Fatima

ECRANS | S’attachant depuis des années à décrire la vie dans les familles originaires comme lui du Maghreb, à aborder sans angélisme ni candeur les questions de ségrégation sociale, Philippe Faucon atteint avec "Fatima" un sommet. Et réalise un absolu de son cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2015

La quarantaine, ne parlant pas français. Fatima élève seule ses deux filles. Et s'épuise en faisant des ménages pour subvenir à leurs besoins. Lorsqu'un accident la force à conserver la chambre, elle commence à consigner ses pensées en arabe ; à révéler tout ce qu'elle a porté en silence durant des années…

Au cinéma, aucune parole n'est censée demeurer cryptique, grâce au secours de cet interprète universel qu'est le sous-titrage. Quelle supériorité sur la vraie vie, où l'absence de langue commune peut faire croire mutuellement à deux savants qu'ils sont analphabètes ! En demeurant au plus près de cette "vraie vie", Fatima nous permet d'entendre des voix inaudibles — parce qu'elles n'osent pas parler ou parce que nous n'en maîtrisons pas l'idiome.

Exaltant les vertus cathartiques de l'écriture, sa fonction édificatrice dans l'estime de soi, Philippe Faucon n'omet pas d'évoquer la puissance du langage au quotidien. Il montre ainsi par quels biais sournois le microcosme quartier/famille tente d'empêcher les filles de Fatima de s'émanciper. En exerçant une violence psychologique insidieuse à travers des insinuations visant à déconsidérer l'honneur de l'aînée, Nesrine ; à humilier et exclure Fatima de la communauté, au motif jaunâtre qu'elle, a réussi — puisqu'elle a favorisé la réussite de ses filles. Nabil Ayouch avait déjà exposé dans Much Loved l'emprise ravageuse du qu'en-dira-t-on dans les cultures du Sud : lorsque son ombre menace les apparences, il n'y a plus de lien familial qui tienne — on abandonne la brebis désignée comme galeuse par la foule.

Il faut qu'on parle

Faucon démontre que l'éducation a donné à Nesrine, outre la force morale d'affronter les ragots, des arguments à opposer à son père lorsque s'engage entre eux une discussion sur la différence de traitement entre une fille et un garçon. Au fil de leur joute dialectique, la jeune femme renvoie calmement son père à ses archaïsmes, à ses a priori, à ses contradictions d'homme prétendument ouvert d'esprit. CQFD.

Posé, composé, resserré et cependant d'une incroyable densité, Fatima devrait être projeté à tous les réalisateurs estimant indispensable de se calquer sur certaines formes ou certains formats pour donner une coloration "sociale". Vous ne trouverez pas ici de plan-séquence interminable, de caméra à l'épaule épileptique ou d'image crasseuse. Le superflu a été écarté ; seule reste une quintessence de film, portée par des interprètes (professionnels ou non) tous intenses.

Fatima
De Philippe Faucon (Fr, 1h19) avec Soria Zerroual, Zita Hanrot, Kenza-Noah Aïche…


Fatima

De Philippe Faucon (Fr, 1h19) avec Soria Zeroual, Zita Hanrot...

De Philippe Faucon (Fr, 1h19) avec Soria Zeroual, Zita Hanrot...

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Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont son moteur, sa fierté, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu'il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à ses filles.


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Homme de passage : "Amin"

Le Film de la Semaine | Chronique de l’existence d’un travailleur sénégalais entre sa famille restée au pays et son parcours en France, Amin marque le retour d’un Philippe Faucon comme “dardennisé“ après le triomphe de Fatima dans une tranche de vie élargie à l’entourage de son personnage-titre. De l’humanisme à revendre.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Homme de passage :

Ouvrier du bâtiment en France, Amin rentre rarement au Sénégal pour voir sa famille. Vivant en foyer, son horizon se limite à ses voisins, partageant le même quotidien. Lors d’un chantier chez un particulier, Amin est entrepris par Gabrielle, la propriétaire des lieux. Une liaison commence. Samia, Fatima, et maintenant Amin. Les titres de Philippe Faucon annoncent en toute transparence leur ambition programmatique : raconter des histoires à hauteur humaine. Ce qui peut sembler infime s’avère a contrario d’une insondable richesse, puisque ses films dévoilent des personnages-mondes en marge des récits communs, dont les existences sont autant dignes d’être contées que celles, au hasard, de profs neurasthéniques du XVe arrondissement parisien. De fait, Amin, mène plusieurs vies simultanées, entre le monde “d’ici“ (celui de l’expatriation par nécessité où il s’acquitte dans une discrétion prudente de ses tâches) et le “là-ba

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À Lyon, ça tourne !

ECRANS | Les rues que vous traversez, les quais que vous arpentez ont peut-être été les décors d’un film plus ou moins récent. Lyon, qui a vu naitre le cinéma en 1895, accueille de nombreux tournages.

Nadja Pobel | Mardi 5 avril 2016

À Lyon, ça tourne !

1895, rue du Premier-Film : La Sortie des usines Lumière Premier film de l’histoire du cinéma, ces sorties de l’usine Lumière se déclinent en trois versions tournées en hiver, au printemps et en été à en croire les tenues des ouvriers et ont été tournées pour être présentées au Congrès des photographes qui se tenait à Lyon cette année-là. La consigne était donnée de ne pas regarder la caméra mais tout le monde n’a pas su la respecter ! Le lieu qui était encore la rue Saint-Victor (devenue rue du Premier-film en 1929) est intact au-devant de l’Institut Lumière qui propose désormais aux stars, enfants, entreprises de rejouer ces images historiques. 1956, prison de Montluc : Un condamné à mort s’est échappé 1943, un résistant est arrêté et cloîtré à la prison de Montluc. Elle existe toujours, il est possible de la visiter, elle a fermé en 2009 après avoir été une maison d’arrêt pour femmes. Plus que le bâtiment-même, on voit surtout les barreaux — et quelques couloirs — de la geôle du lieutenant Fontaine. Dans ce film de Robert Bresson, Lyon est une ville fantôme et fermée dans laquelle erre des tramways e

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Cinéma : une rentrée en Force

ECRANS | Cette rentrée 2015 ressemble à une conjonction astronomique exceptionnelle : naines, géantes, à période orbitale longue ou courte, toutes les planètes de la galaxie cinéma s’alignent en quelques semaines sur les écrans. Sortez vos télescopes ! Enfin… chaussez vos lunettes. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Cinéma : une rentrée en Force

C’est l’étoile Jacques Audiard, tout de Palme laurée, qui a annoncé la fin de la trêve estivale en mettant Dheepan en orbite le 26 août — une précocité qui n’égale pas celle de Winter Sleep l’an passé : le film de Nuri Bilge Ceylan avait jailli début août sur les écrans. Dans son sillage, l’intégralité (ou presque) du palmarès cannois va se révéler : Mon roi de Maïwenn (Prix d’interprétation féminine pour Emmanuelle Bercot) et Chronic de Michel Franco (Prix du scénario) le 21 octobre, The Lobster de Yorgos Lanthimos (Prix du Jury) le 28, Le Fils de Saul de László Nemes (Grand Prix) le 4 novembre. Si l’on excepte Maïwenn, il y a là un étonnant tir groupé ; comme si les jeunes cinéastes étrangers distingués sur la Croisette s’étaient ligués pour tenter d’exister commercialement. Car la concurrence en salle sera rude : d’abord, les poids lourds écartés de Cannes mais chouchous du public préparent leur revanche. Youth, nouvelle méditation mélancolique sur l’âge et le temps qui file signée Paolo Sorrentino, réunissant

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Nuits Sonores 2015 - La programmation de jour

MUSIQUES | La première moitié du programme de Nuits Sonores 2015 est tombée, entraînant dans sa chute son lot d'impatiences et de surprises. Brace yourselves, habitants de la Confluence, spring is coming. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mercredi 14 janvier 2015

Nuits Sonores 2015 - La programmation de jour

Si Wagner fait naître chez certains des sentiments belliqueux à l'encontre de la Pologne, la prochaine édition de Nuits Sonores, elle, devrait vous donner envie de passer l'été au pays de Copernic. Car c'est Varsovie, capitale qui s'impose depuis quelques années comme l'une des cool du Vieux continent, qui sera à l'honneur de la traditionnelle carte blanche. L'occasion de découvrir tout un contingent de producteurs et groupes aux noms pour le moment nimbés de mystère : Xenony, Piotr Kurek (accompagné par le collecteur analogique Étienne Jaumet), Black Coffee, Alte Zachen ou encore Polonezy Fanfare.Nonobstant cette escale, Nuits Sonores (et ses événements connexes bien sûr, du participatif Extra! au réflexif Lab) restera fermement ancré à la Confluence, selon le même découpage que l'an passé : le détachement polonais à la Maison de la Confluence, les soirées éponymes à l'ancien Marché de gros et les Days à la Sucrière. Tiercé gagnant Premier dévoilé, le contenu de ces derniers, aux inévitables et néanmoins agréables relents de Sucre (à l'instar de la

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La Désintégration

ECRANS | Cinéaste d’intervention à la fois empreint de réalisme et partisan d’une certaine austérité, Philippe Faucon trouve dans La Désintégration un sujet à sa mesure : (...)

Dorotée Aznar | Jeudi 9 février 2012

La Désintégration

Cinéaste d’intervention à la fois empreint de réalisme et partisan d’une certaine austérité, Philippe Faucon trouve dans La Désintégration un sujet à sa mesure : l’itinéraire de trois jeunes banlieusards qui, n’arrivant pas à s’intégrer, vont se laisser entraîner dans le jihadisme par un inquiétant prêcheur-recruteur. Rien à voir avec l’approche burlesque de Chris Morris dans We are four lions, mais Faucon ne tombe pas non plus dans le didactisme du film social. Si fatalité il y a, c’est plus celle du film noir et de la série B, la narration implacable n’oubliant jamais de montrer les nombreuses issues que les personnages refusent, par désespoir mais aussi par faiblesse. De fait, par ce regard purement descriptif et distant, La Désintégration est assez terrifiant, mais c’est aussi sa limite. On peut y voir tout autant un réquisitoire contre une France qui abandonne certains de ses enfants en raison de leurs origines qu’une alerte lancée envers la menace islamiste qui se répandrait souterrainement dans les marges de la société. L’un et l’autre ne sont pas forcém

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Dans la vie

ECRANS | de Philippe Faucon (Fr, 1h13) avec Sabrina Ben Abdallah, Ariane Jacquot…

Dorotée Aznar | Jeudi 6 mars 2008

Dans la vie

Cinéaste discret, Philippe Faucon avait surpris en s’attaquant à un sujet (la guerre d’Algérie) loin de ses préoccupations habituelles dans La Trahison. Un film ambitieux mais décevant, qui a visiblement laissé le réalisateur sur les rotules. Devenu son propre producteur, il a donc abordé Dans la vie comme un «premier film». Et, en effet, on y retrouve ce que l’on aimait dans Sabine ou Samia : un regard humaniste, simple et touchant sur des êtres qui se sont retrouvés, de gré ou de force, en marge de la société. Hier, c’était une mère junkie, séropositive et prostituée, puis une jeune beurette en rupture avec les mœurs de sa famille ; aujourd’hui, Faucon opère la rencontre difficile entre Esther, une juive clouée dans un fauteuil roulant et Sélima, une mère arabe qui n’a jamais véritablement pris sa vie en main. Il faudra franchir toutes les barrières, politiques, physiques et culturelles, pour que Sélima devienne la garde-malade d’Esther, et que leur relation, mélange de curiosité et de défiance, de tendresse et d’incompréhension, redonne à chacune le goût de la vie et le désir de s’affirmer. Ce n’est pas grand-chose (le film dure à peine plus d’une heure, la réalisat

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