L'Origine de la violence : prodigieusement intéressant

Le Film de la Semaine | Absent des écrans depuis presque une décennie, Élie Chouraqui revient avec un film inégal dans la forme mais prodigieusement intéressant sur le fond. Pas vraiment étonnant car il pose, justement, des questions de fond.

Vincent Raymond | Mardi 24 mai 2016

Photo : © DR


Comme beaucoup de cinéastes, d'artistes ou tout simplement d'êtres, Élie Chouraqui est double. Parfois, il s'engage dans une veine sentimentale, dans le film-chorale “superficiel et léger” façon Marmottes ; parfois il montre sa face la plus tourmentée dans des œuvres graves, profondes — indiscutablement les plus réussies. Man on Fire (1989) ou Harrison's Flowers (2000) constituent ainsi des repères précieux dans sa filmographie ; L'Origine de la violence pourrait les rejoindre — et ce en dépit d'une facture parfois un peu bancale, qu'un budget étriqué peut justifier.

Bien qu'il s'agisse ici d'une adaptation d'un roman de Fabrice Humbert, l'œuvre en résultant s'avère éminemment personnelle ; une sorte de synthèse où il opère une réconciliation entre ses thèmes de prédilection : la famille, la mémoire et la guerre — pas n'importe laquelle, la Seconde Guerre mondiale. Partant questionner les silences intimes, les non-dits et les interdits, il traite du rapport au temps et à l'oubli, au pardon nécessaire et à la mémoire obligatoire. Jamais il n'excuse, son propos est net, mais il fait la démarche d'expliquer pour comprendre des personnages qu'il a l'audace de brosser dans les teintes de gris, au lieu d'adopter l'habituelle palette manichéenne.

Pour mémoire

Surtout, Chouraqui prend une position artistique courageuse en donnant une représentation de la (sur)vie des condamnés dans les camps d'extermination, et des à-côtés de ces antichambres de la mort. Ce faisant, il encourt le risque de subir les foudres des censeurs soutenant les ukases moraux édictés par Claude Lanzmann depuis qu'il considère avoir accompli avec son documentaire Shoah une mise en images définitive de l'Holocauste — une opinion que ce dernier a étrangement adoucie l'an dernier, adoubant Le Fils de Saul de László Nemes. Or montrer cette horreur n'est pas la “trivialiser” ; en revanche, s'abstenir de lui donner une représentation digne (donc dénuée d'obscénité) revient à la sacraliser telle une exception, et donc à alimenter la bouche vorace des révisionnistes et des négationnistes.

Plus le temps galope, plus il semble indispensable d'oser affronter ce passé, désespérément soluble dans le présent. L'histoire de L'Origine de la violence raconte les ravages de la dissimulation, ce qu'elle engendre comme dégâts sur plusieurs générations ; le film lui fait écho en refusant les règles d'un mutisme imposé. Il est une manière militante, et vivante, de faire œuvre de mémoire.

L'Origine de la violence de Élie Chouraqui (Fr, 1h50) avec Stanley Weber, César Chouraqui, Richard Berry, Michel Bouquet… (sortie le 25/05)


L'origine de la violence

De Élie Chouraqui (Fr-All, 1h50) avec Richard Berry, Stanley Weber...

De Élie Chouraqui (Fr-All, 1h50) avec Richard Berry, Stanley Weber...

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Lors d’un voyage scolaire en Allemagne, un jeune professeur, Nathan Fabre, découvre au camp de concentration de Buchenwald la photographie d’un détenu ressemblant à son père. Il décide alors de se lancer dans une recherche qui va bouleverser sa vie.


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Elle fut la première : "Numéro Une" de Tonie Marshall

Le Film de la Semaine | Jusqu’où doit aller une femme pour conquérir un fauteuil de PDG ? Forcément plus loin que les hommes, puisqu’elle doit contourner les chausse-trapes que ceux-ci lui tendent. Illustration d’un combat tristement ordinaire par une Tonie Marshall au top.

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Elle fut la première :

Cadre supérieure chez un géant de l’énergie, Emmanuelle Blachey est approchée par un cercle de femmes d’influence pour briguer la tête d’une grande entreprise — ce qui ferait d’elle la 1ère PDG d’un fleuron du CAC40. Mais le roué Beaumel lui oppose son candidat et ses coups fourrés… Si elle conteste avec justesse l’insupportable car très réductrice appellation “film de femme” —dans la mesure où celle-ci perpétue une catégorisation genrée ostracisante des œuvres au lieu de permettre leur plus grande diffusion —, Tonie Marshall signe ici un portrait bien (res)senti de notre société, dont une femme en particulier est l’héroïne et le propos imprégné d’une conscience féministe affirmée. Peu importe qu’un ou une cinéaste ait été à son origine (« je m’en fous de savoir si un film été fait par une femme ou un homme », ajoute d’ailleurs Marshall) : l’important est que ledit film existe. Madame est asservie Comme toute œuvre-dossier ou à thèse, Numéro Une ne fait pas l’économie d’un certa

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Tonie Marshall : « avec une réelle mixité, les répercussions seraient énormes sur la société »

Entretien | Dans Vénus Beauté (Institut), elle avait exploré un territoire exclusivement féminin. Pour Numéro Une, Tonie Marshall part à l’assaut d’un bastion masculin : le monde du patronat, qui aurait grand besoin de mixité, voire de parité…

Vincent Raymond | Mardi 10 octobre 2017

Tonie Marshall : « avec une réelle mixité, les répercussions seraient énormes sur la société »

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la (non-)place des femmes dans les hautes sphères du pouvoir ? Tonie Marshall : J’avais pensé en 2009 faire une série autour d’un club féministe, avec huit personnages principaux très différents. Chaque épisode aurait été autour d’un dîner avec un invité et aurait interrogé la politique, l’industrie, les médias, pour voir un peu où ça bloquait du côté des femmes. J’allais vraiment dans la fiction parce que ce n’est pas quelque chose dans lequel j’ai infusé. Mais je n’ai trouvé aucune chaîne que ça intéressait — on m’a même dit que c’était pour une audience de niche ! Et la vie passe, on fait autre chose… Et j’arrive à un certain moment de ma vie où non seulement ça bloque, mais l’ambiance de l’époque est un peu plus régressive. Moi qui suis d’une génération sans doute heureuse, qui ai connu la contraception, une forme de liberté, je vois cette atmosphère bizarre avec de la morale, de l’identité, de la religion qui n’est pas favorable aux femmes. De mes huit personnages, j’ai décidé de n’en faire qu’un et de le situer dans l’industrie. Parce qu’

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Élie Chouraqui : « On a le droit et le devoir de montrer ”l'immontrable“ »

Trois questions à | Choc des Rencontres cinématographiques du Sud d’Avignon, où il a été projeté en avant-première, L’Origine de la violence a été présenté par un Élie Chouraqui combatif et serein.

Vincent Raymond | Mardi 24 mai 2016

Élie Chouraqui : « On a le droit et le devoir de montrer ”l'immontrable“ »

Y a t-il de la violence en vous ? Avez-vous réussi à en déterminer l’origine ? Il y en a, oui. J’ai fait un peu d’analyse, je me suis fait “suivre”, comme on dit, parce que j’avais des questions auxquelles personne n’avait répondu. Des vides dans mon passé, des inquiétudes, des angoisses — qui m’habitent toujours, qui ne sont pas complètement dissipées — m’empêchant parfois de “bien” vivre. J’avais tendance à me mettre dans des situations désagréables alors que ce n’était pas du tout indispensable. J’ai compris pourquoi. Maintenant, je vais mieux (rires). Je suis beaucoup plus apaisé. Vous évoquez à travers le film les interdits pesant sur la représentation des camps d’extermination — et l’impossibilité de montrer des déportés en train de rire. C’est rare… Ce principe de Claude Lanzmann, selon lequel on ne montre pas l’immontrable, c’est comme un lieu commun, c’est stupide. Pardon pour Lanzmann, pour lequel j’ai beaucoup de respect, mais il n’est pas question de garder les choses mystérieuses, sans en parler. Il faut au contraire tout montrer et tout analyser — si possible avec talent et intelligence. On a non seulement l

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Renoir

ECRANS | De Gilles Bourdos (Fr, 1h51) avec Michel Bouquet, Vincent Rottiers, Christa Theret…

Christophe Chabert | Jeudi 20 décembre 2012

Renoir

Quel est l’angle de ce Renoir signé Gilles Bourdos ? Ni biopic du père Auguste, saisi au crépuscule de sa vie, ni regard sur la jeunesse du fils Jean, soldat au front et pas encore cinéaste, le film s’intéresse surtout à ce qui va temporairement les unir : la belle Andrée Heuschling, modèle d’Auguste puis amante de Jean, avant de devenir son actrice sous le pseudonyme de Catherine Hessling. Le film ne va pas jusque-là et c’est comme un aveu de la part de Bourdos : le cinéma ne l’intéresse pas, ni comme sujet, ni comme matière. Tout au plus aime-t-il faire des images où il retrouve la lumière des tableaux de Renoir ; par contre, diriger les acteurs ou trouver un point de vue pour sa mise en scène est le cadet de ses soucis. Les scènes se déroulent dans la neurasthénie la plus complète, Christa Theret est ramenée à une pure présence charnelle, et même Michel Bouquet en fait trop (il faut le voir bredouiller des «Mon Jeannot !» dans sa fausse barbe pour mesurer le désastre). Un gâchis monumental. Christophe Chabert

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La Petite Chambre

ECRANS | De Stéphanie Chuat et Véronique Reymond (Suisse-Lux, 1h27) avec Michel Bouquet, Florence Loiret-Caille…

Christophe Chabert | Jeudi 10 février 2011

La Petite Chambre

La dépendance, les media (sous impulsion présidentielle) en parlent beaucoup, et ce film l’exemplifie joliment, à travers la relation entre un vieil homme bourru et malade et son aide-soignante qui, touchée par son histoire et sa dignité, décide de l’accueillir chez elle. La Petite Chambre, c’est avant tout un très beau duo d’acteurs : Bouquet, impressionnant, et Loiret-Caille, probablement la comédienne française la plus sous-estimée, servent à la perfection les failles et les peurs de leurs personnages. Les deux cinéastes, venues du spectacle vivant et du documentaire, trouvent la juste distance pour les filmer. Dommage cependant d’avoir rajouté au sujet principal un autre drame (un enfant mort-né) qui conduit à de lourdes chevilles scénaristiques, nuisant à la fluidité de l’ensemble. Ce petit film honnête et droit reste toutefois assez recommandable. CC

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L’Emmerdeur

ECRANS | De Francis Veber (Fr, 1h25) avec Richard Berry, Patrick Timsit…

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

L’Emmerdeur

La Doublure marquait déjà des signes d’essoufflement, mais avec L’Emmerdeur, Francis Veber part vraiment en vrille. À peine (et très mal !) adapté pour l’écran d’une pièce qui a pourtant beaucoup tourné l’an dernier, on n’y retrouve à aucun moment le sens du timing comique qui a fait la réputation de l’auteur-cinéaste. Signe cruel de ce manque d’inspiration, la prestation neurasthénique de Timsit semble attendre à chaque réplique la réaction complice de la salle. Sans parler du climax burlesque du film, où il s’agit de se gausser de deux hommes qui s’ébattent sur un lit ! Rien à sauver donc dans ce film aussi laid que balourd, et étrangement crépusculaire. CC

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