Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

ECRANS | "Carol" de Todd Haynes. "Mon roi" de Maïwenn. "Plus fort que les bombes" de Joachim Trier. "Green Room" de Jeremy Saulnier.

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

Il fait beau et chaud sur Cannes, et tandis que les plagistes ont les pieds dans l'eau, les festivaliers continuent de macérer dans une mare de sueur, brûlant au soleil de files d'attente désespérées, rabrouant les resquilleurs, espérant secrètement découvrir de beaux films. À la mi-temps du festival, on est encore dans l'expectative. Il faut dire que des films, on n'en voit moins que les années précédentes, et surtout que l'on se concentre sur les films événements. A perdre chaque jour entre trois et cinq heures à attendre, on doit forcément sacrifier la part de découverte pourtant essentielle à la manifestation. D'où l'impression d'assister à une grande preview des films importants de l'automne, plus qu'à une compétition en bonne et due forme.

Carol : Tood Haynes sublime le mélodrame

Si toutefois on devait jouer le jeu des pronostics, on dirait que Carol de Todd Haynes ferait une très belle Palme d'or. Ce n'est pas ce qu'on a vu de mieux dans ladite compétition — Le Fils de Saul a notre préférence — mais il marque une étape décisive dans la carrière d'un cinéaste plutôt rare, dont chaque œuvre était jusqu'ici pétrie de contradictions, tiraillée entre la cinéphilie fétichiste de leur auteur et son attachement viscéral à ses sujets.

Carol règle assez vite le problème : si sa reconstitution des années 50 évoque tout un pan de la culture américaine, allant des mélos de Douglas Sirk à la série Mad Men en passant par les peintures d'Edward Hopper, jamais Haynes n'en fait un decorum vintage chic. C'est plutôt l'écrin nécessaire pour raconter son histoire, dont les apories sociales et morales sont liées au puritanisme et aux normes de la période abordée.

On y découvre Therese (Rooney Mara), jolie vendeuse dans un grand magasin à l'approche de Noël, encore engoncée dans le costume de la future bonne épouse d'un brave type sympathique mais un peu falot. C'est comme ça, et ça pourrait le rester si un jour ne débarquait dans son rayon Carol (Cate Blanchett), grande bourgeoise énigmatique qui exerce sur elle une fascination immédiate. À la faveur d'une paire de gants oubliés, Therese va rentrer dans l'intimité de Carol, découvrant une femme mariée mais en instance de divorce que son mari n'a pas l'intention de laisser partir si facilement. D'autant plus qu'il y a une petite fille au milieu, qui va devenir un objet de chantage affectif lorsque la relation d'amitié entre Carol et Therese va lentement glisser vers la passion charnelle.

Tiré d'un livre de Patricia Highsmith, Carol est donc le drame d'un amour lesbien que la société réprouve comme immoral et déviant. Autant dire du pain béni pour Haynes qui avait mis en scène peu ou prou la même chose mais du point de vue de l'épouse d'un homo refoulé dans Loin du Paradis. Nulle volonté polémique cependant dans ce film-là, mais une délicatesse absolue pour peindre le lent mouvement d'un désir naissant, qui culminera dans une scène de sexe parmi les plus ardentes qu'on ait vues sur un écran depuis longtemps.

Surtout, Haynes assume pleinement la modernité de son cinéma : l'écriture, la mise en scène et le jeu des deux comédiennes, fabuleuses, sont en symbiose parfaite, entièrement dévoués à raconter avec le maximum de justesse et de sensibilité ce qui se joue à l'écran. Car au-delà de cette fugue sentimentale, c'est bien le beau récit d'une chrysalide qui se change en papillon que raconte Todd Haynes. Therese rêve en effet de devenir photographe ; et si son histoire avec Carol semble vouée à l'échec, condamnée de toute part par les tenants d'un ordre moral inflexible, cette passion-là va la révéler à elle-même et lui donner envie de laisser libre cours à ses aspirations personnelles.

Tout tient dans une série de clichés que Therese fait de Carol : d'un seul coup, son regard transpire à travers ses images, leur donne une singularité et une vibration, même maladroite, même balbutiante. Impossible de ne pas faire le lien avec le cinéma de Todd Haynes : soudain libéré du poids de ses influences, enfin libre d'être lui-même, il peut s'abandonner au premier degré dont il a toujours rêvé. Et nous faire pleurer sans artifice ni pathos.

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Nellie Bly, une folle aventure du récit en immersion

Bande Dessinée | La scénariste lyonnaise Virginie Ollagnier et la dessinatrice Carole Maurel se sont emparées du mythique reportage en immersion de Nellie Bly, "10 jours dans un asile", pour façonner un simili-biopic de la journaliste américaine, enfin mise en lumière en France ces dernières années grâce au travail salutaire d'Adrien Bosc, le boss des éditions du Sous-Sol. Les deux autrices sont en dédicace ce vendredi à la Librairie La BD à la Croix-Rousse.

Sébastien Broquet | Vendredi 19 février 2021

Nellie Bly, une folle aventure du récit en immersion

— Quel genre de travail cherchez-vous ? — Je ne sais pas, je suis si lasse... — Vous occuper d'enfants ? Porter une jolie coiffe et un joli tablier blanc ? — Je n'ai jamais travaillé de ma vie. — Vous devez apprendre. Toutes les femmes ont un emploi. — Vraiment ? Cela me surprend, elles sont affreuses. Comme les folles à l'asile. Ainsi débute ce récit situé en 1887, à New York. USA. Par ce dialogue et quelques scènes qui comme dans Shutter Island nous conduisent droit dans un asile, accompagnant un personnage qui ici est une héroïne. Sauf que... Dans le film de Scorsese, Leonardo DiCaprio se présente comme sain d'esprit et le twist repose sur le fait qu'il est justement l'un d'eux, de ces fous. Et qu'ici, Nellie Bly, puisque c'est d'elle dont on parle, c'est l'inverse : elle se fait passer, admirablement bien, pour folle afin d'intégrer le cauchemardesque Blackwell's Island Hopital en tant que pensionnaire. Pour écrire. Raconter. Témoigner. Car Nellie — de son véritable patronyme, Elizabeth Jane Cochrane —, est journaliste, engagée (du moins, en tant que pigiste) en cette même année 1887 par le célèb

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Les racines et la terre : " ADN" de Maïwenn

Drame | Un nouvel épisode du cinéma épidermique de Maïwenn : "ADN" laisse une impression de confusion dérangeante.

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2020

Les racines et la terre :

Son grand-père Émir qui périclitait en EHPAD meurt. Très proche de lui, Neige vit plus douloureusement son départ que le reste des siens. En hommage, elle décide de prendre la nationalité algérienne… Épidermique, le cinéma de Maïwenn est depuis toujours nourri par ses joies, cris ou deuils intimes : Neige est ici son double, Émir un décalque de son grand-père (déjà évoqué par le passé) et la famille dysfonctionnelle à l’écran un reflet de la sienne propre (elle aussi assaisonnée jadis). Seulement, ADN laisse une impression de confusion dérangeante. Porter la mémoire d’un combattant de l’indépendance algérienne devenu amnésique avant de mourir (quel symbole !) et traiter en comédie une séquence de funérailles (quels acteurs !), pourquoi pas. Mais les fixettes de son personnage sur la religiosité de son aïeul comme la candeur romantique enveloppant son désir de passeport algérien la montrent tout aussi immature, hors-sol, que le reste de sa parentèle. ADN n’est certes pas un film de paix ni d’apaisement, mais une questi

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Carole Fives : sous le pinceau, la plume

Roman | Avec Térébenthine, son dernier roman, Carole Fives nous emmène sur les traces d'une étudiante des Beaux-Arts. Où faute de voir s'épanouir une artiste-peintre, on voit naître une écrivaine.

Stéphane Duchêne | Mercredi 9 septembre 2020

Carole Fives : sous le pinceau, la plume

C'est un fait les Beaux-Arts mènent à tout (autant qu'il mène à rien, vous diront des générations de parents d'aspirants artistes tremblants). L'Histoire de la pop culture est pleine d'anciens étudiants en école d'art qui ont brillé dans d'autres disciplines, à commencer par la musique et, bien sûr, la littérature. D'autant que tous les chemins peuvent mener à la littérature. Or c'est bien à la croisée de ces sentiers incertains que l'on se retrouve dans le dernier roman de Carole Fives. Où l'autrice d'Une femme au téléphone et de Tenir jusqu'à l'aube, qui semblaient se répondre — le rapport à une mère trop seule, envahissante, d'un côté ; le rapport à la maternité en solo, tout aussi envahissante, d'autre part — nous emmène sur les pas d'une étudiante des Beaux-Arts de Lille (qu'elle a elle même fréquentés) au

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Mariée dans l’ânée : "Antoinette dans les Cévennes" de Caroline Vignal

Comédie | ★★★☆☆ De Caroline Vignal (Fr, 1h35) avec Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte…

Vincent Raymond | Mercredi 9 septembre 2020

Mariée dans l’ânée :

Institutrice et maîtresse du père d’une de ses élève, Antoinette décide de faire une surprise à son amant en le retrouvant dans les Cévennes où il doit randonner en famille avec un âne. Menant Patrick, un baudet têtu, elle part à l’aventure… Moquant les citadins et leurs lubies de reconnexion avec une “nature authentique” (dans des circuits ultra cadrés), ce trotte-movie sentimentalo-burlesque sort des sentiers de la prévisibilité grâce notamment à un défilé de personnages secondaires — dont la légitime de l’amant, subtilement campée par Olivia Côte —, parce qu’il constitue également la rencontre entre un rôle et une actrice. Abonnée aux seconds plans depuis une petite dizaine d’années, souvent employée sur un registre de légèreté fo-folle qui la piégeait, Laure Calamy avait accédé avec Nos Batailles et Ava à des personnages plus nuancés mais trop courts ; rebelote dans Seules les bêtes — film choral oblige. Elle s’épanouit ici totalement avec cette partition du mineur au majeur que Caroline Vignal

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Eaux sales et salauds : "Dark Waters"

Le Film de la Semaine | Quand des lanceurs d’alertes et la Loi peuvent faire plier une multinationale coupable d’avoir sciemment empoisonné le monde entier… Todd Haynes raconte une histoire vraie qui, étrangement, revêt une apparence patinée dans l’Amérique de Trump.

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

Eaux sales et salauds :

Tout juste promu associé dans un cabinet d'affaires spécialisé dans la défense des grosses firmes, un jeune avocat est sollicité par un fermier voisin de sa grand-mère désireux d'attaquer le chimiquier DuPont qu'il accuse de polluer son sol. Combat du pot de fer contre le pot de terre empoisonnée… Paranoïaques, attention ! Si vous ne suivez pas assidument la chronique judiciaire ni les publications scientifiques d’outre-Atlantique, vous ignoriez peut-être qu’un sous-produit de synthèse omniprésent dans notre quotidien (des batteries de cuisine aux vêtements en passant par les moquettes), miraculeux du fait de ses propriétés anti-adhésives, présentait le *léger* inconvénient de ne pas être dégradé par le vivant tout en provoquant des dommages considérables à la santé. Et que les sociétés l’ayant commercialisé, en toute conscience, avaient préféré arbitrer selon l’équation bénéfices/risques — bénéfices en dollars, évidemment. Nouvelles révélations Nul ne pourra accuser

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De la chouette animation : "L'Odyssée de Choum"

Animation | La parade nuptiale d’un oiseau pour trouver l’élue de son nid ; l’amitié entre un oiseau naufragé et une jeune baleine ; la course-poursuite entre un bébé chouette et son puîné dans l’œuf emporté par une tempête… Trois courts-métrages exceptionnels à voir sans tarder !

Vincent Raymond | Mardi 28 janvier 2020

De la chouette animation :

L’exemple récent de films d’animation atypiques partis de France ou d’Europe à la conquête du monde, glanant les récompenses (après avoir éprouvé toutes les peines à se financer…), devrait rendre les spectateurs plus vigilants : qu’elles soient longues ou courtes, ces œuvres animées brillent souvent par leur inventivité graphique, leur poésie narrative et visuelle ou leur intégrité artistique les conduisant hors des sentiers rebattus. Et combien dépaysants se révèlent la plupart des programmes estampillés “jeune public“, effervescent laboratoire du cinéma contemporain ! Judicieusement composé autour des volatiles, celui-ci est un mixte de techniques : 2D minimaliste colorée et épurée pour Le Nid de Sonja Rohleder, peinture sur verre (image par image, donc) pour le déchirant L’Oiseau et la Baleine de l’opiniâtre Carol Freeman et enfin celui donnant son titre au programme (une 2D digitale au rendu rappelant celui de Zombillénium) écrit par Claire Paoletti et Julien Bisaro, lequel l’a réalisé. Gravez d’ores et déjà leurs noms dans vos mémoires : on perçoit chez les au

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Les sœurs cachées : "La Vie invisible d'Euridice Gusmao"

Drame | Rio de Janeiro, 1950. Les sœurs Gusmao ne se quittent jamais. Jusqu’au jour où Euridice part avec un marin de fortune mais revient au bercail où son père la répudie en lui interdisant de revoir sa sœur Guida qui rêve de devenir concertiste. Des années durant, elles se frôleront sans se voir…

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Les sœurs cachées :

Il semble appartenir à un passé révolu, subit l’infamante qualification de sous-genre… Pourtant, le mélo n’a rien perdu de sa vigueur ; au contraire bénéficie-t-il d’un regain d’intérêt de la part des cinéastes, trouvant sans doute dans l’inéluctable fatalité de son dénouement une pureté proche de la tragédie antique, et une manière de résistance à l’insupportable mièvrerie du happy end. Au reste, n’est-il pas plus aisé d’obtenir l’empathie du public en sacrifiant ses personnages ? Karim Aïnouz ne se prive pas de le faire dans cet habile tire-larmes qui joue avec les nerfs en multipliant les occasions manquées de retrouvailles entre Euridice et Guida, entre frôlements fortuits et croisements entravés. Balayant 70 ans de vie brésilienne, il opère un sacré raccourci dans le récit de la condition féminine de ce pays qui, aujourd’hui, semble oublier l’un des deux termes de sa devise Ordre et Progrès — indice, ce n’est pas l’Ordre. La régression sociétale actuelle renvoie directement au contexte du début du film, c’est-à-dire au patriarcat bas du front inféodé à la morale, soumis à la peur de l’opinion p

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De la poudre aux yeux : "Mais vous êtes fous"

Drame | De Audrey Diwan (Fr, 1h35) avec Pio Marmai, Céline Sallette, Carole Franck…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

De la poudre aux yeux :

Dentiste apprécié, mari et papa aimant, Roman cache sa cocaïnomanie. L’une de ses fillettes étant victime d’une surdose, la police et les services sociaux débarquent : la famille entière se révélant positive à la drogue, les enfants sont placés. Et l’image du bonheur parfait se pulvérise… Audrey Diwan a tiré son argument d’une histoire vraie en modifiant, comme le veut la coutume, les noms et situations des protagonistes afin qu’ils ne soient pas identifiables. De ce fait divers à énigme qui aurait pu ne tenir qu’un court-métrage — en clair, comment ont-ils tous pu être contaminés par le père ; ce dernier les a-t-il délibérément empoisonnés ? —, la cinéaste a su étoffer son propos en composant un film où l’addiction prend des significations supplémentaires et se transforme en bombe à fragmentation. S’ouvrant sur la dépendance aux stupéfiants, le drame bifurque en effet vers un récit centré autour du manque : celui éprouvé par des parents privés de leur progéniture, et surtout celui que les deux amants Roman et Camille officiellement séparés ressentent l’un pour

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Champ' / Contre-champ' au Bleu du Ciel

Photographie | Le Bleu du Ciel expose deux photographes, Caroline Bach et Patrick Weidmann, qui scrutent la société néo-libérale d'aujourd'hui, à travers deux regards très contrastés.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 19 mars 2019

Champ' / Contre-champ' au Bleu du Ciel

L'univers visuel du photographe et écrivain suisse Patrick Weidmann se montre immédiatement sous des dehors clinquants et cliquetants : cliquetis de lits métalliques alignés dans un improbable couloir désert, et brillances d'un guitariste de pacotille ou des surfaces d'aérogares tellement lustrées que le regard y glisse jusqu'à s'y cogner. Et c'est à peu près cela la photographie de Weidmann : on s'y cogne contre l'image, en l'absence de profondeur de champ ou de mise en perspective d'un contexte. On sait à peu près où l'on se trouve (aéroports, casinos, salons commerciaux...), mais on ne sait pas exactement ce que l'on voit. « Je tente de dérouter l'image, écrit l'artiste dans le catalogue de l'exposition, de rendre le sujet méconnaissable, en quelque sorte de l'asphyxier et de l'isoler pour n'en garder qu'une version lapidaire et fractale, débarrassée du commentaire auquel il est destiné. » Dans le sillage de la pensée de Jean Baudrillard, Weidmann exclue toute possibilité aujourd'hui de trouver l'espace d'une distance critique et, conséquemment, exacerbe au contraire (sans distance) l

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Tous en chœur ! : "Dans la terrible jungle"

Documentaire | de Caroline Capelle & Ombline Ley (Fr, 1h21) avec Ophélie Lefebvre, Léa Lenoir, Médéric Sergott…

Vincent Raymond | Mercredi 13 février 2019

Tous en chœur ! :

Pendant plusieurs mois, Caroline Capelle & Ombline Ley ont suivi des ados en situation de handicap résidents de l’IME La Pépinière. Tout à la fois galerie de portraits singuliers et portrait d’un groupe uni par la musique, ce film capture le quotidien et l’extraordinaire… Dans la terrible jungle donne à voir au grand public l’immense diversité du monde du handicap. Et il interroge au passage sur ces établissements rassemblant des individus dont le seul point commun est précisément de ne pas être communs : une personne en fauteuil, une autre à la vue basse, une autre encore atteinte d’un trouble du spectre autistique ont des besoins spécifiques et différents deux à deux. Alternant saynètes jouées pour la caméra, conversations d’ados entre eux et instants pris sur le vif parfois spectaculaires — la crise du jeune Gaël, qui se projette dans le décor de toutes ses forces comme un cascadeur désarticulé devant l’air fataliste de son éducateur, risque de faire sourire nerveusement et parler d’elle —, le film trouve dans le

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Dolto se relève... à 7h du mat'

Psychanalyse | Trente ans après sa disparition, Caroline Eliacheff publie une courte biographie de Françoise Dolto. Un livre aussi simple que roboratif qu'elle viendra présenter à la Villa Gillet.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 9 octobre 2018

Dolto se relève... à 7h du mat'

Dans les années 1960-1970, Françoise Dolto (1908-1988) a connu un succès médiatique exceptionnel pour une psychanalyste. Et ce, notamment à travers des émissions radio où elle répondait aux interrogations concrètes des auditeurs à propos de leurs enfants. Depuis, elle a largement et étrangement disparu des radars : médiatiques, universitaires, bibliographiques... Amie proche de sa fille Catherine Dolto, la psychanalyste Caroline Eliacheff ressuscite Dolto en une petite biographie passionnante et originale. L'auteur a en effet choisi de raconter la vie et l'œuvre de Dolto à partir d'une journée imaginaire de la psychanalyste, de 7h du matin à 23h le soir. En seize heures et deux-cent trente pages, tout est dit avec simplicité et bienveillance : la personnalité de Dolto, les grands axes de sa pensée, sa manière de travailler auprès de ses patients et de ses collègues, ses tribulations médiatiques, la mise en place en 1979 d'une première et fameuse

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Les lauriers sont fanés : "Voyez comme on danse"

Suite | de et avec Michel Blanc (Fr, 1h28) avec également Karin Viard, Carole Bouquet, Charlotte Rampling…

Vincent Raymond | Mardi 9 octobre 2018

Les lauriers sont fanés :

Quinze ans environ après leurs premières aventures, le groupe d’Embrassez qui vous voudrez poursuit sa vie : Véro la poissarde, Elizabeth la distinguée et son fraudeur fiscal de mari, Lucie et son nouveau jules, Julien, un parano qui la trompe. Sans compter la descendance… On attendait avec une confiance raisonnable Michel Blanc pour cette suite d’un divertissement pimpant ayant laissé un agréable souvenir dans le flot des comédies chorales — ce désormais genre en soi qui nous gratifie trop souvent de représentants de piteuse qualité, à oublier comme de vieux mouchoirs. Force est de constater que le comédien-réalisateur et (jadis brillant) scénariste dilue ici paresseusement un ou deux rebondissements et quiproquos à l’ancienne (genre XIXe siècle) en rentabilisant les personnages caractérisés dans l’opus précédent. Seul Jean-Paul Rouve, très bon en velléitaire chronique, apporte un soupçon de fraîcheur. Cela devient une habitude chez lui, entre la vocation et l’apostolat, de sauver l’honneur des machins de guingois.

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La Grande librairie

La Rentrée littéraire des auteurs Lyonnais | Fut-elle élargie à l'Auvergne, rarement l'on aura vu dans la région une rentrée littéraire d'une telle densité, et d'une telle variété. Sélection des romans immanquables signés par des régionaux de l'étape qui sont bien plus que cela.

Stéphane Duchêne | Jeudi 4 octobre 2018

La Grande librairie

Arthur Nesnidal – La Purge (Julliard) C'est sans doute l'un des livres les plus singuliers de la rentrée, toute localisation et tout genre confondu, écrit par un jeune homme de 22 ans qui affirme bien haut ses convictions politiques autant que ses parti-pris littéraires, classiques mais audacieux, audacieux parce que classiques. À travers le récit d'une année passée en hypokhâgne, Nesnidal démonte la machine à broyer qu'est le système préparationnaire propre à former, et même à formater, une élite, « ces troufions de l'esprit » – à laquelle on reproche de n'être pas encore formatée. Face au prêt-à-penser, aux profs sadiques et monstrueux, au courbage d'échine généralisé, au mépris de classe aussi, le jeune auteur auvergnat, par ailleurs chroniqueur chez Siné Mensuel, dégaine un roman révolté qui transforme la lutte de la classe en lutte des classes à coups d'alexandrins et d'exigence lexicale. Si le style peu paraître, à tort, aristocratique, c'est avant tout parce que Nesnidal est un artisan forcené du mot juste, un inlassable et intarissable ouvrier du verbe, semblable à une version littéraire des compagnons du tour de France. Ou, dans so

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Une saison à la Villa

Villa Gillet | Toujours aussi éclectique dans ses choix littéraires et scientifiques et exigeante dans ses thématiques, la Villa Gillet inaugure une saison de rencontres qui s'annonce aussi dense que passionnante.

Stéphane Duchêne | Mardi 2 octobre 2018

Une saison à la Villa

Entre sciences humaines, sciences tout court et bien sûr littérature, c'est à un automne bien chargé que nous invite la Villa Gillet pour ses rencontres de saison – comprendre, hors Assises Internationales du Roman et La Chose Publique. Cela avait débuté avec un prolongement haïtien du Festival America et se poursuit dès ce mercredi 3 octobre avec le premier volet de rencontres intitulées Le Temps de... On commence donc avec Le Temps du temps à l'Institution des Chartreux le 9 octobre où les toujours passionnants physicien et historien Étienne Klein et Patrick Boucheron, qu'on ne présente plus, se demanderont, en compagnie de la femme rabbin Delphine Horvilleur, directrice de la revue Tenov'a, ce qu'est le temps et si simplement nous en avons la moindre idée. Le cycle se poursuivra le 9 novembre au Grand Amphi de l'Université Lyon 2 avec les écrivains Philippe Sands (Retour à Lemberg, Albin Michel) et Javier Cercas (Le Monarque des Ombres, Actes Sud) pour Le Temps de la Mémoire sur les liens qu'entretienne

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Saga Saïgon

Théâtre | La jeune metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen proposera au Théâtre de la Croix-Rousse, du mercredi 4 au samedi 7 avril, une fresque théâtrale (3h20 tout de même), ovationnée cet été à Avignon, sur le destin des Vietnamiens contraints à l'exil en France au milieu des années 1950.

Nadja Pobel | Mardi 27 mars 2018

Saga Saïgon

Après avoir fait un détour par Flaubert (Elle brûle, adapté de Madame Bovary) et proposé le récit d'une perte (Le Chagrin), la jeune metteuse en scène Caroline Guiela Nguyen a embrassé un sujet qui coule dans ses veines : celui de son histoire personnelle qui croise le récit contemporain de l'Indochine, du Vietnam et de la France. Elle a alors porté sur le plateau, de façon panoramique, ce qui s'est joué entre Saïgon et Paris au cours de la seconde moitié du XXe siècle, soit notamment le déchirement des "Viet kieu", poussés à rejoindre la métropole à la chute de Diên Biên Phu parce qu'ils collaboraient avec les Français et qui, à partir de 1996, ont eu l'autorisation de revenir en Asie. Qui sont-ils ? Comment conjugu

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La beauté sera convulsive : "Thelma"

Le Film de la Semaine | On sait depuis Spider-Man qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Mais comment les assumer si l’on a pas encore conscience d’en posséder un ? Dans Thelma, son éveil chez une jeune femme coïncidera avec la résolution radicale de son Œdipe. Hypnotique.

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

La beauté sera convulsive :

La post-adolescence féminine a toujours suscité fascination et fantasmes : un corps qui se métamorphose et devient apte à concevoir peut bien recéler d’autres prodiges plus secrets encore. Pouvoirs supra-naturels ou appétits déviants figurent alors en bonne position — demandez à la Carrie de Stephen King, ou aux deux sœurs de Grave (2016) leur avis sur la question. Joachim Trier à son tour a succombé à la séduction janusienne de cette nouveauté, qui dans le même temps attire et effraie avec Thelma, portrait d’une jeune femme résolument différente. Issue d’une famille rigoriste vivant en marge du monde, Thelma arrive à la faculté avec sa solitude et sa timidité. Une soudaine crise épileptoïde survenue à la bibliothèque lui permet de socialiser avec Anja, qui devient son amie et l’initie à la vie : boisson, cigarette et même davantage… Pupille absente… Film fantastique qui se retient le plus longtemps p

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La rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce) : "Le Prix du succès" de Teddy Lussi-Modeste

Drame | de Teddy Lussi-Modeste (Fr, 1h32) avec Tahar Rahim, Maïwenn, Roschdy Zem…

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

La rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce) :

Sur scène, Brahim fait rire. Et son succès profite à toute sa famille, en particulier à son irascible aîné Mourad qui le cornaque depuis toujours. Violent, jaloux de Linda (la fiancée et metteuse en scène de Brahim) Mourad devient un obstacle dont son frère décide de se séparer. Sans le lui dire… Teddy Lussi-Modeste quitte le monde gitan servant de décor à Jimmy Rivière, sa première réalisation, mais n’abandonne pas pour autant les histoires d’emprises claniques, où la parole (autant le verbe que la promesse) joue un rôle central. Il reste également proche des Écritures : ces histoires de bisbille entre frères, de prodigalité, de respect des anciens, de trahison des proches, de tentation… tout cela à des relents ma foi bien bibliques. Mais si la progression dramatique de son intrigue impliquait un inéluctable virage vers le genre polar, celui-ci intervient hélas trop tard, dans un croupion de film — alors qu’il y avait matière à en faire un ressort pal

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Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où  j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'ampleur stratosphériq

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Benjamin Bruneau : les images de l'intranquillité

Peinture | Le galeriste Henri Chartier reprend son activité à Lyon avec un nouveau lieu et une nouvelle exposition, consacrée à Benjamin Bruneau. Un peintre méconnu qui met l'image sous tension et la confronte à son refoulé.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 23 mai 2017

Benjamin Bruneau : les images de l'intranquillité

Bonne nouvelle ! La galerie Henri Chartier, après trois ans d'absence, rouvre ses portes dans un nouveau lieu, rue Auguste Comte. L'espace d'exposition est à la fois coquet et modeste en surface, et le galeriste espère y poursuivre la ligne artistique impulsée dans ses deux précédents lieux sur les pentes de la Croix-Rousse : des artistes souvent écorchés vifs, pas toujours sous les feux de la rampe, dont les œuvres déploient des univers étranges, sensibles, dénués de toute esthétique pompeuse... Tels, par exemple, Philippe Jusforgues et ses curieux photo-collages quasi dadaïstes, Grégoire Dalle et ses dessins labyrinthiques fourmillant de détails, Caroline Demangel et ses corps et visages tourmentés... Dissonances La première exposition rue Auguste Comte est consacrée à un artiste qui a très peu présenté son travail jusqu'à présent. Benjamin Bruneau est né en 1974 à Montpellier, a été formé aux Beaux-Arts de Paris à l'atelier de Jean-Michel Alberola, et dép

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Jonathan Caouette invité d'honneur d'Écrans Mixtes

Festival | Les coupes budgétaires de la Région n’auront pas eu la peau d'Écrans Mixtes : le festival a réussi à renforcer ses partenariats privés et publics pour cette (...)

Julien Homère | Mardi 7 mars 2017

Jonathan Caouette invité d'honneur d'Écrans Mixtes

Les coupes budgétaires de la Région n’auront pas eu la peau d'Écrans Mixtes : le festival a réussi à renforcer ses partenariats privés et publics pour cette 7e édition, sans atténuer son discours militant, ni réduire la voilure. Il offrira même une carte blanche à son homologue stéphanois Face à Face : solidaire dans l’adversité ! Invité d’honneur de la manifestation, Jonathan Caouette présentera son culte Tarnation, mais aussi Walk Away Renee et huit de ses court-métrages. Dans sa carte blanche, le réalisateur a choisi le premier film de Todd Haynes, Poison, hommage en trois actes à

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Caroline Deruas : « Je suis très contente de sentir des gens qui ont envie de faire des choses barrées »

Entretien | Fantômes et sculptures se confondent à la Villa Médicis et les tourments intérieurs des personnages troublent un peu plus la frontière entre fantasme et réalité. Eléments de réponse sur ce théâtre sensoriel avec la réalisatrice de L’Indomptée, Caroline Deruas.

Julien Homère | Lundi 20 février 2017

Caroline Deruas : « Je suis très contente de sentir des gens qui ont envie de faire des choses barrées »

Pourquoi la Villa Médicis est le lieu du film ? Caroline Deruas : J’ai été en pensionnat dans cet endroit durant une année. Pour m’approprier davantage le lieu, j’ai décidé d’en faire une déclaration d’amour filmée. J’ai eu tout de suite des scènes en tête, très baroques et irréalistes. Dans le film, la Villa est un personnage à part entière. Pour moi, elle est une mère à la fois protectrice et étouffante dont la voix serait la musique du film. C’est une sorte de chant des sirènes qui attire les artistes dans son ventre et les mange. Après, je reconnais qu’il peut y avoir beaucoup de choses inconscientes dans le film. Les références culturelles dans L’Indomptée sont-elles réfléchies ? Elles sont multiples mais dans mes court-métrages, je vois qu’il y avait toujours un film phare qui donnait une direction. Pour celui là, ce n’était pas du tout le cas. J’avais l’impression de me libérer de mes influences, même si je suis une passionnée de cinéma depuis que je suis gosse. Le seul film que je revoyais un peu était Mulholland Drive de David Lynch. Comme je

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L’Indomptée

ECRANS | Co-scénariste de Philippe Garrel sur Un été brûlant et La Jalousie, Caroline Deruas signe avec L’Indomptée son premier long-métrage. Rome, la Villa Médicis : (...)

Julien Homère | Mardi 14 février 2017

L’Indomptée

Co-scénariste de Philippe Garrel sur Un été brûlant et La Jalousie, Caroline Deruas signe avec L’Indomptée son premier long-métrage. Rome, la Villa Médicis : les destins de Camille et son mari Marc Landré, tous deux écrivains et d’Axèle, une photographe, s’entrechoquent. Dans le couple comme dans la résidence, les tensions vont monter jusqu’à l’explosion finale. Volontairement elliptique, cet essai tient plus du cinéma abstrait de Lynch que du film de chambre d’Eustache. Sans compromis dans son traitement expérimental, L’Indomptée est un beau brouillon, un exercice de style prometteur plus qu’un travail accompli. Si la réalisatrice reste encore prisonnière de ses influences, le trio d’acteurs (Hesme, Thiam, Karyo) donne corps et vie à ce qui aurait pu ressembler à un étalage de références un peu guindé.

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Carole Fives : Non mais allô ! Quoi ?

Littérature | Troisième roman de la lyonnaise d'adoption Carole Fives, Une femme au téléphone succède au poignant C'est dimanche et je n'y suis pour rien. Et ausculte la relation mère-fille par le prisme original de fragments de conversations téléphoniques à sens unique.

Stéphane Duchêne | Mardi 7 février 2017

Carole Fives : Non mais allô ! Quoi ?

Par quelles voies impénétrables passe l'amour maternel, une fois les enfants adultes ? Par le fil tendu du téléphone, ce substitut virtuel au cordon ombilical. C'est le sujet d'Une femme au téléphone, fragments d'un discours amoureux maternel retranché en un monologue téléphonique sans retours. « Une mère on en a qu'une vous devriez en profiter », dit la mère, Charlène. Et c'est peu dire que sa fille, à l'autre bout du fil, en « profite ». Car ici, seule la mère a voix au chapitre (et quel chapitre et quelle voix !). Et quand la fille décroche, c'est parfois aux deux sens du terme. Ses réponses, hors-champs du discours, on ne fait que les deviner, mais elles tracent aussi son propre portrait. C'est là la force de ce roman : rendre compte d'une relation mère-fille du point de vue de celle qui écoute mais ne dit mot, narratrice muette retournant une logorrhée solitaire en un judo rhétorique. Cette parole, bordélique, volatile, Carole Fives la retranscrit dans une écriture moins sensualiste que dans son précédent roman, mais qui met – c'est là l'effet de la répétition et de l'à plat – les nerfs à vif.

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Moi de la Danse, deuxième

SCENES | Explorant la pluralité des identités à travers le mouvement, le festival Le Moi de la Danse, lancé par les Subsistances, invite (du 26 janvier au 12 février) (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 20 décembre 2016

Moi de la Danse, deuxième

Explorant la pluralité des identités à travers le mouvement, le festival Le Moi de la Danse, lancé par les Subsistances, invite (du 26 janvier au 12 février) plusieurs chorégraphes à présenter des pièces, des conférences, des workshops... Avec cette année, la grande dame de la danse Carolyn Carlson, le suisse Thomas Hauert, le trublion Boris Charmatz et une création de Maud Le Pladec. Les Subsistances organisent aussi un "lancer de festival" autour d'un apéritif et des cours de danse-minute le jeudi 12 janvier à 19h (entrée libre sur réservation).

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Carole Karemera : « Un héritage magnifique et imposant »

3 questions à... | Entre deux représentations au Radiant, Carole Karemera, seule femme de la distribution, a répondu à nos questions avec un plaisir induit par son bonheur d'être dans cette aventure historique qu'est Battlefield.

Nadja Pobel | Mardi 6 décembre 2016

Carole Karemera : « Un héritage magnifique et imposant »

Avec quelles intentions Peter Brook vous a-t-il présenté cette (re)création ? Carole Karemera : Il avait deux éléments : repartager avec le public français, de "l'ouest", l'histoire épique d'une autre partie du monde, une culture terriblement manquante ; et il y a ce désir de parler de ce moment après la bataille, le pourquoi de cette bataille aujourd'hui. Peter regarde l'état du monde dans lequel nous vivons. Il faut le questionner, le vivre, le traverser sans d'ailleurs avoir de solutions. Après la bataille... (NdlR : elle s'apprête à nommer des villes en ruine). En fait, non, je ne veux pas citer de lieu précis car il est question ici de toutes les femmes et tous les hommes qui traversent les guerres des semaines, des mois ou même un instant comme en France l'année dernière et cette année. Est-ce que vous avez vu en vidéo ce Mahabharata pour travailler Battlefield ? Nous, nous ne l'avons pas vu. Plus tard, au fil du travail, nous avons reçu des liens vidéo vers le film (NdlR, sorti en 1991). Chacun l'a vu quand il en avait besoin. Ce qui est très important, c'est qu'on s'inscrit dans

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La Guerre nue de Peter Brook

Théâtre de Villefranche | Trente ans après la création du Mahabharata à Avignon, Peter Brook en fait une synthèse avec ce Battlefield. Quintessence du théâtre du Britannique, le spectacle passe, après le Radiant, à Villefranche.

Nadja Pobel | Mardi 6 décembre 2016

La Guerre nue de Peter Brook

C'est une histoire vieille comme le monde, une fresque épique et sanguinaire écrite depuis des millénaires, 12 000 pages en sanskrit pour dire l'origine et le fondement de l'Inde. Et cette bataille au sein d'une même famille (les Bharata) entre cinq frères (les Pandavas) et leurs cousins (les Kauravas), cent fils du roi aveugle Dritarashtra. Re-rédigée par Jean-Claude Carrière, cette épopée avait donné lieu à une pièce fleuve présentée au festival d'Avignon 1985, dans un endroit défriché pour l'occasion : la carrière de Boulbon. À la question de savoir pourquoi Peter Brook, à 90 ans, remet le couvert, la réponse est sur scène très rapidement : le besoin de réaffirmer que rien ne change et que ce conflit si ancien a tant de résonances encore. Dans cette version considérablement raccourcie, Brook va à l'essentiel, dégageant son récit des descriptions trop précises des relations de cette dynastie. Il s'attache plutôt à situer son propos sur ce qu'il reste de l'homme : « Au diable la condition de l’Humanité ! » étant les premiers mots, en anglais sur-titré, de ces soixante-dix minutes attribués au roi orphelin de sa progéniture. D

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La Villa Gillet a de la repartie

Penser le monde | Certains annonçaient la Villa Gillet moribonde après ses déboires des derniers mois. Visiblement, le directeur Guy Walter et son équipe, réduite de moitié juste (...)

Sébastien Broquet | Jeudi 13 octobre 2016

La Villa Gillet a de la repartie

Certains annonçaient la Villa Gillet moribonde après ses déboires des derniers mois. Visiblement, le directeur Guy Walter et son équipe, réduite de moitié juste avant l'été suite à la baisse drastique de ses subventions, ont de la repartie : on n'attendait pas si rapidement l'arrivée d'un nouveau rendez-vous, en l'occurrence La Chose Publique, qui se tiendra du 21 au 26 novembre dans les locaux de la Villa Gillet. Prenant la place laissée vacante par Mode d'Emploi, cette nouvelle semaine de débats d'idées s'articulera « autour de l'actualité française en philosophie, en sciences humaines et sociales. La Villa Gillet en assurera le commissariat scientifique » nous explique-t-on du côté de l'équipe. C'est l'arrivée d'un mécène qui permet la tenue de cet événement, en l'occurrence l'association Res Publica, basée à Lyon - et au Burkina Faso via son ONG - et

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Green Room : no future

ECRANS | Un groupe punk à la dérive vérifie à ses dépens la réalité du slogan No Future en se produisant devant un public de fachos. S’ensuit un huis clos surprenant, avec larsen et acouphènes modulés par Jeremy Saulnier. Prix du Petit Bulletin lors du dernier festival Hallucinations Collectives.

Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

Green Room : no future

On le sait depuis Psychose d’Hitchcock : les films qui bifurquent sans crier gare dans l’hémoglobine méritent toujours qu’on consente un détour en leur direction. Faisant mine de nous emmener dans des contrées connues, ils se plaisent à nous projeter au milieu d’un ailleurs terrifiant confinant parfois au nulle part — cette terra incognita cinématographique qui se réduit comme une peau de chagrin. Green Room appartient à cette race bénie d’œuvres maléfiques se payant même le luxe de changer plusieurs fois de directions. Conservant le spectateur pantelant, dans un état d’incertitude en accord avec l’intranquillité seyant à des personnages de survival. Et ourlant ses massacres de ponts rock (ou plutôt punk) du plus bel effet. Haches tendres et battes de bois Partant d’un chaos dérisoire, de la situation minable d’un groupe tirant le diable par la queue, Green Room semble brandir l’étendard d’une comédie ingénue, laissant entrevoir de fines plaisanteries sur les musiciens à cheveux gras, leur combi pourri ou les parquets en bois norvégien. On s’attend à une succession de mésaventures anecdotiques — tendanc

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Les Malheurs de Sophie

ECRANS | Cinéaste aux inspirations éclectiques (mais à la réussite fluctuante), Christophe Honoré jette son dévolu sur deux classiques de la Comtesse de Ségur pour une surprenante adaptation, à destination des enfants autant que des adultes.

Vincent Raymond | Mardi 19 avril 2016

Les Malheurs de Sophie

La filmographie de Christophe Honoré ressemble à la boîte de chocolats de Forrest Gump (« on ne sait jamais sur quoi on va tomber »), à la différence notable que chacune de ses douceurs est dûment ornée d’une étiquette… omettant de signaler sa teneur en poivre ou piment. Résultat : appâtés par ses distributions appétissantes, becs sucrés et novices ressortent invariablement de ses films la gueule en feu ; quant aux autres, à force d’être échaudés, ils ont appris et la méfiance, et à espérer davantage de saveur dans la “seconde couche” lorsque l’enrobage les déçoit. Sophistication, heurs et malheurs Bien que prolifique auteur de romans jeunesse, Honoré n’avait encore jamais franchi le pas au cinéma, où il flirte avec un public de préférence âgé de plus de 16 ans. S’emparant d’un pilier des bibliothèques respectables, il procède à l’inverse de Jean-Claude Brialy, lequel avait réalisé en 1981 une transposition sagement premier degré, aux remugles de vieille confiture. Plutôt qu’égrener les sottises de la gamine dans une enfilade de saynètes — ce que l’ouvrage dans sa forme théâtrale incite à faire et que l’amorce du film laisse croi

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Play Time : Carolyn & Cie

SCENES | Un bal pour les enfants, un concert de musiques du monde (Trio Bassma + Tram des Balkans), une nouvelle création de Jozsef Trefeli et Gabor Varga (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 29 mars 2016

Play Time : Carolyn & Cie

Un bal pour les enfants, un concert de musiques du monde (Trio Bassma + Tram des Balkans), une nouvelle création de Jozsef Trefeli et Gabor Varga revisitant les danses folkloriques hongroises, une création participative sur les sonorités de la ville... La 4e édition du festival Play Time (concoctée par le Centre Chorégraphique National et d'autres structures, se déroulant du 1er au 8 avril) à Rillieux-la-Pape se veut à nouveau festive et hétéroclite. Le chorégraphe Yuval Pick y reprendra aussi Playbach, œuvre courte en hommage à Bach. Et les plus jeunes, à partir de huit ans, auront la chance de découvrir la nouvelle création de Carolyn Carlson (auteure entre autres nombreuses pièces du solo Blue Lady) : Seeds (graines en anglais), en collaboration avec le dessinateur Yacine Ait Kaci et son petit personnage simplifié Elyx. Pièce pour trois danseurs entremêlant la danse et des animations vidéo, Seeds est un voyage imaginaire abordant avec poésie les problèmes d'écologie. JED

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The Assassin

ECRANS | de Hou Hsiao-hsien (Taï, 1h45) avec Shu Qi, Chang Chen, Yun Zhou…

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

The Assassin

Où l’expression “rester interdit” devant une certaine beauté (ou une beauté incertaine) revêt un sens inaccoutumé… Mais avec Monsieur Hou ce type de situation tend à dépasser le cadre de l’exception — le cinéaste taïwanais semblant estimer l’hermétisme comme une langue raffinée dont il convient d’user pour maintenir à distance un public profane. En l’occurrence, le procédé se révèle curieux lorsque l’on s’attelle à un wu xia pian (le film de sabre chinois), genre éminemment populaire, remis au goût du jour par le très chorégraphié Tigre et Dragon (2000) du toujours génial Ang Lee. Refusant sans doute de s’abaisser à signer un film totalement épique ou spectaculaire (aurait-il peur de déchoir ?), HHH verse dans une abstraction esthétique floue, certainement très symbolique. Mais à la différence d’un Tarkovski, d’un Bergman ou d’un Kubrick (voire d’un Malick dans ses bons jours), il ne va pas au bout de sa démarche et paraît comme incapable de se résoudre à une dissolution narrative absolue, qui ferait de ses œuvres de purs objets contemplatifs — même ses séquences de combats sont à Tsui Hark ou John Woo ce que Rivette pourrait être à Scorsese e

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La Terre et l’Ombre

ECRANS | De César Acevedo (Col, 1h37) avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa…

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

La Terre et l’Ombre

Heureusement que le métal fin ne s’oxyde pas ! Sans quoi, la Caméra d’or reçue par César Acevedo pour son premier film en mai dernier sur la Croisette aurait terni avant que son œuvre n’arrive sur les écrans. Cela dit, le délai observé par La Terre et l’Ombre entre son sacre et sa sortie respecte son apparente discrétion et son rythme lent. Une lenteur insistante aussi esthétisée que l’image est composée, avec un luxe de symétries et de clairs-obscurs. Cette gravité contemplative en vient à déranger, tant elle semble s’énivrer de sa propre beauté tragique, allant jusqu’à détourner l’attention du spectateur des vrais sujets : l’agonie du fils du vieux héros et ce que le film révèle des conditions de vie infâmes des journaliers colombiens. Non qu’il faille, par principe, assigner une forme crasseuse et tremblotante à un drame social, mais opter pour un maniérisme très cosmétique n’est sans doute pas l’alternative la plus heureuse. VR

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Back Home

ECRANS | De Joachim Trier (Nor/Dan/Fr, 1h49) avec Isabelle Huppert, Gabriel Byrne, Jesse Eisenberg…

Vincent Raymond | Mardi 8 décembre 2015

Back Home

Après la réussite de son Oslo 31 août, Joachim Trier s’offre une petite tranche d’europudding avec un portrait en creux d'une photographe de guerre défunte. Et surtout celui de son veuf, de ses enfants face au deuil impossible. C’est beau, c’est froid, c’est austère. C’est arty, aussi, avec plein de résonances drôlement bien pensées. Mais c’est surtout très attendu, dans les intentions, les développements et la construction.

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

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Cannes 2015, jours 10 et 11. La dernière ligne droite…

ECRANS | "Valley of Love" de Guillaume Nicloux. "Chronic" de Michel Franco. "Macbeth" de Justin Kurzel. "Notre petite sœur" d’Hirokazu Kore-eda. "Marguerite et Julien" de Valérie Donzelli. Le Palmarès du festival.

Christophe Chabert | Mardi 26 mai 2015

Cannes 2015, jours 10 et 11. La dernière ligne droite…

Encore une poignée de films arrachés à l’épuisement de fin de festival. Une journée pour souffler après le Palmarès. Et nous voilà de retour derrière notre clavier pour commenter tout ça, depuis nos calmes pénates et sous un ciel grisâtre, loin des coups de soleil et du stress cannois. Nicloux : Depardieu et Huppert, perdus dans l’espace La fin de la compétition — et les deux films rattrapés in extremis avant de rentrer — auront achevé de faire pencher la balance longtemps indécise du jugement global porté sur sa qualité : c’était quand même très moyen. On y reviendra à la fin de ce billet, mais il faut remonter à loin pour trouver autant de déceptions, sinon de films franchement mauvais, dans ce qui est censé être le top du festival. Et s’il y eût aussi quelques grands moments, c’est bien l’écart entre les deux extrêmes qui pose question. Mais bon, ne spoilons pas, on développera plus tard. Ainsi du Valley of Love de Guillaume Nicloux qui, sans être le «navet» proclamé par certains, nous a quand même sérieusement laissé sur notre faim. Il faut dire que Nicloux est un drôle de cinéaste, que l’on a d’abor

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Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

ECRANS | "Youth" de Paolo Sorrentino. "The Assassin" de Hou Hsiao-Hsien. "Mountains May Depart" de Jia Zhang-ke. "Dheepan" de Jacques Audiard. "Love" de Gaspar Noé.

Christophe Chabert | Dimanche 24 mai 2015

Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

Dur dur quand même ce festival de Cannes. Comme d’habitude, nous objecte notre petite voix intérieure. Oui, enfin, un peu plus que ça, lui répond-on, agacé. C’est parce que tu as la mémoire courte, renchérit-elle. Non, les pieds en feu et les yeux cernés surtout, tentons-nous pour couper court au débat. Sur quoi on se dit que si l’on en est à écrire ce genre de conversations imaginaires, c’est qu’effectivement il y a comme une forme de surchauffe intérieure et qu’on n’est pas loin de crier, proximité de l’Italie oblige : «Aiuto !» Youth : la grande mocheté de Sorrentino À moins que cet appel à l’aide ne soit la conséquence de l’accueil délirant réservé au dernier Paolo Sorrentino, Youth, qu’on considère pourtant clairement comme une horreur, sinon une infamie. C’est à ne plus se comprendre soi-même, tant on était resté sur le souvenir, émerveillé, de sa Grande Bellezza il y a deux ans, où il portait son cinéma rutilant et excessif vers une forme d’absolu, sillonnant les rues romaines avec une caméra virtuose et élégiaque dans un h

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Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

ECRANS | "Sicario" de Denis Villeneuve. "Cemetery of Splendour" d’Apichatpong Weerasethakul. "Le Tout nouveau testament" de Jaco Van Dormael.

Christophe Chabert | Jeudi 21 mai 2015

Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

Après la parenthèse enchantée de Vice Versa offerte (à vie) par les studios Pixar, retour à la dure réalité cannoise avec des films qu’on qualifiera gentiment d’inaboutis, pour des raisons somme toute très diverses. Prenons Sicario de Denis Villeneuve… Tout laissait à penser que le cinéaste québécois allait donner à ce polar sur fond de lutte contre les narcotrafiquants mexicains la même classe que celle insufflée à son superbe Prisoners. Le film démarre d’ailleurs très bien avec un assaut mené contre un repère de gangsters soupçonnés de détenir des otages. À la place, et après avoir soigneusement dégommé les habitants peu fréquentables du lieu, les agents découvrent un véritable charnier de cadavres étouffés dans des sacs plastiques puis dissimulés dans les murs de la maison. Vision d’horreur puissante qui permet aussi de mettre en avant la protagoniste du film : Kate (Emily Blunt), jeune recrue idéaliste du FBI, vite débauchée par un groupe d’intervention d’élite emmené par un type aussi débonnaire qu’inflexible (Josh Brolin) assoc

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Cannes 2015, jour 6. Et Pixar fût…

ECRANS | "Vice Versa" de Pete Docter

Christophe Chabert | Mercredi 20 mai 2015

Cannes 2015, jour 6. Et Pixar fût…

Lundi matin, 11h. Alors que commençait la deuxième moitié du festival sous le signe d’interrogations diverses et variées résumables en : «Est-ce que c’est un bon cru, cette édition 2015 ?», la lumière est apparue sur l’écran du Théâtre Lumière, et tout a soudain été bouleversé. Nous en premier, en sanglots durant les quinze dernières minutes du film, puis systématiquement lorsqu’on l’évoquait aux gens qui ne l’avaient pas encore vu ; mais aussi l’ordre d’un festival qui, jusque-là, manquait singulièrement de hiérarchie. La lumière, c’est celle de Vice Versa (Inside Out) de Pete Docter, dernier-né des studios Pixar, et c’est peu de dire qu’il s’agit d’un événement considérable, un classique instantané du cinéma et une date dans l’histoire de l’animation. Surtout, c’est le genre de choc dont on ne se remet pas, une projection qui restera à jamais gravée dans nos mémoires, petite bille bleue et jaune stockée quelque part au fond de notre conscience que des mains agiles iront régulièrement ressortir pour nous refoutre le frisson, les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres. Car ce que raconte Vice Versa, dans un élan méta-phys

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Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

ECRANS | "The Sea of Trees" de Gus Van Sant. "Mia Madre" de Nanni Moretti. "Les Milles et une nuits, volume 1" de Miguel Gomes.

Christophe Chabert | Dimanche 17 mai 2015

Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

Cannes 2015, de l’avis général, c’est l’enfer. Après les exploitants, c’est au tour de la presse, et notamment de son lumpenprolétariat, de râler sévère contre l’organisation. Il fallait en tout cas arriver deux bonnes heures à l’avance, cuire tel un poulet au four en faisant la queue et réciter une prière aux dieux du cinéma pour espérer voir les projections du Gus Van Sant et du Todd Haynes, du moins si l’on ne faisait pas partie du gotha de la critique. De plus en plus terrible année après année, cette répartition engendre qui plus est des comportements particulièrement rustres, les copains se gardant des places dans les queues puis dans les salles, histoire de s’assurer que l’on ne finisse pas le cul sur les marches — dans le meilleur des cas — ou le bec dans l’eau — dans le pire. Bref, une réforme de ce fourbi paraît inéluctable, et on rêve que tout cela se termine à la loyale : premier arrivé, premier servi, quitte à ce que, telles des groupies avant un concert de rock, certains en soient à planter leur tente devant les barrières pour être sûrs de dégotter le précieux sésame. The Sea of Trees : Van Sant se fait hara kiri Évidemment, la rage

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Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

ECRANS | "Le Fils de Saul" de László Nemes. "L’Homme irrationnel" de Woody Allen. "The Lobster" de Yorgos Lanthimos.

Christophe Chabert | Samedi 16 mai 2015

Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

Appliquant la règle berlinoise dite de l’embargo jusqu’à la projection officielle d’un film, on se laisse parfois 24 heures — un luxe ! avant de causer de la compétition, ce qui fait qu’à l’heure où vous découvrirez ces lignes, vous saurez déjà en allant fureter sur les réseaux sociaux qu’une bronca spectaculaire s’est levée sur The Sea of trees, le nouveau Gus Van Sant. Pour savoir ce que l’on en a pensé, patience jusqu’à demain, donc. Le Fils de Saul / Le Fils de l’homme On a aussi attendu pour dire à quel point Le Fils de Saul, premier long-métrage du Hongrois László Nemes, fut le grand choc de ce début de festival — en espérant que ce ne soit pas le seul. S’il y a une raison d’endurer le cirque cannois, c’est bien pour se retrouver nez à nez avec des œuvres pareilles, surgies de nulle part mais, une fois la projection terminée, inscrites de manière indélébile dans notre mémoire. On pourrait penser que cela tient exclusivement au sujet du film : la description d’un camp d’extermination nazi à travers les yeux de Saul, un membre du Sonderkommando, ces prisonniers chargés de participer à la solution finale en conduisant les juifs dans les

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Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

ECRANS | "Tale of tales" de Matteo Garrone. "L’Étage du dessous" de Radu Muntean. "L’Ombre des femmes" de Philippe Garrel.

Christophe Chabert | Jeudi 14 mai 2015

Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

Voilà, Cannes, 2015, c’est parti, dans un foutoir qui ferait le charme du festival s’il n’était pas une source considérable d’épuisement pour celui qui le subit onze jours durant. Au menu cette année : un plan Vigipirate renforcé qui crée un gigantesque périmètre de sécurité devant l’entrée du Palais, obligeant les centaines de festivaliers à s’agglutiner le long des barrières lorsqu’ils sortent et provoquant des queues monstres quand ils veulent pénétrer à l’intérieur ; des exploitants furibards devant la réforme de leur système de tickets, prêts à mener une action en haut des marches histoire d’exprimer leur mécontentement ; et un grand Théâtre Lumière rénové de fond en comble, du double escalier en hélice à la salle elle-même, bien plus confortable que dans sa configuration précédente. Comme d’habitude, les couacs sont nombreux au démarrage, à commencer par des séances presse tellement étroites qu’il était quasi-impossible d’assister aux projections du dernier Kore-Eda, Notre petite sœur ; pas grave, on se le gardera pour les séances de rattrapage le dernier dimanche, juste avant le palmarès. Ou encore ces publicités pour le moins menaçantes de la Ville de

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Emma, c’est elle

SCENES | C’est l’histoire d’une famille où tout semble aller bien. En apparence. Le père, Charles, est médecin, la fille une bonne ado et la mère, Emma, vient de (...)

Nadja Pobel | Mardi 3 mars 2015

Emma, c’est elle

C’est l’histoire d’une famille où tout semble aller bien. En apparence. Le père, Charles, est médecin, la fille une bonne ado et la mère, Emma, vient de trouver du travail avec une période d’essai. «Comme au rugby», explique le père à la gamine qui ne comprend pas ce terme. Entre petits gestes du quotidien et légers échos politiques, tout le monde est bienveillant. Sauf qu’Emma s’est suicidée au début de la pièce. Écrite intégralement sur le plateau (et créée en novembre 2013 à la Comédie de Valence) par Mariette Navarro, celle-ci remonte en fait les mois et les années qui précédent l'acte, oscillant entre une variation contemporaine sur Madame Bovary et le fait-divers au cours duquel, trop enfoncé dans son mensonge, Jean-Claude Romand a tué les siens. Ainsi s’égrènent les petits arrangements et les gros écarts (conjugaux mais aussi financiers, lorsque Emma s’endette) de cette femme comme les autres, celle dont les voisins pourraient dire à la télé qu'elle était «sans histoire». Pour raconter comment se lézarde son existence, la metteur en scène de la bien nommée compagnie des Hommes Approximatifs, Caroline Guiela Nguyen, a opté pou

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Pas juste pour rire

SCENES | L'année café-théâtre 2014 s'est terminée sur une création hors-normes comiques de Dominic Palandri (New York Paradis). Amusant hasard : 2015 débutera sur une (...)

Benjamin Mialot | Mardi 6 janvier 2015

Pas juste pour rire

L'année café-théâtre 2014 s'est terminée sur une création hors-normes comiques de Dominic Palandri (New York Paradis). Amusant hasard : 2015 débutera sur une tentative similaire de son complice Jacques Chambon, Les Sentinelles (20 février au Karavan), une intrigante «tragédie burlesque sur l’incapacité des hommes à se reconnaître dans l’autre». Autre auteur et metteur en scène pas-que-drôle, Jocelyn Flipo présentera lui Sale mentor (à

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Rires enregistrés

SCENES | Moins féconde que la précédente, la saison café-théâtre 2014/2015 n'en demeure pas moins réjouissante, entre reprises de spectacles qui gagnent à être connus et défilé de têtes qui le sont déjà. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 9 septembre 2014

Rires enregistrés

En cette rentrée, les cafés-théâtres lyonnais ont des airs de champs en jachère : à leur programme figurent  nombre de reprises d'une saison 2013/2014 exceptionnellement riche en créations. Côté one-man-show, on retrouvera ainsi avec plaisir Jefferey Jordan (aux Tontons Flingueurs, jusqu'au 2 octobre), Karim Duval (même endroit, en octobre), François Martinez (idem), Yann Guillarme (au Boui Boui, en janvier et février), Alex Ramirès (au Boui Boui également, jusqu'au 30 décembre), Gérémy Crédeville (au Complexe du Rire, en novembre et décembre) ou encore

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Blue Ruin

ECRANS | Grande révélation de l’année, ce polar très noir signé Jeremy Saulnier raconte la vengeance implacable d’un tueur improbable, fouillant au passage les artères corrompues de l’Amérique profonde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 juillet 2014

Blue Ruin

Si les grandes figures tragiques grecques ou shakespeariennes se réincarnaient quelque part aux Etats-Unis du côté de la Virginie d’aujourd’hui, elles auraient l’air d’une bande de ploucs consanguins ou d’un clodo qui dort dans sa voiture et se fait ramasser au petit matin par la police — même pas pour l’arrêter, juste pour lui signifier que l’assassin de sa famille va être remis en liberté. Ce garçon sans âge, nommé Dwight, totalement hirsute et barbu comme c’est pas permis, a dans son regard perdu la douceur des enfants qui n’ont pas su grandir. Géniale idée de casting : l’incroyable Macon Blair, qui ressemble de prime abord à un Zach Gallifianakis tombé de Mars, confère au personnage une innocence qui prendra tout son sens lorsque, rasé de près et vêtu d’habits propres, il décidera d’accomplir une vengeance qu’il semble avoir programmée depuis belle lurette — pas besoin, du coup, de fournir d’explications à son geste, cela coule de source comme, la boucle est bouclée, cela coulait de source dans les tragédies antiques. Car Dwight sera à la fois le spectateur éberlué et l’acteur impitoyable du déferlement de violence qu’il engendre. Vengeur amateur Po

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No Gazaran

ECRANS | De Doris Buttignol et Carole Menduni (Fr, 1h30) documentaire

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

No Gazaran

Après le Polonais Holy field, holy war — même pas sorti à Lyon, d’ailleurs — voici un nouveau docu sur le gaz de schiste, français celui-ci. Il raconte la résistance hexagonale au «fracking», cette technique de fracturation hydrolique permettant d’extraire gaz et huiles de schiste qui provoque la pollution de l’air, des sols et de l’eau, interdite par le gouvernement Fillon mais soutenue par les lobbys industriels puissants faisant le siège du Parlement européen et enfumant les ministres successifs, quand ils n’arrivent pas carrément à avoir leur tête — remember Delphine Battho. Un exemple édifiant de mobilisation citoyenne réussie quoique fragile, que le documentaire aère en allant chercher des exemples similaires au Canada et aux États-Unis. Ce ne sont pas les meilleures séquences du film, même si elles ont l’honnêteté de payer ouvertement leur tribut à Gasland et Josh Fox, cinéaste ayant lancé l’alerte sur cette soi-disant «énergie propre». Qu’on soit pour ou contre le sujet — quoique, être pour, c’est à peu

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L’Amour est un crime parfait

ECRANS | Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle assez fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 10 janvier 2014

L’Amour est un crime parfait

Dans le campus suisse high tech où se déroule une partie de L’Amour est un crime parfait, débarquent à mi-film des spécialistes américains des techniques scénaristiques, venus à la pêche aux jeunes talents parmi les classes de lettres de l’université. Ce que Marc, le professeur de littérature incarné par un Mathieu Amalric frénétique, passant de l’exaltation à l’angoisse avec le même regard fiévreux, voit comme une menace. Plus tard, le même Marc, rejoignant son chalet isolé dans les montagnes enneigées, y découvre sa sœur Marianne (Karin Viard) avachie sur le canapé avec son rival Richard (Denis Podalydès), tous deux affublés de lunettes ridicules pour voir sur un écran plasma gigantesque la version 3D des Derniers jours du monde, le précédent film des frères Larrieu… Deux digressions sans rapport avec le récit policier qu’ils nous racontent, mais qui font office de plaidoyer pro domo rigolard envers leur méthode, peu soucieuse d’efficacité ou de rigueur narrative. En cela, L’Amour est un crime parfait

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Les Sorcières de Zugarramurdi

ECRANS | Alex de la Iglesia fait de nouveau exploser sa colère dans un film baroque et échevelé, comédie fantastico-horrifique qui règle ses comptes avec la crise espagnole et, mais là le bât blesse, la gente féminine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 2 janvier 2014

Les Sorcières de Zugarramurdi

L’Espagne va mal, plombée par la crise et le retour d’un obscurantisme rallumé par le gouvernement Rajoy. Il n’en fallait pas plus pour raviver la colère d’Alex de la Iglesia, dont le cinéma s’est toujours nourri à égale mesure de culture geek et de révolte politique. L’entrée en matière des Sorcières de Zugarramurdi restera comme un de ses gestes les plus éminemment subversifs : en plein cœur de Madrid, un Christ, un soldat vert et Bob l’éponge vont faire un hold-up dans une boutique de cash contre or, autrement dit un usurier moderne qui profite de la précarisation ambiante. La charge est violente, mais pas autant que les images elles-mêmes, puisque le casse vire au carnage, et la mise en scène à un impressionnant morceau de bravoure où de la Iglesia arrive à faire sentir physiquement le chaos de la situation. Les faux mimes et gangsters amateurs doivent donc fuir à bord d’un taxi direction la frontière franco-espagnole, avec étape à Zugarramurdi. En chemin, les voilà qui dissertent hystériquement sur les raisons qui les ont poussés à commettre leur forfait : leurs ex-femmes ou nouvelles copines qui les ont réduits à l’état de mâles pleurnichards et dévirilisé

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Télé Gaucho

ECRANS | De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Télé Gaucho

Visiblement, en France, il est impossible de transformer l’essai d’un succès (critique et public) surprise. Michel Leclerc vient s’ajouter à une liste déjà longue (et pas encore close cette année…) de cinéastes trop confiants qui tentent de retrouver un esprit qu’ils réduisent à une formule creuse. Reprenant l’équation politique + romantisme + fantaisie de son Nom des gens, il la métamorphose en bouillie informe, scénaristiquement décousue, filmée n’importe comment, où l’humour pèse des briques et où les sentiments ont l’air fabriqués comme jamais. On suit donc le parcours d’un naïf qui, délaissant son stage chez TF1 (mais ce n’est pas TF1) pour aller faire ses classes dans la télé libre (Télé Bocal est devenue Télé Gaucho), y croise de vrais gens passionnés, sincères et de gauche, avec tout ce que cela implique de purisme et de prise de courge sur celui qui a la plus grosse conscience militante. Probablement autobiographique, le film est surtout incroyablement égocentrique : Leclerc fait la voix-off, chante en live et au générique

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