Philippe Lioret : « J'avais besoin de faire un film solaire »

Interview | Apaisé et souriant, le réalisateur aborde avec confiance la sortie de son film franco-québécois.

Vincent Raymond | Vendredi 26 août 2016

Photo : © Guy Ferrandis


Comment vous-êtes vous libéré du livre original de Jean-Paul Dubois ?
Philippe Lioret : Cela m'a pris beaucoup de temps de réflexion, de maturation… Je l'ai lu il y a une dizaine d'années : je l'ai trouvé formidable. C'est un grand livre habité. En cinéaste, je n'ai pas pu m'empêcher de me demander comment “l'emmener” au cinéma, mais il me semblait qu'il n'y avait rien à faire avec ses voix intérieures permanentes. J'ai fait d'autres films sans jamais l'oublier et, doucement, je me suis mis à me re-raconter l'histoire, bizarrement devenue très personnelle. En le relisant, j'ai constaté qu'il n'avait plus rien à voir avec ce que je pensais en faire : des mots-clefs restaient (Canada, père, fratrie), mais tout avait changé. J'ai racheté les droits du livre (même si je n'en avais plus besoin légalement) parce qu'il m'avait inspiré, et j'ai envoyé mon scénario à Jean-Paul Dubois. Il m'a répondu ce truc très rigolo : « Ah oui, c'est bien… Faites le film et j'écrirai le livre après, parce que c'est totalement différent. » (rires)

Avez-vous réécrit le dialogue avec les comédiens ?
Contrairement à d'habitude, oui, par la force des choses. N'étant pas québécois, quand j'écris je ne mets pas des “crisses de tabernacle” à toutes les répliques. J'ai découvert aussi les problèmes d'accent. Rien qu'à Montréal, on dit qu'il y en a trois différents : celui des beaux quartiers, le “québécois ma chère”, celui des quartiers suburbains (le phrasé des films de Dolan, le “québécois pas cher”) et enfin celui du quartier juif, le “québécois kasher” ! Nous avons fait en sorte que les spectateurs français n'aient jamais besoin de sous-titres, et que ceux du Canada trouvent les discussions authentiques.

Cela dit, la parole est secondaire. Beaucoup de messages passent par le non-verbal…
Depuis des décennies, la télé a apporté une autre façon de concevoir les films : on dit aux scénaristes « attention, le public n'est pas captif ! », donc pour qu'il continue à comprendre l'histoire en faisant sa vaisselle, il faut passe par le verbe. Au cinéma, le public est assis dans une salle noire et il regarde. Et si on l'emmène tout le temps par la main, si on lui souffle tout dans l'oreille à chaque fois, le cinéma perd quelque chose. Le spectateur doit avoir sa part de cheminement scénaristique ! « Le mot est dans le regard » disait Brel dans Les Marquises… Moi, tout ce que je veux, c'est y croire. Mais quand on a beaucoup travaillé en amont pour ne pas voir le travail, c'est assez simple…

L'ambiance de tournage d'un film allant vers un dénouement lumineux est-elle différente des précédents, à l'engagement marqué et à l'issue sombre ?
Non… Sauf que moi j'avais envie et besoin de faire un film solaire. Je ne suis pas sorti indemne de Welcome et de Toutes nos envies ; j'étais franchement dans un sale état. Avec Welcome, je me suis retrouvé dans le bazar de la loi sur les personnes en situation irrégulière ; j'étais invité au moindre débat sur les migrants… C'était schizophrénique : j'avais juste fait un film racontant l'histoire d'un maitre-nageur. Bien sûr, la cause humaine, politique, ça m'intéresse ; mais ce que j'aime avant tout, c'est raconter des histoires. C'est pour cela que Le Fils de Jean est plus dans la veine de Je vais bien ne t'en fais pas

L'avez-vous déjà montré au Québec ?
Oui, à ceux qui ont fait le film. Le distributeur québécois m'a dit vouloir le sortir à Noël, en face de Star Wars, parce que tous les autres ont peur et qu'il n'y a aucune contre-programmation face à ce déferlement. Alors, allons-y. Si ça se trouve, on va faire 2 $… (rires)


Le Fils de Jean

De Philippe Lioret (Fr, 1h38) avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand...

De Philippe Lioret (Fr, 1h38) avec Pierre Deladonchamps, Gabriel Arcand...

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À trente-trois ans, Mathieu ne sait pas qui est son père. Un matin, un appel téléphonique lui apprend que celui-ci était canadien et qu'il vient de mourir. Découvrant aussi qu’il a deux frères, Mathieu décide d'aller à l'enterrement pour les rencontrer. Mais, à Montréal, personne n'a connaissance de son existence ni ne semble vouloir la connaître…


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Archi réussite : "Notre dame"

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Touchée mais pas coulée : "Les Chatouilles"

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"Nos Patriotes" de Gabriel Le Bomin : le soldat noir

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Que la guerre, en tant que concept, travaille Gabriel Le Bomin est compréhensible ; c’est surtout une évidence. Depuis son court-métrage Le Puits (2001), il a exploré la majeure partie des champs de bataille français du XXe siècle, de manière documentaire ou fictionnelle ; traditionnelle ou plus expérimentale — voir son premier long Les Fragments d’Antonin (2006). Avoir à ce point fait le tour de la question devrait à tout le moins l’inciter à quelques audaces ; où diable sont-elles dans Nos Patriotes ? Adaptant ici Le Terroriste Noir de Tierno Monénembo, il raconte l’histoire authentique d’Addi Ba, tirailleur sénégalais caché par des villageois des Vosges, devenu l’une des pièces maîtresses d’un maquis de la région, avant d’être arrêté et exécuté. S’il faut bien sûr reconnaître au cinéaste le mérite d’illustrer un chapitre longtemps occulté de l’histoire officielle, quel dommage qu’il ait souscrit à une forme aussi policée, accumulant tant de facilités et de conventions : pers

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"Le Fils de Jean" : nos retrouvailles avec Philippe Lioret

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Dire que Lioret s’offre une manière de résurrection avec ce film où un fils part à la rencontre du fantôme de son père naturel, ne manque pas de sel. Le réalisateur a surtout clos une parenthèse engagée ouverte par Welcome et devenue franchement boiteuse avec Toutes nos envies, l’adaptation démembrée du récit d’Emmanuel Carrère. Quittant la chronique de la misère sociale et le mélo-chimio, il a isolé dans un roman de Jean-Paul Dubois une graine que son inspiration a su faire joliment germer. L’histoire d’un secret de naissance qu’il a eu la décence d’aborder avec tact, plutôt qu’en visant l’œil de cette pleurnicharde de Margot. Dans Le Fils de Jean en effet, il pla

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L’Inconnu du lac

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Christophe Chabert | Mardi 4 juin 2013

L’Inconnu du lac

L’Inconnu du lac, c’est d’abord un espace scrupuleusement posé : un lac, une plage ; autour de la plage, une petite forêt ; et au-delà de la forêt, un parking. De cet espace, le film ne sortira jamais, préférant combler les ellipses du récit par les allusions du dialogue. Même la plage elle-même possède sa topographie, qu’Alain Guiraudie dessine avec méticulosité, au point de créer d’entrée une familiarité entre le spectateur et le lieu. Cette familiarité, c’est aussi celle qu’entretient Franck avec l’endroit et ses habitués : des hommes, rien que des hommes, qui viennent bronzer (à poil ou pas, la liberté est de mise) et faire trempette en ce début d’été. Accessoirement, après quelques regards échangés, ils se retrouvent pour baiser dans les bosquets alentours. Le lac est un lieu de drague homo mais c’est aussi un petit paradis à l’abri de toute morale déplacée, où l’hédonisme sexuel s’accomplit avec un certain sens de la courtoisie — les amants se préviennent toujours avec politesse du moment où ils vont jouir. «Il n’y a pas grand monde» dit Franck lors de s

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Nadja Pobel | Dimanche 11 décembre 2011

Entretien avec Emmanuel Carrère

Pourquoi vous êtes-vous mis à écrire à la première personne avec L’Adversaire (paru en 2000) ?Emmanuel Carrère : L’Adversaire est un livre que j’ai mis longtemps à écrire ; le fait divers est survenu en 1993 et le livre est sorti en 2000. J’ai essayé de l’écrire de toutes sortes de façons à la troisième personne comme j’avais toujours écrit auparavant, ça ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire à la première personne. Ce n’était même pas quelque chose que j’avais écarté après considération mais vraiment ça ne me venait pas à l’esprit. Et après avoir essayé de toutes sortes de manières différentes, j’ai abandonné ce récit avec un certain soulagement ; je m’éloignais de cette terrible affaire. J’ai alors eu envie d’écrire pour moi, à usage personnel, un mémo de cette histoire, les rencontres faites, le procès... Je le faisais à la première personne et je me suis aperçu que ça devenait le livre que j’avais été incapable d’écrire pendant des années. Pour le moment, j’ai du mal à envisager d’écrire autrement. Il y a une espèce de bascule qui s’est opérée à ce moment-là et je suis toujours dans cet usage qui m’est désormais

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Toutes nos envies

ECRANS | De Philippe Lioret (Fr, 2h) avec Marie Gillain, Vincent Lindon…

Dorotée Aznar | Mercredi 2 novembre 2011

Toutes nos envies

«Librement inspiré du roman d’Emmanuel Carrère», dit le générique. C’est un euphémisme. De D’autres vies que la mienne, Philippe Lioret n’a retenu que le squelette : le dernier combat d’une juge atteinte d’une maladie incurable contre les sociétés de crédit provoquant sciemment le surendettement de leurs clients. Tout le reste n’est qu’un remake de son précédent Welcome. Le plus frappant, c’est l’absence d’urgence dans la narration : plus occupé à mettre en scène les silences que l’action, Lioret en oublie que son sujet repose sur un double contre-la-montre. Seul le mélodrame l’intéresse ; même quand il invente une mère de famille surendettée, c’est pour la dépeindre comme une femme exemplaire (on n’est pas chez les Dardenne) et en faire une future maman de substitution à la juge condamnée. On ne s’intéresserait aux problèmes des autres que quand ils finissent par s’inviter dans notre quotidien… Chez Carrère, la chose était bien plus métaphysique ! Même le trouble amoureux qui devrait naître entre Gillain et Lindon ne donne lieu qu’à de pauvres rebondissements vite évacués par la pudibonderie du récit. Tout ici est aseptisé, plat, surtout le jeu des ac

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De la nécessité des paillettes

ECRANS | Philippe Lioret, réalisateur exigeant de quelques-uns des plus beaux mélodrames français récents, il s’est emparé de la matière cinéma pour la plier à ce qui le touche, le remue, le choque. François Cau

Christophe Chabert | Lundi 9 mars 2009

De la nécessité des paillettes

La filmographie de Philippe Lioret, c’est une série disparate de souvenirs inoubliables de cinéma, à vous donner des envies de romantisme échevelé avec n’importe qui se trouvant à votre immédiate proximité. C’est la tendresse lunaire de Jean Rochefort dans Tombés du Ciel, son premier long-métrage qui évoquait déjà le destin incertain des clandestins en transit (la légende dit que Spielberg se serait inspiré du même fait divers dont fut tiré le film pour son Terminal – imprimons donc la légende). C’est le sourire radieux de Sandrine Bonnaire et le charme déconcertant de Jacques Gamblin dans Mademoiselle, l’air béat qu’on arbore en sortant du film. C’est l’émotion à fleur de peau de Mélanie Laurent et Kad Mérad dans Je vais bien, ne t’en fais pas, la tension émotionnelle renversante qui nous anime lors du climax final, pourtant filmé de la façon la plus anti-spectaculaire qui soit. Philippe Lioret, auteur total ayant à cœur de scénariser et cadrer ses réalisations, a acquis au fil du temps une maîtrise troublante de ses effets, à ce point qu’on pourrait presque le soupçonner de manipulation. Ce serait oublier que notre homme a compris ce qui faisait l’essentiel de la réussite d’un bo

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Welcome

ECRANS | Une nouvelle fois, Philippe Lioret nous touche en plein cœur, à la grâce d’une foi cinématographique totale en son sujet. François Cau

Christophe Chabert | Jeudi 5 mars 2009

Welcome

Mea maxima culpa : on était un tantinet défiant en entrant dans la salle. Bon, déjà, le synopsis nous semblait hautement improbable (un prof de natation calaisien, en un geste désespéré pour reconquérir son ex-épouse, prend sous son aile un jeune clandestin kurde désirant traverser la Manche à la nage). Ensuite, la collaboration scénaristique d’Olivier Adam nous échaudait un peu : dans son roman À l’abri de rien, ce dernier nous dépeignait déjà les rapports des habitants de Calais avec les sans-papiers, sous le joug d’une vigueur émotionnelle pas toujours canalisée. Enfin, après le drame poignant Je vais bien, ne t’en fais pas, on imaginait mal Philippe Lioret revenir sans encombre aux problématiques sociales de ses débuts, qui plus est sur un sujet d’actualité aussi brûlant, sans tomber dans le misérabilisme ou la dénonciation à la truelle. Heureusement, dès les premières scènes, le metteur en scène nous fait rougir de honte de cumuler autant d’a priori. Sa glaçante description des conditions de voyage des clandestins nous immerge derechef dans le récit, le glissement narratif vers le personnage principal (Vincent Lindon, tout simplement extraordinaire) s’opère sans trouble, mais

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