Dheepan

ECRANS | Jacques Audiard a décroché une Palme d’or avec un très bon film qui n’en avait pourtant pas le profil, même si cette histoire de guerrier tamoul cherchant à construire une famille en France et se retrouvant face à ses vieux démons est plus complexe que son pitch ne le laisse croire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 juillet 2015

Photo : © Paul Arnaud - Why not productions


Prenons une métaphore footballistique : si Un prophète était dans la carrière de Jacques Audiard un tir cadré et De Rouille et d'os un centre décisif, Dheepan fait figure de passe en retrait… Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne conduira pas à un but, et c'est bien ce qui est arrivé à Cannes, puisqu'il est reparti avec une Palme d'or qui a surpris tout le monde. Mais c'est peut-être le propre des grands films que d'apparaître sous un jour fragile tout en laissant la sensation d'assister à quelque chose de fort qui nous accompagnera longtemps après.

Dheepan s'ouvre sur la préparation d'un bûcher où l'on va brûler des cadavres. Nous sommes au Sri Lanka et la guerre civile se termine, soldant la défaite des Tigres tamouls. Parmi eux, Dheepan observe les dépouilles de ses compagnons avec résignation ; la guerre est derrière lui, mais que lui réserve l'avenir ? C'est une femme, Yalini, qui lui offre une porte de sortie : elle traverse le camp de réfugiés à la recherche d'une orpheline et propose à Dheepan qu'ils se fassent passer pour une famille afin d'obtenir plus facilement leur visa pour l'Europe. Elle voudrait aller en Angleterre, mais ils atterriront en France, d'abord dans des foyers, puis dans une banlieue où s'est organisé un trafic de drogue à ciel ouvert. Dheepan y deviendra gardien d'immeuble et sa "femme" aide à domicile d'un homme grabataire dont le fils, à peine sorti de prison, reprend ses prérogatives de boss du quartier.

(Pas si) Idéal républicain

Le scénario, écrit par Audiard, Thomas Bidegain et le jeune Noé Debré est donc coupé en deux parties qui répondent chacune aux grandes obsessions du cinéaste : la première est un récit initiatique où ces gens étrangers au pays qui les accueille mais aussi entre eux vont devoir trouver leurs marques. Audiard est manifestement fasciné par la découverte de cette altérité, qu'il observe avec délicatesse et tact, ainsi que par son envers, le regard que les personnages portent sur une réalité qui lui est bien connue — et pour cause, le film est à la fois un contrechamp et un prolongement d'Un prophète.

C'est une manière de jeter un œil neuf sur la France ; Dheepan et Yalini sont d'abord enchantés de pouvoir travailler pour 500€ par mois, une fortune pour eux ; et lorsqu'ils contemplent par la fenêtre de leur appartement les jeunes du quartier tirer des coups de feu en l'air la nuit, c'est un folklore étrange et merveilleux dont ils cherchent à saisir les codes.

Tandis que leur petite fille va à l'école pour apprendre à lire, Dheepan et Yalini tentent de maîtriser quelques rudiments de français, mais surtout essaient de se fondre dans la masse. Discrets, serviables, appliqués à la tâche, ils croient en leur intégration, tout comme peu à peu ils vont croire dans cette famille inventée, développer des sentiments l'un pour l'autre et, enfin, dans une séquence d'un érotisme troublant, nouer un contact physique et amoureux. Audiard témoigne alors sa foi dans le modèle républicain, même s'il s'exerce entre les murs de la prison d'Un prophète ou s'il est motivé par la crainte de se faire renvoyer dans son pays. Sauf que Dheepan est aussi un film qui va montrer les limites de cet idéal, lorsque le récit s'engouffre dans la brèche du cinéma de genre.

Le guerrier endormi

Alors qu'Audiard semblait ne pas vouloir sortir de ce territoire plus si hostile que cela à partir du moment où l'on en respecte les règles, le voilà qui fait surgir deux scooters d'un tunnel, apportant avec eux le chaos et la violence. Irruption saisissante dans sa mise en scène, qui est aussi une manière de briser le film en son milieu et de le teinter d'inquiétude, là où un certain apaisement commençait à s'y installer — Dheepan apprécié des autres locataires, Yalini complimentée pour sa cuisine par le fils de son employé… C'est le retour à une forme de guerre civile, mais cette fois-ci entre gangs rivaux dans ces "zones de non droit" qui font les choux gras de l'actualité.

Dans une tradition du vigilante movie qui irait de Taxi Driver au récent Harry Brown, mais qui emprunterait aussi à des œuvres cultes comme le premier Rambo, Dheepan le guerrier en sommeil va retrouver ses instincts, non sans avoir au préalable tenter une impossible conciliation. Instinct de survie, mais aussi instinct de protection qui en fait un des héros les plus ambivalents du cinéma d'Audiard.

Car si Dheepan se révèle comme une série noire efficace et surprenante, il ne fait que prolonger la longue quête menée par le cinéaste : créer des parcours romanesques et des mythologies contemporaines qui reposeraient sur l'iconisation de personnages au départ sans qualité, héros négatifs la plupart du temps, positifs parfois, mais dont la volonté farouche va venir à bout des obstacles et préparer leur triomphe.

Dheepan n'est pas si aisément situable, tant son passé reste opaque, se révélant seulement à la faveur d'une époustouflante scène de carnage en plan-séquence. Sauf que ce déchaînement de violence est aussi une manière de rédemption pour le personnage, et un constat d'échec pour le pays.

La conclusion, controversée, peut se lire de deux façons : comme un triomphe de l'amour ou comme une défaite du politique. Mais après tout, c'est la force de Dheepan : être à la fois un pur plaisir de spectateur et un miroir tendu à notre époque, à ses paradoxes et à ses impasses. Un grand film aussi discret et vigoureux que son héros…

Dheepan
De Jacques Audiard (Fr, 1h49) avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Vincent Rottiers…
Sortie le 26 août

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Feu le pompier : "Sauver ou périr"

Le Film de la Semaine | Le parcours d’un pompier parisien, de l’adrénaline de l’action à la douleur du renoncement après l’accident. Une histoire de phénix, né à nouveau par le feu qui faillit le consumer, marquant (déjà) la reconstruction d’un cinéaste parti de guingois pour son premier long.

Vincent Raymond | Mardi 27 novembre 2018

Feu le pompier :

Jeune sapeur-pompier dévoué et heureux en ménage, Franck aspire à diriger des opérations sur des incendies. Hélas, sa première intervention se solde par un grave accident le laissant plusieurs mois à l’hôpital, en lambeaux et défiguré. Un lent combat pour réapprendre à vivre commence… Consacrer un film à un soldat du feu juste après avoir jeté son dévolu sur la brigade du Quai des Orfèvres ayant traqué Guy Georges (dans le très inégal L’Affaire SK1, 2014) risque de laisser penser que Frédéric Tellier donne dans le fétichisme de l’uniforme ou des agents du service public ! Pour autant, ses deux long-métrages n’ont pas grand chose en commun, si ce n’est de s’inspirer d’une histoire vraie et de bénéficier de l’appoint d’un bon co-scénariste, David Oelhoffen (auteur du réussi Frères ennemis). Tellier débute ici sans prendre de gants par une contextualisation brute et édifiante du “métier de sauver“, dans

Continuer à lire

De sang et d’or : "Les Frères Sisters"

Lion d’Argent Venise 2018 | de Jacques Audiard (Fr, 1h57) avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal…

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

De sang et d’or :

Mieux vaut ne pas avoir de différend avec le Commodore. Car il envoie ses deux dévoués Charlie et Eli Sisters, tireurs d’élite et cogneurs patentés. Les deux frères vont pourtant faire défection quand une de leurs proies explique avoir découvert un procédé permettant de trouver de l’or… On attendait, en redoutant que la greffe transatlantique ne prenne pas, cette incursion de Jacques Audiard en un territoire aussi dépaysant par les décors, les usages ou les visages, que familier par son poids mythologique et les séquences fondatrices ayant dû sédimenter dans son imaginaire. Mais même délocalisé, le cinéaste n’est pas abandonné en zone hostile. D’abord, il se trouve toujours escorté par son partenaire, le magique coscénariste Thomas Bidegain ; ensuite la langue anglaise ne peut constituer un obstacle puisque son langage coutumier se situe au-delà des mots, dans la transcendance de personnages se révélant à eux-mêmes et aux autres, grâce à un “talent“ vaguement surnaturel. Le tout, dans un contexte physiquement menaçant. Empli de poudre, de sang et

Continuer à lire

"Toril" : De l’herbe ou des légumes ?

Et aussi | Pour sauver son maraîcher de père de la banqueroute, un petit planteur de cannabis se sert du hangar familial pour écouler, durant un temps qu’il imagine (...)

Vincent Raymond | Mardi 13 septembre 2016

Pour sauver son maraîcher de père de la banqueroute, un petit planteur de cannabis se sert du hangar familial pour écouler, durant un temps qu’il imagine bref, d’énormes quantités de stupéfiants pour le compte du parrain local. Or ce dernier, convaincu par la couverture, ne voit pas l’intérêt de s’en priver ; il menace de jeter dans son toril ceux qui contrecarreraient ses plans. En cette rentrée, les gros bovins semblent se complaire dans la fréquentation des marginaux. Mais si dans Rodéo (sorti le 7 septembre), ils permettaient à des vachers de subsister, ils servent ici de supplétifs à un caïd — à front de taureau, forcément — appréciant leur brutalité meurtrière. En fait, c’est leur puissance allégorique, peckinpahesque pourrait-on dire, qui fascine Laurent Teyssier ; leur potentiel de destruction massive annonçant un finale façon puzzle. Même si Vincent Rottiers lègue toute sa fièvre à ce fils pris dans l’engrenage, Toril reste un peu court sur pattes. Il y a bien une tent

Continuer à lire

"Nocturama" : une nuit close vue par Bertrand Bonello

Le Film de la Semaine | Après deux films en costumes (L’Apollonide et Saint Laurent), Nocturama signe le retour de Bertrand Bonello au plus-que-présent de l’allégorique pour l’évocation d’une opération terroriste menée par un groupuscule de jeunes en plein Paris. Brillant, brûlant et glaçant.

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Voici des temps absurdes où l’on en vient à redouter les attentats autant pour leur inqualifiable barbarie que pour leurs conséquences sur la diffusion des œuvres cinématographiques susceptibles de les évoquer. Où, en somme, des auteurs proposant une lecture analytique souvent clairvoyante des métaphénomènes sociétaux, voient la carrière de leur film avortée parce que leur fiction s’accorde avec l’actualité, ou lui fait un cuisant écho. Made in France de Nicolas Boukhrief et Bastille Day de Peter Watkins ont déjà payé un lourd tribut en étant retirés de l’affiche ; quant à l’extraordinaire Les Cow-boys de Thomas Bidegain, il a senti le vent du boulet. Espérons que Nocturama,

Continuer à lire

Cannes 2015, jours 10 et 11. La dernière ligne droite…

ECRANS | "Valley of Love" de Guillaume Nicloux. "Chronic" de Michel Franco. "Macbeth" de Justin Kurzel. "Notre petite sœur" d’Hirokazu Kore-eda. "Marguerite et Julien" de Valérie Donzelli. Le Palmarès du festival.

Christophe Chabert | Mardi 26 mai 2015

Cannes 2015, jours 10 et 11. La dernière ligne droite…

Encore une poignée de films arrachés à l’épuisement de fin de festival. Une journée pour souffler après le Palmarès. Et nous voilà de retour derrière notre clavier pour commenter tout ça, depuis nos calmes pénates et sous un ciel grisâtre, loin des coups de soleil et du stress cannois. Nicloux : Depardieu et Huppert, perdus dans l’espace La fin de la compétition — et les deux films rattrapés in extremis avant de rentrer — auront achevé de faire pencher la balance longtemps indécise du jugement global porté sur sa qualité : c’était quand même très moyen. On y reviendra à la fin de ce billet, mais il faut remonter à loin pour trouver autant de déceptions, sinon de films franchement mauvais, dans ce qui est censé être le top du festival. Et s’il y eût aussi quelques grands moments, c’est bien l’écart entre les deux extrêmes qui pose question. Mais bon, ne spoilons pas, on développera plus tard. Ainsi du Valley of Love de Guillaume Nicloux qui, sans être le «navet» proclamé par certains, nous a quand même sérieusement laissé sur notre faim. Il faut dire que Nicloux est un drôle de cinéaste, que l’on a d’abor

Continuer à lire

Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

ECRANS | "Youth" de Paolo Sorrentino. "The Assassin" de Hou Hsiao-Hsien. "Mountains May Depart" de Jia Zhang-ke. "Dheepan" de Jacques Audiard. "Love" de Gaspar Noé.

Christophe Chabert | Dimanche 24 mai 2015

Cannes 2015, jours 8 et 9. Love, love, love

Dur dur quand même ce festival de Cannes. Comme d’habitude, nous objecte notre petite voix intérieure. Oui, enfin, un peu plus que ça, lui répond-on, agacé. C’est parce que tu as la mémoire courte, renchérit-elle. Non, les pieds en feu et les yeux cernés surtout, tentons-nous pour couper court au débat. Sur quoi on se dit que si l’on en est à écrire ce genre de conversations imaginaires, c’est qu’effectivement il y a comme une forme de surchauffe intérieure et qu’on n’est pas loin de crier, proximité de l’Italie oblige : «Aiuto !» Youth : la grande mocheté de Sorrentino À moins que cet appel à l’aide ne soit la conséquence de l’accueil délirant réservé au dernier Paolo Sorrentino, Youth, qu’on considère pourtant clairement comme une horreur, sinon une infamie. C’est à ne plus se comprendre soi-même, tant on était resté sur le souvenir, émerveillé, de sa Grande Bellezza il y a deux ans, où il portait son cinéma rutilant et excessif vers une forme d’absolu, sillonnant les rues romaines avec une caméra virtuose et élégiaque dans un h

Continuer à lire

Bodybuilder

ECRANS | De et avec Roschdy Zem (Fr, 1h44) avec Vincent Rottiers, Yolin François Gauvin, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Bodybuilder

Faire un film réaliste et honnête sur le milieu du bodybuilding français est un défi inattendu de la part de Roschdy Zem, dont c’est le troisième long en tant que réalisateur après deux tentatives — Mauvaise foi et Omar m’a tuer — assez catastrophiques, chacune à leur manière. La vision de ces corps monstrueux et l’appréhension de l’esprit quasi philosophique qui préside à leur transformation produit d’ailleurs parfois un certain vertige. Mais c’est surtout grâce à la présence incroyable de Yolin François Gauvin, sommet de virilité tranquille dont le visage et la voix impassibles semblent déconnectés de son impressionnante masse musculaire, que le film trouve une vraie raison d’être. Il rejoint ainsi la belle lignée des Ventura ou Michel Constantin, anciens boxeurs devenus acteurs charismatiques du cinéma populaire français. Mais Zem n’est pas Melville ou Giovanni, et plutôt que de lui offrir une solide intrigue de polar, il le plonge dans une très banale histoire de transmission père / fils compliquée, dans laquelle Vincent Rottiers fait assez

Continuer à lire

La Marche

ECRANS | De Nabil Ben Yadir (Fr, 2h) avec Tewfik Jallab, Olivier Gourmet, Charlotte Le Bon, Vincent Rottiers…

Christophe Chabert | Mercredi 20 novembre 2013

La Marche

La marche contre le racisme et pour l’égalité, partie des Minguettes de Vénissieux il y a trente ans, méritait mieux que ce navet dont les maladresses se retournent contre son message même. La caractérisation des marcheurs est au-delà du stéréotype, et leur évolution est conduite avec d’énormes sabots, quand cela ne relève pas de l’aberration totale. Ainsi du personnage de Philippe Nahon, franchouillard grognon et raciste qui finit en défenseur fervent d’une France métissée ; mais les autres sont à l’avenant, telle cette pseudo Fadela Amara qui découvre, après une bonne dizaine de séquences à éructer en féministe courroucée, que le dialogue apaisé, c’est bien, en fait. Tout est exagéré, outré, noyé dans un humour de multiplexe et, pire du pire, écrit avec un manuel de scénario à l’américaine sur les genoux. Le film a donc besoin sans cesse de désigner des ennemis pour créer du conflit dramatique et en général ce sont les péquenauds français, forcément cons, intolérants, fermés, méchants qui en prennent pour leur grade ­— mais même SOS Racisme se fait tacler dans les cartons de fin ! La nuance n’est donc pas le fort de La Marche, mais la mise en scène non plus, s

Continuer à lire

Renoir

ECRANS | De Gilles Bourdos (Fr, 1h51) avec Michel Bouquet, Vincent Rottiers, Christa Theret…

Christophe Chabert | Jeudi 20 décembre 2012

Renoir

Quel est l’angle de ce Renoir signé Gilles Bourdos ? Ni biopic du père Auguste, saisi au crépuscule de sa vie, ni regard sur la jeunesse du fils Jean, soldat au front et pas encore cinéaste, le film s’intéresse surtout à ce qui va temporairement les unir : la belle Andrée Heuschling, modèle d’Auguste puis amante de Jean, avant de devenir son actrice sous le pseudonyme de Catherine Hessling. Le film ne va pas jusque-là et c’est comme un aveu de la part de Bourdos : le cinéma ne l’intéresse pas, ni comme sujet, ni comme matière. Tout au plus aime-t-il faire des images où il retrouve la lumière des tableaux de Renoir ; par contre, diriger les acteurs ou trouver un point de vue pour sa mise en scène est le cadet de ses soucis. Les scènes se déroulent dans la neurasthénie la plus complète, Christa Theret est ramenée à une pure présence charnelle, et même Michel Bouquet en fait trop (il faut le voir bredouiller des «Mon Jeannot !» dans sa fausse barbe pour mesurer le désastre). Un gâchis monumental. Christophe Chabert

Continuer à lire

De rouille et d'os

ECRANS | Définitivement dans le cercle des meilleurs cinéastes français en activité, Jacques Audiard arrive à ne presque pas décevoir après Un prophète tout en abordant, avec une intelligence constante de la mise en scène, les rivages du mélodrame. Un grand et beau film. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 18 mai 2012

De rouille et d'os

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en

Continuer à lire

Cuvée cinéma 2011

CONNAITRE | Festival / Pour leur seizième édition, les Rencontre du cinéma francophone en Beaujolais (organisées par Les 400 coups de Villefranche-sur-Saône jusqu’au 13 (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 4 novembre 2011

Cuvée cinéma 2011

Festival / Pour leur seizième édition, les Rencontre du cinéma francophone en Beaujolais (organisées par Les 400 coups de Villefranche-sur-Saône jusqu’au 13 novembre) affichent une programmation à l’éclectisme revendiqué. Parmi les événements de la manifestation, la venue de Marjane Satrapi le mercredi 9 pour soutenir (il en a, hélas ! un peu besoin…) son beau Poulet aux prunes, et celle de Stanislas Merhar, acteur fétiche de Chantal Ackerman dont il présentera le dernier film en avant-première (La Folie Almayer). Jean-Jacques Jauffret accompagnera son premier film, Après le sud, sorti discrètement sur les écrans il y a un mois et le festival se terminera avec l’avant-première du Havre de Kaurismaki (film pour lequel on éprouve une sympathie modérée ici). Le meilleur, cependant, ne relève pas de l’actualité, mais d’une rencontre autour du "métier" de critique cinéma avec Éric Libiot, plume sympathique de L’Express. Il a choisi d’illustrer son propos par la projection de Regarde les hommes tomber, première œuvre déjà fulgurante d’un certain Jacques Audiard. Un excellent choix — et on ne dit pas ça par solidarité confraternelle

Continuer à lire

Love and Bruises

ECRANS | De Lou Ye (France, 1h45) avec Tahar Rahim, Corinne Yam, Vincent Rottiers…

Jerôme Dittmar | Vendredi 28 octobre 2011

Love and Bruises

Suzhou River avait lancé Lou Ye comme potentiel successeur de Wong Kar Wai. La comparaison n'a pas tenu longtemps. Dix ans après le cinéaste court encore les festivals mais sa côte reste en berne. Love and Bruises n'y changera rien. Exilé à Paris pour adapter le roman d'une étudiante chinoise décrivant sa passion amoureuse avec un Français, Lou Ye suit son éternel programme inspiré par la révolution sexuelle. Composant un film physique, sur des corps enchainés, où sexe et liberté résonnent ensemble, dans le monde et au travers de trajectoires individuelles, le cinéaste se heurte à un mur : sa mise en scène à l'épaule, écrasante, sans idée, courant débraillée derrière la spontanéité de ses acteurs. En quête de réalisme, Lou Ye s'agite dans les pires endroits et mélange tout. Il veut filmer le mystère du désir sans perdre de vue féminisme et matérialisme pour donner du poids à l'affaire. Tout ça finit mal, sur un film moche, lourd, étouffant et mesquin avec ses personnages. Jérôme Dittmar

Continuer à lire

Avant l’aube

ECRANS | De Raphaël Jacoulot (Fr, 1h44) avec Jean-Pierre Bacri, Vincent Rottiers…

Christophe Chabert | Mercredi 23 février 2011

Avant l’aube

Belle surprise que ce "Avant l’aube". Raphaël Jacoulot avait signé un premier film passé inaperçu (et depuis introuvable), "Barrage" ; espérons que celui-ci lui offrira la reconnaissance qu’il mérite. L’action se déroule dans un hôtel isolé des Pyrénées tenu par Jacques Couvreur, un bourgeois hautain (Bacri, fantastique, utilise habilement sa sympathie bougonne pour rendre ambivalent son personnage). Pour camoufler un accident mortel et préserver la réputation d’un fils que pourtant il n’estime guère, il prend sous son aile le seul témoin, Frédéric, un ancien délinquant en réinsertion (Vincent Rottiers, acteur instinctif et physique, toujours aussi passionnant). Jacoulot installe avec patience les rouages de la double mécanique qui se referme sur Frédéric : celle du polar, huilée par de nombreuses zones d’ombre (crime crapuleux ou acte de lâcheté ordinaire ?) ; et celle, plus dure encore, de l’illusion d’une ascension sociale favorisée par un transfert de paternité. Sans tapage mais avec une réelle maîtrise du temps et de l’espace — quoique ouverte à inattendue, comme dans cette séquence à Andorre, territoire cinématographique vierge et fascinant que le cinéaste peint en Hong-Ko

Continuer à lire

Prophète en son pays

ECRANS | Cinéma / Pour la première année depuis l’existence de ce classement annuel, un film fait l’unanimité entre la rédaction et les lecteurs du Petit Bulletin, et il est français : "Un prophète" de Jacques Audiard. Bilan surprenant d’une année passionnante. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 17 décembre 2009

Prophète en son pays

On l’a pris une première fois en pleine tronche à Cannes ; une deuxième lors de la venue de son réalisateur Jacques Audiard à Lyon ; et encore une troisième lors de sa sortie en salles. Pas de doute possible : "Un prophète" aura été l’événement cinématographique de l’année, et le retrouver au sommet de notre classement, mais aussi du vôtre, est à peine surprenant. Et pourtant… Qui aurait dit qu’un jour, ce serait un film français qui, pour la première fois depuis l’existence de ce classement, nous mettrait tous d’accord ? Car on en a passé des années à se morfondre sur la production hexagonale, ses comédies merdiques, ses films de genre piteux, son cinéma d’auteur sclérosé, son opportunisme lamentable (c’est la mode du biopic ? En voilà, du biopic… Y a un polar qui a marché ? Allez, tout le monde va faire des polars…) et sa détestable manière de courir après le lièvre américain à coups d’imitations serviles. Mais voilà : 2009 restera comme un cru exceptionnel pour le cinéma français. Les bonnes nouvelles sont arrivées sur tous les fronts : de la comédie, avec l’incroyable suite d’"OSS 117", une série qui vient faire de la résistance dans un cinéma populaire étouffé par les desid

Continuer à lire

Je suis heureux que ma mère soit vivante

ECRANS | Après le fastidieux 'Un secret', Claude Miller cosigne avec son fils Nathan un film inattendu, sec et noir, qui emmène le fait-divers initial vers des abîmes d’ambiguïté. Et révèle un très grand acteur, Vincent Rottiers. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 septembre 2009

Je suis heureux que ma mère soit vivante

Le début du nouveau film de Claude (et Nathan) Miller provoque une certaine confusion. On y voit un gamin et un adolescent qui sont peut-être le même personnage, deux mères, un père qui a l’air de souffrir d’un mal inconnu… Deux environnements aussi : les vacances ensoleillées à la mer et l’atmosphère étouffante d’un appartement plongé dans le noir. La suite du film remettra les pièces de ce puzzle dans l’ordre, mais cette introduction éclatée aura semé le germe de l’inquiétude dans l’esprit du spectateur : quelque chose cloche dans la vie de Thomas, quelque chose lié à sa petite enfance, quand on l’appelait encore Tommy. Enlevé par l’assistance publique à une mère négligente, placé dans une famille idéale de petits-bourgeois accueillants, sur la voie d’une certaine stabilité sociale, il n’a pourtant jamais fait le deuil de ses origines. Révolté à l’adolescence, il profite de sa majorité pour partir à la recherche de sa «vraie» mère. Et la découvre dans une cité HLM, avec nouveau mec et nouvel enfant, encore jeune, encore désirable, toujours aussi peu responsable. Thomas ne sait pas quelle place prendre auprès de cette mère si peu maternelle, et elle ne sait pas vraiment quoi fa

Continuer à lire

Un cinéaste très discret

ECRANS | Jacques Audiard, réalisateur d’Un prophète, remet les pendules à l’heure du cinéma français en assumant une démarche libre, intègre et «politique». Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 24 août 2009

Un cinéaste très discret

Jacques Audiard n’a tourné que cinq films, et pourtant il figure déjà comme un des plus grands cinéastes que ce pays ait connus. Par quel prodige le fils du célèbre dialoguiste, d’abord scénariste pour des films inégaux (il en y a de remarquables : Mortelle randonnée, Poussière d’ange, Baxter… et d’autres piteux, comme le grotesque Fréquence meurtre) a réussi à supplanter tous ses homologues et se retrouve, à 57 ans, couronné au festival de Cannes pour un météore sublime, Un prophète ? Réponse en trois actes. Acte 1 : liberté Son père était donc un homme du verbe et du mot. De cet héritage, Jacques Audiard a conservé en interview quelque chose d’essentiel : la précision. Il le reconnaît en le regrettant : «j’ergote». On lui parle de son «panthéon» de cinéastes, de «l’exigence» de sa «direction d’acteurs», mais tous ces mots lui paraissent flous ou inappropriés. Alors il reprécise, explique, affine sa pensée… Chaque film naît ainsi de longues discussions préalables avec ses collaborateurs sur ce que doit être un film ici et maintenant, avant même que celui-ci se matérialise dans un sujet ou une histoire. Démonstration avec Un p

Continuer à lire

Un prophète

ECRANS | Choc (et Grand Prix) du dernier festival de Cannes, le cinquième film de Jacques Audiard ose une fresque somptueuse et allégorique où un petit voyou analphabète se transforme en parrain du crime. Après ce Prophète, le cinéma français ne sera plus jamais comme avant… Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Un prophète

Un cercle de lumière vient faiblement éclairer une partie de l’écran, comme une ouverture à la lampe de poche en lieu et place de l’antique ouverture à l’iris. Il vient éclairer quoi ? Les gestes désordonnés d’un jeune garçon dans un fourgon… Il planque maladroitement dans sa chaussure un billet de cinquante francs. Quelque part dans un XXe siècle finissant, Malik el Djebena s’est fait serrer une fois de trop par la police, pour ce qu’on devine être une agression sauvage lors d’une rixe — on verra plus tard d’impressionnantes cicatrices sur son dos. Ce n’est donc sûrement pas un tendre, mais certainement pas un caïd non plus. Phrasé hésitant, corps voûté, yeux en panique : Malik, papillon nocturne aux ailes brûlées prématurément, s’apprête à passer six longues années en prison. Une condamnation lourde pour ce petit voyou récidiviste, aller simple vers l’enfer des vrais mafieux et des criminels endurcis. Lui qui parle à peine français, qui ne sait ni lire ni écrire, s’avère donc une proie facile pour les affranchis qui l’entourent. Leçons de vie en prison Un prophète, le nouveau et fabuleux film de Jacques Audiard, est donc un

Continuer à lire