"De toutes mes forces" : un grand film sur l'univers social

ECRANS | de Chad Chenouga (Fr, 1h38) avec Khaled Alouach, Yolande Moreau, Laurent Xu…

Vincent Raymond | Mardi 2 mai 2017

Photo : © DR


Lycéen dans un quartier bourgeois, Nassim vit seul avec sa mère dépressive. Lorsqu'elle meure subitement, l'adolescent est placé dans un foyer mais le cache à son entourage. Refusant la main tendue du monde éducatif et d'être assimilé aux “cas sociaux”, il perd ses repères, puis pied…

Quinze ans après une première tentative autobiographique bancale, 17 rue Bleue, Chad Chenouga réussit un admirable portrait d'une jeunesse en souffrance, allant bien au-delà de son expérience personnelle : il réactualise ici les faits afin qu'ils collent à la situation contemporaine.

On suit tous les degrés du malaise existentiel du fier Nassim, nourri de culpabilité et de révolte ; son humeur erratique le poussant à rejeter ceux qui l'aident, qui l'aiment. Chenouga montre ce caméléon écartelé, abandonnant de sa morgue pour être accepté par ses commensaux du foyer. Mais conservant les richesses inaliénables qui lui permettront de rebondir : les mots qu'il possède — c'est-à-dire ses viatique et sésame pour une vie meilleure — et les souvenirs de sa mère (photo, vêtements, messages), rappel à l'ordre d'un passé malgré tout plus heureux. Protégé par ces fragments poétiques comme une chrysalide veillée par une éducatrice formidable d'humanité (Yolande Moreau), Nassim se réalisera.

Après Ma vie de courgette et La Tête haute, on tient là un nouveau grand film sur l'univers social, où Chenouga transfigure son passé, s'en guérit sans doute, sans nous ensevelir sous le pathos. Bravo.

Chad Chenouga : « Ce qui m'a sauvé, c'est le rapport aux autres »

Parmi les belles surprises des 7e Rencontres du Sud d'Avignon figurait le second film de Chad Chenouga, De toutes mes forces. Rencontre avec un auteur en paix avec son passé.

Comment est née l'envie de raconter cette histoire, qui est inspirée de la vôtre ?

Chad Chenouga : Il y a en effet du vécu : j'ai été placé à la suite du décès de ma mère. C'est ce ce moment très dense, où j'ai été dans un foyer de l'aide sociale à l'enfance (qui s'appelait la DDASS à l'époque) qui est raconté par le film. Mon envie reposait sur l'idée d'adapter cette histoire à aujourd'hui — car il ne s'agissait pas de refaire un film daté — en transposant La Niaque, une pièce que j'avais écrite et jouée en 2011/2012 aux Amandiers à Nanterre.

Mais avant d'arriver à concrétiser le film, j'ai fait un long travail d'investigation et d'“immersion” dans des foyers. Non seulement pour effectuer un travail d'improvisation avec des jeunes, mais aussi pour rencontrer les travailleurs sociaux (éducateurs, chefs de services, directeurs…), car il y a de sacrées différences entre mon époque et aujourd'hui.

Lesquelles ?

CC : La mixité par exemple, qui change la donne : à mon époque, on n'était qu'entre garçons. Et puis aujourd'hui, il y a moins de moyens. J'ai eu envie de mettre en avant le fait que, par conséquent, c'est plus dur : la prise en charge s'arrête à 18 ans en général. Dans certains département, elle peut parfois aller jusqu'à 21 ans d'une manière exceptionnelle pour les études longues — mais c'est très rare. Moi, j'ai eu la possibilité de faire des études assez longues : un 3e cycle d'économie, j'ai été à Sciences Po à Paris à l'époque où il y avait peu de gens issus de classes sociales modestes. À l'époque, tant que l'on passait et qu'on avait un projet éducatif, on essayait de vous aider. Ce n'est plus pareil à présent.

Vous vous en êtes “sorti”. Pourquoi certains y parviennent et pas d'autres ?

CC : J'ai pas d'explication. C'est assez mystérieux. Le terme à la mode, la résilience, est un sujet très intéressant… J'ai de la chance : même si ce que je pouvais vivre était hard avec ma mère, j'avais la sensation d'avoir été aimé par elle, même si elle était barrée. C'est une force inestimable. Mon frère, qui a été placé avant, n'a pas cette sensation. Et puis j'était à Paris, donc j'avais accès aux choses. Quand j'ai eu envie de devenir artiste, je me suis dit que c'était possible parce que j'en connaissais. Après, il y a eu des rencontres, même brèves, comme Marcel Jullian. J'avais écrit un scénario et il voulait me rencontrer. Il avait une petite maison d'édition de poésie, et m'a conseillé d'écrire sur des choses plus personnelles. Ça m'a interpellé et j'ai suivi son conseil. On ne se rend pas compte de l'impact que peuvent avoir certaines rencontres.

Votre cinéma a considérablement évolué depuis votre premier film, 17 rue Bleue (2001). Si le premier était resserré, De toutes mes forces lorgne presque vers la saga…

CC : C'est vrai. Les deux personnages d'adolescentes du foyer mériteraient d'être plus fouillées, notamment celui de Mina : ça serait intéressant d'en savoir plus sur elle… Mais c'est normal : je suis plus âgé, j'ai plus de distance. Cela fait des années que je n'ai pas revu 17 rue Bleue. Si je devais le refaire, j'aurais un parti pris encore plus radical.

En insistant sur le huis clos ?

CC : Oui, plus étrange, plus kafkaïen, parce que j'adore ça. J'ai l'impression d'être plus mature. Pour De toutes mes forces, on a travaillé au cours d'ateliers avec des jeunes qui existaient vraiment, que nous avions choisis, et nous avons fait des allers-retours entre le scénario et la vie. Peut-être qu'il y a quelque chose de plus vivant, de moins figé.

Vous faites intervenir la photo de la mère comme un personnage à part entière…

CC : C'est par cette photo que passe la question de la culpabilité, et la présence de la mère comme un fantôme — par ses habits et les écrits qu'il peut lui faire, également. Je voulais qu'on se rende compte qu'elle changeait d'expression sur la photo par un procédé cinématographique. C'est une photo et en même temps, elle vit en lui ; elle le juge, elle le jauge. Elle peut être apaisée si lui se sent apaisé… La comédienne qui joue la mère n'est venue qu'un jour sur le tournage pour jouer ses scènes, faire les photos et le gros plan. Mais elle est présente durant tout le film. Vous savez, je me sentirai tout le temps coupable de ne pas avoir été au chevet de ma mère, de ne pas avoir compris sa douleur. Ce qui m'a sauvé, c'est le rapport aux autres.

Et le cinéma ?

C.C : Également. Récemment, je suis allé voir Ma vie de courgette avec ma fille, qui ne connaît pas trop les aspects hard de mon histoires. Il génial ce film, je l'ai trouvé hyper émouvant — je vous promets que je n'ai pas plagié ! (rires) J'étais content que ça lui ait plu.


De toutes mes forces

De Chad Chenouga (Fr, 1h38) avec Khaled Alouach, Yolande Moreau...

De Chad Chenouga (Fr, 1h38) avec Khaled Alouach, Yolande Moreau...

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Nassim est en première dans un grand lycée parisien et semble aussi insouciant que ses copains. Personne ne se doute qu’en réalité, il vient de perdre sa mère et rentre chaque soir dans un foyer. Malgré la bienveillance de la directrice, il refuse d’être assimilé aux jeunes de ce centre. Tel un funambule, Nassim navigue entre ses deux vies, qui ne doivent à aucun prix se rencontrer…


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Henri

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À la mort de sa femme, Henri, taciturne tenancier de café, engage un «papillon blanc», Rosette, jeune femme souffrant d’un léger handicap, pour l’aider dans son travail. Une amitié va naître entre ces deux outcasts, comme on dit aux États-Unis, suscitant incompréhension et malentendus de leur entourage, puis fuite du tandem vers les côtes belges. Désormais seule à la mise en scène, Yolande Moreau démontre, après Quand la mer monte, que ce coup d’essai n’avait rien d’un coup de bol : la mise en scène est remarquable, chaque plan y est magnifiquement composé et Moreau sait y saisir, à travers les silences et les distances, toute la solitude de ces êtres en mal d’amour — en cela, Henri est comme la rencontre féconde entre Jacques Tati et Bruno Dumont. Le corps lourd et le visage triste de Pippo Delbono, bouleversant et impénétrable, sont notamment pour elle une source inépuisable de fascination. Dommage toutefois que le film, une fois lancé dans son échappée belle, semble ne plus avoir autre chose à raconter que ce mélange de poésie et de désespoir, attendant avec nonchalance son dénouement et surtout sa dernière image, splendide.

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Où va la nuit

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Où va la nuit

Les fans de Séraphine vont tomber de haut en découvrant Où va la nuit. Certes, il faut reconnaître à Martin Provost un certain courage pour aller dans une direction radicalement différente (en l’occurrence, un polar social) de celle de son précédent succès. Mais cela ne sauve pas ce film aux maladresses criantes. Le premier plan est fort, l’introduction assez sèche, mais dès que Yolande Moreau se débarrasse de son mari et se réfugie à Bruxelles chez son fils homo, Où va la nuit ne sait plus sur quel pied danser. Un exemple : la sortie en boîte est censée montrer le décalage entre Moreau et la faune branchée bruxelloise ; un ressort de comédie que Provost filme avec le plus grand sérieux, puisqu’il s’agit d’en faire un moment clé de son intrigue policière. Résultat : tout paraît artificiel, la situation, la tension ou le jeu des acteurs. Ça ne s’arrange pas quand le film vire au psychodrame œdipien, et encore moins dans la conclusion grossièrement repiquée à Thelma et Louise. Alors, où va la nuit ? Pas bien loin ! Christophe Chabert

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La Meute

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Christophe Chabert | Mardi 21 septembre 2010

La Meute

Les vingt premières minutes de "La Meute" sont encourageantes : ambiance trou du cul du monde réussie, dialogues percutants à la Bernie Bonvoisin, casting à contre-emploi efficace. On nage alors dans une comédie très noire, qui s’arrête net avec l’irruption de l’horreur et du fantastique. Le film n’a alors plus grand-chose à raconter, sinon les lieux communs du genre — des monstres dégueux, des humains obligés de se liguer pour lutter contre la menace comme dans certains Hawks. Étrange sensation d’une série B partie en trombe et qui tombe en panne sèche dès son premier tiers, se contentant alors de remplir pour remplir, sans espoir de retour. CC

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Mammuth

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Christophe Chabert | Mercredi 14 avril 2010

Mammuth

Quelles traces laisse un homme dans un monde où le travail est devenu la vraie mesure de la vie ? Des bulletins de salaire, des attestations de cotisation retraite… Mais ces traces, la société libérale n’est-elle pas en train de les effacer à coups de concentrations industrielles, de délocalisations et de faillites ? C’est l’expérience que va vivre Serge Pilardosse ; à l’orée de ses soixante ans, il doit faire le tour de ses anciens employeurs pour espérer toucher une pension à taux plein. Il enfourche donc sa vieille moto allemande (une Munchen Mammut) et part sur les routes à la recherche des précieux documents. Sauf que… Entre patrons grabataires, entreprises envolées, rencontres malheureuses ou au contraire libératrices, Serge va perdre de vue sa quête et découvrir autre chose… Parti comme une suite logique de leur précédent Louise-Michel (une charge vacharde contre l’absurdité capitaliste), Mammuth, comme son personnage, bifurque en cours de route. Kervern et Delépine aussi : leur film est sans doute le plus libre, le plus grisant et le plus touchant qu’ils aient réalisés. Loin des plans millimétrés d’Aaltra et d’Avida, la chair filmique

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Louise-Michel

ECRANS | Après Aaltra et Avida, Gustave Kervern et Benoît Delépine reviennent avec un film furieux, hirsute, mal élevé, enragé et joyeusement anar. Salutaire, donc. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 décembre 2008

Louise-Michel

Ça commence par un sabordage en règle. Vous avez aimé le beau cinémascope noir et blanc, les plans contemplatifs et les gags chorégraphiés d’Aaltra et Avida ? Louise-Michel fout presque tout au feu. Couleurs ternes et cadres étroits, focales plates et décors déprimants : le film ne drague pas son spectateur. Et pour cause : il n’y a pas de quoi pavoiser avec cette histoire de patron voyou qui délocalise son usine dans la nuit, laissant des dizaines d’ouvrières sur le carreau. Comme un conte cruellement d’aujourd’hui, le film va orchestrer la revanche des petits sur les gros : les anciennes employées réunissent leurs indemnités pour engager un tueur afin d’aller descendre le boss ripou. Là où un scénariste trop roué aurait tiré l’argument vers la mécanique polardeuse, Kervern et Delépine choisissent une toute autre option. Il faut dire que là où la plupart des films carburent à l’eau plate et au Guronzan, Louise-Michel tourne avec de la rage et de l’alcool à 90° ingurgité cul-sec. C’est ce côté furieux qui va progressivement emporter le spectateur le long de ce road-movie cabossé où un couple impossible (Yolande «Louise» Moreau et Bouli «Michel» Lanners) remonte rien moins que la py

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Séraphine

ECRANS | de Martin Provost (Fr, 2h05) avec Yolande Moreau, Ulrich Tukur…

Christophe Chabert | Mercredi 24 septembre 2008

Séraphine

Le récit de cette boniche bigote et simplette qui devient, grâce au heureux hasard de sa rencontre avec un collectionneur d’art allemand, une peintre reconnue et avant-gardiste, est une histoire vraie. Sujet fort qui débouche sur un scénario appliqué. Et après, ça se gâte grave. Martin Provost illustre de manière archi-académique cette matière qu’il devait penser assez passionnante pour éviter de se poser des questions de mise en scène. Faute de ce regard, le film finit par transformer le réel en cliché : le collectionneur d’art est gay, aime les jeunes éphèbes, et Ulrich Tukur fait son Dirk Bogarde dans Mort à Venise. Sans oublier que, pas de bol, il est Allemand et nous sommes à la veille de la guerre de 14 ! Oui, mais puisque c’est vrai, direz-vous… Justement : on ne croit à ce qu’il y a sur l’écran qu’avec le certificat extra-cinématographique de cette vérité-là. Mais le pire, c’est le cabotinage effréné de Yolande Moreau dans le rôle de Séraphine : l’actrice s’autorise, à cause de cette maudite vérité, à surjouer toutes les émotions et attitudes de son personnage. Désagréable impression d’une comédienne douée qui réclame du premier au dernier plan un César pour sa performance,

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