Tempête

ECRANS | Comment donner à un film la chair du réel, sans tomber dans le travers de l’artificiel ? Pour Pialat, en surprenant ses comédiens dans de longs plans-séquences ; pour les Dardenne, en privilégiant la caméra à l’épaule. Collardey, lui, demande à des non-professionnels de rejouer… leur vie.

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

Photo : © DR


Un cinéaste est-il un puissant manipulateur d'êtres ou bien un orfèvre méticuleux veillant à créer les conditions favorables au surgissement d'une vérité espérée ? Si chacun procède à sa manière, perverse ou empathique, douce ou rude, tous courent après le fantasme d'une fraîcheur et d'une spontanéité saisissantes à l'écran, d'un sentiment d'inédit.

D'aucuns mélangent des hommes, des femmes ad libitum, s'enkystant dans une vérité contrefaite et vérolée rappelant à chaque seconde son caractère factice ; d'autres parviennent à restituer une authenticité telle que le spectateur en oublie parfois qu'il assiste à un spectacle cinématographique. Samuel Collardey appartient cette seconde catégorie, capable de captiver au sens premier, avec une histoire simple de père célibataire se débattant dans les tourments ordinaires. Sans recourir au joker de l'exotisme touristique : lui s'en tient à un arsenal… maritime.

Le travailleur de l'amer

Alors oui, Collardey transforme des personnes en personnages, en s'inspirant de l'existence de trois membres d'une famille, en leur faisant ré-interpréter devant la caméra ce qu'ils ont vécu. Mais pas dans une démarche voyeuriste : c'est un désir bienveillant de véracité qui prime, permettant à la parole des principaux concernés de s'exprimer au sein d'une fiction recomposée avec le minimum de filtres possible.

Quant aux tumultes d'importance annoncés par le titre minimaliste, ils couvent plus qu'ils n'éclatent devant nos yeux : les tempêtes sont des menaces permanentes et multiples (économiques, affectives, juridiques…), mais Dominique Leborne mène sa barque prudemment entre chacune d'elles : en marin expérimenté, il a la sagesse de ne pas chercher à les braver de front pour prouver sa valeur. Surmonter les petits naufrages du quotidien — ceux qui entament la coque à chaque lame — demande davantage de courage et d'endurance.

Une abnégation et une humilité plus impressionnantes encore pour un acteur non professionnel, qui ne peut dérouler d'envolées déclamatoires, de numéros extravertis, de surjeu. Chronique intimiste et respectueuse, Tempête marque les ellipses nécessaires pour s'abstraire de toute indiscrétion ; mais son cri discret est pareil à une gifle d'embruns glacés. VR

Tempête de Samuel Collardey (Fr, 1h29) avec Dominique Leborne, Matteo Leborne, Mailys Leborne…


Tempête

De Samuel Collardey (FR, 1h29) avec Dominique Leborne, Matteo Leborne...

De Samuel Collardey (FR, 1h29) avec Dominique Leborne, Matteo Leborne...

voir la fiche du film


A 36 ans, Dom est marin pêcheur en haute mer et ne rentre que quelques jours par mois à terre. En dépit de ses longues absences, il a la garde de ses deux enfants. Dom fait tout pour être un père à la hauteur. Il rêve même d’avoir sa propre affaire, un petit bateau de pêche à la journée qu’il exploiterait avec son fils.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Samuel Collardey : « je m’inspire de tranches de vie pour fabriquer des histoires »

Une année polaire | Grand écart climatique pour Samuel Collardey, qui a présenté en primeur aux Rencontres du Sud d’Avignon son nouveau film tourné aux confins de l’hémisphère boréal, Une année polaire. Une expérience inuite et inouïe.

Vincent Raymond | Mardi 29 mai 2018

Samuel Collardey : « je m’inspire de tranches de vie pour fabriquer des histoires »

Une année polaire s’achève avec une phrase précisant qu’Anders est toujours instituteur au Groenland. Ce que l’on a vu tient donc davantage du documentaire que de la fiction ? Samuel Collardey : Pour aller très vite, le film a été écrit : le scénario est très documenté, tout vient de témoignages que j’ai reçus d’anciens instituteurs ou de choses que moi-même j’ai vécues, ou que Anders a vécues ; je n’ai rien inventé. Tout ce qui est dans le film est documentaire, mais il est effectivement mis en scène comme une fiction. C’est-à-dire que tout le monde joue son propre rôle. Cela donne en effet un registre un peu hybride entre le documentaire et la fiction. Mais c’est un petit peu ma façon de faire — la question s’était déjà posée sur L’Apprenti, Tempête. J’aime travailler avec des non-professionnels sur des effets de réel très forts, et je m’inspire de leurs tranches de vie pour fabriquer des histoires. Est-ce que ce cela vous complexifie ou vous simplifie le travail de procéder ainsi ? Je ne sais pas si c’est plus fa

Continuer à lire

Île est des nôtres : "Une année polaire"

Docu-fiction | de Samuel Collardey (Fr, 1h34) avec Anders Hvidegaard, Asser Boassen, Thomasine Jonathansen…

Vincent Raymond | Mardi 29 mai 2018

Île est des nôtres :

Danemark, de nos jours. Destiné à reprendre la ferme familiale, Anders a préféré faire des études d’enseignant. Afin de montrer la force de sa détermination à ses parents, il postule pour un village du Groenland, Tiniteqilaaq, où il devra passer une année scolaire en immersion complète… Y aurait-il chez les cinéastes français une tentation groenlandaise comparable à celle qu’exerce la Cité des Doges sur les maires de Bordeaux ? Le hasard, sans doute, a placé Collardey dans la trace de Sébastien Betbeder lequel avait d'abord tourné autour, puis sur l’île danoise. Mais Le Voyage au Groenland (2016) de ce dernier était davantage un roman d’apprentissage et de retrouvailles père-fils ayant la particularité de se dérouler au Groenland — il eût été sensiblement identique sous d’autres latitudes — qu’une œuvre cherchant à comprendre, partager et défendre l’âme inuite. C’est ce que fait avec audace, malice et rythme Samuel Collardey, qui de film en f

Continuer à lire

Oiseaux-Tempête au Marché Gare : étonnants voyageurs

Post-Rock | Avec cette fois le Liban comme point d'ancrage, Oiseaux-Tempête continue son voyage géographico-musical au cœur du fracas du monde. Pour un résultat magnifique et tumultueux qui entre post-rock et jazz restitue la crudité et la violence d'une réalité vue par le prisme d'une musique aussi organique que conceptuelle.

Stéphane Duchêne | Mardi 9 mai 2017

Oiseaux-Tempête au Marché Gare : étonnants voyageurs

C'est dans les voyages que le duo Oiseaux-Tempête, officiant également au sein du Réveil des Tropiques, trouve son inspiration et par eux qu'il s'exprime. Un voyage musical passé jusqu'ici par la Grèce (Oiseaux-Tempête en 2013) et une Turquie en pleine ébullition (Utopiya?). Cette fois, c'est le Liban qui fait office d'étape du carnet de voyage de Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul sur leur tout récent album en date AL-'AN (soit "maintenant" en arabe). Là, ils sont allés à la rencontre de musiciens locaux pour un trip musical qui mêle jazz, noise et post-rock et se décline en trois langues : l'anglais, l'arabe et le français. Pour eux, il s'agit ici de témoigner de la richesse culturelle de ce concentré de la culture méditerranéenne qu'est le pays du grand cèdre, mais aussi de toutes ces douleurs et de tous ces drames – Through The Speech Of Stars, en 17 minutes transpose le poème de l'écrivain palestinien Mahmoud Darwich, Red Indian's Penultimate Speech to the White Man –, tout en s'échappant au-delà des frontières des pays voisins (

Continuer à lire