American Sniper

ECRANS | En retraçant l’histoire de Chris Kyle, le sniper le plus redoutable de toute l’histoire américaine, Clint Eastwood signe un film de guerre implacable où la mise en scène, aussi spectaculaire qu'aride, crée une dialectique chère au cinéaste pour rendre la complexité de ce héros ambigu. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 février 2015

Photo : Ph : KEITH BERNSTEIN © ©2014 VILLAGE ROADSHOW FILMS (BVI) LIMITED, WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. AND RATPAC-DUNE ENTERTAINMENT LLC


«Tu es un redneck» dit sa future femme à Chris Kyle — massif et impressionnant Bradley Cooper — lors de leur première rencontre. «Non, je suis Texan» lui répond-il. Et il précise : «Les Texans montent sur des chevaux, les rednecks se montent entre eux». Avec cette (rare) respiration au milieu de la tension qui règne dans American Sniper, Clint Eastwood met déjà les choses au clair sur son personnage : Chris Kyle est un pur produit de l'americana sudiste, élevé dans le culte de la Bible (qu'il transporte avec lui mais qu'il n'ouvre jamais), des armes (son père lui apprend tout jeune à chasser) et de la Patrie. Il semble n'avoir aucune vie intérieure, suivant un autre précepte édité par son paternel : il ne sera ni une brebis, ni un loup, mais un chien de berger, veillant presque par instinct sur les siens. Or, une fois engagé sur le terrain irakien en tant que sniper d'élite au sein des Navy SEALs, Kyle va faire l'expérience du trouble, même si sa carapace de machine de guerre texane ne se fissure pas si facilement.

Sniper pas sans reproche

En définitive, c'est bien le regard de Eastwood qui, progressivement, fait apparaître cette fêlure. Le premier sang versé par Kyle est celui d'une femme et d'un enfant : choix difficile sur le moment, décisif pour la suite, et séquence magistrale où se joue le double mouvement d'American Sniper. D'un côté, le suspense — tirera ? tirera pas ? — de l'autre, le moment où la caméra s'attarde longuement sur le visage de Kyle, comme si elle traquait le tremblement intime qui va ébranler ce héros ambivalent. Admirable, la mise en scène permet au film d'être à la fois un incroyable film de guerre, implacable, d'une densité d'autant plus spectaculaire qu'Eastwood travaille avec une grammaire classique, des plans précis et un découpage sobre, et une méditation sur la vie d'un soldat dont la "mission", au départ claire, devient de plus en plus brouillée.

La plus belle idée reste ce double syrien de Kyle, sniper lui aussi, ancien champion olympique de tir, "héros" à sa manière devenu, du point de vue américain, un ennemi diabolique. Eastwood réfléchit depuis longtemps à cette dialectique de l'héroïsme, toujours réversible, différente selon qu'on l'aborde d'un point de vue patriotique ou individuel. American Sniper vient nourrir magnifiquement cette réflexion, Kyle refusant cette étiquette que tous, soldats comme citoyens, lui accoleront jusqu'au bout. Eastwood fait de même : passées les trompettes finales, le générique défile dans un silence oppressant, et c'est cet hommage-là, pas l'officiel, qui dit le mieux la position du cinéaste.

American Sniper
De Clint Eastwood (ÉU, 2h12) avec Bradley Cooper, Sienna Miller…


American sniper

De Clint Eastwood (ÉU, 2h12) avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes...

De Clint Eastwood (ÉU, 2h12) avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes...

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Tireur d'élite des Navy SEAL, Chris Kyle est envoyé en Irak dans un seul but : protéger ses camarades. Sa précision chirurgicale sauve d'innombrables vies humaines sur le champ de bataille et, tandis que les récits de ses exploits se multiplient, il décroche le surnom de "La Légende". Cependant, sa réputation se propage au-delà des lignes ennemies, si bien que sa tête est mise à prix et qu'il devient une cible privilégiée des insurgés.


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Un mois avec Clint Eastwood

ECRANS | En bonne place parmi les salles permanentes du Festival Lumière, le Pathé Bellecour a pu mesurer l’immense potentiel du cinéma de patrimoine auprès de son (...)

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Un mois avec Clint Eastwood

En bonne place parmi les salles permanentes du Festival Lumière, le Pathé Bellecour a pu mesurer l’immense potentiel du cinéma de patrimoine auprès de son public. Le rendez-vous qu’il propose à compter de cette fin janvier devrait logiquement séduire les spectateurs sensibles à la « politique des auteurs », puisqu’il vise à “préparer“ la sortie d’une nouveauté d’un ou d’une cinéaste reconnu en diffusant, à raison d’un film par semaine, quatre de ses réalisations emblématiques précédentes. Une sorte de révision générale mâtinée de teasing cinéphilique. Premier auteur à bénéficier de cette mini-rétrospective, Clint Eastwood, dont Le Cas Richard Jewell est attendu sur les écrans le 19 février. Prélever quatre titres parmi la bonne trentaine des films qu’il a signés relève de la gageure, toutefois, le carré choisi s’avère représentatif de ses passions et des univers qu’il affectionne. Le western, pour commencer, avec Impitoyable (1992). Film de la consécration, tribut à Siegel et Leone, où son habituel personnage de perdant humilié se relè

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Gran Torino

Reprise | Au moment où sort La Mule, plaçant à nouveau Clint Eastwood derrière et devant la caméra, aux côtés d’une partenaire d’exception (sa voiture), revenons sur le (...)

Vincent Raymond | Mardi 22 janvier 2019

Gran Torino

Au moment où sort La Mule, plaçant à nouveau Clint Eastwood derrière et devant la caméra, aux côtés d’une partenaire d’exception (sa voiture), revenons sur le dernier film en date du cinéaste-interprète (et sans doute son chef-d’œuvre) réunissant les mêmes conditions, Gran Torino (2008). Tous les paradoxes de ce humano-réac s’y retrouvent, farouchement NRAciste, mais viscéralement anti-raciste. La contradiction faite homme, Eastwood reste une énigme et un grand réalisateur. La séance, présentée par un intervenant et suivie d’une collation, est organisée en partenariat avec l'association Petite Lumière. Gran Torino À la Maison du Peuple de Pierre-Bénite ​le jeudi 24 janvier à 19h30

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"Sully" : ici la tour de contrôle ; à l’eau l’avion ?

ECRANS | de Clint Eastwood (E-U, 1h36) avec Tom Hanks, Aaron Eckhart, Laura Linney…

Vincent Raymond | Mardi 29 novembre 2016

Eastwood a-t-il résolu de se momifier en aède de la geste étasunienne contemporaine ? Alors, autant qu’il s’intéresse à cette belle figure du pilote Chesley “Sully” Sullenberger, plutôt qu’à Chris Kyle, sujet de son précédent opus American Sniper (2014). Pour la simple raison que le premier a sauvé les 155 vies de son avion sur le point de s’abîmer en le posant sur la rivière Hudson ; le second ayant gagné sa notoriété en flinguant des ennemis. Mais si ces deux personnages sont considérés par leurs concitoyens comme des héros équivalents malgré leurs mérites opposés, Sully a fait l’objet d’un traitement particulièrement inique : on l’a accusé d’avoir agi de manière irréfléchie et périlleuse. Voilà ce qui a dû titiller Clint, prompt à défendre façon Capra l’honnête homme contre une machine juridico-financière en quête de responsable. Eastwood/Hanks, c’est l’alliance de deux Amériques idéologiquement contradictoires, partageant pourtant des valeurs humaines fondamentales ainsi qu’une foi d’enfant dans la Constitution ; une naïveté faisant que le bon verra tous ses mérites reconnus. Pas forcément ici-ba

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"War Dogs" : Saddam et Gomorra

ECRANS | de Todd Phillips (E-U, 1h55) avec Miles Teller, Jonah Hill, Bradley Cooper…

Vincent Raymond | Mardi 13 septembre 2016

Donc, l’administration Bush a permis à n’importe quel gugusse de répondre aux appels d’offres du Pentagone — afin que les plus gros marchés puissent aller aux copains sans qu’on les accuse de favoritisme — et deux magouilleurs ont profité de l’aubaine pour s’enrichir durant la guerre d’Irak, malgré les embargos… Bien sûr, c’est une histoire vraie ; et bien entendu, son adaptation taillée en pantalonnade permet aux protagonistes comme aux autorités d’en sortir à leur avantage. Todd Philips fait montre d’un cynisme très très modéré, hein : il préfère faire rire avec ce sujet pathétique, et prend à dessein une idole de la génération bizness ayant biberonné au Scarface de DePalma, Jonah Hill. Omniprésent depuis Le Loup de Wall Street, ce Melissa McCarthy masculin prompt à l’hystérie interprète ici le “cerveau” de l’escroquerie. Un type qui gesticule, boit, sniffe, dupe, débite plus de propos graveleux qu’un crew de rappeurs en studio d’enregistrement. Mais qui a empoché plein des liasses avec la bénédiction de Washington et pourra même recommencer d’ici moins de dix ans. Alors, si Phil

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High-Rise

ECRANS | L’architecture du chaos selon Ballard, avec Ben Wheatley en maître d’ouvrage servi par la charpente de Tom Hiddleston… Bâti sur de telles fondations, High-Rise ne pouvait être qu’un chantier prodigieux, petits vices de forme inclus.

Vincent Raymond | Mardi 5 avril 2016

High-Rise

En septembre dernier, le ministère de la Défense français emménageait dans ses nouveaux quartiers, à la froideur grise et géométrique, sur le site Balard. Au même moment était projeté à Toronto la première du film High-Rise, adaptation d’un roman publié en 1975 par J.G. Ballard, décrivant l’inéluctable échec d’un projet urbanistique. Lier ces événements synchrones autrement que par leur vague homophonie semble insensé. Cependant, tous deux nous ramènent à cette éternelle obsession humaine pour l’édification ; ce tabou sans cesse transgressé depuis Babel par des créatures se rêvant créateurs, et fabriquant des citadelles… Mais laissons pour l’heure l’Hexagone-Balard : le film métaphorique de Wheatley a plus à dire que la grande muette — sur notre société d’hier, mais aussi sur la manière dont elle a accouché d’aujourd’hui. La cité rageuse Trouble mixte entre culte nostalgique pour un passé idéalisé et franche défiance vis-à-vis d’un futur instable, High-Rise revendique sans le dater précisément son ancrage dans les seventies. Jamais trop excentriques, décors et costumes portent la marque de ce temps révolu, instaurant cette distan

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L’Amérique au firmament…

ECRANS | Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas : de janvier à juin, c’est le retour des super auteurs du cinéma américain avec des films qu’on dira, par euphémisme, excitants. À l’ombre de ces mastodontes vrombissants, une poignée de cinéastes d’ici devraient leur donner le change. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

L’Amérique au firmament…

Les Wachowski, Eastwood, Gonzalez Iñarritu, Paul Thomas Anderson, Michael Mann, Tim Burton, George Miller, à qui on ajouterait bien James Wan et Josh Whedon : le premier semestre 2015 se pose en miroir inversé du dernier semestre 2014. Fini le renouvellement générationnel, les cinéastes du monde entier qui arrivent à une forme de maturité créative, les francs-tireurs décidés à faire trembler le cinoche mainstream ou son frère jumeau, le world cinéma… Certes, il y en aura quelques-uns d’ici à fin mai ; mais ce sont bien les superauteurs américains qui risquent de faire la pluie et le beau temps sur l’actualité cinématographique d’ici là. Après un mois de janvier en forme de tour de chauffe, ce sont donc Larry et Lana Wachowski qui ouvrent le bal avec leur Jupiter Ascending le 4 février — que son distributeur français a, de manière particulièrement débile, rebaptisé Jupiter : le destin de l’univers. Après la fresque spatio-temporelle de Cloud Atlas, génial puzzle d’une ambition folle, les Wachowski s’envoient en l’air pour

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The Place beyond the pines

ECRANS | Après "Blue valentine", Derek Cianfrance retrouve Ryan Gosling pour un ambitieux triptyque cherchant à ranimer la flamme d’un certain cinéma américain des années 70 tout en en pistant l’héritage dans l’indépendance contemporaine. Pas toujours à la hauteur, mais toutefois passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

The Place beyond the pines

The Place beyond the pines est un geste inattendu de la part de Derek Cianfrance. Un peu plus de deux ans après Blue Valentine, qu’il avait, rappelons-le, mis près d’une décennie à accoucher, le voilà qui passe un sacré braquet et propose une œuvre éminemment romanesque, à la construction extrêmement ambitieuse et, de fait, très éloignée de son film précédent. Car quelle que soit l’affection que l’on ressentait pour Blue Valentine, celui-ci valait surtout pour la complicité entre ses deux comédiens, Michelle Williams et Ryan Gosling, et par le petit parfum arty qui se dégageait de ce mélodrame dans le fond très calibré Sundance. Gosling est à nouveau le "héros" de The Place beyond the pines, Luke, et son arrivée à l’écran rappelle celle de Mickey Rourke dans The Wrestler : un long plan séquence en caméra portée qui l’escorte de dos d’une caravane vers un chap

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Happiness therapy

ECRANS | Des personnages borderline dans une comédie romantique dont la mise en scène s’autorise à son tour toutes les hystéries visuelles : David O’Russell fait dans le pléonasme et l’emphase pour camoufler sa progressive absorption par la norme hollywoodienne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 janvier 2013

Happiness therapy

Pat Solotano est bizarre. Il faut dire qu’il a sauvagement tabassé l’amant de sa femme quand il les a découverts nus sous la douche en rentrant de son boulot. Complètement cinglé selon les uns, temporairement perturbé selon les autres, en voie de rémission selon lui-même, on lui donne une chance de sortir de l’asile où il a atterri pour échapper à la prison, et le voilà revenu chez ses parents. Eux aussi sont un peu bizarres : la mère est surprotectrice, le père est bourré de tocs. Même ses amis sont bizarres, à leur façon : un couple très dépareillé qui ne trouve son équilibre qu’en ravalant ses frustrations, et une jeune veuve devenue nymphomane et obsédée par l’idée de réussir un concours de danse. Pour ceux qui ne le sauraient pas, David O’Russell est aussi un type bizarre : à l’époque de son manifeste cinématographique hermétique (J’♥ Huckabees), il donnait ses interviews pieds nus et dans une sorte de transe méditative. Happiness therapy veut faire de cette bizarrerie généralisée la matière à un renouveau de la comédie romantique. Les personnages y chercheraient une forme d’équilibre par le chaos psychologique ambiant, et les codes les plus attendus

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J. Edgar

ECRANS | Clint Eastwood revient à son meilleur avec cette bio de J. Edgar Hoover, dont la complexité et la subtilité sont à la hauteur de cette figure controversée de l’histoire américaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 6 janvier 2012

J. Edgar

Qui était J. Edgar Hoover, puissant patron du FBI pendant plus de quarante ans ? Un réactionnaire obsédé par un potentiel complot bolchevique ? Un homosexuel honteux incapable de s’affranchir d’une mère castratrice ? Un junkie cherchant à repousser le moment tragique où il n’aura plus la puissance physique de résister à ceux qui réclament son départ ? Un mythomane qui ne cesse de réécrire son histoire, s’inventant un destin héroïque et romanesque ? Il était tout cela, mais ce tout est aussi un grand vide, et l’énigme Hoover demeure entière. Clint Eastwood, fidèle à sa dialectique qui lui permet de critiquer les mythes fondateurs de l’Amérique sans pour autant en dénoncer les valeurs, fait du portrait de Hoover un labyrinthe temporel où chaque séquence viendrait brouiller la précédente, où le personnage ne serait jamais saisi dans une alternance de blanc et de noir, mais dans de constantes zones de gris. De fait, si le cinéaste déconstruit Hoover, il refuse toute explication psychologique. Et pour cause : le film ne cesse de dire qu’Hoover n’existe pas, qu’il est une invention, un être dont la vie n’a été qu’une affaire d’adaptation, d’opportunisme et de survie. La grand

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Limitless

ECRANS | De Neil Burger (ÉU, 1h45) avec Bradley Cooper, Robert De Niro…

Dorotée Aznar | Jeudi 2 juin 2011

Limitless

Un écrivain raté découvre une drogue miraculeuse, capable de solliciter 100% de l’activité cérébrale, et, pour assouvir ses nouvelles et mystérieuses ambitions, devient un trader génial et charismatique – du moins tant qu’il n’est pas en manque. De ce high concept gentiment racoleur, Neil Burger et la scénariste Leslie Dixon tirent un film-univers à la Hyper tension, où la surenchère est de mise grâce à une réinvention constante des règles en vigueur. Aussi ludique que vulgaire, le traitement de cette histoire sidère par son amoralité soutenue – peu importe ce que fait le héros, l’important est qu’il se shoote à nouveau ! Dans le paysage de plus en plus normalisé des séries B américaines, Limitless offre une respiration inattendue, tout en tendant à l’industrie hollywoodienne le reflet déformé de son irresponsabilité. Oui, carrément. FC

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Au-delà

ECRANS | Du drame surnaturel en forme de destins croisés que le sujet autorisait, Clint Eastwood ne conserve que les drames individuels de ses personnages, dans un film d’une grande tristesse et d’une belle dignité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 12 janvier 2011

Au-delà

Journaliste star de France Télévisions, Marie Lelay (Cécile de France, convaincante malgré quelques maladresses concernant l’activité de son personnage) est emportée par le tsunami thaïlandais de 2004. Elle vit alors une expérience de mort imminente au cours de laquelle elle distingue des silhouettes sur un fond blanc aveuglant. De retour en France, elle reste hantée par cette vision. Dans le même temps, à Londres, le frère jumeau de Marcus, Jacob, meurt écrasé par une voiture. Et à San Francisco, George Lonegan (formidable Matt Damon, aussi massif que fragile), medium vivant son «don» de communication avec les morts comme une «malédiction», tente de se reconstruire en travaillant à l’usine et en suivant des cours de cuisine. On voit bien les écueils qui guettaient "Au-delà" : son rapport au paranormal, qui a déjà donné naissance à une flopée de nanars new-age et son scénario en destins croisés et mondialisés façon Iñarritu. Mais Clint Eastwood, justifiant l’admiration qu’on peut avoir pour son cinéma, déjoue tout cela par la seule intelligence de son point de vue. Le surnaturel n’est pas son problème, mais celui de ses personnages ; ce qui l’intéresse, ce n’est pas de savoir s’

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L'Agence tous risques

ECRANS | De Joe Carnahan (ÉU, 1h53) avec Liam Neeson, Bradley Cooper, Jessica Biel…

Christophe Chabert | Jeudi 17 juin 2010

L'Agence tous risques

À l’image du récent Iron man 2, The A Team (le titre français, hérité des années 80 et de la série d’origine, paraît soudain bien ridicule…) est un blockbuster qui marque un retour aux fondamentaux du genre : de l’action, certes, mais aussi des neurones ; du numérique, d’accord, mais aussi des comédiens, du verbe, du concret. L’introduction relate en une petite dizaine de minutes déjà spectaculaires la formation de cette équipe de rangers à la complémentarité parfaite (des muscles, un cerveau, une belle gueule et un grain de folie), puis l’envoie en Irak dans un futur proche au moment où l’Amérique retire ses troupes. Chargée de récupérer une machine à faux billets volée par les Irakiens, elle se fait doubler par un autre commando, avant de signer un pacte avec un agent de la CIA qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un trader de wall street. Cette excellente entame scénaristique fait donc un grand pont entre le fiasco militaire et la déroute financière des États-Unis, cultivant un esprit anar où les institutions américaines sont ridiculisées au profit de la bande de mavericks rigolards en quête de rédemption. Carnahan n’a plus qu’à déplier avec un savoir-fa

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Invictus

ECRANS | Toujours au sommet, Clint Eastwood réussit avec classicisme et émotions l’évocation du premier défi lancé au président Mandela : réunir l’Afrique du Sud autour de son équipe de rugby durant la coupe du monde 95. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 9 janvier 2010

Invictus

La réussite d’Invictus tient à un fil, comme souvent chez Clint Eastwood. Une scène résume bien la chose : Nelson Mandela (Morgan Freeman, impeccable) vient d’être élu président de la République en Afrique du Sud. Il sort faire une promenade nocturne accompagné de ses deux gardes du corps, lorsqu’une voiture surgit au coin de la rue. Tentative d’assassinat ? Non, il s’agit seulement du livreur de journaux… Mandela s’approche alors pour regarder la Une, et découvre qu’elle met en doute sa capacité à diriger le pays. En un battement de plan, Eastwood passe ainsi de l’intrigue à ses enjeux profonds, du particulier au général. Cette manière de s’extraire par le haut d’une convention scénaristique rappelle le précédent Eastwood, Gran Torino. Mandela a d’ailleurs plus d’un point en commun avec Walt Kowalski : derrière l’image publique, on découvre un vieillard seul, fatigué, prêt à sacrifier sa personne pour réconcilier deux peuples qui se détestent. Eastwood ne cache pas son admiration envers le personnage, et il le filme avec une bouleversante délicatesse. La première partie montre comment il entre à pas feutrés dans ses habits de président. L’humanisme et l’équité

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Clint consacré

ECRANS | Au coeur du festival, le Prix Lumière sera remis à Clint Eastwood, en sa présence, lors d'une soirée à la Salle 3000 qui s'achèvera avec la projection de Sur la (...)

Dorotée Aznar | Mercredi 30 septembre 2009

Clint consacré

Au coeur du festival, le Prix Lumière sera remis à Clint Eastwood, en sa présence, lors d'une soirée à la Salle 3000 qui s'achèvera avec la projection de Sur la route de Madison. Ce choix, effectué par un collège de cinéphiles et de critiques, récompense un cinéaste dont l'oeuvre a contribué à l'art cinématographique. C'est une belle revanche pour Eastwood, dont les films auront mis près de vingt ans, et la reconnaissance conjointe d'Impitoyable par la critique, le public et les professionnels — premier doublé meilleur cinéaste, meilleur film aux Oscars — pour être appréciés à leur juste valeur. Encore regardé de travers pour son personnage de Dirty Harry, vite taxé de fasciste par la presse à l'époque, la critique néglige ses premiers travaux derrière la caméra : l'impeccable thriller Un frisson dans la nuit et le mélodrame Breezy. Cherchant une parfaite liberté créatrice avec sa société de production Malpaso, Eastwood se forme une écurie de collaborateurs fidèles, une économie de tournage — beaucoup de préparation, peu d'axes de prises de vue — et alterne films commerciaux (parfois remarquables comme L'Épreuve de force ou Pale Rider

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Midnight meat train

ECRANS | De Ryuhei Kitamura (ÉU, 1h25) avec Bradley Cooper, Vinnie Jones… (sortie en salles le 29 juillet)

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Midnight meat train

Cela fait un moment que ce film d’horreur, le premier réalisé par le potache inconséquent Kitamura, aux États-Unis, traîne dans les tiroirs. À sa vision, on comprend pourquoi. Du pitch de base inspiré d’une nouvelle de Clive Barker, le cinéaste ne fait rien, sinon tirer à la ligne. Un photographe en panne pense avoir découvert un serial killer qui officie dans le dernier métro, ce qui perturbe l’équilibre fragile de sa vie personnelle et révèle ses penchants les plus monstrueux. Alternant une scène de sitcom avec sa copine et une scène de meurtre (toujours la même), avant un petit twist macabre à la fin (ce qu’il y a de mieux dans le film, cela dit), Midnight meat train avance comme un vieux trolley. Reste la présence de Bradley Cooper, qui depuis a démontré son talent dans Very bad trip, film autrement plus provocant et subversif ! Christophe Chabert

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Very bad trip

ECRANS | De Todd Philips (ÉU, 1h30) avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis…

Christophe Chabert | Jeudi 18 juin 2009

Very bad trip

Si le titre français (!) cherche la comparaison avec le déplaisant Very bad things, cette réjouissante comédie de Todd Philips est à rapprocher du mythique Eh mec, elle est où ma caisse ? Partis célébrer un enterrement de vie de garçon à Las Vegas, quatre Américains très moyens vont effectivement faire un mauvais trip et se réveiller sans aucun souvenir et surtout sans trace du futur marié. S’ensuivent des péripéties imprévisibles (donc à ne pas trop raconter) qui donnent lieu à des situations salaces et rocambolesques où les trois gugusses chercheront à remonter leur propre piste effacée à coups d’alcool et de drogues. La force du film tient d’abord à sa réunion d’acteurs épatants extirpés de la télé et projetés sur grand écran, répliques de personnages sans charme paumés dans un environnement hostile à force d’être rutilant. Verhoeven l’avait déjà montré dans Showgirls : on ne dénonce pas la vulgarité, on s’y vautre jusqu’à l’écœurement du spectateur. Au fil des séquences, c’est donc un portrait effarant de Vegas qui se dessine, où la frustration, la violence et la misère sexuelle sont poussées jusqu’à leur point limite par le double effet de la régr

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«Je fais ce que j’ai envie de faire»

ECRANS | Livre / Dans un recueil d’entretiens avec Michael Henry Wilson, Eastwood acceptait comme jamais d’évoquer son travail de cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 février 2009

«Je fais ce que j’ai envie de faire»

Peu loquace en interview, généralement réticent à parler du contenu de ses films, Clint Eastwood a fait de sa parole de cinéaste une denrée rare. C’est ce qui rend le recueil d’entretiens réalisés sur plus de vingt ans par Michael Henry Wilson, co-réalisateur des docus de Scorsese sur le cinéma américain, aussi précieux. Wilson aborde Eastwood en cours de carrière, peu de temps après la sortie de Sudden impact. Il le rencontrera ensuite régulièrement à chaque sortie de films (évitant judicieusement les rares faux-pas de sa filmographie) et même au début de son éphémère carrière politique. Au fil des discussions, le mystère Eastwood se dissipe. Ses thèmes d’abord, à commencer par le rejet des institutions bureaucratiques qui brident la liberté individuelle. Une idée qui effectivement relie les Inspecteur Harry à Mémoires de nos pères, les films «d’auteur» aux films de genre. La méthode ensuite : Eastwood ne signe pas ses scénarios, mais les prépare méticuleusement. Soit il fait réécrire avant de tourner, soit il réécrit pendant. Quand un scénario lui plaît, il le filme tel quel (comme celui de Million dollar baby) ; il peut même dans la foulée

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Gran Torino

ECRANS | Avec "Gran Torino", Clint Eastwood, devant et derrière la caméra, réalise un de ses meilleurs films, drôle et provocateur, émouvant et mélancolique. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 février 2009

Gran Torino

Walt Kowalski vient d’enterrer sa femme et s’apprête à retourner à une fin de vie routinière. Ancien de la guerre de Corée, le voilà entouré de ses «ennemis» d’hier dans un ghetto dont il ne veut pas bouger, peinard avec ses bières, sa chienne et la Gran Torino 72 qu’il a contribué à assembler lorsqu’il était ouvrier chez Ford. Kowalski est un bout d’Amérique échoué, qui marine dans son aigreur, ses préjugés raciaux et sa haine des générations suivantes en poussant des grognements de clebs à qui l’on tenterait de voler son os. Kowalski, c’est Clint Eastwood, de retour devant la caméra quatre ans après Million dollar baby, qu’il avait pourtant présenté comme son dernier rôle. Mais l’occasion était trop belle de remettre la défroque du comédien… Ce personnage est taillé sur mesure pour l’acteur devenu un mythe nourri de fulgurances et d’ambiguïtés. Kowalski synthétise sans tapage tout cela : les justiciers aux méthodes contestables, les éducateurs guerriers cherchant à transmettre leurs valeurs, les ratés vieillissants et torturés. Avec un seul objectif : être en paix avec lui-même au jugement dernier. John Wayne de proximité Depuis l’ex

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L’Échange

ECRANS | Le maître Eastwood aurait-il visé trop haut ? Complexe et bancal, L’Échange multiplie les lignes narratives et finit par brouiller son discours. Petite déception. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 novembre 2008

L’Échange

On n’en voudra pas à Clint Eastwood, après avoir enchaîné des films aussi énormes que Mystic River, Million Dollar Baby et le diptyque Iwo Jima, de marquer le pas avec cet Échange bancal. Cela étant, le film ne se dégage pas d’un revers de coude et s’il rate sa cible, c’est plus par excès d’ambition que par manque d’inspiration. Car la mise en scène est là, classique, épurée, au service d’un scénario complexe à l’argument poignant : à Los Angeles dans les années 20, Christine Collins découvre que son fils a été enlevé. Après plusieurs semaines d’enquête, la Police lui apprend que son enfant est vivant. Mais lors des retrouvailles sur un quai de gare, c’est un autre gamin qui lui est restitué. Le shérif refuse d’entendre ses protestations, cherchant par cette action d’éclat à redorer un blason terni par les accusations de corruption portées par un pasteur influent. Toute cette introduction est remarquable : Eastwood montre un état qui fabrique un mensonge et met en œuvre une machine bureaucratique où des experts s’unissent pour plier la réalité à cette fiction. Impossible de ne pas penser, même si c’est une facilité, à la manière dont l’adminis

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Mémoires de nos pères

ECRANS | Réflexion dialectique sur l'héroïsme, film de guerre humaniste et messe lugubre à un temps qui s'éteint : Clint Eastwood signe un nouveau classique instantané. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 8 novembre 2006

Mémoires de nos pères

D'abord le titre : Mémoires de nos pères dit de manière pléonastique le titre français, soulignant une constance des derniers films de Clint Eastwood, célébration sans nostalgie d'un passé tout sauf idyllique perdu dans les vapeurs amères d'un présent pétrifié. Drapeaux de nos pères, dit le titre américain, renvoyant plus directement au cœur du film : six soldats dressant une bannière américaine sur la colline d'Iwo Jima à la mi-temps d'une bataille sanglante où est censé se jouer le résultat de la deuxième guerre mondiale. Deux photographes passent et immortalisent le moment, qui se transformera en symbole d'une Amérique victorieuse ou bientôt victorieuse («nous gagnons ou nous allons gagner», George W. Bush, 25 octobre 2006). Pour appuyer la propagande, on fait revenir au pays les trois survivants de la photo et on organise pour eux une tournée afin de récolter des fonds pour continuer à armer ceux qui sont restés là-bas. Trois soldats ordinaires progressivement rattrapés par la culpabilité d'être là, traités en héros alors que tant d'autres meurent dans l'indifférence sur le front. Héros malgré tout Construit en flashbacks entre ce

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