Le polar et la manière : "Laissez bronzer les cadavres"

Polar | Adaptation visuellement pétaradante du premier roman de Manchette & Bastid, ce pur manifeste cinématographique fascine par son inextinguible obstination à travailler la forme. Une expérience de polar à la fois vintage et contemporaine.

Vincent Raymond | Mardi 17 octobre 2017

Photo : © DR


Après un braquage sanglant de 250kg d'or en barres, Rhino et sa bande se sont mis au vert dans la vaste ruine d'une artiste peu regardante. Mais des invités-surprises se joignent à la troupe : deux femmes, un enfant, ainsi qu'une paire de motards de la police. Ça, c'est plus gênant…

La bonne grosse mandale qui claque sur l'oreille et assourdit jusqu'à faire voir des étoiles : voilà, en substance, l'effet de souffle produit par Laissez bronzer les cadavres. Haletant dès son ouverture immersive, le troisième long-métrage du duo Cattet & Forzani évoque par son foisonnement d'idées formelles et sa remise en question incessante le rejeton issu d'une union entre Pierrot le Fou, Ne nous fâchons pas et Persona.

Jouer au Éros

Peuplé de visages et de figures arrachés à tous les univers (un ex-boxeur ici, là le meneur de Trust, ailleurs une star du porno des années 1970 et partout des totems du cinéma d'auteur comme Elina Löwensohn ou Marc Barbé, le Roger Blin moderne, étrangement doux), ce shoot d'adrénaline à l'image ouvragée par Manuel Dacosse métamorphose peu à peu la violence en abstraction érotique, combinant les pulsions dans une étreinte sensorielle subjuguante.

Ô spectateur·trice ! Toi qui viens d'entrer dans la semaine la plus riche du plus qualitatif des mois cinématographiques de l'année, mesure ta chance et plus que tout ta responsabilité : toi seul·e as la faculté d'empêcher que les fragiles et estimables nouveautés du 18 octobre 2017 ne s'entre-dévorent en cannibalisant leurs publics. À ce triste jeu délétère, le Petit Poucet de Cattet & Forzani serait le premier consommé et consumé : Laissez bronzer les cadavres présente tous les attributs du film underground culte, à l'exception d'une aura de malédiction commerciale, qu'il t'appartient donc de lui éviter. Ton choix de séance sera ainsi un acte militant au service de la pluralité artistique du cinéma. Rien ne t'empêche d'aller voir d'autres films. Mais par la suite : il faut savoir sérier les priorités.

Laissez bronzer les cadavres de Hélène Cattet & Bruno Forzani (Fr.-Bel., int. -12 ans avec avert., 1h30) avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin…


Laissez bronzer les cadavres

de Hélène Cattet & Bruno Forzani (Fr.-Bel., int. -12 ans avec avert., 1h30) avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin…

de Hélène Cattet & Bruno Forzani (Fr.-Bel., int. -12 ans avec avert., 1h30) avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin…

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La Méditerranée, l’été : une mer d’azur, un soleil de plomb… et 250 kilos d’or volés par Rhino et sa bande! Ils ont trouvé la planque idéale : un village abandonné, coupé de tout, investi par une artiste en manque d’inspiration. Hélas, quelques invités surprises et deux flics vont contrecarrer leur plan : ce lieu paradisiaque, autrefois théâtre d’orgies et de happenings sauvages, va se transformer en un véritable champ de bataille… impitoyable et hallucinatoire !


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Hélène Cattet & Bruno Forzani : « on fait ce qu'on aime, ça n'a pas de prix »

Hallucinations Collectives | Invités d’honneur d’un festival qui ne leur a jamais fait défaut — à raison : ils sont sans doute avec Mandico les plus fervents pratiquants d’un “autre“ cinéma — le duo Hélène Cattet & Bruno Forzani a composé une Carte Blanche à son image. Bref échange en guise de mise en bouche.

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Hélène Cattet & Bruno Forzani : « on fait ce qu'on aime, ça n'a pas de prix »

Le fait d’œuvrer dans un collectif — à partir de deux, vous constituez déjà un collectif, non ? — exacerbe-t-il vos penchants respectifs pour les formes et formats “hallucinatoires“ ? Hélène Cattet & Bruno Forzani : D’une certaine manière, oui, car dans la dynamique d'écriture en duo, on essaie tout temps de déstabiliser l'autre et de le faire halluciner avec des séquences auxquelles il ne s'attend pas. Irréductible à un genre, votre cinéma revendique au contraire l’hybridation et le mélange, voire cette “impureté“ que Epstein attribuerait au diable. Le territoire que vous dessinez film après film appartient-il à un Enfer perdu ? À un enfer qu'on essaie de trouver, plutôt. Il n'est pas vraiment perdu car il n'existe pas, il faut à chaque fois le créer de toutes pièces. L’hermétisme/conformisme français vis-à-vis du genre ne surmarginalise-t-il pas votre travail ? Est-ce vivable d’un point de vue artistique et économique ? C'est difficilement vivable, mais on fait ce qu'on aime, donc ça n'a pas de prix, o

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Amer

Le projet artistique est courageux, voire plus que louable : livrer une interprétation hautement référentielle du giallo (courant cinématographique venu de l’exploitation italienne qui mélangeait policier et fantastique), le tout sous un angle purement sensoriel. Dénuement des dialogues et des situations, travail monumental sur l’image et le son, leurs textures, leurs sens, "Amer" impressionne durant sa première bobine par la radicalité de ses partis pris. Le deuxième acte, beaucoup moins subtil dans sa structure, fait cependant déchanter, et retourne involontairement le propos du film contre lui-même : l’expérimentation se mute progressivement en prétention, les fulgurances visuelles se noient dans un maelstrom narratif souffrant de son opacité délibérée. Et "Amer", grande aventure psychotrope, d’amorcer son virage en bad trip... Si vous ne craignez pas les descentes douloureuses, foncez. FC

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