Les soldats de la résistance selon Melville

ECRANS | Le chef-d’œuvre de Melville en copie restaurée, pour le 70e anniversaire de la victoire des alliés.

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Ce 8 mai, on fête le 70e anniversaire de la victoire alliée au cours de la Seconde Guerre mondiale ; et il était un temps où les chaînes de télévision publiques diffusaient, ce même 8 mai, L'Armée des ombres dans la torpeur de l'après-midi férié — c'est ainsi qu'on a découvert, ébahi, le film. Les traditions cathodiques se sont bien perdues, mais le numérique — qui n'a pas que des mauvais côtés — permet aux salles de cinéma de pallier cette déficience : c'est donc dans une copie restaurée que le chef-d'œuvre de Melville, adapté de Joseph Kessel, sera visible cette semaine au Comœdia, à quelques encablures d'un des lieux de son tournage — dans le Vieux Lyon, entre Saint-Jean et Saint-Paul.

On l'avait dit lors de la rétrospective Melville à l'Institut Lumière, il faut voir dans L'Armée des ombres la source intime et mystérieuse de son cinéma : les résistants impassibles, mus par une détermination sans faille et une dévotion complète à leur mission, incapables de laisser retomber la pression et jouir de la vie, prêts à sacrifier leurs (plus) proches pour préserver leur réseau, sont les doubles des tueurs à gages et autres malfrats qui hantent ses films noirs.

C'est ce qui rend le film toujours aussi farouchement contemporain : Melville n'héroïse pas ses personnages, mais les montre comme des soldats sans états d'âme, qui risquent leur vie ou font tout pour la sauver — la splendide séquence d'évasion est un des sommets de son œuvre — mais ne dissertent jamais sur le bien-fondé de leur cause. Ce sont des êtres gris, pris dans des temps gris, persuadés qu'au bout de ce tunnel, il y aura (peut-être) une lumière. Mais à quel prix ?


l'armée des ombres (1969) bande annonce par dictys

Christophe Chabert

L'Armée des Ombres
De Jean-Pierre Melville (1969, Fr, 2h20) avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse…


L'Armée des ombres

De Jean-Pierre Melville (1969, Fr, 2h23) avec Lino Ventura, Simone Signoret...

De Jean-Pierre Melville (1969, Fr, 2h23) avec Lino Ventura, Simone Signoret...

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Les activités et la vie extrêmement difficiles d'un réseau de résistants sous l'occupation allemande


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Face B ! Des forêts innombrables derrière les arbres

Institut Lumière | L'Institut Lumière explore la face parfois oubliée des grands réalisateurs de l'Histoire du cinéma : bienvenue dans un cycle baptisé Face B.

Vincent Raymond | Vendredi 11 septembre 2020

Face B ! Des forêts innombrables derrière les arbres

Indolore, nécessitant ni prise de sang, ni qu’on farfouille vos fosses nasales, ce test mérite d’être effectué. Prenez la liste des cinéastes (ou interprètes) à l’affiche du cycle de rentrée de l’Institut Lumière, puis citez spontanément un titre, le premier vous venant à l’esprit — attention, il peut y avoir plusieurs réponses possibles. Jacques Becker ? Touchez pas au Grisbi. Julien Duvivier ? Le Petit Monde de Don Camillo. John Schlesinger ? Macadam Cowboy. Jacques Tati ? Les Vacances de M. Hulot. Et ainsi de suite. À ce jeu où il n’y a pas de mauvaise réponse, on observe cependant une constante : certaines œuvres de grande qualité, loin d’être méconnues pourtant, demeurent obombrées par la postérité d’un chef-d’œuvre indiscuté. Parcourir la Face B de l’histoire du cinéma, c’est rappeler à notre bon souvenir l’existence d’autres pépites dans le filon d’un auteur et l’occasion de les savourer sur grand écran. Délices de succomber à l’art de la couleur de Powell & Pressburger dans Le Narcisse noir, vertiges de

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Rétrospective | L’Institut Lumière a débuté une rétrospective intégrale de l’œuvre trop brève du pape du film policier français, Jean-Pierre Melville. Chapeau bas !

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Il n'y a pas de plus profonde singularité que celle de Jean-Pierre Melville (1917-1973) dans le cinéma français. Si ce n’est celle d’Alfred Hitchcock à Hollywood… Peut-être… À l’instar de son aîné britannique, le réalisateur français a imprimé une double marque dans le genre policier : en construisant sa silhouette entre mille reconnaissable (lunettes noires & Stetson), mais également en définissant un style de récit où l’action est aussi blanche que les peaux livides et les décors gris, douchés par la pâleur des lumières artificielles. Où les personnages épousent les marges, frayent avec l’ombre, côtoient l’interlope ; où le plomb du silence pèse sur des hommes confrontés à leur solitude, à leur destin et/ou à leurs démons intérieurs. L’amuï américain Cette “formule” trouvant sa quintessence dans Le Samouraï (1967), Melville l’obtient, en patient alchimiste, à force non d’ajouts mais de soustractions et d’épure — ne dit-on pas less is more outre-Manche ? Inspiré par le roman et le cinéma noirs américains, comme par ses a

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Rétrospective Melville | On a tendance à voir dans le polar un genre par essence américain, essaimant de façon univoque sur les autres continents et cultures. S’il suffisait d’un (...)

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On a tendance à voir dans le polar un genre par essence américain, essaimant de façon univoque sur les autres continents et cultures. S’il suffisait d’un homme pour dénoncer ce postulat, il aurait un chapeau de cowboy et des lunettes teintées d’aviateur californien. Son nom ? Jean-Pierre Grumbach, dit Melville, cinéaste français comptant parmi les plus déterminants stylistes du 7e art ; auteur d’œuvres épurées jusqu’à l’abstraction cristalline, et maître incontesté de plusieurs générations de réalisateurs nippons, étasuniens ou européens, revendiquant avec déférence son ombre tutélaire. Franc-tireur dans l’industrie, partisan d’un contrôle total de ses productions, Melville a su également extraire de ses comédiens une fascinante quintessence : d’abord, la grâce féline du jeune Belmondo ; ensuite, l’aura hiératique d’un Delon minéral. Deux de leurs trois collaborations ont été retenues par le cycle Ciné-Collection pour illustrer l’œuvre au noir de Melville : Le Samouraï (1967) bien sûr, où le comédien, mutique et glacial, trouva les contours de son personnage totémique ; et Le Cercle rouge (1972), le plus co

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ECRANS | La rétrospective que lui consacre l’Institut Lumière est l’opportunité de redécouvrir le cinéma de Jean-Pierre Melville, et en particulier ses films noirs mythiques, dont l’origine est à chercher dans l’expérience de la résistance et sa reconstitution à l’écran dans "L’Armée des ombres".

Christophe Chabert | Mercredi 8 janvier 2014

Melville, cinéaste des ombres

Les tueurs à pardessus et chapeau mou, les flics qui les traquent sans états d’âme, froids comme la mort qu’ils finiront par donner, et la fine frontière qui sépare parfois ces deux côtés de la loi : voici l’essence du cinéma de Melville tel qu’il a été légué à une longue postérité. Cette légende s’appuie, dans le fond, sur quelques films qui, au fil des reprises, remakes avoués ou déguisés et rediffusions télé, ont rendu son œuvre légendaire. Citons-les d’entrée : Le Deuxième souffle, Le Cercle rouge, Le Samouraï, Le Doulos et le très minimaliste et abstrait Un flic, sa dernière production, qui a été vue soit comme un accomplissement, soit comme une caricature desséchée de son propre style. Une anecdote fameuse raconte que Melville lui-même jouait de l’ambiguïté : quelques temps avant sa mort, il tente de convaincre un producteur de s’engager sur un nouveau projet. À sa secrétaire qui lui demande de quoi le film va parler, il aurait répondu : «Dites-lui seulement que ce sera un Melville…». Nom de guerre : Melville Né Grumbach en 1917, Melville rejoint la résistance tandis que la France est occupée par les n

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