Remember

ECRANS | de Atom Egoyan (Can, 1h35) avec Christopher Plummer, Martin Landau, Bruno Ganz…

Vincent Raymond | Mardi 22 mars 2016

Photo : © DR


Dénué de quiétude, le cinéma d'Atom Egoyan porte en lui les remous d'un drame originel, d'une fracture violente dont chaque film observe les conséquences — ou plutôt, les séquelles. Nul besoin d'être grand clerc pour déceler dans cette obsession comme dans ses nombreux films marqués par les voyages ou les pèlerinages, des références au cataclysme que fut le génocide des Arméniens.

Egoyan a fait de la mémoire des disparus l'un des piliers majeurs de sa carrière, et des survivants leurs dépositaires luttant pour qu'elle ne soit pas oblitérée. Sans doute le plus connu, De beaux lendemains (1997) en constitue un exemple loin d'être isolé : Exotica (1994) ou plus récemment Captives (2014) racontaient en adoptant la forme du thriller comment ceux qui restent dissolvent leur vie présente dans la réactivation obstinée de leurs souvenirs.

Remember croise à nouveau les genres en mêlant thématique historique (de la grande Histoire, puisqu'il s'agit de la traque d'un ancien nazi) avec structure de polar. Le fait que le personnage principal souffre de troubles de la mémoire n'est pas en soi nouveau — Angel Heart (1986) d'Alan Parker ou Memento (2000) de Christopher Nolan usent de pareils ressorts : il se révèle en revanche d'une haute symbolique dans un film faisant écho à la problématique du “devoir de mémoire.”
Si le temps fait son œuvre, son écoulement ne vaut pas absolution ni prescription — pas plus que l'oubli, consécutif à un refoulement inconscient ou à la sénilité.

Remember est un mantra insistant montrant que rien ne doit, ne peut empêcher la Justice des Hommes de passer. Il n'incite pas à se substituer à son application, mais rappelle que l'individu doit répondre des actes commis. Et en bonus, donne quelques images révélatrices de l'Amérique contemporaine… qui aurait, justement, besoin de leçons de mémoire. VR


Remember

De Atom Egoyan (Can, 1h35) avec Christopher Plummer, Martin Landau...

De Atom Egoyan (Can, 1h35) avec Christopher Plummer, Martin Landau...

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Un vieil homme, survivant de l'Holocauste, parcourt les États-Unis pour se venger d'un passé qu'il ne cesse d'oublier.


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Numérotez vos bâtis ! : "The House that Jack built"

Le Film de la Semaine | Lars von Trier s'insinue dans la tête d’un serial killer aux ambitions (ou prétentions ?) esthétiques démesurées pour en retirer une symphonie en cinq mouvements criminels. Une variation sur la mégalomanie et le perfectionnisme artistiques forcément un brin provoc’ mais adroitement exécutée.

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Numérotez vos bâtis ! :

Jack aurait tellement voulu être architecte… Un destin contraire l’a fait ingénieur et affligé de TOC lui empoisonnant la vie, surtout lorsqu’il vient de commettre un meurtre. Car, si l’on y réfléchit bien, le principal tracas de Jack, c’est de devoir obéir à ses pulsions de serial killer… Peu importe si son esthétique ou ses dogmes évoluent au fil de sa prolifique filmographie — et lui confère au passage l’apparence d’un splendide magma —, Lars von Trier parvient à assurer à celle-ci une indiscutable cohérence par son goût maladif du défi stylistique et de la provocation morale, que celle-ci transparaisse dans la diégèse ou dans le discours d’accompagnement. Construire, dit-il Épouser comme ici le point de vue d’un détraqué jouissant dans l’esthétisation de la mise à mort de ses victime

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Le massif de l’écrin : "Fortuna"

Drame | de Germinal Roaux (Sui-Bel, 1h46) avec Kidist Siyum Beza, Bruno Ganz, Patrick d’Assumçao…

Vincent Raymond | Mercredi 19 septembre 2018

Le massif de l’écrin :

Hébergée dans un monastère suisse à la frontière italienne, Fortuna, une jeune Éthiopienne de 14 ans se découvre enceinte d’un autre réfugié vivant au même endroit mais beaucoup plus âgé qu’elle. Si elle veut garder l’enfant, il n’en va pas de même pour le père qui se fait la belle… De la déconnexion entre la forme et le fond… Autant Germinal Roaux, photographe de métier, nous en met plein la vue par la somptuosité de son cadre (1:33, noir et blanc ultra contrasté, plans archi composés, clairs-obscurs magnifiant le décor neigeux, les visages et les rudes bâtisses…) et nous interpelle par la pertinence de son récit, en prise directe avec la plus brûlante des actualités (la situation des réfugiés, rejetés par tous les États, trouvant à peine asile chez des religieux) ; autant on est déconcerté par sa pseudo morale finale montrant un “bon père“ encourager une gamine seule, désorientée, abusée et abandonnée par l’adulte qui l’a mise enceinte, à ne pas avorter en brandissant son libre arbitre — ou un “merveilleux“ instinct de vie. Peu importe en définitive à ce brave

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Les Ailes du désir

Reprise | Selon Baudelaire, « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ». Le Malin possède, entre mille vices, un (...)

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Les Ailes du désir

Selon Baudelaire, « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu'il n'existe pas ». Le Malin possède, entre mille vices, un autre redoutable talent : celui de jouer de sa perverse séduction pour parvenir à ses fins, et triompher des plus purs esprits, fussent-ils angéliques. Voyez le palmarès 40e festival de Cannes en 1987 : la Palme d’Or a échu au méphistophélique Maurice Pialat et à son infernale adaptation de Bernanos, Sous le soleil de Satan, condamnant, non à la Géhenne mais au seul Prix de la mise en scène le bienveillant Wim Wenders pour son chef-d’œuvre séraphique Les Ailes du désir. Où les protagonistes sont des anges, confidents secrets des humains, privés d’amours terrestres et arpentant pour l’éternité des jours le sol et le ciel d’un Berlin alors divisé par le Mur. Au-delà de l’histoire sentimentale conduisant Damiel, l’un de ces veilleurs immortels à fendre l’armure pour les beaux yeux d’une trapéziste ; au-delà de la vision prophétique de la capitale allemande, embrassée dans sa totalité d

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Heidi

ECRANS | De Alain Gsponer (Sui, 1h50) avec Anuk Steffen, Bruno Ganz, Quirin Agrippi…

Vincent Raymond | Mercredi 10 février 2016

Heidi

Déjà cuisiné à toutes les sauces visuelles, le roman montagnard de Johanna Spyri fait l’objet d’une nouvelle adaptation au bon lait de l’alpage. Classique et plutôt respectueuse du texte original, elle vise clairement à devenir la nouvelle référence en la matière, remplaçant les versions Technicolor poussiéreuses et/ou non-helvétiques. Passé la surprise de découvrir Bruno Ganz en grand-père bougon, on est vite attendri par les cavalcades pastorales de la gamine, l’absence de mièvrerie et la reconstitution soignée. L’œil se régale donc ; l’oreille moins. On envierait presque les Suisses-Allemands, qui apprécieront ce conte dans leur… euh… mélodieux idiome, et non dans son doublage français grotesque, lequel a de quoi nous rendre chèvre. VR

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Captives

ECRANS | D’Atom Egoyan (Canada, 1h52) avec Ryan Reynolds, Rosario Dawson, Scott Speedman…

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Captives

On ne va pas s’appesantir sur ce Captives déjà sérieusement éreinté à Cannes, donc probablement voué à un four façon The Search. Déjà parce qu’il n’y a pas si longtemps, Atom Egoyan était un cinéaste vraiment pertinent, travaillant la déconstruction de l’espace et du temps non pas, comme ici, pour en faire un gimmick ou un paresseux effet de signature, mais pour créer une vraie mélancolie dans ses films. Ensuite parce qu’il n’y a pas grand-chose à raconter sur ce thriller neurasthénique qui ne parvient jamais à camoufler son goût de déjà-vu, où un père, huit ans après la disparition de sa fille, pense avoir la preuve qu’elle est toujours vivante. Vaguement inspiré par des faits divers traumatisants genre Natascha Kampusch, il est d’abord totalement plombé par des personnages au-delà du cliché — et un pédophile à moustache, un ! puis par l’esprit de sérieux d’un Egoyan qui ne peut pas aborder un sujet sans en faire une thèse — les nouvelles images, l’enfance maltraitée, tout ça — oubliant l’élémentaire nécessité de ne pas sombrer dans les lieux commu

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Refroidis

ECRANS | De Hans Peter Molland (Norvège, 1h56) avec Stellan Skarsgard, Bruno Ganz…

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Refroidis

Un paisible conducteur de chasse-neige apprend l’assassinat de son fils et découvre qu’il jouait les passeurs à l’aéroport pour des trafiquants de drogue. Il décide de se venger en remontant la filière… Cet argument classique de vigilante movie, Hans Peter Molland le détourne de brillante manière en le tirant vers une comédie caustique et très noire. Il y a d’abord ce gimmick, plutôt amusant, de la recension des cadavres et de leur appartenance religieuse avec des cartons sur fond noir ; il y a surtout la nature même des truands du film, complètement cinglés, à commencer par le big boss maniaco-dépressif adepte de la vie saine et hygiéniste qui demande à ses hommes de mains de surveiller si son gamin mange bien ses cinq fruits et légumes par jour. Les origines ethniques des diverses bandes — Norvègiens, Danois, Suédois, Serbes… — sont longuement commentées dans des dialogues ponctués de réflexions politiques, notamment celle, hilarante, sur la nécessité d’un état providence dans les pays froids ! La nonchalance du récit et sa manière digressive de suspendre l’action pour brosser sa galerie de portraits rappellent bien entendu le Tarantino première manièr

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India Song

MUSIQUES | Guitariste virtuose, John McLaughlin a frappé un grand coup en fondant Shakti en 1975 avec le tabliste Zakir Hussain. Aux confins de l’impro jazz et de la musique indienne, on découvrait un nouveau monde, récréé en 1999 avec "Remember Shakti" et de passage, exceptionnel, à Lyon. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Jeudi 31 octobre 2013

India Song

Quand John McLaughlin crée Shakti avec le tabliste Zakir Hussain Khan en 1975, le monde de la pop n’en est pas à ses premiers flirts avec la musique indienne. Le sitar du Rolling Stone Brian Jones et les Beatles de la période Maharishi Mahesh Yogi ont déjà louché du côté du sous-continent indien pour ajouter quelque impressionnisme lysergique à leur musique. McLaughlin aussi : l’ancien collaborateur de Miles, des Stones et de Bowie, sort en 1970 My Goal’s Beyond, dédié à son gourou Sri Chinmoy et dont la première face, qui convoque percussions, flûtes indiennes et sitar, préfigure son véritable virage esthétique. Paradoxalement, ce n’est pas avec la création du Mahavishnu Orchestra cette même année qu’il s’opère. Bien que sous l’influence de Chinmoy – qui se limitera en fait au nom du groupe – il n’explore que très peu les rives de la musique indienne, ou alors noyées dans une multitude d’influences : musique classique européenne, Jimi Hendrix, rhythm & blues, funk.... Pour tout dire, malgré quelques morceaux cultes (Birds of Fire), le truc est de plus en

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Wenders aux anges

ECRANS | Pour le spectateur né après 1990, il est difficile d’imaginer ce que représentait Wim Wenders au moment de la sortie des Ailes du désir — en 1987. Il faut (...)

Christophe Chabert | Jeudi 6 septembre 2012

Wenders aux anges

Pour le spectateur né après 1990, il est difficile d’imaginer ce que représentait Wim Wenders au moment de la sortie des Ailes du désir — en 1987. Il faut dire que depuis, à part ses deux documentaires (Buena Vista Social Club et Pina), le cinéaste s’est lentement égaré, jusqu’à la honte suprême : son dernier film de fiction, The Palermo shooting, n’est sorti à peu près nulle part, malgré une présentation en compétition à Cannes. Il y a 25 ans donc, Wenders était un super-auteur, personnel et accessible, avec une vision du monde et un sens du spectacle. Paris, Texas, chef-d’œuvre en exil, préparait le terrain de ces Ailes du désir qui, selon son titre original, revenait filmer Le Ciel au-dessus de Berlin. Un ciel en noir et blanc qui surplombe une ville encore coupée en deux, où des anges écoutent les pensées des habitants et tentent de les réconforter. L’un d’entre eux (Bruno Ganz) va tomber amoureux d’une trapéziste qu'il va vouloir rejoindre parmi les mortels, dans un monde en couleurs où la première expérience est celle du sang qu

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Beginners

ECRANS | De Mike Mills (ÉU, 1h44) avec Ewan MacGregor, Christopher Plummer, Mélanie Laurent…

Christophe Chabert | Vendredi 10 juin 2011

Beginners

Pour son premier film, Mike Mills tente de contourner la relative banalité de son argument (les hésitations d’Oliver, presque quadragénaire endeuillé et amoureux) par deux moyens. Le premier est peu concluant : il s’agit de multiplier les gimmicks (les photos racontant les années, le chien qui parle en sous-titres, les dessins sur «l’histoire de la tristesse») et de déconstruire temporellement l’histoire. Mills s’enfonce alors dans le cliché que les Américains se font du cinéma européen (le casting franco-anglais en est une autre preuve) : un mélange sophistiqué entre légèreté de ton et gravité des sujets abordés. En revanche, le film est assez beau quand il laisse ses acteurs prendre le contrôle du film. Une spontanéité très «nouvelle vague» irrigue les scènes entre Oliver et son père, et plus encore celles avec Anna, partiellement improvisées. MacGregor, Plummer et même Mélanie Laurent (si !) sont tous trois excellents, et contribuent grandement au petit charme de Beginners.Christophe Chabert

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