Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

ECRANS | Alors qu’ils s’apprêtent à présider le 68e festival de Cannes, Joel et Ethan Coen ont droit à une rétrospective quasi-intégrale de leur œuvre à l’Institut Lumière, ce qui permet de revisiter leur cinéma, où le rêve américain est transformé en cauchemar absurde et métaphysique, plein de bruit et de fureur et raconté par des idiots. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

«Tout ce que je connais, c'est le Texas.» En voix-off, sur fond de puits de pétrole au crépuscule, voilà ce que prononce le détective privé suant et meurtrier au tout début de Blood Simple (1984), œuvre inaugurale de Joel et Ethan Coen. Cela ne l'avait pas empêché, au préalable, d'ébaucher une balbutiante philosophie de l'existence, faite de bouts d'actualité mal digérés et de réflexions typiquement américaines. Une philosophie de traviole, mais une philosophie quand même, ramenée in fine au bon sens texan et à une inculture assumée.

À l'autre bout de leur œuvre, les frères Coen retournent au Texas dans No Country for Old Men (2007). Adaptant le roman de Cormac MacCarthy, ils matérialisent une autre figure de tueur mémorable : Anton Chigurh, incarné par un Javier Bardem implacable, ange de la mort lancé à la poursuite d'un cowboy poissard ayant dérobé une fortune à un cartel de la drogue. Chigurh aussi possède une philosophie de la vie basée sur l'absurdité de l'existence, nettoyant les principes éthiques et spirituels de ses futures victimes par un appel au hasard («Call it !») comme dernière planche de salut.

Si le cinéma des Coen voyage à travers l'Amérique, du Nord Dakota de Fargo (1996) au Los Angeles du Big Lebowski (1998), de l'Arizona d'Arizona Junior (1987) au New York d'Inside Llewyn Davis (2013), inscrivant tous leurs films dans une géographie aussi précise que révélatrice, quelque chose transcende ce goût de la couleur locale : un sentiment métaphysique auquel les personnages, mal armés pour l'affronter, se cognent comme des mouches dans un bocal. Le chaos règne dans les mécaniques parfaitement réglées des frères Coen, un vent d'incertitude souffle — et même une tornade comme dans leur très personnel A Serious Man (2009) — sur le contrôle scrupuleux qu'ils exercent dans leurs mises en scène. C'est particulièrement le cas dans le diptyque qui les a imposés auprès de la critique et du public ; écrits simultanément et tournés dans la foulée, sortis en salles à moins d'un an d'écart, le premier dans une certaine différence, le second auréolé d'une palme d'or cannoise, Miller's Crossing (1990) et Barton Fink (1991) mettent au point cette savante dialectique entre le particulier et le général, la littéralité et l'allégorie, le hasard et le destin.

La main invisible du hasard

Le héros de Miller's Crossing, Tom Reagan, est un proto-Anton Chigurh qui, bien que gangster de son état, aurait mis ses valeurs au profit d'une justice relative. Lui aussi croit au hasard («C'est pour ça que Dieu a inventé les cartes» dit-il), mais il est avant tout un être pragmatique et réactif, qui choisit de se brouiller avec son boss et mentor Leo pour mieux mettre l'ennemi, un truand italien rustre et éructant nommé Caspar, en déroute. Librement inspiré de La Moisson rouge de Dashiell Hammett, le film peut être vu à deux niveaux distincts, aussi passionnants l'un que l'autre : celui d'un flamboyant et rigoureux film en costumes dans le Chicago des années 30 marqué par la corruption et la guerre des gangs ; et une vaste parabole sur les deux conceptions antagonistes qui dominent l'économie américaine.

Là où la flopée de gangsters hauts en couleur inventés par les Coen pensent qu'il faut intervenir par tous les moyens pour réguler le marché — Caspar le résume avec génie en disant «Si on ne peut plus se fier à une combine, à quoi peut-on se fier ?» — Tom Reagan pense que c'est la fameuse main invisible qui permettra, à terme, de faire revenir l'ordre dans un environnement déréglé — l'élément perturbateur étant un juif sans «éthique», aussi pleutre que méprisant envers les principes mafieux qui assurent l'équilibre des forces et la répartition du pouvoir. L'État Providence contre le libéralisme tout-puissant, c'est peut-être là la vraie guerre qui se déroule dans Miller's Crossing. En se remettant à son instinct, à la mécanique de la chance et aux circonstances, c'est bien Reagan — quel nom ! — qui triomphe tout en perdant son âme, laissant pas mal de cadavres sur son parcours.

D'une certaine manière, Barton Fink paraît à l'opposé de ce personnage opaque et fascinant. Auteur de théâtre juif new-yorkais épris d'absolu et persuadé que l'art peut exprimer la souffrance des couches populaires, il va faire l'expérience cuisante d'un échec à Hollywood, où il est engagé pour scénariser un médiocre film de catch avec Wallace Beery. Claquemuré dans un hôtel miteux aux murs suintants et aux couloirs parcourus de bruits inquiétants, il fait face à une crise d'inspiration, mais aussi à l'apparition d'un antagoniste aussi bonhomme qu'effrayant, un représentant de commerce obèse et vulgaire, cet «homme du peuple» que Fink entend représenter dans son œuvre mais qu'il est incapable d'affronter dans la vraie vie.

L'utopie de l'auteur se fracasse contre la réalité comme les vagues sur les rochers de L.A., avant de brûler dans les flammes de l'enfer et de la furie meurtrière. Les Coen disséminent tout au long du film des allusions à peine voilées à ce qui, au même moment — 1941 — se déroule en Europe : les camps de concentration et les fours crématoires, le règne d'Hitler et la destruction massive des juifs. L'aveuglement de Fink, son impuissance, est aussi celle de l'Amérique, qui tarde à intervenir pour faire cesser la barbarie. Mais il est aussi pris, à plus large échelle, dans le même paradoxe que le détective de Blood Simple : incapable de déborder son univers étriqué pour élaborer une vision du monde.


Fargo

De Joel et Ethan Coen (1996, EU, 1h37) avec William H. Macy, Frances McDormand... En plein hiver, Jerry Lundegaard, un vendeur de voitures d'occasion à Minneapolis, a besoin d'un prêt de Wade Gustafson, son riche beau-père. Endetté jusqu'au cou, il fait appel à Carl Showalter et Gaear Grimsrud, deux malfrats, pour qu'ils enlèvent son épouse Jean. Il pourra ainsi partager avec les ravisseurs la rançon que Wade paiera pour la libération de sa fille. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu.
Institut Lumière 25 rue du Premier-Film Lyon 8e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


The Big Lebowski

De Joel et Etan Coen (1998, ÉU, 1h57) avec Jeff Bridges, John Goodman, Julianne Moore…
UGC Ciné-Cité Internationale 80 quai Charles de Gaulle Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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The Big Lebowski : le retour du Dude

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Visiblement, la Dude attitude, ça conserve. Vingt ans après ses premiers pas endormis sur les écrans, l’antihéros le plus dérangeant des frères Coen revient faire un strike enfumé. Si l’on était taquin, on rappellerait ce que Télérama affirmait en 1998 à propos de The Big Lebowski : « le film ne laisse pas un grand souvenir cinéphilique »... Mais bon, on ne veut pas leur tirer dans les quilles, hein… The Big Lebowski à l’UGC le 22 avril

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Neiges précoces avec les frères Coen

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Dire qu’il n’y a pas si longtemps, vous sirotiez des boissons fraîches en terrasse pour oublier la canicule, et voilà que l’automne a balayé de ses grandes mains venteuses les tables, les chaises et le soleil brûlant… Mais comme ce n’est pas encore la saison des polaires et des moufles, vous pouvez encore sans frissonner vous offrir une virée dans le Minnesota hivernal pour l’un des polars les plus frappés tournés par les frères Coen. Sorti (bien emmitouflé) il y a déjà vingt ans, Fargo est un bijou d’humour noir au milieu des étendues blanches, où le sordide le dispute à l’absurde. On y suit la pathétique combine d’un vendeur de voitures ayant ourdi l’enlèvement de son épouse par des demi-sel pour renflouer ses finances. Évidemment, rien ne se déroule comme prévu : les cadavres tombent en avalanche, jusqu’à ce qu’une placide policière enceinte jusqu’à la mandibule fasse cesser ces floconneries… Prix de la mise en scène à Cannes, Oscar pour la comédienne Frances McDormand et le scénario signé par les Coen, Fargo est un must de la comédie macabre que le GRAC a retenu

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

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L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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Le Pont des Espions

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Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Le Pont des Espions

Voir côte-à-côte les noms des Coen et celui de Spielberg fait saliver l’œil avant même que l’on découvre leur film. Devant l’affiche aussi insolite qu’inédite, on s’étonne presque de s’étonner de cette association ! Certes, Spielberg possède un côté mogul discret, façon "je suis le seigneur du château" ; et on l’imagine volontiers concevant en solitaire ses réalisations, très à l’écart de la meute galopante de ses confrères. C’est oublier qu’il a déjà, à plusieurs reprises, partagé un générique avec d’autres cinéastes : dirigeant Truffaut dans Rencontres du troisième type (1977) ou mettant en scène un scénario de Lawrence Kasdan/George Lucas/Philip Kaufmann pour Les Aventuriers de l’arche perdue (1981) voire, bien entendu, de Kubrick dont il acheva le projet inabouti A.I. Intelligence artificielle (2001). Et l’on ne cite pas le Steven producteur, qui avait proposé à Scorsese de réaliser La Liste de Schindler, avant que Marty ne le convainque de le tourner lui-même. Bref, Spielberg s’avère totalement compatible avec ceux chez qui vibre une fibre identique à la sienne. Drôles de cocos Avec les C

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ECRANS | Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

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Les dernières répliques de Burn after reading valent définitivement comme maxime du cinéma des frères Coen. Llewyn Davis, leur dernier anti-héros, n’échappe pas à cette loi : au terme d’un cycle narratif étourdissant, il n’a rien appris, sinon qu’il ne le refera pas — mais cet éternel retour laisse entendre qu’en fait si, il se fourvoiera dans la même impasse sombre… Llewyn Davis n’est pas un mauvais chanteur folk : les Coen le prouvent en le laissant interpréter en ouverture un de ses morceaux dans son intégralité, et c’est effectivement très beau. Mais le talent ne garantit pas le succès et Llewyn collectionne surtout les déconvenues. Ses disques ne se vendent pas, son manager le fait tourner en bourrique — scène admirablement écrite où la surdité du vieux grigou devient paravent à sa pingrerie — il met enceinte la copine d’un autre chanteur, qui lui répète en boucle son statut de loser. Et il n’est même pas foutu de veiller sur le chat de ses hôtes, fil rouge d’un premier acte d’une

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Les Coen en ont sous le chapeau

ECRANS | Quelques semaines avant la sortie de leur excellent Inside Llewyn Davis, voici que revient sur les écrans Miller’s Crossing des frères Coen. Ce n’est que (...)

Christophe Chabert | Mercredi 9 octobre 2013

Les Coen en ont sous le chapeau

Quelques semaines avant la sortie de leur excellent Inside Llewyn Davis, voici que revient sur les écrans Miller’s Crossing des frères Coen. Ce n’est que leur troisième film, mais c’est déjà un des plus aboutis, même si cet accomplissement passera relativement inaperçu à l’époque. Lointainement inspiré de La Moisson rouge de Dashiell Hammett, il se situe durant la Prohibition et met en scène une guerre des gangs fictionnelle où les Italiens sont tenus en respect par un flegmatique ponte irlandais (Albert Finney), dont l’autorité sera contestée quand il entamera une liaison avec la sœur d’un bookmaker juif qui a eu le malheur d’arnaquer le boss rital du clan d’en face (un John Turturro déchaîné, chialant sa mère pour qu’on lui laisse la vie sauve). Au milieu de ce foutoir sentimentalo-criminel se tient, stoïque, Tom Reagan (Gabriel Byrne, dans son meilleur rôle), qui va passer d’un bord à l’autre en lissant le cuir de son Stetson, cherchant à payer ses dettes de jeu tout en sortant par le haut de ce panier de crabes. Le génie de Miller’s Crossing tient à l’incertitude qu

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Le grand silence

ECRANS | Analyse / Peu diserts sur leur œuvre, il faut écouter les frères Coen attentivement pour trouver dans leurs propos quelques clés d’analyse… CC

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

Le grand silence

Les Coen n’aiment pas parler de leurs films, comme beaucoup de grands cinéastes américains — de Ford à Fincher en passant par Hawks et Eastwood. Leurs premières interviews étaient avant tout des successions de blagues, et même l’honneur suprême de la Palme d’or à Cannes, qui plus est avec leur film le plus introspectif ("Barton Fink"), n’a pas vraiment changé la donne. Ce qui en ressort en général, ce sont des questions de méthode. Acteurs Ainsi confessent-ils que c’est la manière dont les personnages s’expriment qui les motive à construire leurs histoires. L’acteur est bel et bien le centre du cinéma des Coen, d’où leur fidélité à des comédiens (Clooney en est à trois films avec eux, Bridges et Brolin deux, tout comme en leur temps John Turturro et Steve Buscemi). Des acteurs qui acceptent par ailleurs de se soumettre à la vision des cinéastes, sans chercher à la déborder — leur expérience avec Nicolas Cage sur "Arizona Junior" fut douloureuse, l’acteur cherchant à proposer à chaque prise de nouvelles interprétations. Éclectisme Pour "True Grit", ils affirment ne pas avoir

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True Grit

ECRANS | Avec "True Grit", leur premier western, Joel et Ethan Coen reviennent à un apparent classicisme, même s’il est strié par des lignes obscures et intrigantes. Du grand spectacle et du grand cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

True Grit

No country for old men n’était donc pour les frères Coen qu’un échauffement avant le grand départ vers l’Ouest, le vrai. Le shérif qu’incarnait Tommy Lee Jones ressemblait pourtant à l’ombre crépusculaire d’un genre débordé par la violence de nouveaux corps indestructibles venus du cinéma d’action (le tueur impitoyable campé par Javier Bardem). En cela, True Grit est une surprise ; non seulement il s’aventure totalement dans le western, adaptant un livre de Charles Portis déjà porté à l’écran par Henry Hathaway avec John Wayne (Cent dollars pour un shérif), mais il ne cherche jamais à prendre ses codes de haut par une attitude moderniste ou maniériste. Les Coen, qui dans leurs trois derniers films faisaient imploser les règles scénaristiques, optant pour des constructions audacieuses et anticonformistes, respectent ici les trois actes du matériau d’origine. Et parsèment le film de scènes inévitables : fusillades, grandes chevauchées dans des décors mythologiques, discussion autour d’un feu de camp, climax à reb

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A serious man

ECRANS | Sous des allures modestes de comédie noire, les frères Coen signent leur film le plus personnel, où leur maîtrise ahurissante interroge le hasard et l’absurdité de l’existence. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 14 janvier 2010

A serious man

C’est quoi, "A serious man" ? Une comédie juive ? Un drame de l’absurde ? Une fable philosophique ? Tout cela, en vérité… En tout cas, c’est un nouveau palier pour les frères Coen qui, depuis leur retour fracassant avec No country for old men, semblent redéfinir film après film les contours de leur cinéma. Pourtant, A serious man ressemble à une œuvre modeste : des inconnus au générique, un argument assez banal (dans les années 60, un père de famille juif subit une série d’événements qui vont l’emmener au bord du gouffre) et aucun morceau de bravoure au milieu de sa petite musique. La scène la plus spectaculaire est d’ailleurs son prégénérique : un conte yiddish où un homme, mort trois ans avant, revient manger une soupe chez un couple dont la femme finira par le poignarder, persuadée d’avoir affaire à un démon. Un conte à la conclusion incertaine : erreur tragique ou véritable fantôme ? Le principe d’incertitude, c’est justement ce qu’enseigne l’anti-héros du film, Larry Gopnik. Pour rendre concrète l’équation de Schrödinger, il utilise une petite fable : celle d’un chat dont on ne peut savoir s’il est mort ou vivant. Plus tard, alors qu’il ne sait plus commen

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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