Sorcerer

ECRANS | Dans un été riche en belles et grandes reprises, le retour sur grand écran dans une version restaurée et supervisée par son auteur de "Sorcerer" va permettre de découvrir enfin ce film maudit et génial de William Friedkin.

Christophe Chabert | Mardi 21 juillet 2015

Lorsqu'il entreprend Sorcerer en 1976, William Friedkin est encore le parrain tout puissant du Nouvel Hollywood. Il a décroché des Oscars avec French Connection — de retour lui aussi sur les écrans cet été — et un succès planétaire avec L'Exorciste, flanquant les miquettes à toute une génération de spectateurs. Autant dire qu'on ne peut rien lui refuser, surtout un budget confortable pour tourner un remake du Salaire de la peur, le film d'un de ses cinéastes préférés, Henri-Georges Clouzot, avec qui il partage une même vision désespérée d'une existence gouvernée par le mal.

La malédiction

Sauf que deux choses vont envoyer Sorcerer dans le fossé. D'abord, l'accumulation de tuiles qui se produisent durant la préparation, puis pendant le tournage. Alors que Friedkin envisageait Steve MacQueen et Lino Ventura dans deux des rôles principaux, il doit se rabattre sur Roy Scheider et Bruno Crémer, tout de suite moins bankables. Quant à la fabrication même du film, elle tourne au cauchemar : la jungle encore plus hostile que prévue, les conditions climatiques catastrophiques, les techniciens camés et cramés, le budget qui explose, les producteurs furieux… Pour couronner le tout, pendant que Friedkin s'échine à filmer sa grande œuvre au noir, George Lucas invente le blockbuster avec Star Wars, un film qui remet l'héroïsme et l'imaginaire au cœur de son récit, soldant ainsi toute une période où les marginaux et le réalisme avaient envahi les écrans américains.

Résultat : un échec cuisant et sans appel qui poussera Friedkin à revoir ses ambitions à la baisse, et qui n'est pas sans présager la veste que se prendra Cimino trois ans plus tard avec La Porte du Paradis. Conséquence : Sorcerer devient un film invisible, circulant sur de mauvaises VHS et un DVD honteux où le film, recadré, perd considérablement de son envergure.

Pendant trente-cinq ans, pourtant, certains cinéphiles feront vivre la légende d'un chef-d'œuvre maudit, à commencer par les rédacteurs de Starfix, grands fans de Friedkin. Puis, alors que le cinéaste connaît un retour en grâce à la faveur de ses deux adaptations brillantes de Tracy Letts (Bug et Killer Joe), de ses mises en scène d'opéra et de la sortie de ses mémoires, Warner entreprend une restauration de Sorcerer ; Friedkin décide de s'y impliquer corps et âme pour rompre la malédiction qui l'entoure. Il n'hésite pas à le dire : «Sorcerer est le meilleur film que j'ai tourné.» Et il n'a pas tort…

L'exorcisme

Sorcerer revient donc sur le grand écran comme on ne l'a jamais vu, et c'est un immense choc que de découvrir sa puissance visionnaire. Qui s'exprime dès l'exposition en quatre parties où le cinéaste montre comment chacun des personnages principaux devient un hors-la-loi : tueur à gages mexicain, terroriste palestinien, homme d'affaires français corrompu, chauffeur d'un gang recherché par la police et la mafia. Tous doivent s'exiler dans un trou perdu d'Amérique latine où ils travaillent pour une raffinerie de pétrole. Lorsqu'un puis prend feu, ils sont chargés de convoyer deux camions remplis de nitroglycérine pour aller éteindre l'incendie.

Si la trame est similaire à celle du Salaire de la peur, Sorcerer s'en éloigne radicalement par les choix de mise en scène de Friedkin. Son style, c'est un réalisme saisissant qui consiste à pousser ses comédiens jusqu'à leur point de rupture physique pour intensifier la crédibilité du danger qui menace les personnages. À ce titre, la fameuse scène du pont de singe est évidemment indépassable : sous des trombes d'eau, le camion doit traverser cet assemblage précaire de cordes et de planches. C'est comme si la nature se déchaînait sur l'humain, lui faisant payer ses errements et le soumettant à une épreuve dantesque face à laquelle il ne peut faire le poids.

Cette vision d'un mal omniprésent qui revêt une multitudes d'apparences — la première image n'est-elle pas une citation à peine voilée du démon de L'Exorciste ? — Friedkin la décline jusqu'au vertige. L'argent, le pouvoir, l'occupation territoriale, la violence politique, la brutalité militaire et donc les éléments en furie, tout cela conduit à un constat tragique et métaphysique qui s'exprime dans les dernières séquences, où le film flirte avec l'abstraction pure, soutenue par la partition hallucinée de Tangerine Dream. L'homme y est réduit à n'être qu'un pion malmené par le destin, incapable d'y échapper, sombrant dans la folie ou arrachant un précieux moment de félicité avant de voir fondre sur lui les serres aiguisées de plus impitoyable que lui.

Sorcerer
De William Friedkin (1977, ÉU, 2h) avec Roy Scheider, Bruno Crémer, Amidou, Francisco Rabal…


Sorcerer

De William Friedkin (1978, EU, 2h) avec Roy Scheider, Bruno Cremer...

De William Friedkin (1978, EU, 2h) avec Roy Scheider, Bruno Cremer...

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Quatre étrangers de nationalités différentes, chacun recherché dans son pays, s'associent pour conduire un chargement de nitroglycérine à travers la jungle sud-américaine… Un voyage au coeur des ténèbres…


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Christophe Chabert | Jeudi 1 mars 2012

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Manifestations quotidiennes pendant le tournage, protestations véhémentes des associations gays, ajout d’un carton introductif tentant maladroitement de dédouaner le film de toute homophobie… C’est peu dire qu’à l’époque (1981), Cruising de William Friedkin n’avait pas été goûtée par la communauté homosexuelle américaine. Trente ans plus tard, non seulement sa présence dans un festival de cinéma gay ne surprendra personne, mais le film paraît avec le recul un témoignage crucial et unique dans le cinéma mainstream d’un monde qu’Hollywood se refusait encore à représenter dans ses fictions. En l’occurrence, celui des pédés cuirs de San Francisco, où le culte de la virilité va de pair avec le port de la moustache. L’intrigue principale montre un flic hétéro (Al Pacino, si mal à l’aise avec le rôle qu’il n’a plus jamais voulu entendre parler du film) traquer un serial killer qui choisit ses victimes dans les clubs gays, en allant à son tour draguer dans les boîtes pour identifier le criminel. Mais Friedkin ne s’intéresse jamais vraiment au thriller, d’une nonchalance totale. Cinéaste de la circulation du mal, il fouille les névroses de ses personnages, source d’une

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