Le Trésor

ECRANS | Touchant à tous les registres sans faire de tapage, Corneliu Porumboiu compose, film après film, une peinture méticuleuse de la société roumaine contemporaine et s’impose comme le plus important cinéaste actuel de son pays. Nouvelle perle à sa filmographie, “Le Trésor” le confirme.

Vincent Raymond | Mercredi 10 février 2016

Photo : © Adi Marineci


Qu'est-ce qu'un trésor ? À cette question, chacune et chacun possède au moins deux réponses. L'une sentimentale, se référant à un objet matériel ou immatériel dénué de toute valeur marchande ; l'autre, absolue, désignant un bien universellement reconnu comme précieux, source de richesse potentielle pour son détenteur. Il est rare dans notre monde matérialiste que les deux définitions se superposent ou que l'une parvienne à se substituer à l'autre, à moins que l'on ait conservé une âme innocente. C'est le cas de Corneliu Porumboiu, qui malgré sa lucidité d'adulte, sait encore décocher des regards en direction d'un naturel merveilleux. Avoir un tel sens de l'absurdité et faire preuve d'autant de poésie relève du prodige.

De l'ironie à la pelle

Chaque époque connaît sa quête du Graal, plus ou moins ludique ou comique. Ce film en est une, qui renvoie à un temps et à un imaginaire révolus — celui des romans peuplés de pirates dissimulateurs, ou de ces contes que le héros Costi lit le soir à son fils. Seulement, en étant transposée de nos jours à l'échelle d'un jardin, l'aventure se trouve comme vidée de sa substance héroïque, de son éclat, d'une forme de danger et de mystère. La modernité et ses outils techniques rétrécissent la durée de la chasse (qui autrefois pouvait combler une vie entière) à un week-end ; quant au “trésor”, dont on ne dira pas en quoi il consiste, il se révèle aussi ironique pour ce pays ayant connu l'oppression d'une dictature “communiste” que la version de Life is Life par Laibach, choisie pour habiller le générique de fin.

Au-delà, Le Trésor montre qu'il n'est pas nécessaire de creuser très profond pour voir affleurer des vestiges de l'ancienne Roumanie : la rigueur procédurière des structures administratives d'État ; l'autorité paternaliste du supérieur hiérarchique et celle, plus abjecte, de celui qui s'estime supérieur parce qu'il paie… Une chose demeure intacte, malgré les coups de pelle et de pioche de l'Histoire : la valeur de la parole — ce qui paraît toujours surprenant dans notre société volontiers cynique. Que l'on soit voisin arrogant, collègue de travail ou père de famille, les choses promises sont toujours tenues : la vraie richesse réside dans la puissance du verbe. VR

Le Trésor, de Corneliu Porumboiu (Fr/Rou, 1h29) avec Toma Cuzin, Adrian Purcărescu, Corneliu Cozmei…

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Adieu au langage : "Les Siffleurs"

Thriller | Flic piégé par une mafia de la drogue, Crisiti est pris en étau : sa hiérarchie le soupçonne de corruption et les trafiquants exigent de lui qu’il facilite l’évasion de leur caïd. Pour ce faire, ils l’envoient sur l’île de la Gomera étudier une langue sifflée en compagnie de la belle Gilda…

Vincent Raymond | Mardi 7 janvier 2020

Adieu au langage :

Ultime film de la compétition cannoise encore inédit (si l’on excepte le Kechiche, dont on ne sait s’il sortira un jour), ce polar s’aventure, comme souvent chez le précieux Corneliu Porumboiu, sur des rivages contigus à l’exploration de l’oralité et des espaces clos — lieux favorables où déployer son affection pour les tropes ou tropismes. De 12h08 à l’est de Bucarest à Policier, adjectif en passant par Match retour ou Le Trésor, le propos est disséqué, orpaillé ; on le fouille comme l’on recherche dans les limons stratifiés du passé et les sédiments des jardins quelque mémoire d’une vérité occultée durant les années sombres. Plus poétique que l’argot des apaches ou le louchébem de la Villette, la langue sifflée présente l’avantage de ne pas ressembler à un outil humain de communication articulée ; elle constitue donc l’idiome parfait pour se livrer à une activité discrète… et illégale. Par définition riche en non-dits, elle sous-entend également la possibilité de double langage ; donc de twi

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La Roumanie c'est ici

SCENES | Dans le cadre de l’année France-Roumanie, les Célestins accueillent deux spectacles au Point du Jour. OMG (du 2 au 4 avril), en bi-frontal, aborde (...)

Nadja Pobel | Mardi 2 avril 2019

La Roumanie c'est ici

Dans le cadre de l’année France-Roumanie, les Célestins accueillent deux spectacles au Point du Jour. OMG (du 2 au 4 avril), en bi-frontal, aborde la question de l'identité via le corps retrouvé sans vie d'une femme portant une burqa ; dans Artist's talk (du 5 au 7 avril), Gianina Carbunariu questionne la parole des artistes après avoir interrogé dans un spectacle précédant estampillé Avignon 2014, celle des politiciens. Une auto-critique toujours bienvenue ! Et surtout, au cours de cette semaine, l'occasion de vérifier que le théâtre roumain a la même pertinence que son cinéma.

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Laibach to the future

Rock | S'il y a un domaine qui a su échapper à la désindustrialisation, c'est bien celui de la musique. La plupart des totems du genre sont en effet toujours (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 26 mars 2019

Laibach to the future

S'il y a un domaine qui a su échapper à la désindustrialisation, c'est bien celui de la musique. La plupart des totems du genre sont en effet toujours debout sans que le culte dont ils sont bien souvent l'objet ni leur statut de pionniers ne soient le moins du monde sujet à érosion. On peut citer Einsturzende Neubauten ou les Young Gods qui font leur grand retour en ce moment mais aussi les Slovènes de Laibach. Lesquels entament cette année la tournée de leur album The Sound of Music, sorti à l'automne, qui reprend les chansons du film du même nom signé Robert Wise (La Mélodie du bonheur en Français) dans une veine mi-indus, mi-mélodique pas piquée des hannetons. Un projet né d'une performance donnée en Corée du Nord. Car ce qui intéresse au premier chef Laibach – du nom donné à Ljubljana la capitale slovène pendant l'occupation nazie – c'est de pousser à l'extrême, fidèle au Nouvel Art Slovène, les valeurs et l'imagerie totalitaire pour les dénoncer. Tout en moquant les dérives totalitaires du rock lui même (ils se sont attaqués aux Beatles comme aux Rolling Stones dans des relectures marti

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Aferim!

ECRANS | De Radu Jude (Roumanie, 1h48) avec Teodor Corban, Toma Cuzin…

Christophe Chabert | Samedi 18 juillet 2015

Aferim!

Alors que le cinéma roumain semble s’épuiser dans sa veine réaliste, Radu Jude réussit, avec ce formidable Aferim!, à lui ouvrir un territoire inédit : celui du film historique traité à la manière d’un western. Deux cavaliers, un policier nommé Costandin et son fils, partent à la recherche d’un gitan en fuite accusé d’avoir couché avec la femme du seigneur local ; dans une Roumanie encore féodale et divisée en régions rivales, cette épopée prend des atours picaresques liés au caractère de Costandin (Teodor Corban, bien meilleur ici que dans le futur et décevant L’Étage du dessous) : raciste, misogyne, vulgaire et méprisant, il passe son temps à insulter tous ceux qu’il rencontre, moitié pour asseoir son pouvoir, moitié pour transmettre ses "valeurs" à son rejeton. Même si l’action se déroule en 1871, Aferim! montre que la Roumanie s’est construite sur une solide base de rejet de ses minorités, tout ce qui n’est pas chrétien et orthodoxe (tziganes, juifs, catholiques, noirs…) étant voué aux gémonies. La verve du dialogue va de pair avec la beauté de la mise en scène ; beauté plastique d’abord, l’utilisation du scope et du noir et blanc donnan

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Play it again, une réunion de classiques

ECRANS | Est-ce l’influence grandissante du festival Lumière ? Toujours est-il que pour la première fois, une opération nationale aura lieu cette semaine autour (...)

Christophe Chabert | Mardi 21 avril 2015

Play it again, une réunion de classiques

Est-ce l’influence grandissante du festival Lumière ? Toujours est-il que pour la première fois, une opération nationale aura lieu cette semaine autour du cinéma de patrimoine, à l’initiative de l’ADFP (Association des Distributeurs de Films de Patrimoine), permettant de redécouvrir dans une centaine de salles françaises des classiques restaurés, certains fort populaires, d’autres beaucoup plus méconnus. À Lyon, avec un certain sens du tirage de bourre que nos confrères ne se privent pas de relayer, Play it again — nom de la manifestation, en référence à une réplique fictive de Casablanca — se partagera entre l’Institut Lumière et le Comœdia, soit treize films au total (avec deux doublons) et une sélection on ne peut plus éclectique. Pas la peine de revenir sur Paris, Texas et La Vie de château, dont nous avons déjà largement causé par ici — car, contrairement aux dits confrères qui ne s’y intéressent que les 36 du mois, nous parlons de

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Policier, adjectif

ECRANS | Un flic ordinaire, une enquête sans envergure, un cas de conscience a priori anecdotique ; avec pas grand-chose mais une foi démente dans la puissance du cinéma, Corneliu Porumboiu signe un polar qui joue sur les mots, vrais coupables de ce film passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 13 mai 2010

Policier, adjectif

Un policier, c’est un individu avec des états d’âme. De manière plus littérale, c’est à la fois un nom commun et un adjectif, comme dans «film policier», ce que "Policier, adjectif" n’est que superficiellement. Le film de Corneliu Porumboiu (souvenez-vous, l’excellent "12h08 à l’est de Bucarest", c’était lui) est plutôt une affaire de mots ; on y passe plus de temps à ergoter sur leur sens que sur l’enquête au centre de l’intrigue. D’ailleurs, pendant ses cinquante premières minutes, il ne se passe à proprement parler rien : un flic ordinaire (Dragos Bukur, le beau gosse du cinéma roumain) suit des ados pour une vague histoire de shit, rentre au commissariat écrire ses rapports, retrouve son appartement glauque et s’engueule avec sa femme à propos des paroles d’une chanson… Porumboiu, fidèle à la doxa du nouveau cinéma roumain, filme ce quotidien morose en longs plans-séquences à juste distance des personnages, inscrivant l’action dans un monde dont le réalisme paraît d’abord terne, mais auquel l’attention portée aux détails offre un singulier relief. La puissance de la mise en scène se mesure ici : une dame qui sort son chien, un graffiti sur un mur ou un casier qui ferme mal p

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