Cannes 2015, jour 7. Exercices de style

ECRANS | "Sicario" de Denis Villeneuve. "Cemetery of Splendour" d’Apichatpong Weerasethakul. "Le Tout nouveau testament" de Jaco Van Dormael.

Christophe Chabert | Jeudi 21 mai 2015

Après la parenthèse enchantée de Vice Versa offerte (à vie) par les studios Pixar, retour à la dure réalité cannoise avec des films qu'on qualifiera gentiment d'inaboutis, pour des raisons somme toute très diverses.

Prenons Sicario de Denis Villeneuve… Tout laissait à penser que le cinéaste québécois allait donner à ce polar sur fond de lutte contre les narcotrafiquants mexicains la même classe que celle insufflée à son superbe Prisoners. Le film démarre d'ailleurs très bien avec un assaut mené contre un repère de gangsters soupçonnés de détenir des otages. À la place, et après avoir soigneusement dégommé les habitants peu fréquentables du lieu, les agents découvrent un véritable charnier de cadavres étouffés dans des sacs plastiques puis dissimulés dans les murs de la maison.

Vision d'horreur puissante qui permet aussi de mettre en avant la protagoniste du film : Kate (Emily Blunt), jeune recrue idéaliste du FBI, vite débauchée par un groupe d'intervention d'élite emmené par un type aussi débonnaire qu'inflexible (Josh Brolin) associé à un tueur mexicain repenti (Benicio Del Toro). Leur première intervention à Juarez permet à Villeneuve de s'offrir un morceau de bravoure filmique assez dantesque, et on se prend à rêver que Sicario suive cette voie pour s'affirmer comme un thriller racé et personnel.

Mais c'est justement par un excès coupable de style que le film s'enraye. À force de chercher à sidérer à tous les plans, Villeneuve finit par se regarder filmer, à moins qu'il ne se contente de s'extasier devant la photo il est vraie magnifique du prodige Roger Deakins — chef op' des frères Coen, au passage. Touché par le syndrome Sam Mendes, il oublie l'efficacité élémentaire de son récit, se perdant dans un puzzle fait de trahisons et de double jeu, prenant très au sérieux sa série B en tentant de la hisser au niveau d'un objet arty et chic.

Villeneuve fait alors du Friedkin au petit pied, reprenant en version solaire et poussiéreuse l'idée développée dans Prisoners d'un mal qui se propage comme une traînée de poudre dans un environnement de déréliction morale. La marque d'un auteur ? Bof, car à vouloir jouer sur les deux tableaux (celui de l'entertainment hollywoodien et celui du cinéma à prétention festivalière), Villeneuve ne gagne sur aucun d'entre eux ; son film est à la fois creux et ennuyeux, artificiel et vain.

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Apichatpong Weerasethakul entre le jour et la nuit, à l'IAC

Vidéo | Nous ne sommes pas dans la jungle thaïlandaise, mais dans le jardin de l’Institut d’Art Contemporain à Villeurbanne, où l’artiste Apichatpong (...)

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 5 juillet 2021

Apichatpong Weerasethakul entre le jour et la nuit, à l'IAC

Nous ne sommes pas dans la jungle thaïlandaise, mais dans le jardin de l’Institut d’Art Contemporain à Villeurbanne, où l’artiste Apichatpong Weerasethakul (en compagnie de Nathalie Ergino, directrice de l’IAC) présente à la presse son exposition immersive. Le cinéaste (Palme d’or à Cannes en 2010 pour Oncle Boonmee, et qui présentera sur la Croisette cette année son dernier film Memoria) alterne les films et les projets d’environnements vidéo pour des musées. Une vingtaine de projections immersives composent sa fascinante exposition à l’IAC, explorant les frêles frontières entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, la veille et le sommeil… On parcourt les salles du musée dans une sorte d’état onirique, hypnotique, à travers des formes d’images singulières : projections ralenties, surexpositions ou sous-expositions, surimpressions, passages de la couleur à un noir et blanc presque laiteux, présentation en polyptyques… Une exposition où l’on réalise moins ses

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L’avenir, c’était moins pire avant : "Blade Runner 2049" de Denis Villeneuve

Science-Fiction | Denis Villeneuve livre avec Blade Runner 2049 une postérité plus pessimiste encore que le chef-d’œuvre de Dick & Scott. Tombeau de l’humanité, son opéra de bruine crasseuse et de poussière survit à sa longueur ainsi qu’à l’expressivité réduite de Ryan “Ford Escort” Gosling.

Vincent Raymond | Mardi 3 octobre 2017

L’avenir, c’était moins pire avant :

2049, sur une Terre à la biocénose ravagée. Blade Runner, K. est un réplicant d’un modèle évolué chargé d’éliminer ses congénères réfractaires à l’autorité humaine. K. découvre lors d’une mission qu’une réplicante, en théorie stérile, a jadis accouché. L’enfant-miracle est très convoité… C’est peu dire que le monde a les yeux braqués sur Denis Villeneuve, “celui qui s’est risqué” à prolonger le cauchemar de Philip K. Dick modifié par Ridley Scott. Demi-suite en forme de résonance — y compris musicale, même si Vangelis n’a pas été reconduit, supplanté par l’incontournable Hans Zimmer — ce nouvel opus permet au cinéaste de travailler en profondeur ses obsessions : l’identité brutalement perturbée (Incendies, Maelström, Un 32 août sur Terre…) et la contamination de la réalité par les songes ou les souvenirs (Enemy, Premier Contact). Bref, de remettre en cause ce qui s’apparente de près ou de loin à une certitude d’airain. La singularité de Blade Runner en était une. Plus maintenant. Du futur, fai

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The Assassin

ECRANS | de Hou Hsiao-hsien (Taï, 1h45) avec Shu Qi, Chang Chen, Yun Zhou…

Vincent Raymond | Mardi 8 mars 2016

The Assassin

Où l’expression “rester interdit” devant une certaine beauté (ou une beauté incertaine) revêt un sens inaccoutumé… Mais avec Monsieur Hou ce type de situation tend à dépasser le cadre de l’exception — le cinéaste taïwanais semblant estimer l’hermétisme comme une langue raffinée dont il convient d’user pour maintenir à distance un public profane. En l’occurrence, le procédé se révèle curieux lorsque l’on s’attelle à un wu xia pian (le film de sabre chinois), genre éminemment populaire, remis au goût du jour par le très chorégraphié Tigre et Dragon (2000) du toujours génial Ang Lee. Refusant sans doute de s’abaisser à signer un film totalement épique ou spectaculaire (aurait-il peur de déchoir ?), HHH verse dans une abstraction esthétique floue, certainement très symbolique. Mais à la différence d’un Tarkovski, d’un Bergman ou d’un Kubrick (voire d’un Malick dans ses bons jours), il ne va pas au bout de sa démarche et paraît comme incapable de se résoudre à une dissolution narrative absolue, qui ferait de ses œuvres de purs objets contemplatifs — même ses séquences de combats sont à Tsui Hark ou John Woo ce que Rivette pourrait être à Scorsese e

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La Terre et l’Ombre

ECRANS | De César Acevedo (Col, 1h37) avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Edison Raigosa…

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

La Terre et l’Ombre

Heureusement que le métal fin ne s’oxyde pas ! Sans quoi, la Caméra d’or reçue par César Acevedo pour son premier film en mai dernier sur la Croisette aurait terni avant que son œuvre n’arrive sur les écrans. Cela dit, le délai observé par La Terre et l’Ombre entre son sacre et sa sortie respecte son apparente discrétion et son rythme lent. Une lenteur insistante aussi esthétisée que l’image est composée, avec un luxe de symétries et de clairs-obscurs. Cette gravité contemplative en vient à déranger, tant elle semble s’énivrer de sa propre beauté tragique, allant jusqu’à détourner l’attention du spectateur des vrais sujets : l’agonie du fils du vieux héros et ce que le film révèle des conditions de vie infâmes des journaliers colombiens. Non qu’il faille, par principe, assigner une forme crasseuse et tremblotante à un drame social, mais opter pour un maniérisme très cosmétique n’est sans doute pas l’alternative la plus heureuse. VR

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Le Tout Nouveau Testament

ECRANS | La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Le Tout Nouveau Testament

La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se double d’un tyran domestique séquestrant son épouse et sa fille de dix ans, Éa. Celle-ci, qui en a plein le Graal de ce monstre gorgé de bière, décide de suivre l’exemple de son aîné barbu, J.-C. Elle s’évade donc afin d’enrôler des apôtres et d’écrire son propre Nouveau Testament. Non sans avoir mis le bazar dans l’ordinateur paternel, en révélant à toute l’humanité l’heure de sa mort. Une plaisanterie qui lui vaut d’avoir un Dieu le père furibard (et en sandales) à ses trousses… Ténue, la filmographie de Jaco van Dormael ne compte que trois longs métrages depuis Toto le héros (1991), où s’affirmaient déjà pleinement son style comme ses influences. L’homme ayant biberonné au surréalisme belge — mâtiné de burlesque et d’onirisme nébuleux — son œuvre en est traversée, parfois illuminée : ici, la farce iconoclaste (un Dieu façon Gros Dégueulasse de Reiser) peut côtoyer le sublime éthéré ou le franchement potache lorsqu’il s’agit d’illustrer des métaphores. Affectionnant la forme du conte porté par u

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

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Cannes 2015, jours 10 et 11. La dernière ligne droite…

ECRANS | "Valley of Love" de Guillaume Nicloux. "Chronic" de Michel Franco. "Macbeth" de Justin Kurzel. "Notre petite sœur" d’Hirokazu Kore-eda. "Marguerite et Julien" de Valérie Donzelli. Le Palmarès du festival.

Christophe Chabert | Mardi 26 mai 2015

Cannes 2015, jours 10 et 11. La dernière ligne droite…

Encore une poignée de films arrachés à l’épuisement de fin de festival. Une journée pour souffler après le Palmarès. Et nous voilà de retour derrière notre clavier pour commenter tout ça, depuis nos calmes pénates et sous un ciel grisâtre, loin des coups de soleil et du stress cannois. Nicloux : Depardieu et Huppert, perdus dans l’espace La fin de la compétition — et les deux films rattrapés in extremis avant de rentrer — auront achevé de faire pencher la balance longtemps indécise du jugement global porté sur sa qualité : c’était quand même très moyen. On y reviendra à la fin de ce billet, mais il faut remonter à loin pour trouver autant de déceptions, sinon de films franchement mauvais, dans ce qui est censé être le top du festival. Et s’il y eût aussi quelques grands moments, c’est bien l’écart entre les deux extrêmes qui pose question. Mais bon, ne spoilons pas, on développera plus tard. Ainsi du Valley of Love de Guillaume Nicloux qui, sans être le «navet» proclamé par certains, nous a quand même sérieusement laissé sur notre faim. Il faut dire que Nicloux est un drôle de cinéaste, que l’on a d’abor

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Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

ECRANS | "Youth" de Paolo Sorrentino. "The Assassin" de Hou Hsiao-Hsien. "Mountains May Depart" de Jia Zhang-ke. "Dheepan" de Jacques Audiard. "Love" de Gaspar Noé.

Christophe Chabert | Dimanche 24 mai 2015

Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

Dur dur quand même ce festival de Cannes. Comme d’habitude, nous objecte notre petite voix intérieure. Oui, enfin, un peu plus que ça, lui répond-on, agacé. C’est parce que tu as la mémoire courte, renchérit-elle. Non, les pieds en feu et les yeux cernés surtout, tentons-nous pour couper court au débat. Sur quoi on se dit que si l’on en est à écrire ce genre de conversations imaginaires, c’est qu’effectivement il y a comme une forme de surchauffe intérieure et qu’on n’est pas loin de crier, proximité de l’Italie oblige : «Aiuto !» Youth : la grande mocheté de Sorrentino À moins que cet appel à l’aide ne soit la conséquence de l’accueil délirant réservé au dernier Paolo Sorrentino, Youth, qu’on considère pourtant clairement comme une horreur, sinon une infamie. C’est à ne plus se comprendre soi-même, tant on était resté sur le souvenir, émerveillé, de sa Grande Bellezza il y a deux ans, où il portait son cinéma rutilant et excessif vers une forme d’absolu, sillonnant les rues romaines avec une caméra virtuose et élégiaque dans un h

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Cannes 2015, jour 6. Et Pixar fût…

ECRANS | "Vice Versa" de Pete Docter

Christophe Chabert | Mercredi 20 mai 2015

Cannes 2015, jour 6. Et Pixar fût…

Lundi matin, 11h. Alors que commençait la deuxième moitié du festival sous le signe d’interrogations diverses et variées résumables en : «Est-ce que c’est un bon cru, cette édition 2015 ?», la lumière est apparue sur l’écran du Théâtre Lumière, et tout a soudain été bouleversé. Nous en premier, en sanglots durant les quinze dernières minutes du film, puis systématiquement lorsqu’on l’évoquait aux gens qui ne l’avaient pas encore vu ; mais aussi l’ordre d’un festival qui, jusque-là, manquait singulièrement de hiérarchie. La lumière, c’est celle de Vice Versa (Inside Out) de Pete Docter, dernier-né des studios Pixar, et c’est peu de dire qu’il s’agit d’un événement considérable, un classique instantané du cinéma et une date dans l’histoire de l’animation. Surtout, c’est le genre de choc dont on ne se remet pas, une projection qui restera à jamais gravée dans nos mémoires, petite bille bleue et jaune stockée quelque part au fond de notre conscience que des mains agiles iront régulièrement ressortir pour nous refoutre le frisson, les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres. Car ce que raconte Vice Versa, dans un élan méta-phys

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Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

ECRANS | "Carol" de Todd Haynes. "Mon roi" de Maïwenn. "Plus fort que les bombes" de Joachim Trier. "Green Room" de Jeremy Saulnier.

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

Il fait beau et chaud sur Cannes, et tandis que les plagistes ont les pieds dans l’eau, les festivaliers continuent de macérer dans une mare de sueur, brûlant au soleil de files d’attente désespérées, rabrouant les resquilleurs, espérant secrètement découvrir de beaux films. À la mi-temps du festival, on est encore dans l’expectative. Il faut dire que des films, on n’en voit moins que les années précédentes, et surtout que l’on se concentre sur les films événements. A perdre chaque jour entre trois et cinq heures à attendre, on doit forcément sacrifier la part de découverte pourtant essentielle à la manifestation. D’où l’impression d’assister à une grande preview des films importants de l’automne, plus qu’à une compétition en bonne et due forme. Carol : Tood Haynes sublime le mélodrame Si toutefois on devait jouer le jeu des pronostics, on dirait que Carol de Todd Haynes ferait une très belle Palme d’or. Ce n’est pas ce qu’on a vu de mieux dans ladite compétition — Le Fils de Saul a notre préférence — mais il marque une étape décisive dans la carrière d’un cinéaste plutôt rare, dont chaque œuvre était jusqu’ici pétrie de contradic

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Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

ECRANS | "The Sea of Trees" de Gus Van Sant. "Mia Madre" de Nanni Moretti. "Les Milles et une nuits, volume 1" de Miguel Gomes.

Christophe Chabert | Dimanche 17 mai 2015

Cannes 2015, jour 4. La mère des songes.

Cannes 2015, de l’avis général, c’est l’enfer. Après les exploitants, c’est au tour de la presse, et notamment de son lumpenprolétariat, de râler sévère contre l’organisation. Il fallait en tout cas arriver deux bonnes heures à l’avance, cuire tel un poulet au four en faisant la queue et réciter une prière aux dieux du cinéma pour espérer voir les projections du Gus Van Sant et du Todd Haynes, du moins si l’on ne faisait pas partie du gotha de la critique. De plus en plus terrible année après année, cette répartition engendre qui plus est des comportements particulièrement rustres, les copains se gardant des places dans les queues puis dans les salles, histoire de s’assurer que l’on ne finisse pas le cul sur les marches — dans le meilleur des cas — ou le bec dans l’eau — dans le pire. Bref, une réforme de ce fourbi paraît inéluctable, et on rêve que tout cela se termine à la loyale : premier arrivé, premier servi, quitte à ce que, telles des groupies avant un concert de rock, certains en soient à planter leur tente devant les barrières pour être sûrs de dégotter le précieux sésame. The Sea of Trees : Van Sant se fait hara kiri Évidemment, la rage

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Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

ECRANS | "Le Fils de Saul" de László Nemes. "L’Homme irrationnel" de Woody Allen. "The Lobster" de Yorgos Lanthimos.

Christophe Chabert | Samedi 16 mai 2015

Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

Appliquant la règle berlinoise dite de l’embargo jusqu’à la projection officielle d’un film, on se laisse parfois 24 heures — un luxe ! avant de causer de la compétition, ce qui fait qu’à l’heure où vous découvrirez ces lignes, vous saurez déjà en allant fureter sur les réseaux sociaux qu’une bronca spectaculaire s’est levée sur The Sea of trees, le nouveau Gus Van Sant. Pour savoir ce que l’on en a pensé, patience jusqu’à demain, donc. Le Fils de Saul / Le Fils de l’homme On a aussi attendu pour dire à quel point Le Fils de Saul, premier long-métrage du Hongrois László Nemes, fut le grand choc de ce début de festival — en espérant que ce ne soit pas le seul. S’il y a une raison d’endurer le cirque cannois, c’est bien pour se retrouver nez à nez avec des œuvres pareilles, surgies de nulle part mais, une fois la projection terminée, inscrites de manière indélébile dans notre mémoire. On pourrait penser que cela tient exclusivement au sujet du film : la description d’un camp d’extermination nazi à travers les yeux de Saul, un membre du Sonderkommando, ces prisonniers chargés de participer à la solution finale en conduisant les juifs dans les

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Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

ECRANS | "Tale of tales" de Matteo Garrone. "L’Étage du dessous" de Radu Muntean. "L’Ombre des femmes" de Philippe Garrel.

Christophe Chabert | Jeudi 14 mai 2015

Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

Voilà, Cannes, 2015, c’est parti, dans un foutoir qui ferait le charme du festival s’il n’était pas une source considérable d’épuisement pour celui qui le subit onze jours durant. Au menu cette année : un plan Vigipirate renforcé qui crée un gigantesque périmètre de sécurité devant l’entrée du Palais, obligeant les centaines de festivaliers à s’agglutiner le long des barrières lorsqu’ils sortent et provoquant des queues monstres quand ils veulent pénétrer à l’intérieur ; des exploitants furibards devant la réforme de leur système de tickets, prêts à mener une action en haut des marches histoire d’exprimer leur mécontentement ; et un grand Théâtre Lumière rénové de fond en comble, du double escalier en hélice à la salle elle-même, bien plus confortable que dans sa configuration précédente. Comme d’habitude, les couacs sont nombreux au démarrage, à commencer par des séances presse tellement étroites qu’il était quasi-impossible d’assister aux projections du dernier Kore-Eda, Notre petite sœur ; pas grave, on se le gardera pour les séances de rattrapage le dernier dimanche, juste avant le palmarès. Ou encore ces publicités pour le moins menaçantes de la Ville de

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Enemy

ECRANS | Tournée dans la foulée de "Prisoners" avec le même Jake Gyllenhaal, cette adaptation de José Saramago par Denis Villeneuve fascine et intrigue, même si sa mise en scène atmosphérique se confond avec une lenteur appuyée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 juillet 2014

Enemy

Coïncidence des sorties : à quelques jours d’intervalle, deux films s’attaquent au thème du double. Celui de Richard Aoyade transpose Dostoievski dans un quotidien gris et bureaucratique ; Denis Villeneuve s’est lui inspiré de L’Autre comme moi de José Saramago pour prolonger sa collaboration avec Jake Gyllenhaal, entamée avec le brillant Prisoners. Villeneuve est peut-être encore plus abstrait qu'Aoyade dans son traitement d’une ville déshumanisée, réduite à une salle de fac et à quelques appartements anonymement coincés dans des barres d’immeuble rappelant la Défense filmée par Blier dans Buffet froid. Un monde glacial dans lequel Adam répète sans cesse la même routine : il donne un cours, rentre chez lui, reçoit un coup de fil de sa mère (Isabella Rossellini), puis sa copine lui rend visite (Mélanie Laurent), ils font l’amour, elle rentre chez elle et il finit sa nuit seul. Routine brisée après une discussion anodine avec un de ses collègues, qui le conduit à louer dans un vidéoclub une comédie «locale» où un homme lui ressemblant trait po

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Prisoners

ECRANS | Deux enfants kidnappés, un père prêt à tout pour les retrouver, un suspect tout trouvé, un détective tatoué et solitaire : les ingrédients d’un film noir très noir sur la contagion du mal signé Denis Villeneuve qui, après "Incendies", réussit haut la main ses débuts aux États-Unis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 octobre 2013

Prisoners

Qu’y a-t-il dans les caves des honnêtes gens ? Des cadavres, des enfants martyrisés, mais aussi de la paranoïa sécuritaire et de la mauvaise conscience qui peut, à tout moment, refaire surface et transformer une grise mais paisible bourgade en succursale de l’enfer. Le labyrinthe de Prisoners — figure que le film utilise comme un motif de l’intrigue mais aussi comme modèle de narration — est sans issue, et c’est ce qui impressionne en premier lieu : Denis Villeneuve, pour ses débuts aux États-Unis, ne fait aucune concession rassurante au spectateur. Aidé par un scénario remarquable, il plonge aux confins de la noirceur humaine pour montrer comment le mal se propage et finit par tout gangrener. C’est l’enlèvement de deux fillettes qui enclenche l’engrenage : le père de l’une d’entre elles — stupéfiant Hugh Jackman dans un de ses meilleurs rôles — se persuade que le coupable est un vieux garçon un peu attardé, malgré les dénégations du suspect et sa remise en liberté au terme de sa garde-à-vue. Il va donc le séquestrer et le torturer pour provoquer ses aveux. En parallèle, un flic désespérément solitaire et

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Incendies

ECRANS | De Denis Villeneuve (Canada, 2h10) avec Lubna Azabal, Mélissa Désormeaux-Poulin, Maxim Gaudette...

Dorotée Aznar | Jeudi 6 janvier 2011

Incendies

Le travelling est-il encore affaire de morale ? Oui, et quand le Québécois Denis Villeneuve tourne Incendies d’après la pièce du Libanais Wajdi Mouawad, cette question le hante. Sauf que Villeneuve n’est pas un bon lecteur de Rivette. Dans cette longue odyssée retraçant les destins entrecroisés d’une femme et de ses enfants, l’une au passé, comme héroïne traversant et subissant les tourments de la guerre du Liban, les autres au présent, sur les pas de leur mère et d’un frère caché, le cinéaste cumule les fautes d’intention. Fidèle à son matériau originel, Incendies se veut une tragédie. Mais à force de chichi (cartons pompeusement stylisés, musique hors sujet) et d’une mise en scène réussissant à rendre la distance impudique, le film vire à l’épreuve. Pour son personnage principal, accablé du premier au dernier plan, et nous, forcés d’assister à cet acharnement sadique et obscène qui, recourant à un suspens ignoble, se drape évidemment du plus grand sérieux. Un calvaire pour tout le monde. JD

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Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

ECRANS | Palme d’or méritée — quoique contestée — au dernier festival de Cannes, le film d’Apichatpong Weerasethakul est un conte métaphysique, un voyage aux pays des fantômes drôle et planant, une expérience de cinéma rare. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 août 2010

Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures

Alors que triomphe encore en salles le "Inception" de Christopher Nolan, voilà que débarque sur les écrans la dernière palme d’or du festival de Cannes, "Oncle Boonmee", qui s’apparente également à une visite au pays des rêves. Le film devrait, dans un monde bien fait où les spectateurs n’ont qu’un seul désir, voir du cinéma différent, déclencher la même furia interprétative que le rubik’s cube nolanien. Là, par contre, on ne rêve pas… Les réactions paresseuses et aveugles de certains critiques lors des projections cannoises laissent peu d’espoir quant à un éventuel raz-de-marée d’enthousiasme. Et pourtant… Weerasethakul qui jusque-là (du moins, jusqu’à "Syndromes and a century", qui fait figure aujourd’hui de prise d’élan avant le grand envol d’"Oncle Boonmee") avait choisi de garder les clés de son coffre cinématographique bien caché à l’abri des regards, l’ouvre ici en grand, et témoigne d’une surprenante hospitalité envers le spectateur. Vers l’invisible et au-delà Premier cadeau de bienvenue : la beauté à couper le souffle de ses images. Le prégénérique nous plonge dans la jungle où, au milieu d’une végétation luxuriante,

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