Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

L'an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d'être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d'autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l'horizon mai — seul Julieta d'Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche…

Ce qui est sûr...

Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l'insubmersible DiCaprio. Tout le monde s'accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle.

S'il n'est pas encore une fois débordé par un outsider tel que Michael Keaton (lui-même coiffé au poteau l'an dernier par Eddie Redmayne), sans doute en lice pour Spotlight (27 janvier), où Thomas McCarthy raconte comment une enquête du Boston Globe a mis au jour un réseau pédophile dans l'Église catholique. Autre valeur sûre, Steve Jobs (3 février) de Danny Boyle, étonnamment assagi pour un biopic expérimental écrit par Aaron Sorkin (The Social Network) : plutôt que l'assommant récit de l'existence du fondateur d'Apple, le film se polarise sur trois instants décisifs de la vie du magnat. Trois actes qui sont tout sauf du théâtre.

Ajoutons deux films d'animation splendides : Le Garçon et la Bête (13 janvier), de Mamoru Hosoda (Summer Wars, Les Enfants Loups), un cinéaste nippon aussi fantaisiste et inventif que son aîné Isao Takahata ; et Tout en haut du monde (30 janvier) du Français Rémi Chayé, formé à l'école Laguionie et Tomm Moore. Dans les deux cas, des œuvres initiatiques graphiquement originales.

Ce qui s'annonce bien

En apparence au repos depuis Inside Llewyn Davis (2013), les Coen s'étaient mués en scénaristes de luxe pour Spielberg et son excellent Pont des espions ; ils reviennent à la réalisation avec Ave César ! (17 février), une comédie avec Clooney et Josh Brolin dont la Berlinale aura la primeur. Tirée de la légende dorée (ou maudite !) des studios hollywoodiens, cette fantaisie nous plonge dans l'univers des stars des années 50, sur les traces d'un homme chargé de régler leurs caprices. Parenthèse au passage : Spielberg sera de retour dès l'été avec une adaptation de Roald Dahl, Le Bon Gros Géant (20 juillet), avec son espion Mark Rylance dans le rôle-titre.

Autre motif de joie, Jeff Nichols (Take Shelter, Mud) revient avec Midnight Special (2 mars), un road-movie/chasse à l'homme flirtant avec le surnaturel, interprété bien sûr par Michael Shannon, ainsi que Adam Driver — le falot Kylo Ren de Star Wars. À mi-chemin entre Le Locataire de Polanski et l'ambiance Orange Mécanique de Kubrick, Ben Wheatley (Kill List) proposera High Rise (6 avril), une construction anxiogène, donc alléchante, avec Tom Hiddleston et Jeremy Irons dans une tour ultra-moderne de… 1975.

On espère beaucoup du Trésor (10 février) de Corneliu Porumboiu : le réalisateur roumain (12 h 08 à l'est de Bucarest ; Policier, adjectif) ne cesse de surprendre avec un cinéma atypique. Dernier cinéaste guetté : Philippe Falardeau. Le Québécois (Monsieur Lazhar, Congorama) signe avec Guibord s'en va-t-en guerre (15 juin) une satire politique qu'on soupçonne caustique, réunissant la prolifique Suzanne Clément et Patrick "Starbuck" Huard.

On demande à voir

Le scénariste Charlie Kaufman ayant souvent dépassé les limites du bizarre (Dans la peau de John Malkovich, Eternal Sunshine of the Spotless Mind) pour frayer avec le filandreux (Adaptation, Synecdoque, New York), on attend avec prudence son film en stop-motion Anomalisa (3 février) où s'illustre un avatar de Jennifer Jason Leigh — dopée par son comeback dans Les Huit salopards.

Palmé en 2010, Apichatpong Weerasethakul livre un documentaire titré Mysterious Object at Noon (27 janvier), mais qui a tout d'une de ses fictions ésotériques. Deux autres documentaires, un posthume de Chantal Akerman, No Home Movie (24 février), et un Depardon, Les Habitants, encore en montage et non daté… D'autres vétérans nous donnent rendez-vous : Téchiné pour l'adaptation de En finir avec Eddy Bellegueule, devenu à l'écran Quand on a 17 ans (30 mars), Bonitzer pour Tout de suite maintenant (mais pas avant le 27 avril), Atom Egoyan avec Remember (23 mars) qui vaut rien que par la distribution Christopher Plummer/Martin Landau.

Comptez aussi avec Évolution (16 mars), un nouveau long de Lucille Hadzihalilovic (après son court Nectar en 2013), Médecin de campagne (23 mars) de Thomas Lilti (Hippocrate) joué par Cluzet et le retour de Julio Medem (Lucia et le Sexe) pour Ma Ma (8 juin) avec Penelope Cruz.

Enfin, si vous pensiez souffler entre deux livraisons galactiques, c'est raté. 2016 fourmille de suites, remakes, reboots et spin-off : Les Tuche 2, La Tour 2 Contrôle infernale, Joséphine s'arrondit, Zoolander 2, Mariage à la Grecque 2, Alice de l'autre côté du miroir, Les Visiteurs 3, Camping 3, Kung fu Panda 3, Captain America 3 : Civil War, Divergente 3, L'Âge de glace 5, Batman vs. Superman, X-Men Apocalypse, Rocky VII (!)… ainsi que le Pixar Le Monde de Dory, et les adaptations de jeux Dofus, Warcraft et Angry Birds. Mais comme demeure l'incertitude Cannes et son cortège de révélations, toujours promptes à rebattre les cartes, ne désespérons pas trop vite d'une année à peine éclose…

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Josman, action en hausse

Hip-Hop | À la suite du remarqué et remarquable album Jo$ paru le mois dernier, Josman déboule en ville pour le défendre sur la scène du Ninkasi sous l'égide du décidemment suractif promoteur High-Lo.

Sébastien Broquet | Mardi 30 octobre 2018

Josman, action en hausse

Josman, c'est l'histoire d'une paire, d'une rencontre, avec son producteur Easy Dew : si le premier ciselait depuis 2015 des textes où la langue française virevolte avec humeur et humour dans toutes les positions, le second lui a permis d'atteindre une nouvelle dimension par ses compositions où prime souvent la mélodie, pas trop portées sur le sampling. C'est l'histoire d'un succès, également, d'une montée en puissance pour ce duo solidement imbriqué depuis la sortie en septembre dernier de Jo$, premier album propulsant enfin le jeune espoir venu de Vierzon et ayant écumé les tremplins rap en tous genres sur le haut d'une affiche qu'il risque de squatter un certain temps. Lui qui revendique s'être biberonné au hip-hop américain qu'écoutait sa frangine et n'avoir découvert le rap français que sur le tard, avec l'album Ouest Side de Booba et Ol'Kainry, a su mêler les styles pour mieux s'imposer comme nouveau roi de la rime. Révélé durant l'été 2016 par la grâce de sa mixtape Matrix, Josman n'a cessé depuis d'écumer toutes les sortes de flow, refusant de se limiter et alternant les registres, d'une voix parfois

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Les princes de la ville

Hip-Hop | High-Lo Weekender investit les salles de Lyon et des alentours pour un aperçu du hip-hop actuel, allant du psychédélisme new-yorkais de Flatbush Zombies à la verve aussi riche que crasse d'Alkpote.

Sébastien Broquet | Mardi 16 octobre 2018

Les princes de la ville

Ce n'est pas loin d'être le plus gros événément hip-hop lyonnais de cette année, ce High-Lo Weekender qui se balade partout dans la ville et au-delà, jusqu'à Caluire, pour présenter la fine fleur de la scène francophone actuelle et quelques raretés anglo-saxonnes en quatre soirées bien condensées. Que retenir ? Le retour de Flatbush Zombies au Radiant (samedi 20), tant le groupe de Brooklyn avait dynamité une salle comble à leur dernier passage par ici, l'an dernier. Indépendant, largement influencé par le psychédélisme, ce trio est l'une des belles confirmations de la scène east coast décloisonnée. Côté star, ou du moins nouvelle star, au même moment mais du côté du Transbordeur on note le retour de Moha la Squale, à peine repéré, déjà glorifié. Son album Bendero sorti en mai dernier n'a rien du chef d'œuvre, mais tout du correct disque de saison collant à son époque. Normal, pour un gamin qui n'avait encore jamais rien écrit il y a un an et des poussières et pour qui tout s'est emballé suite au succès de ses freestyles sur le Net et une signature en major dans la foulée. On attendra un peu avant de

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Soirée culte aux 400 Coups avec Spielberg et del Toro

Fantastique | Il n’y a pas si longtemps, le Mexicain Guillermo Del Toro et l’Américain Steven Spielberg étaient tous les deux nommés pour l’Oscar du meilleur film... (...)

Margaux Rinaldi | Mardi 29 mai 2018

Soirée culte aux 400 Coups avec Spielberg et del Toro

Il n’y a pas si longtemps, le Mexicain Guillermo Del Toro et l’Américain Steven Spielberg étaient tous les deux nommés pour l’Oscar du meilleur film... Malheureusement pour Pentagon Papers, c’est La Forme de l’eau qui l’a emporté. Et si on remettait en compétition ces deux réalisateurs sur le ring du film fantastique, qui gagnerait ? Voyons ça dans le Beaujolais, aux 400 Coups, lors d'une soirée dédiée à ce genre. Pour un duel intense, mieux vaut choisir deux films cultes. Côté Steven Spielberg, même si la série des Indiana Jones pourrait faire l’affaire, l’un des chefs-d ‘œuvres du réalisateur reste l’histoire de E.T l’Extraterrestre, réalisé en 1982. Alors que le petit Elliot se lie d’amitié avec l’extraterrestre et fait tout pour le cacher au gouvernement, E.T cherche à rentrer parmi les siens. Et si tout le monde retient sans problème la réplique « E.T téléphone maison », on en oublie parfois les quatre Osc

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Paul Maréchal : « il est rare de voir autant de travaux de graphisme de Warhol réunis dans un même endroit »

Andy Warhol Ephemera | Andy Warhol est l'un des artistes les plus prolifiques qui ait existé, notamment par son activité commerciale qu'il n'a jamais cessée et encore moins dénigrée. En découle une importante production d'affiches, éditions, emballages et autres créations éphémères, morceaux du quotidien qui nourrissent notre regard. Entretien avec le collectionneur qui a permis l'exposition actuellement en cours au Musée de l'Imprimerie, Paul Maréchal.

Lisa Dumoulin | Mardi 27 mars 2018

Paul Maréchal : « il est rare de voir autant de travaux de graphisme de Warhol réunis dans un même endroit »

Pourquoi exposer Warhol au Musée de l’Imprimerie ? Paul Maréchal : Ce qui me frappe le plus dans cette exposition, c’est la variété et la destination des supports des œuvres qui sont présentées. Le premier mur en est un exemple tout à fait éloquent : vous avez un projet d’étiquette de vin, une couverture de livre, un article de magazine, une pochette de disque, une affiche de film, une invitation à une fête privée. Ça donne le ton ! Ce travail de graphisme chez Warhol dont tout le génie créateur est basé sur l’imprimé, trouve une place toute naturelle dans le Musée de l’Imprimerie de Lyon, ça devait arriver un jour où l’autre (rires). Les douze premières années de sa carrière sont consacrées à l’illustration de magazine. Il comprend ce qu’est le travail d’équipe et va répliquer ce modèle dans son atelier, la Factory, sauf que ce sera son projet artistique. Et même à la Factory, il va publier un magazine, Interview. Il est rare de voir autant de travaux de graphisme de Warhol réunis dans un même endroit. J’aime beaucoup cet autoportrait qu'il a fait à l’aide d’un photoco

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Take Shelter : tous aux abris !

Reprise | Tant pis pour les plus jeunes ! L’Institut Lumière n’ayant toujours pas, à l’heure où nous écrivons ces lignes, divulgué les films retenus pour ses “séances (...)

Vincent Raymond | Mardi 19 décembre 2017

Take Shelter : tous aux abris !

Tant pis pour les plus jeunes ! L’Institut Lumière n’ayant toujours pas, à l’heure où nous écrivons ces lignes, divulgué les films retenus pour ses “séances famille“ des vacances, nous nous rabattons avec une joie non dissimulée sur le deuxième long-métrage de Jeff Nichols — celui qui l’a révélé au grand public en 2011 — Take Shelter. On y suit l’interprète fétiche du réalisateur de Mud, Michael Shannon, dans la peau d’un ouvrier lambda qui, brusquement, va dévisser et se persuader de l’imminence d’une catastrophe naturelle. Hanté par des rêves et des visions terrifiantes, à la lisière de basculer dans la folie, ce dénommé Curtis veut croire en une prémonition, même s’il n’exclut pas une atteinte psychiatrique. Et agit en bon père de famille, façon Noé moderne, en construisant un abri pour les siens (voire malgré eux), quitte à ce qu’on le prenne pour un dangereux illuminé. Michael Shannon pouvant afficher, même sans le vouloir, un fac

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"Free Fire" de Ben Wheatley : trop de la balle !

ECRANS | Un hangar, quelque part dans les années 1970. Justine a organisé une rencontre entre des membres de l’IRA et des trafiquants d’armes. Au moment de la (...)

Vincent Raymond | Mardi 13 juin 2017

Un hangar, quelque part dans les années 1970. Justine a organisé une rencontre entre des membres de l’IRA et des trafiquants d’armes. Au moment de la transaction, un grain de sable en forme d’histoire d’honneur familial (donc de fesses) met le feu aux poudres. Et c’est l’hallali… Certes moins composé que le précédent opus de Ben Wheatley, le vertigineux High Rise (2016), Free Fire y fait écho par son ambiance vintage (ah, les looks croquignolets de Brie Larson, Armie Hammer et Cillian Murphy !) et son inéluctable spirale de violence dévastatrice. À ceci près que le ton est ici à la comédie : les traits comme les caractères sont grossis, les répliques énormes fusent autant que les projectiles, mais il faut moult pruneaux pour faire calancher un personnage : c’est un FPS revu par Tex Avery. N’en déduisez pas une expurgation de toutes les scènes gore : Scorsese figurant tout de même au générique en qualité de producteur exécutif, l’hémoglobine coule dru ; certaines exécutions valent même leur pesan

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"Loving" : et ils vécurent (difficilement) heureux…

ECRANS | De 1958 à 1967, le parcours de la noire Mildred et du blanc Richard pour faire reconnaître la légalité de leur union à leur Virginie raciste. Histoire pure d’une jurisprudence contée avec sobriété par une voix de l’intérieur des terres, celle du prolifique Jeff Nichols.

Vincent Raymond | Mardi 14 février 2017

Pour mesurer à quel point des facteurs extrinsèques peuvent influer sur la perception ou la réception d’un film, replongez-vous quelques mois en arrière ; lorsque dans la foulée des attentats de Paris et de Nice, Made in France de Nicolas Boukhrief puis Bastille Day de James Watkins eurent leur carrière en salle avortée, par crainte d’une mauvaise interprétation du public. Un contexte certes différent a présidé à la naissance de Loving. Présenté en mai dernier sur la Croisette, le nouveau Jeff Nichols a pu apparaître comme un biopic édifiant sur les tracasseries humiliantes subies par le premier couple mixte légalement marié dans la ségrégationniste Virginie. Mais s’il rappelait que les pratiques discriminatoires n’appartenaient pas forcément au passé, dans un pays marqué par des tensions violentes et répétées entre les communautés (émeutes de Ferguson en 2014, puis de Baltimore en 2015), il prend à présent un sens supplémentaire, alors que Donald Trump a accédé au pouvoir et que ses décrets intempestifs sont cassés par les instances fédérales supérieures. Suprême

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Voilà l'été : un jour, une sortie #3

SAISON ESTIVALE | Durant toutes les vacances, c'est un bon plan par jour : concert ou toile, plan canapé ou expo où déambuler.

La rédaction | Mercredi 20 juillet 2016

Voilà l'été : un jour, une sortie #3

15 / Mercredi 20 juillet : cirque Obludarium Puisque les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel (et l'urbanité en juillet ça va bien cinq minutes), hâtez-vous au domaine de Lacroix-Laval voir les grosses caboches toutes biscornues et étranges d'Obludarium. Signé des fils jumeaux du cinéaste Miloš Forman, ce spectacle qui a fait le tour du monde s'arrête depuis hier et jusqu'au 31 juillet dans ce village dédié au cirque. Si vous le pouvez, venez même dès 18h profiter des lampions, du bar digne d'un diners US et du plancher en bois où vous pourrez faire résonner vos tongs (en bois, les tongs). Fourvière version campagne : c'est ici ! Au domaine de Lacroix-Laval dans le cadre des Nuits de Fourvière 16 / Jeudi 21 juillet : chanson Michel Polnareff Moins on l'attend, plus il revient, le Polnaroïde. On a arrêté de compter avant même notre naissance, mais le

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"Le BGG – Le Bon Gros Géant" : la nouvelle créature de Spielberg

ECRANS | Un film de Steven Spielberg (É-U, 1h55) avec Ruby Barnhill, Mark Rylance, Rebecca Hallplus… (sortie le 20 juillet)

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Ni club de foot, ni grand magasin parisien ; ni philosophe va-t-en guerre et encore moins chaîne de fast food, l’acronyme BGG désigne la nouvelle créature intégrant l’écurie de Spielberg — déjà fort remplie. Né en 1982 dans l’esprit fécond de Roald Dahl, le Bon Gros Géant avait tout pour l’inspirer, puisqu’il convoque dans un conte contemporain les solitudes de deux “doubles exclus” — une petite orpheline et un monstre rejeté par les siens —, du merveilleux spectaculaire et de l’impertinence. Le cinéaste en tire une œuvre conventionnelle au début, qui s’envole et s’anime dans sa seconde moitié, lorsqu’entre majestueusement en scène une Reine d’Angleterre à la cocasserie insoupçonnée. Spielberg est coutumier de ces films hétérogènes, changeant de ton après une ligne de démarcation nette — voir A.I. Intelligence Artificielle (2001)—, comme d’intrigantes scènes de sadisme sur les enfants, qu’il semble apprécier de recouvrir de détritus ou de mucosités : les crachats de brontosaures dans Jurassic Park (1993) étant ici remplacés par de la pulpe infâme de “schnocombre”. L’humour pot-de-chambre ira d’ailleurs assez loin — jusqu’au

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High-Rise

ECRANS | L’architecture du chaos selon Ballard, avec Ben Wheatley en maître d’ouvrage servi par la charpente de Tom Hiddleston… Bâti sur de telles fondations, High-Rise ne pouvait être qu’un chantier prodigieux, petits vices de forme inclus.

Vincent Raymond | Mardi 5 avril 2016

High-Rise

En septembre dernier, le ministère de la Défense français emménageait dans ses nouveaux quartiers, à la froideur grise et géométrique, sur le site Balard. Au même moment était projeté à Toronto la première du film High-Rise, adaptation d’un roman publié en 1975 par J.G. Ballard, décrivant l’inéluctable échec d’un projet urbanistique. Lier ces événements synchrones autrement que par leur vague homophonie semble insensé. Cependant, tous deux nous ramènent à cette éternelle obsession humaine pour l’édification ; ce tabou sans cesse transgressé depuis Babel par des créatures se rêvant créateurs, et fabriquant des citadelles… Mais laissons pour l’heure l’Hexagone-Balard : le film métaphorique de Wheatley a plus à dire que la grande muette — sur notre société d’hier, mais aussi sur la manière dont elle a accouché d’aujourd’hui. La cité rageuse Trouble mixte entre culte nostalgique pour un passé idéalisé et franche défiance vis-à-vis d’un futur instable, High-Rise revendique sans le dater précisément son ancrage dans les seventies. Jamais trop excentriques, décors et costumes portent la marque de ce temps révolu, instaurant cette distan

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DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

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Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

DiCaprio et l’Oscar : Attrape-moi si tu peux !

« Caramba, encore raté ! » C’est une phrase de ce goût que Iñárritu lâchera si, par malheur, Leonardo DiCaprio quittait bredouille le Dolby Théâtre à l’issue de la 88e cérémonie des Oscars. Régulièrement nommé depuis vingt-deux ans, le comédien semble frappé par une malédiction semblable à celle de Peter O’Toole et Kirk Douglas, jamais récipiendaires de la fameuse statuette malgré de multiples citations — obligeant l’Académie, embarrassée, à leur décerner un trophée d’honneur. Pour Leo, la série noire commence en 1994 par un second rôle dans Gilbert Grape : trop tendre du haut de ses 19 printemps, il ne fait pas le poids face au buriné Tommy Lee Jones qui emporte la mise avec Le Fugitif. Ignoré par la profession l’année de Titanic (à contrario de Kate Winslet, qui était en compétition), il revient en lice en 2005 porté par les ailes de l’Aviator de Scorsese ; mais les votants n’ont d’yeux cette année-là que pour Jamie Foxx dans Ray. Transformé en aventurier africain pour Blood Diamond en 2007, il est surclassé par Forest Whitaker qui ava

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Nature Writing : La littérature des grands espaces

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Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

Nature Writing : La littérature des grands espaces

Aux racines du film d'Iñárritu se trouve un livre éponyme de Michael Punke, romançant l’épopée de Hugh Glass : l’histoire extraordinaire du trappeur de la Rocky Mountain Fur Company, abandonné vivant en 1823 par ses compagnons pensant qu’il ne survivrait pas à ses blessures infligées par une ourse, est authentique. Elle appartient même à ces légendes fondatrices du continent nord-américain, circulant de bouche (édentée) de pionnier à oreille (déchiquetée) de maréchal-ferrant, colportées de péripatéticienne en tenancier de saloon. L’auteur évoque dans son ouvrage d’autres figures emblématiques de la conquête de l’Ouest — tel George Drouillard — ayant payé de leur vie leur soif de grands espaces, de fortune et d’aventures. Disposant de sources lacunaires, Punke reconnaît avoir laissé son inspiration galoper : sa trame se révèle d’une tonalité plus noire, moins mystique et complexe que celle développée dans le film. Iñárritu a ajouté la concurrence de pilleurs de peaux, brodé sur le passé familial du trappeur pour lui donner des motifs de vengeance supplémentaires dépassant sa seule personne. Et justifié les attaques indiennes par de sombres antécédents, pour le

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The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

ECRANS | Délaissant comme Tarantino les déserts arides au profit des immensités glacées, Alejandro González Iñárritu poursuit sa résurrection cinématographique avec un ample western épique dans la digne lignée d’Arthur Penn et de Sydney Pollack. Un survival immersif et haletant mené par des comédiens au poil.

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

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Les États-Unis excellent dans l’art du paradoxe. Le pays suit avec un mixte de répulsion et de plaisir la campagne pour l’investiture républicaine menée par un populiste démagogue, ouvertement xénophobe, avide de succéder au premier chef d’État Noir de son Histoire. Au même moment, la société s’émeut de voir les membres de l’Académie des Oscars — présidée par l’Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs — s’entre-déchirer à qui mieux mieux au sujet du manque de représentativité des minorités visibles parmi les candidats à la statuette. Au Texas et en Californie, une muraille-citadelle gardée a été érigée ces dernières années pour préserver le territoire de toute intrusion… tandis qu’à Hollywood le cinéma sort de l’impasse en empruntant une diagonale mexicaine. Issus de familles de classe moyenne ou supérieure, Guillermo del Toro, Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu n’ont pas fui de misérables villages favelaesques fantasmés par les conservateurs, pour profiter des avantages supposés du système étasunien et détruire sa culture — discours identitaire faisant florès ces derniers temps. C’est même l’exact contraire qui s’est produit ; les rednecks doivent en m

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Culture interface : le futur au musée

ARTS | Le film Steve Jobs présente l’éphémère concept NeXTCube, une unité centrale bien nommée, aux dimensions inégales afin de corriger la perspective et d’offrir (...)

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Culture interface : le futur au musée

Le film Steve Jobs présente l’éphémère concept NeXTCube, une unité centrale bien nommée, aux dimensions inégales afin de corriger la perspective et d’offrir l’illusion d’une régularité parfaite. Une trouvaille de ce maniaque de Jobs. Obsédé par la symétrie, l’efficacité du trait, il permit à Apple de trouver un second souffle salvateur en lançant au tournant du XXIe siècle des ordinateurs à la robe acidulée et translucide, tranchant avec le beige ayant prévalu jusqu’alors. C’est grâce au mix entre un design attractif et la technologie intuitive des écrans tactiles que sa société régna sur le marché des smartphones dès 2007, devenant la première capitalisation boursière mondiale. Pas étonnant de retrouver aujourd’hui les fameux mobiles parmi les objets sélectionnés par Nicolas Nova comme représentatifs de cette Culture Interface, l’exposition de la Cité du Design dont il est le commissaire et qui célèbre les influences réciproques entre science-fiction et numérique. HOMO TECHNICOLOGICUS Organisée par îlots (réalité augmentée, visiocasques, surfaces interactives, montres intelligentes…) et décorée de schémas de br

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Steve Jobs : iBiopics et colégram

ECRANS | Mélange de coups d’éclats, d’échecs cinglants, d’incessantes résurrections professionnelles et de drames personnels, la vie du fondateur d’Apple était de nature (...)

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Steve Jobs : iBiopics et colégram

Mélange de coups d’éclats, d’échecs cinglants, d’incessantes résurrections professionnelles et de drames personnels, la vie du fondateur d’Apple était de nature à inspirer les esprits romanesques — d’autant plus titillés par son culte maladif du secret et son art consommé d’une communication maîtrisée. Hollywood ne pouvait rester indifférent à cette poule aux œufs... ou plutôt aux pommes d’or. Le petit écran fut le premier à s’intéresser au phénomène, avec Les Pirates de la Silicon Valley (1999) de Martin Burke, tourné juste après le retour gagnant de Jobs aux manettes de la firme de Cupertino. Racontant sur un mode semi-drolatique l’émergence d’une nouvelle industrie, ce téléfilm se centre sur le portrait croisé des deux frères ennemis Bill Gates (Anthony Michael Hall) et Steve Jobs (Noah Wyle, le Dr Carter de la série Urgences). L’original apprécia tellement la performance qu’il invita Wyle à l’imiter à ses côtés, sur la scène de l’Apple Expo 2000. Jobs eut aussi droit à de nombreuses parodies ; la plus fameuse sous les traits de Steve Mobbs, patron de Mapple en 2008 dans l’épisode Les Apprentis Sorciers de la sér

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Pomme Star : Danny Boyle fait le Jobs

ECRANS | Après s’être égaré en racontant les tribulations gore d’un randonneur se sciant le bras pour survivre (127 heures), Danny Boyle avait besoin de se rattraper. Le natif de Manchester fait le job avec une évocation stylisée du patron d’Apple, première super-pop-star économique du XXIe siècle.

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Pomme Star : Danny Boyle fait le Jobs

« Penser différent »… Érigé en précepte par Steve Jobs lui-même, le slogan exhortant à la rupture créative et intellectuelle semble avoir guidé le scénariste Aaron Sorkin et le réalisateur Danny Boyle dans ce travail autour de la biographie (autorisée) du charismatique fondateur d’Apple, pavé signé Walter Isaacson détaillant par le menu l’existence de Jobs, listant les innovations à mettre à son actif - un livre paru en France en 2011 chez JC Lattès. L’un et l’autre ont emprunté un chemin de traverse, ne se lançant pas dans une illustration chronologique standard visant l’exhaustivité en suivant le sempiternel et prévisible "sa vie, son œuvre". Jobs ayant été, au-delà de toutes les controverses, une manière de stratège imposant sa vision d’une réalité distordue, modelant finalement la réalité à ses désirs, Sorkin et Boyle lui ont taillé un écrin biographique hors-norme. Pour le cinéaste, cela passait par l’abandon de marques de fabrique virant au tic, comme les effets de montage épileptoïdes ou le recours à une bande originale utilitaire, marqueur temporel ou folklorique. Pour l’auteur du script, par la conception d’une sorte

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Spotlight

ECRANS | De Tom McCarthy (ÉU, 2h08) avec Michael Keaton, Mark Ruffalo, Rachel McAdams…

Vincent Raymond | Mercredi 27 janvier 2016

Spotlight

Toujours se méfier des rumeurs, surtout lorsqu’elles concernent un film portant sur une enquête journalistique : celles précédant celui-ci étaient flatteuses. Force est de constater qu’il s’agissait d’une magnifique opération d’enfumage, tant la réalisation (“mise en images” serait plus approprié) et l’interprétation semblent rivaliser de classicisme plat. Spotlight s’abrite derrière ce qu’il révèle — une équipe d’investigation du Boston Globe met à jour l’implication de l’Église locale dans plusieurs dizaines d’affaires de prêtres pédophiles — pour justifier son absence hurlante de projet cinématographique original. C’est tenir le 7e art en bien piètre estime que de le considérer comme une vulgaire lentille grossissante, ne méritant pas plus d’attention particulière ! Et réfléchir à très court terme : les œuvres narrant des combats asymétriques au service d’innocents ou dénonçant des abominations humaines sont légion. Seules celles osant se démarquer — artistiquement et esthétiquement — impriment réellement leur époque, voire l’Histoire, offrant à la cause qu’elles défendent un écho supplémentaire. 12 hommes en

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Le Garçon et la Bête

ECRANS | Encore trop peu connu en France, le réalisateur Mamoru Hosoda est bien parti pour faire sortir l’anime nippon de sa zone de confiance totoresque. Il le prouve encore une fois avec cette déclinaison de "La Belle et la Bête"…

Vincent Raymond | Mardi 12 janvier 2016

Le Garçon et la Bête

La mise en retrait de Miyazaki a du bon. Considéré un peu hâtivement en Occident comme l’unique figure tutélaire de la japanimation, au détriment de son alter ego, l’immense Isao Takahata (l’auteur du Tombeau des lucioles, œuvre majeure du cinéma nippon), le vieux maître attirait trop les regards sur ses seules productions. Le paysage étant désormais libre de sa statue de Commandeur, les spectateurs n’auront plus l’impression de commettre un sacrilège en s’intéressant à la nouvelle génération, dont Mamoru Hosoda constitue un éminent représentant. Depuis La Traversée du Temps (2006), et surtout Summer Wars (2009) (que suivra Les Enfants loups en 2012), le réalisateur a imprimé une dynamique nouvelle à l’anime. Tout autant fasciné par les mondes parallèles peuplés de divinités que ses aînés, son ton plus rock n’amenuise en rien son sens de la narration poético-épique, pas plus qu’il ne modère ses ardeurs comiques et rabelaisiennes — en particulier dans le langage. Volontiers grossier, le dialogue dans Le Garçon et la Bête

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Le Pont des Espions

ECRANS | Quand deux super-puissances artistiques (les Coen et Steven Spielberg) décident de s’atteler à un projet cinématographique commun, comment imaginer que le résultat puisse être autre chose qu’une réussite ?

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Le Pont des Espions

Voir côte-à-côte les noms des Coen et celui de Spielberg fait saliver l’œil avant même que l’on découvre leur film. Devant l’affiche aussi insolite qu’inédite, on s’étonne presque de s’étonner de cette association ! Certes, Spielberg possède un côté mogul discret, façon "je suis le seigneur du château" ; et on l’imagine volontiers concevant en solitaire ses réalisations, très à l’écart de la meute galopante de ses confrères. C’est oublier qu’il a déjà, à plusieurs reprises, partagé un générique avec d’autres cinéastes : dirigeant Truffaut dans Rencontres du troisième type (1977) ou mettant en scène un scénario de Lawrence Kasdan/George Lucas/Philip Kaufmann pour Les Aventuriers de l’arche perdue (1981) voire, bien entendu, de Kubrick dont il acheva le projet inabouti A.I. Intelligence artificielle (2001). Et l’on ne cite pas le Steven producteur, qui avait proposé à Scorsese de réaliser La Liste de Schindler, avant que Marty ne le convainque de le tourner lui-même. Bref, Spielberg s’avère totalement compatible avec ceux chez qui vibre une fibre identique à la sienne. Drôles de cocos Avec les C

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Williams / Spielberg : terrain d’entente

ECRANS | Le cinéma regorge de duos fameux formés par un compositeur et un metteur en scène : Bernard Hermann et Alfred Hitchcock, Philippe Sarde et Claude (...)

Christophe Chabert | Mardi 16 juin 2015

Williams / Spielberg : terrain d’entente

Le cinéma regorge de duos fameux formés par un compositeur et un metteur en scène : Bernard Hermann et Alfred Hitchcock, Philippe Sarde et Claude Sautet, Georges Delerue et François Truffaut, Pino Donaggio et Brian De Palma, Howard Shore et David Cronenberg ou encore Carter Burwell et les frères Coen. De tous, le couple John Williams et Steven Spielberg est de loin le plus fidèle : Williams a orchestré toutes les bandes originales du cinéaste, à l’exception du futur Bridge of Spies pour des raisons de santé. Surtout, le musicien a écrit des scores qui ont participé à la popularité des films : le thème des Dents de la mer avec son crescendo inquiétant, les partitions symphoniques d’Indiana Jones, E.T., Jurassic Park, les cinq notes à la base de Rencontres du troisième type… Leurs collaborations récentes sont même parmi les plus surprenantes : la musique épurée et sombre de Munich, virevoltante et "mancinienne" des Aventures de Tintin, ambitieuse et complexe de

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Birdman

ECRANS | Changement de registre pour Alejandro Gonzalez Iñarritu : le cinéaste mexicain laisse son désespoir misérabiliste de côté pour tourner une fable sur les aléas de la célébrité et le métier d’acteur, porté par un casting exceptionnel et une mise en scène folle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 février 2015

Birdman

Partons du titre complet de Birdman : la surprenante vertu de l’ignorance. De la part d’un cinéaste aussi peu modeste qu’Alejandro Gonzalez Iñarritu, ce sous-titre a de quoi faire peur, tant il nous a habitué dans ses films précédents à donner des leçons sur la misère du monde sous toutes ses formes. Or, Birdman séduit par sa volonté de ne pas généraliser sa fable, circonscrite entre les murs d’un théâtre à Broadway : ici va se jouer à la fois une pièce adaptée de Raymond Carver et la tragi-comédie d’un homme ridicule, Riggan Thompson. Des années avant, il était la star d’une série de blockbusters où il jouait un super héros ; aujourd’hui, il tente de relancer sa carrière et gagner l’estime de ses contemporains en jouant et mettant en scène du théâtre "sérieux". Le naufrage de son existence ne se résume pas seulement à ses habits de has been : sa fille sort d’une cure de désintox, son mariage a sombré et il se fait écraser par une star mégalomane et égocentrique, Mike Shiner, plus roué et cynique que lui pour conquérir les faveurs de la critique et du public. Pour filmer les secousses qui vont bousculer Thompson dans le

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English résolution

ECRANS | Le cinéma britannique, comme le Royaume-Uni lui-même, est une entité plurielle. Entre le cinéma social et la tradition du cinéma de genre, entre les stylistes (...)

Christophe Chabert | Vendredi 24 janvier 2014

English résolution

Le cinéma britannique, comme le Royaume-Uni lui-même, est une entité plurielle. Entre le cinéma social et la tradition du cinéma de genre, entre les stylistes et les réalistes, il y a parfois des gouffres… Le festival Ciné O’Clock du Zola se charge de réunir tout cela en une dizaine de jours, mélangeant fleurons récents, classiques et avant-premières. Dans cette programmation éclectique, recommandons d’abord une séance délocalisée au Scénario de Saint-Priest, celle du Dernier pub avant la fin du monde, ultime volet de la "trilogie Cornetto" d’Edgar Wright et Simon Pegg. Passée inaperçue à sa sortie, il s’agit pourtant de leur œuvre la plus accomplie et ambitieuse, la satire sociale attendue se muant en cours de route en remake déglingué de Body Snatchers, mais aussi, et c’est assez nouveau, en réflexion acide sur la joyeuse démission de l’humanité face à l’idée même de civilisation. Sans parler de ses incroyables scènes d’action, où le mobilier des pubs anglais se transforme en armes renvoyant aux chorégraphies du cinéma asiatique. Niveau inédits, il faudra guetter For those in peril de Paul Wright, qui fit forte impression à la dernière Semain

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Mud

ECRANS | Dès son troisième long-métrage, Jeff Nichols s’inscrit comme un des grands cinéastes américains actuels : à la fois film d’aventures, récit d’apprentissage et conte aux accents mythologiques, "Mud" enchante de sa première à sa dernière image. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

Mud

Il aura donc fallu près d’un an depuis sa présentation cannoise pour que Mud atteigne les écrans français. C’est long, certes, mais les spectateurs qui vont le découvrir — parions que, toutes générations et goûts cinématographiques confondus, ils en sortiront éblouis — verront ce que le critique pris dans la tempête festivalière ne faisait que deviner à l’époque : Jeff Nichols a signé ici une œuvre hors du temps, un film classique dans le meilleur sens du terme, qui s’inscrit dans une tradition essentielle au cinéma américain, reliant Moonfleet, La Nuit du chasseur, E.T., Un monde parfait et le True Grit des frères Coen. Des films qui parlent de l’Amérique à hauteur d’enfants, avec ce que cela implique d’émerveillement et de désillusions. Des films qui font grandir ceux qui les regardent en même temps qu’ils regardent grandir leur héros ; c’est dire l’ambition de Jeff Nichols.

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«J’aime peindre avec un large pinceau»

ECRANS | Il n’a que 34 ans, une silhouette d’éternel adolescent américain et un entretien avec lui se transforme vite en conversation familière avec un passionné de littérature et de cinéma. Jeff Nichols ressemble à ses films : direct, simple et pourtant éminemment profond. Propos recueillis et traduits par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 23 avril 2013

«J’aime peindre avec un large pinceau»

Je crois que vous avez écrit Mud avant Take shelter, c’est ça ?Jeff Nichols : Plutôt pendant… Mais j’avais conçu l’histoire de Mud bien avant Take shelter, quand j’étais encore à l’université, il y a dix ans de cela. J’avais posé les grandes lignes du récit, dessiné les personnages. C’est seulement à l’été 2008 que je m’y suis vraiment consacré et que j’ai écrit coup sur coup Take shelter et Mud. Pourquoi l’avoir tourné après, alors ?Pour plusieurs raisons. L’une est pratique : Take shelter coûtait moins cher que Mud. Après mon premier film, Shotgun stories, j’avais eu d’excellentes critiques, mais il n’avait pas rapporté d’argent, en particulier aux États-Unis, donc personne ne frappait à ma porte pour me demander de tourner un autre film. Je savais que Mud c

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Steven Spielberg, une rétrospective

CONNAITRE | Richard Schickel Éditions de la Martinière

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Steven Spielberg, une rétrospective

Aussi étrange que cela puisse paraître, peu d’ouvrages ont été consacrés à la filmographie pourtant conséquente de Steven Spielberg. La réponse à ce mystère est partiellement avancée par Richard Schickel dans cette «rétrospective», beau livre richement illustré où l’auteur ne cache pas son admiration pour l’œuvre, même s’il émet parfois des réserves surprenantes concernant certains opus — Minority report, notamment. Le succès remporté par Spielberg tout au long de sa carrière et sa capacité à passer d’un registre "sérieux" à un autre plus léger et ouvertement divertissant a longtemps rendu le cinéaste suspect aux yeux de la critique. De fait, on découvre dans ce travail made in USA que la défiance envers le cinéma de Spielberg n’est pas seulement l’apanage d’une partie de la critique française — qui s’est exprimée, encore, lors de la sortie de Lincoln. La presse américaine aussi lui a toujours cherché des poux dans la tête, lui reprochant tantôt de se complaire dans le cinéma pop corn, tantôt de s’aventurer vers des sujets qui le dépassent. Or, c

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Great Britains

ECRANS | Le Ciné O’Clock, consacré au cinéma britannique, a longtemps été le petit festival du Zola, coincé entre les deux manifestations historiques que sont le (...)

Christophe Chabert | Lundi 28 janvier 2013

Great Britains

Le Ciné O’Clock, consacré au cinéma britannique, a longtemps été le petit festival du Zola, coincé entre les deux manifestations historiques que sont le Festival du film court et les Reflets du cinéma ibérique et latino-américain (dont la programmation, assez monstrueuse, commence à tomber). Ce n’est définitivement plus le cas : non seulement le festival dure trois jours de plus, mais la qualité et la diversité des films proposés en 2013 le place dorénavant comme un incontournable de la saison. L’ouverture proposera l’avant-première de Shadow dancer, fort bon film de James Marsh sur le terrorisme irlandais, suivant les pas d’une jeune femme (étonnante Andrea Riseborough) prise entre deux feux : ses frères, enrôlés dans l’IRA, et un agent britannique (Clive Owens), qui veut l’utiliser comme taupe. Au rayon rétrospective, Ciné O’Clock ne pouvait passer à côté de l’événement 2012 en matière de cinéma anglais : l’apparition d’un cinéaste sur lequel il va falloir compter, Ben Wheatley. En deux films aussi différents que stimulants (le thriller ésotérique Kill list, la comé

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Spielberg et les autres

ECRANS | Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un (...)

Jerôme Dittmar | Vendredi 25 janvier 2013

Spielberg et les autres

Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un sujet qui en dit long sur son auteur. Sur deux fronts, l'un la condition féminine des afro-américaines au début du XXe siècle, l'autre le procès des esclaves qui mena à la guerre de Sécession, Spielberg s'est évertué à filmer son pays et le peuple noir américain. Avec une telle vigueur volontariste que les deux films figurent parmi les plus décriés de sa filmographie. En cause une représentation épineuse qui, entre le mélo biblique Oprah Winfreyisé - La Couleur pourpre, mal reçu par la communauté noire à sa sortie - et l'exercice de pénitence vantant les valeurs de la Constitution américaine - Amistad, tourné pour corriger la réception critique du premier, chaque film fait de cet Autre, l'esclave, le noir, une drôle de figure. On s'explique : en se penchant sur l'esclavage ou la ségrégation, Spielberg vante moins les vertus des Droits de l'homme qu'il traite de sa plus grande angoisse, la perte identitaire. Au fond, peu importe qu'il s'agisse des noirs, des femmes, d'un na

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Lincoln

ECRANS | On pouvait craindre un film hagiographique sur un Président mythique ou une œuvre pleine de bonne conscience sur un grand sujet, mais le «Lincoln» de Spielberg est beaucoup plus surprenant et enthousiasmant, tant il pose un regard vif, mordant et humain sur les arcanes de la démocratie américaine. Une merveille, qui conclut une (inégale) trilogie spielbergienne sur l’esclavage. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 janvier 2013

Lincoln

Ce n'est peut-être qu’un hasard… Toujours est-il que ce film sur Abraham Lincoln au début de son second mandat de Président des États-Unis est sorti au moment où Barack Obama, qui n’a jamais caché son admiration pour Lincoln, était lui-même réélu Président. Hasard aussi, Lincoln affronte sur les écrans (et aux Oscars) Django unchained, Spielberg et Tarantino se disputant ainsi un même sujet : celui de l’esclavage. Tarantino n’a pas caché au cours de ses interviews avoir souhaité faire avec Django un anti-Amistad, c’est-à-dire un film où les Noirs ont vraiment la parole et n’ont pas besoin de porte-voix blancs pour plaider leur cause. De fait, Spielberg, à l’époque un peu écartelé entre ses grands films sérieux, sa franchise jurassique et ses productions télé, était passé à côté de son affaire. Lincoln pourrait tomber exactement sous le coup de la même critique : un film qui se dissimule derrière la vérité historique — car, scoop, ce sont bien des blancs qui ont mis fin à l’esclavage — pour mieux réduire au silence sur l’écran les princi

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Touristes !

ECRANS | Ben Wheatley continue de frapper fort, quelques mois seulement après «Kill list», avec cette comédie très noire et très gore où un couple d’Anglais moyens se témoignent leur amour en assouvissant leurs pulsions les plus violentes. D’un salutaire mauvais esprit. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 20 décembre 2012

Touristes !

Pour ceux qui ont succombé au parfum sulfureux et aux énigmes ésotériques et irrésolues de son précédent Kill list, Touristes ! fera l’effet d’un étonnant pas de côté de la part de Ben Wheatley. Si Kill list affichait une évidente ambition de renouveler un genre (le thriller horrifique) par une mise en scène suspendue, proche par instants d’un Malick, Touristes ! est beaucoup plus direct : comme au temps des premiers Peter Jackson, il s’agit de faire rire le spectateur à travers une farce très noire où les excès sont bienvenus. À commencer par ceux des deux personnages principaux : un couple d’Anglais un peu beauf charriant un tas de névroses que seul le lien amoureux qui les unit semble capable de refouler. Elle vit avec une mère acariâtre, rongée par la culpabilité liée à la mort de son chien adoré ; lui ne supporte pas l’impolitesse, les pollueurs et plus globalement tout ce qui, de près ou de loin, entre en conflit avec ses valeurs. Alors qu’ils vont jouer les touristes dans l’Angleterre profonde (visitant des lieux aussi palpitants que l

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Apocalypse No(w) ?

CONNAITRE | Entre supposées prédictions mayas, sortie de "4h44, dernier jour sur terre", le nouveau film d'Abel Ferrara, et soirées labellisées «fin du monde», tout semble converger vers un 21 décembre apocalyptique – même si on ne fera que s'y bourrer la gueule. Peu étonnant quand on songe que ladite fin du monde est vieille comme... le monde. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 14 décembre 2012

Apocalypse No(w) ?

«Dans le roman qu'est l'histoire du monde, rien ne m'a plus impressionné que le spectacle de cette ville jadis grande et belle, désormais renversée, désolée, perdue […], envahie par les arbres sur des kilomètres à la ronde, sans même un nom pour la distinguer». Ce pourrait être la voix-off du survivant d'un film post-apocalyptique déambulant dans Londres, New-York, Paris, Lyon... Ce ne sont "que" les mots de John Lloyd Stephens, découvrant au XIXe siècle la splendeur passée d'une ancienne ville maya mangée par la jungle du Yucatan. Ces mêmes Mayas dont le calendrier aurait prévu la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Peu importe que la NASA elle-même ait démentie ces rumeurs dont les illuminés, les conspirationnistes et les survivalistes font leur miel.   Qu'on la nomme Apocalypse («révélation» dans la Bible) ou Armageddon (d'Harmaguédon, le "Waterloo" hébreu du Livre de l'Apocalypse), la fin du monde est depuis toujours le sujet de conversation p

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Universal : 100 ans, toujours à flot !

ECRANS | Un siècle qu'Universal a planté son drapeau à Hollywood. Si le doyen des studios encore en activité méritait bien son petit hommage, quel meilleur film que le (...)

Christophe Chabert | Vendredi 12 octobre 2012

Universal : 100 ans, toujours à flot !

Un siècle qu'Universal a planté son drapeau à Hollywood. Si le doyen des studios encore en activité méritait bien son petit hommage, quel meilleur film que le mythique Jaws (Les Dents de la mer) dans une copie flambant neuve pour fêter ça ? Archi revu et commenté mais toujours aussi fascinant, il est une date clé du cinéma américain. Film souche pour Steven Spielberg et son œuvre, qui n'a cessé de traiter ensuite du grand Autre sous toutes ses formes : ici animalière et dangereuse comme elle reviendra décalée dans Cheval de guerre ; ou plus volontairement naïve mais pas moins symptomatique dans E.T. (projeté également en copie restaurée durant le festival). Film providentiel pour Universal, qui voit en son succès massif la lueur d'espoir tant attendue pour relancer des studios alors exsangues au début des années 70 : il sera l'instigateur du blockbuster hollywoodien, inventant une nouvelle manière de faire des films repris par tous depuis. Mais si Jaws s'impose aujourd'hui dans ce cadre, c'est qu'il est aussi un bel hommage de

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Kill list

ECRANS | Ce n’est que le deuxième film de Ben Wheatley (le troisième, Touristes !, déjà terminé et présenté à Cannes, le confirmera), mais Kill list l’impose déjà comme un (...)

Christophe Chabert | Vendredi 6 juillet 2012

Kill list

Ce n’est que le deuxième film de Ben Wheatley (le troisième, Touristes !, déjà terminé et présenté à Cannes, le confirmera), mais Kill list l’impose déjà comme un des cinéastes contemporains à suivre de très près. Il accompagne ici deux Anglais de la classe moyenne, anciens soldats devenus tueurs à gage, d’abord dans leur quotidien un peu terne, puis dans une mission qui va s’avérer de plus en plus déroutante et ésotérique. Ce qui se joue ici, c’est la greffe entre les codes du thriller et une mise en scène atmosphérique et envoûtante faite de constants décalages entre le son et l’image, entre le présent de l’action et ses répercussions dans l’intrigue. De fait, au lieu de chercher artificiellement l’étrangeté ou la tension, Wheatley les fait surgir au milieu de la banalité ; un bref plan sur une femme dessinant un pentacle derrière un tableau suffit à amener le fantastique au milieu d’un repas entre amis où l’on parle politique, problèmes domestiques et relations amoureuses. Ce regard presque malickien, où l’improvisation des comédiens contraste génialement avec la ligne suivie par le scénario, donne au film sa profonde originalité, chose deven

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Cheval de guerre

ECRANS | Comme s’il avait fait de cette odyssée d’un cheval du Devon à travers la Première Guerre mondiale le prétexte à une relecture de tout son cinéma, Steven Spielberg signe avec "Cheval de guerre" un film somptueux, ample, bouleversant, lumineux et inquiet, où l’on mesure plus que jamais l’apport d’un metteur en scène qui a réinventé le classicisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 février 2012

Cheval de guerre

Il y a d’abord le souffle fordien des premières séquences. Quelque part dans le Devon, au début du XXe siècle, un jeune garçon voit naître un cheval, qu’il va tenter d’apprivoiser en quelques plans muets mais d’une grande force d’évocation. Ce cheval sera mis aux enchères et un fermier obstiné, alcoolique et sous le joug d’un propriétaire inflexible, s’entête à l’acheter, au grand dam de son épouse. Sauvage, le cheval doit servir pour labourer un champ à l’abandon, sec et rocailleux ; personne n’y croit sauf Albert, le fils, qui va arriver à le dresser, nouant une relation quasi-amoureuse avec lui. Steven Spielberg est alors de plain-pied dans le conte enfantin, le territoire naïf des productions Amblin et de son cinéma dans les années 80. S’il se mesure à ses maîtres (Ford donc, mais aussi David Lean), il rabat cependant cette première demi-heure sur ses propres thèmes (la générosité de l’enfance contre la cruauté des adultes) et ses figures habituelles de mise en scène, notamment ces travellings recadrant un visage qui s’illumine au contact du merveilleux. D’une certaine manière, toute cette exposition tient dans les interventions ponctuelles d’une oie de comédie qui mord les

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Take shelter

ECRANS | Un Américain ordinaire est saisi par une angoisse dévorante, persuadé qu’une tornade va s’abattre sur sa maison ; à la fois littéral et métaphorique, ce deuxième film remarquable confirme que Jeff Nichols est déjà un grand cinéaste. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 21 décembre 2011

Take shelter

Au départ, ce n’est qu’un rêve : une tornade impressionnante se forme dans le ciel et bouche l’horizon ; mais ce n’est pas de la pluie qui se met à tomber, plutôt une espèce d’huile de moteur. Quand Curtis (Michael Shannon, qui renouvelle son emploi d’individu borderline en intériorisant au maximum ses émotions) se réveille, l’angoisse est toujours là. Durant la première partie de Take shelter, ce modeste ouvrier, père attentionné d’une petite fille sourde, marié à une femme exemplaire (la splendide Jessica Chastain, encore plus convaincante ici que dans The Tree of life), va faire d’autres cauchemars : son chien se jette sur lui et le mord, des silhouettes menaçantes brisent le pare-brise de sa voiture, les meubles de son salon se soulèvent et restent en suspension… Cette inquiétude se déverse peu à peu dans son quotidien, l’amenant vers une psychose dont l’issue devient l’abri anti-tornade qu’il a découvert dans son jardin. Tempête sous un crâne La force de Take shelter

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Shotgun stories

ECRANS | Jeff Nichols (Potemkine éditions/Agnès B.)

Dorotée Aznar | Mercredi 7 décembre 2011

Shotgun stories

La sortie prochaine de l’excellent Take shelter a permis à l’éditeur Potemkine de se souvenir que le premier film de Jeff Nichols, Shotgun stories, n’avait jamais été édité en DVD. Il est vrai que sa sortie salles, malgré une presse louangeuse, était restée confidentielle. Il faut donc se précipiter pour le découvrir, car Nichols y montrait déjà un talent de cinéaste peu commun. Shotgun stories raconte comment, dans un Arkansas désolé, trois frères vont enclencher une spirale meurtrière de vengeance envers les enfants que leur père a eus d’un autre mariage. Le film commence avec la mort du paternel, et se poursuit dans un mélange inédit entre tragédie grecque, cinéma contemplatif et reliquat de western. La manière dont Nichols perd ses personnages dans le décor pour mieux les magnifier ensuite, sa capacité à faire surgir la violence sans aucune concession au spectaculaire hollywoodien, annonce son utilisation brillante des effets spéciaux dans Take shelter. Pas de doute, voilà un cinéaste qui a de la suite dans les idées, auscultant les racines mythologiques de l’Amérique et ses névroses contemporaines avec un style à la fois classique et furi

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Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne

ECRANS | À l’instar de James Cameron avec Avatar, Steven Spielberg s’empare d’une innovation technologique au potentiel énorme, et la plie à son imagination toujours fertile pour mieux la sublimer, au gré d’une véritable leçon de mise en scène. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 20 octobre 2011

Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne

Avatar, Drive et Tintin partent tous à leur singulière façon d’un même postulat qu’il est toujours bon de rappeler : si le récit a son importance, la manière de le mettre en images a tout autant de sens. Qu’on ait affaire à Pocahontas au pays des Schtroumpfs extraterrestres géants, à une série B qui aurait pu être interprétée par Jason Statham ou ici, à une trame antédiluvienne de feuilleton à rebondissements à peu près connue de tous, portée par un héros parmi les plus univoques qui soit, l’enjeu est de créer une mise en scène inédite, qui s’appuie sur des canons narratifs ultra-balisés et leur appréhension désormais presque instinctive par le public. Dans le cas de Tintin, quelques embûches théoriques liées au processus d’adaptation s’ajoutent au projet : le charme des aventures de l’intrépide reporter est totalement désuet, tant dans le fond que dans la forme. Il convenait donc de lui substituer un tout autre langage que la fameuse «ligne claire» d’Hergé, tout en opérant un hommage aussi déférent que possible. Passé un générique introductif lisse mais déjà porteur des intentions esthétiques qui animeront le film, Spielberg règle ces questions en trente secondes : au beau mili

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Cannes jour 7 : Du nouveau

ECRANS | Le Havre d'Aki Kaurismaki. Take shelter de Jeff Nichols. Snowtown de Justin Kurzel.

Dorotée Aznar | Mercredi 18 mai 2011

Cannes jour 7 : Du nouveau

La vision au saut du lit de Le Havre, le nouveau Kaurismaki qui concourt sous bannière finlandaise alors qu'il a été tourné en France et en français, nous a ramené une année en arrière, quand la compétition cannoise alignait des œuvres faibles de cinéastes mineurs, peu soucieux de soigner la forme et paresseux dans leur propos. Le Havre a une odeur de fin de règne pour Kaurismaki. Son comique neurasthénique, sa direction artistique ringarde, ses acteurs monocordes, son absence de rythme, tout devient plus flagrant une fois transposé dans un contexte français et une langue qu'il ne maîtrise visiblement pas. Les comédiens, dont on ne doute pas du talent (André Wilms ou Jean-Pierre Darroussin, quand même), sont ici livrés à eux-mêmes, se débattant avec un texte impossible à base de « as-tu », « veux-tu » et « peux-tu ». Le film cherche à se raccrocher aux branches en brodant une fable très contemporaine autour d'un jeune noir sans-papier qui veut traverser la Manche pour se rendre en Angleterre. Mais Kaurismaki commet un contresens total en filmant son histoire dans une France purement folklorique faite de bistrots, d'é

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Biutiful

ECRANS | Un ex-dealer en phase terminale cherche le salut au milieu de l’enfer social. Au sommet de son cinéma sulpicien et complaisant, Alejandro Gonzalez Iñarritu tombe le masque dans un film désespérant de médiocrité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 octobre 2010

Biutiful

Dans "Biutiful", on ne sait pas qui va le plus mal : le héros Uxbal (Javier Bardem, méritant), ancien dealer dont la femme couche avec son frère, et qui se meurt lentement d’un cancer incurable ? Le monde, qui sous la caméra d’Alejandro Gonzalez Iñarritu ressemble à une sorte d’enfer social où tout est sale, corrompu, gangrené par le désespoir ? Ou le film lui-même, qui se repaît de ces humeurs malades jusqu’à en faire un système de représentation ? Revenu à une pure linéarité, débarrassé des constructions tarabiscotées de son scénariste Guillermo Arriaga, le cinéma d’Iñarritu est ici tout nu : son regard sulpicien et complaisant sur la misère sous toutes ses formes arrive à peine à se planquer derrière de grossiers effets de mise en scène et un déluge de pathos. Mauche Un exemple est frappant : Uxbal possède le pouvoir de parler avec les morts. Cette intrusion du fantastique dans le récit ne débouche sur rien, sinon quelques séquences où le trouble d’Uxbal conduit à une bande-son bourdonnante et une caméra qui tremble comme sous l’effet d’un séisme. À l’autre extrême de cette virtuosité sans enjeu, la scène de l’arrestation d

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal

ECRANS | Le quatrième volet des aventures de l’archéologue au chapeau est une bonne surprise : Spielberg et Lucas retournent à leur avantage les invraisemblances du récit et la vieillesse de leur héros pour en faire un blockbuster fier de son charme rétro. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 22 mai 2008

Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal

Lucas en plein déprime post-Star Wars ; Spielberg essoufflé après un marathon de films conclu par son magnifique Munich ; Harrison Ford peinant à trouver des rôles à sa mesure. Il n’y avait, dans le fond, que des mauvaises raisons à rempiler pour un quatrième Indiana Jones, reprise tardive d’une franchise qui, on a tendance à l’oublier, a marqué une révolution dans un genre, le film d’aventures, totalement déserté par Hollywood à l’époque. D’autant plus que des succédanés peu glorieux comme l’immonde Benjamin Gates ont méchamment pillé l’héritage de la série, tout en générant de copieux dividendes au box-office. La bonne surprise de ce Royaume du crâne de cristal, c’est que Spielberg, Ford et Lucas n’ont pas cherché la surenchère ; au contraire, avec une malice de vieux grigous, ils transforment systématiquement leurs handicaps en points forts, se moquant ouvertement de l’air du temps. Vas-y dans le rétro ! Si Indiana Jones n’a plus vingt ans, son fils, joué par le très fade et du coup très bien Shia LaBeouf, les a jusqu’au ridicule. Permanenté façon Fonzie, roulant en cuir et Harley à la f

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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