"Dans la forêt" : interview de Gilles Marchand

Julien Homère | Mardi 14 février 2017

Photo : © Wild Bunch


Gilles Marchand n'a pas peur du genre. Avec son complice Dominik Moll, il a signé, en tant que scénariste ou réalisateur, des œuvres hybrides dans le paysage du cinéma français.

Ce nouvel opus raconte l'histoire de deux frères qui accompagnent leur père en voyage d'affaire en Suède. Au cours du séjour, le trio va s'aventurer dans une forêt gigantesque au risque de briser leur famille et leurs liens avec le monde.

Surprenant, ce film distille une atmosphère vénéneuse qui s'alourdit progressivement. Porté par des interprétations solides d'Elkaïm et des jeunes acteurs, l'intrigue marche sur les traces de Kubrick avec plus ou moins de brio mais reste captivante par le solide travail visuel à la réalisation.

Les cadres et le montage font du décor forestier le quatrième personnage perdu de ce drame psychologique où un garçon doit accepter la monstruosité de son père.


3 questions à... Gilles Marchand

Si l'animal vit dans la forêt, la famille s'y rend pour mourir. Habitué aux recoins obscurs de la psyché, Gilles Marchand éclaircit sa démarche…

La relation du père et de ses enfants se présente comme la clé du film. Comment avez-vous choisi les jeunes comédiens ?
Gilles Marchand :
Timothé, qui joue Tom a été une sorte… de coup de foudre. Au casting, on a mis les enfants dans une situation où on leur raconte une histoire effrayante. Je voulais qu'ils en aient peur et en demandent pourtant la suite. Quand Timothé est venu, il a eu cette attitude incroyable pendant quatre minutes. (Rires) Ce qui m'a décidé, c'est sa qualité d'écoute : il dépassait toutes mes espérances. On était très attentifs avec lui et ses parents. Ils étaient très à l'écoute, et en même temps très prudents : ils ne voulaient pas faire n'importe quel film.

Selon vous, s'agit-il d'un drame ou d'un film d'épouvante ?
J'ai du mal à mettre les choses dans une case. Ce qui me plaît, c'est que ça peut donner des émotions au spectateur de natures diverses, qui peuvent être liées à une forme de tension ou de peur. Il y a un côté parcours initiatique que chacun interprète différemment. Il existe toujours quelque chose de fort dans les réactions du public. Certains s'approprient le film en se révoltant contre le comportement du père.

Est-ce que ce rapport paternel vient de votre vécu ou d'une référence cinématographique en particulier ?
Avec Dominik Moll, on avait conscience que le film pouvait croiser la route de Shining de Kubrick, du Sixième Sens de Shyamalan ou de La Nuit du chasseur de Laughton parce qu'il y a des enfants et un parent. Pour ce film-là, il y avait la question du voyage. Et j'avais dit que ça pourrait être celui des enfants qui vont voir leur père car il habite loin. À l'écriture proprement dite, il y avait des petits échanges de dialogues qui sont venus assez vite. Mon travail de cinéaste consiste plus à être dans l'intimité et la logique des personnages qui se tissent petit à petit.


Dans la forêt

De Gilles Marchand (Fr-Sue, 1h43) avec Jérémie Elkaïm, Timothé Vom Dorp...

De Gilles Marchand (Fr-Sue, 1h43) avec Jérémie Elkaïm, Timothé Vom Dorp...

voir la fiche du film


Tom et son grand frère Benjamin partent en Suède retrouver leur père pour les vacances d'été. Tom appréhende les retrouvailles avec cet homme étrange et solitaire. Le père, lui, semble convaincu que Tom a le don de voir des choses que les autres ne voient pas. Quand il leur propose d'aller vers le Nord pour passer quelques jours dans une cabane au bord d’un lac, les enfants sont ravis. Mais l'endroit est très isolé, au milieu d'une immense forêt qui exacerbe les peurs de Tom. Et plus les jours passent, moins le père semble envisager leur retour…


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Col de la Croix mourant : "Seules Les Bêtes"

Thriller | Au sein d'une petite communauté montagnarde gelée par l’hiver, la disparition d’une femme provoque des réactions contrastées : indifférence du rude Michel, suspicion de son épouse Alice qui pense que son amant, le solitaire Joseph, n’est pas étranger à l’affaire. Elle n’a pas forcément tort…

Vincent Raymond | Mardi 3 décembre 2019

Col de la Croix mourant :

Retour gagnant pour l’efficace Dominik Moll, toujours à l’aise dans les ambiances psychologiquement glaçantes : le polar de Colin Niel semblait écrit pour qu’il s’empare de ses personnages tourmentés emmitouflés sous plusieurs couches de peaux et de vêtements, et qu’il compose autour de chacun d’entre eux un chapitre — autant dire un fragment — de l’histoire globale, en variant les points de vues. Comme dans Rashōmon de Kurosawa, chaque protagoniste fabrique sa vérité à partir de faits objectifs, de conjectures et de sa propre part de ténèbres. Une situation donnée pour suspecte dans une séquence se révèlera ainsi totalement anodine dans l’autre… mais l’inverse se vérifiera encore plus souvent. Portrait d’une région rurale d’altitude standard (en proie à ses difficultés économiques ordinaires, à la saisonnalité touristique, à l’irruption des urbains aisés s’installant dans les fermes abandonnées…), Seules les bêtes parvient également, par un de ces stupéfiants raccourcis auxquels la modernité nous habitue, à raconter l’étrécissement de la plan

Continuer à lire

Seules les bêtes

Avant-Première | Adaptant ici Colin Niel, Dominik Moll a fait appel à une distribution de premier choix pour son nouveau thriller : Laure Calamy, Denis Ménochet, Damien (...)

Vincent Raymond | Mardi 5 novembre 2019

Seules les bêtes

Adaptant ici Colin Niel, Dominik Moll a fait appel à une distribution de premier choix pour son nouveau thriller : Laure Calamy, Denis Ménochet, Damien Bonnard, Valeria Bruni Tedeschi… Comment il l’a réunie, ce qui l’a séduit dans le roman — Prix des lycéens et apprentis d’Auvergne-Rhône-Alpes en 2018, entre autres distinctions — et pourquoi il est tout spécifiquement heureux de revenir à Lyon présenter ce film (car il l’est, n’en doutons point) : voilà ce qu'il confiera sans doute lors d'une soirée en sa présence au Comœdia. Seules les bêtes Au Comœdia le mercredi 13 novembre à 20h

Continuer à lire

"La Jeune Fille sans mains" : on applaudit à tout rompre

ECRANS | de Sébastien Laudenbach (Fr, 1h13) avec les voix de Anaïs Demoustier, Jérémie Elkaïm, Philippe Laudenbach…

Vincent Raymond | Mardi 13 décembre 2016

Un pauvre meunier se fait circonvenir par le Diable et lui cède sa fille en échange d’une fortune. Mais la belle étant trop pure pour être corrompue, le démon ne peut la toucher. Le père a beau couper les mains de sa fille, rien n’y fait… Cette adaptation animée de Grimm tranche littéralement avec le tout-venant, d’emblée par l’originalité de sa technique : toutes signées Sébastien Laudenbach, les illustrations la composant sont davantage des évocations, des esquisses à l’encre émaillées de masses colorées vibrantes que des images sagement bouclées. Il en ressort une intensité fiévreuse, une intranquillité en parfaite adéquation avec un sujet ne s’embarrassant pas de précautions inutiles — un conte étant un tissu de cruautés, un chapelet d’événements brutaux dont il faut tirer une morale, en adoucir les contours par crainte de choquer les jeunes esprits, frise toujours le contresens ! Triomphant sans hargne de toutes les injustices de la vie avec opiniâtreté, classe et optimisme, l’héroïne de La Jeune Fille sans les mains est une él

Continuer à lire

"Irréprochable" : Marina Foïs modelée dans la noirceur

ECRANS | Un film de Sébastien Marnier (Fr, 1h43) avec Marina Foïs, Jérémie Elkaïm, Joséphine Japy, Benjamin Biolay…

Vincent Raymond | Mardi 5 juillet 2016

On ne spolie pas grand-chose de l’intrigue en laissant entendre que Constance, jouée par Marina Foïs, est ici tout sauf irréprochable. Crampon vaguement crevarde au début, elle se révèle ensuite mytho et érotomane, avant de dévoiler au bout du bout un visage plus trouble. Une cascade de “retournements”un peu outrés, censés changer notre point de vue sur ce personnage donné (trompeusement) pour bohème sympa. Le problème, c’est que l’on sait d’entrée qu’il y a un souci : regard fixe et lourd, attitudes maniaques, Constance n’a rien de la fille à qui vous confiriez votre sandwich ni votre code de carte de crédit ; elle respire le vice plus que la vertu. Modeler de la noirceur et des ambiances intrigantes ou inquiétantes semble davantage intéresser Sébastien Marnier qu’animer un personnage cohérent. Dommage, car il dispose par ailleurs d’atouts non négligeables : une distribution surprenante (mais qui fonctionne), ainsi qu’une excellente bande originale signée Zombie Zombie — un adjuvant essentiel.

Continuer à lire

Indésirables

ECRANS | De Philippe Barassat (Fr, 1h36) avec Jérémie Elkaïm, Béatrice De Staël, Bastien Bouillon…

Christophe Chabert | Mardi 17 mars 2015

Indésirables

Dans la petite famille de l’amateurisme chic français, voici Philippe Barassat ; copain comme cochon avec le tandem Donzelli / Elkaïm, il a recruté ce dernier pour le rôle principal d’Indésirables, son premier long après quelques courts provocateurs et remarqués. Elkaïm y est Aldo, infirmier d’origine étrangère qui subit une sorte de préférence nationale et se retrouve sans emploi et dans la dèche, cachant cette précarité à sa copine. Après une première expérience avec sa colocataire aveugle, Aldo décide de devenir un gigolo d’un genre particulier, donnant du plaisir à des handicapés physiques et moteurs. On aimerait se sentir interpellés, sinon dérangés, par un tel sujet, mais le film se tient dans un tel degré d’approximation qu’il est surtout irritant ; les comédiens jouent n’importe comment — Bastien Bouillon et l’insupportable Béatrice de Staël ne sont jamais crédibles en aveugles — et Barassat cadre à peine ses plans, leur apposant un vernis noir et blanc qui agit comme un cache-misère. Le tout baigne dans une ambiance bourgeois de gauche que le cinéaste arrive in extremis à bousculer lorsqu’il assume la part la plus noire de son récit.

Continuer à lire

Main dans la main

ECRANS | De et avec Valérie Donzelli (Fr, 1h25) avec Jérémie Elkaïm, Valérie Lemercier…

Christophe Chabert | Mardi 11 décembre 2012

Main dans la main

Ceux qui ont sacralisé le tandem Donzelli / Elkaïm sur la foi de leur il est vrai correcte Guerre est déclarée vont en être pour leurs frais. Avec Main dans la main, c’est retour à la case départ, celle de leur premier film, ce navet indescriptible qu’était La Reine des pommes. L’argument (un danseur du dimanche tombe en «synchronicité» avec une prof de danse de l’Opéra Garnier) s’épuise en trente minutes et ne donne même pas lieu à une quelconque virtuosité physique ou gestuelle : tout est approximatif et ruiné par un surdécoupage qui traduit une réelle absence de point de vue. On assiste alors à un film entre potes (Lemercier, pièce rapportée, semble paumée au milieu de la bande) dont les blagues ne feront rire personne au-delà du XVIe arrondissement parisien et où l’amateurisme est presque une condition pour faire partie du club (pourquoi avoir donné un tel rôle à Béatrice De Staël, absolument nulle d’un bout

Continuer à lire

La Guerre est déclarée

ECRANS | De et avec Valérie Donzelli (Fr, 1h40) avec Jérémie Elkaïm, Frédéric Pierrot…

Christophe Chabert | Mercredi 24 août 2011

La Guerre est déclarée

Le premier film de Valérie Donzelli, La Reine des pommes, avait été couronné par nos soins "pire film de 2010" et comparé à un Ed Wood du cinéma d’auteur à la française. Comment expliquer que La Guerre est déclarée, sa deuxième réalisation, soit aujourd’hui un des événements de la rentrée, salué par des torrents d’applaudissements et de larmes à chaque projection depuis Cannes ? On y trouve pourtant des défauts rappelant le foirage précédent : un dialogue chanté musicalement désastreux, des affèteries de style et de dialogue, Jérémie Elkaïm (moins mauvais qu’à l’accoutumé, certes), des balourdises allégoriques (lui Roméo, elle Juliette, leur fils Adam), une reconstitution d’époque jamais assumée (le film se déroule au début de la guerre en Irak, d’où le titre), des scènes de fête hors sujet… Et pourtant, quelque chose résiste à cet auteurisme étouffant : le sujet, poignant et renforcé par sa dimension autobiographique, où un couple doit faire face au cancer qui menace leur enfant. Donzelli trouve la bonne distance entre émotion brute et pure observation, à l’image des deux personnages qui tentent de résister à leur douleur de parents pour faire bloc av

Continuer à lire

Le Moine

ECRANS | De Dominik Moll (Fr-Esp, 1h40) avec Vincent Cassel, Déborah François, Sergi Lopez…

Christophe Chabert | Mercredi 6 juillet 2011

Le Moine

Adapter le livre culte de Matthew Lewis, resté fameux pour son approche fantastique et feuilletonesque de la religion catholique, était un défi que Dominik Moll a pris visiblement à contresens. Plutôt que de s’engouffrer dans les outrances offertes par cette histoire baroque et iconoclaste (un moine rigoriste succombe à la tentation en se faisant abuser par une diablesse masquée, avant de commettre des crimes pour dissimuler son péché), il prend tout extrêmement au sérieux et déballe un bric-à-brac visuel qui manque et de souffle, et de rythme. Aucun vertige, aucun trouble, aucune fascination et surtout aucun plaisir à la vision de ce film tétanisé d’un bout à l’autre, à l’image d’un Vincent Cassel bridé par son jeu, à qui on conseillera d’aller voir la prestation de Banderas dans La Piel que habito pour voir qu’on peut s’amuser tout en composant un personnage glacé et ambivalent. Christophe Chabert

Continuer à lire

La Reine des pommes

ECRANS | De et avec Valérie Donzelli (Fr, 1h24) avec Jérémie Elkaïm…

Christophe Chabert | Mardi 16 février 2010

La Reine des pommes

À ceux qui pensent avoir tout vu concernant le cinéma français, on recommande la vision masochiste de La Reine des pommes. Jusqu’ici, c’est-à-dire tant qu’elle n’était qu’actrice, on aimait bien Valérie Donzelli. Mais là, elle vient de commettre ce qu’on peut appeler le Plan 9 from outer space du cinéma d’auteur hexagonal : un film tourné en DV entre un appartement et un parc d’un amateurisme criminel, exploitant un sujet ô combien éculé (comment se remettre d’une rupture amoureuse) avec des idées toutes plus mauvaises les unes que les autres. Exemple définitif : donner à Jérémie Elkaïm, acteur nullissime, tous les rôles masculins du film. Une sensation d’incrédulité gagne le spectateur à la vision du film : grosse blague à prendre au millième degré ? Énorme ratage que l’on n’a pas osé ranger pudiquement dans un tiroir ? Petit film entre amis parisiens désœuvrés ? Et surtout, comme dirait l’autre : what the fuck ?! Christophe Chabert

Continuer à lire