Le Bouton de nacre

ECRANS | Grand spécialiste de la dictature chilienne, à laquelle il a consacré l’essentiel de sa carrière cinématographique, Patricio Guzmán dresse un portrait ethno-historico-géographique de son pays, aussi fascinant qu’inattendu.

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2015

Des vues d'artistes du vaste cosmos, soumis à ses métamorphoses ; des images aériennes esthétisantes de la Patagonie. Et puis des glaciers, aux mille reflets bleutés ; un morceau de quartz piégeant des gouttelettes d'une eau venue des étoiles, ainsi que l'explique en off la voix douce du documentariste… Durant les premières minutes du Bouton de nacre, on s'inquiète : Patricio Guzmán aurait-il à son tour succombé à cette tendance du docu pangéographique naïf et aseptisé, dont Yann Arthus-Bertrand est le prophète ?

Évidemment non, et ce serait mal connaître l'auteur du Cas Pinochet que de le croire soumis à quelque diktat que ce soit, fût-il celui de la mode. Exaltant la beauté naturelle, minérale et végétale de son pays, ce préambule n'est toutefois qu'en partie une fausse piste : Guzmán a besoin de planter son décor. Et il laissera à d'autres le ronron de la contemplation extatique, car il a plus passionnant à raconter : rien moins que l'histoire du Chili — la vraie. Vaste programme, comme dirait de Gaulle…

La carte et le territoire

Si l'humain occupe l'essentiel de son propos, Guzmán multiplie les entrées pour nous permettre d'appréhender son pays. La principale clef de compréhension sera donnée par un géographe, opérant un constat quasi psychanalytique : selon ce spécialiste, le Chili, tout en longueur, isolé de ses voisins par la haute Cordillère des Andes et bordé par le Pacifique, a manqué sa vocation d'île. Petit royaume immense, il a cependant une mentalité d'insulaire ainsi qu'une capacité à l'autarcie — expliquant sans doute pourquoi, lorsque le monde entier s'indignait des exactions de la dictature, celle-ci manifestait une parfaite indifférence. Et continuait à faire disparaître les opposants, profitant des 6 000 km de côtes du Chili.

Voilà comment le cinéaste finit par renouer avec son sujet de prédilection. Lui qui s'est fait une spécialité de rappeler aux consciences oublieuses l'existence des disparus — ou de ceux dont on a voulu oblitérer la présence — s'attache aussi au destin des peuples premiers du Chili, dont il retrace toute la terrible histoire. Victimes dans le meilleur des cas d'une assimilation forcée, dans le pire (et plus fréquent), ils ont fait les frais d'une discrimination indigne et d'une politique génocidaire, accentuée évidemment durant les années Pinochet. Les rares survivants, très âgés, ont conservé des reliques de leur culture, telle que la langue kawésqar. Guzmán en recueille quelques gouttes, que son film-quartz emprisonne pour l'éternité…

Le Bouton de nacre
De et avec Patricio Guzmán (Fr/Chi/Es, 1h22) documentaire


Le bouton de nacre

De Patricio Guzmán (Fr-Esp-Chili, 1h22)

De Patricio Guzmán (Fr-Esp-Chili, 1h22)

voir la fiche du film


Le bouton de Nacre est une histoire sur l’eau, le Cosmos et nous. Il part de deux mystérieux boutons découverts au fond de l’Océan Pacifique, au large des côtes chiliennes.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l’après No, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu’il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c’est qu’après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu’il y avait sur l’écran. El Club relève ce double tournant avec un brio que l’on n’attendait pas à ce degré d’excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l’on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons appri

Continuer à lire