 juin 2018

Mater dolorosa :

Fillette sarde de 10 ans, Vittoria découvre Angelica et sa vie dépenaillée, à mille lieues de l’existence modeste mais rangée dans laquelle Tina, sa mère, veut l’élever. Sauf que la délurée Angelica est sa génitrice biologique. Vittoria va se rapprocher d’elle, au grand dam de Tina… Valeria Golino semble s’être fait une spécialité des emplois de mère courage, usant sa plénitude quadragénaire et son regard triste dans des histoires de familles à problèmes majuscules avec une grâce jamais entamée ; Ma fille le prouve à nouveau, même si la comédienne occupe ici, à égalité avec Alba Rohrwacher (dans le rôle de la serpillère, mère du sang mais pas de cœur) un rôle secondaire. Car la réalisatrice Laura Bispuri place réellement l’enfant au centre du récit, adoptant le plus souvent son point de vue afin que l’on perçoive son dilemme, ses (dés)espoirs, ses chagrins. Cela, sans un mot de sa part ou presque. Pour rendre compte de cet écartèlement permanent, qui se retrouve dans la rousseur de Vittoria, entre la bru

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Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c’est en définitive d’un outsider surgi du Panorama qu’a eu lieu la plus belle renaissance. Life, un Corbijn dévitalisé Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu’on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d’Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C’est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control. Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l’est d’Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattins

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Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D’autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d’Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu’en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d’une bonne dizaine de minutes supplémentaires. Là n’est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n’en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu’on s’accroche en permanence à ce qui se passe à l’écran pour espérer — mais ce n’est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d’une tour dont la construction a été arrêtée et dont l’architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont liés à l’édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on

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Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l’après No, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu’il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c’est qu’après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu’il y avait sur l’écran. El Club relève ce double tournant avec un brio que l’on n’attendait pas à ce degré d’excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l’on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons appri

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Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

Bien sûr, on a vu d’autres films aujourd’hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n’est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu’on lui accorde une place particulière. Et ce d’autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d’images accompagnée de voix-off méditatives. Depuis ce sommet indépassable qu’était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu’il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l’extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c’est l’écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrica

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Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

ECRANS | « Ixcanul » de Jayro Bustamente. « Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. « Victoria » de Sebastian Schipper. « Une jeunesse allemande » de Jean-Gabriel Périot.

Christophe Chabert | Dimanche 8 février 2015

Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

Encore une bonne surprise dans la compétition berlinoise ! Cette fois, elle vient du Guatemala, un pays à peu près inconnu sur la carte cinématographique mondiale, d’un jeune cinéaste nommé Jayro Bustamente qui a, d’emblée, conquis les festivaliers — belle salve d’applaudissements à la fin de la projection matinale. Il y avait cependant tout à craindre aujourd’hui de ce world cinema pour festivals dont on connaît désormais les ressorts : un mélange d’exotisme et de misère, d’esthétisme et de lenteur, de scénario en vignettes et de mise en scène intimiste. Ixcanul, à première vue, ne déroge pas à la règle. Nous voici dans une famille d’indiens maya Kaqchikel, des fermiers pauvres vivants aux abords d’un volcan où ils perpétuent des traditions ancestrales. Maria, jeune fille de 17 ans, est promise au propriétaire terrien, ce qui arrange à la fois les affaires des parents, dans la crainte d’être expulsés, et du mari, qui cherche une jeune fille pure pour lui servir d’épouse dévouée. Sauf que Maria est amoureuse de Pepe, Indien comme elle, qui rêve de partir pour les États-Unis et qui, en attendant, se bourre la gueule avec ses amis et travaille san

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Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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Magic Magic

ECRANS | De Sebastián Silva (ÉU, 1h37) avec Juno Temple, Michael Cera…

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Magic Magic

Pendant que Roman Polanski faisait défiler son cinéma entre les quatre murs d’un théâtre — La Vénus à la fourrure, choc de la rentrée — le réalisateur chilien de La Nana tentait un hommage au maître avec Magic Magic, essai qui se transforme en échec complet. Alicia (Juno Temple, actrice fascinante,  qui se sauve vaillamment du traquenard) part en vacances au Chili avec des amis qu’elle connaît à peine, et développe une névrose dont le film peine à cerner les contours. Et pour cause : parano comme dans Rosemary’s baby, phobique du sexe comme dans Répulsion, atteinte d’un délire de persécution carabiné comme dans Le Locataire, Alicia est un fantasme cinéphile incarné. Tout le film souffre de cette stratégie d’empilement citationnel, oubliant un ingrédient élémentaire : la crédibilité. Du coup, Magic Magic n’e

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Les Vieux Chats

ECRANS | De Sebastián Silva, Pedro Peirano (ÉU-Chili, 1h29) avec Belgica Castro, Claudia Celedón…

Christophe Chabert | Vendredi 20 avril 2012

Les Vieux Chats

Octogénaire incapable de quitter son domicile lorsque l’ascenseur tombe en panne, Isadora mène une vie paisible avec Enrique, son compagnon aimant et dévoué. Tout le début du long-métrage des Chiliens Sebastián Silva et Pedro Peirano s’intéresse à ce couple et son appréhension du temps qui passe, à l’image de leurs deux vieux chats errant dans ce grand appartement. Un calme troublant qui volera en éclats quand apparaîtra Rosario, la fille d’Isadora, et son amie bien décidée à se faire appeler Hugo. Deux tornades qui ont en tête de déloger la vieille dame pour récupérer l’appartement et financer une entreprise d’importation de savonnettes du Machu Picchu. Le basculement opéré par cette arrivée place le film sur une autre pente : celle de l’affrontement larvé mais inéluctable entre une mère et sa fille incapables de s’entendre. Et c’est justement quand ce huis clos à quatre se transformera en face-à-face, avec le départ d’Enrique et d’Hugo, que la situation implosera littéralement dans une longue séquence à la force cinématographique et poétique puissante. Aurélien Martinez

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