Une ville mise aux placards : "3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance"

Le film de la semaine | Marqué par un enthousiasmant trio d’interprètes (Frances McDormand/Woody Harrelson/Sam Rockwell) et une narration exemplaire, ce revenge movie décalé nous fait tomber avec délices dans le panneau. Le Midwest, le vrai…

Vincent Raymond | Mercredi 17 janvier 2018

Photo : © Twentieth Century Fox


Excédée par l'inertie de la police dans l'enquête sur le meurtre de sa fille, l'opiniâtre Mildred le fait savoir sur trois pancartes géantes jusqu'alors à l'abandon au bord d'une route peu fréquentée. Les conséquences indirectes de cette initiative dépasseront tout ce qu'elle aurait pu imaginer…

La présence en tête de gondole de Frances McDormand biaise sans doute l'appréciation. N'empêche : Joel & Ethan Coen auraient pu signer 3 Billboards… Son scénariste et réalisateur, Martin McDonagh, qui s'était déjà illustré avec Bons baisers de Bruges (2008) — polar sérieusement déviant en dépit de son titre français bien naze — fond en effet avec une maestria comparable chronique sociale et sarcasme décapant dans une matrice de film noir. Certes, la géographie les sépare (McDonagh opte pour le Missouri quand les Coen balancent entre la froidure du Minnesota et le torride du Texas), mais le creuset humain est le même : une population globalement rurale riche en stéréotypes conservateurs ; un vase clos éloigné de l'administration fédérale conspuée à l'envi.

Attention : virages sur 1h56

On pourrait croire que 3 Billboards… va tourner en dérision le bouseux redneck selon des procédés communs, le renvoyant à son indécrottable arriération, son racisme et autres joyeusetés. En réalité, McDonagh offre un plaisir ineffable — et si rare — au public : celui de le déconcerter, de le déranger sans cesse dans ses attentes. Chaque séquence offre son lot d'inattendu ; chaque personnage agit à l'encontre de nos prévisions. Le manichéisme en prend pour son grade, la morale n'est pas épargnée, le politiquement correct aussi et surtout la fin se révèle fabuleusement frustrante puisqu'elle ne boucle pas l'histoire. Un tel irrespect de la doxa de la satiété comme du culte de la narration parfaite force l'admiration. Et la gratitude.

Petit bijou d'originalité, 3 Billboards… ne relève en rien du cinéma indépendant, puisqu'issu de la division “recherche” — c'est-à-dire “auteurs” — de la Fox, au même titre que La Forme de l'eau de Guillermo del Toro (Lion d'Or à Venise, sur les écrans le mois prochain) contre lequel il se trouve désormais opposé dans toutes les cérémonies : vainqueur de 4 statuettes contre 2, il a remporté la première manche lors des Golden Globes, en attendant une possible revanche à l'occasion des Oscars.

Un studio où l'on dénombre une belle proportion de productions s'écartant des canons de la facilité, et ce bien qu'il ait été jusqu'à décembre dernier la possession du très conservateur Rupert Murdoch. Fasse que Disney, le nouveau maître des lieux, joue la continuité. Il convient parfois d'être conservateur…

3 Billboards, Les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (G-B-E-U, 1h56) avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell…


3 billboards, les panneaux de la vengeance

De Martin McDonagh (Angl-ÉU, 1h56) avec Frances McDormand, Woody Harrelson...

De Martin McDonagh (Angl-ÉU, 1h56) avec Frances McDormand, Woody Harrelson...

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Après des mois sans que l'enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l'entrée de leur ville.


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"Nomadland" de Chloé Zhao : une reconquête de l’Ouest

Western | Une année en compagnie d’une sexagénaire jetée sur la route par les accidents de la vie. Un road trip à travers les décombres d’un pays usé et, cependant, vers la lumière. Poursuivant sa relecture du western et des grands espaces, Chloé Zhao donne envie de (re)croire à la possibilité d’un rêve américain. Primé au Tiff, Lion d’Or à Venise, Oscar du meilleur film.

Vincent Raymond | Mercredi 9 juin 2021

L’Ouest, le vrai : frappé par la désindustrialisation. Où les baraques préfabriquées sont ouvertes aux quatre vents et les villes devenues fantômes. Où une partie de la population, victime de maladies professionnelles, dort au cimetière et les survivants… survivent comme ils le peuvent. Certains, comme Fern à bord de son vieux van, ont pris la route et joint la communauté des nomades, enchaînant les boulots saisonniers au gré des latitudes. Loin d’ une partie de plaisir, son voyage sera tel un pèlerinage l’obligeant à se priver du superflu, l’autorisant à se défaire du pesant… Inspiré d’un livre-enquête de Jessica Bruder consacré aux victimes collatérales de la crise des subprimes de 2008 (des sexagénaires privés de toit poussés au nomadisme), Nomadland s’ouvre sur un carton détaillant l’exemple de la ville d’Empire dans le Nevada, passée de florissante à miséreuse, et nous fait suivre sa protagoniste en âge d’être à la retraite, cumulant des petits jobs précaires chez les nouveaux rois de l

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Encore plus d’étoiles devant les yeux

Festival Lumière | Francis Ford Coppola, Bong John Ho, Ken Loach, Daniel Auteuil et Marina Vlady ne seront pas seuls à visiter les salles obscures lyonnaises en octobre prochain : Frances McDormand, Donald Sutherland, Marco Bellocchio, Gael Garcia Bernal ou Vincent Delerm seront aussi du voyage…

Vincent Raymond | Mardi 3 septembre 2019

Encore plus d’étoiles devant les yeux

Paradoxe n°1 : à Lyon, on le sait, plus les salles sont obscures, plus l’on a de chances d’y trouver des étoiles — surtout à l’automne. Paradoxe n°2 : il fallait se rendre au Cinéma du Panthéon à Paris pour découvrir les nouveautés de la programmation du 11e Grand Lyon Film Festival dévoilées par son directeur, Thierry Frémaux. Valaient-elles le détour ? Sans nul doute pour certaines. D’abord, toutes les annonces de juin ont été confirmées et complétées — la précision n’est pas superflue, si l’on se remémore la triste déconvenue du Projet Godard l’an passé. Auteur d’une « œuvre d’un chaos insensé » selon Thierry Frémaux, Coppola sera bien présent parmi les Ghosn… pardon, les gones. Et son Prix Lumière sera l’occasion de re-projections d’une part non négligeable de sa filmographie : des raretés de ses débuts comme Dementia 13 ou La Vallée du Bonheur, Les Gens

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Les sorties ciné de 2018

Panorama Cinema | Janvier annonce la seconde rentrée cinéma de l’année. Avec son lot de promesses, d’incertitudes et, surtout — on l’espère — d’inconnues. Voyez plutôt…

Vincent Raymond | Mardi 9 janvier 2018

Les sorties ciné de 2018

Ce que l’on sait… Préparez-vous à quatre uppercuts d’entrée. D’abord, 3 Billboards, les Panneaux de la vengeance de Martin McDonagh (17 janvier), un brillant western contemporain aux faux-airs de frères Coen qui ne cesse d’épater par ses rebondissements déroutants, ses personnages peaufinés et sa réalisation impeccable. Trois lauréats de la Mostra se succèderont ensuite sur les écrans : L’Insulte du Libanais Ziad Doueiri (31 janvier), ou comment une querelle de voisinage se transforme en affaire d’État (et vaut un prix d’interprétation masculine à Venise) ; Jusqu’à la garde de Xavier Legrand (7 février), glaçant drame de l’après séparation qui sourd d’une tension permanente et le poétique Lion d’or vintage de Guillermo del Toro, La Forme de l’eau (21 février), conte façon Belle et la Bête revisitant la Guerre froide et les fifties. Ce que l’on attend… Le Janus Spielberg, qui n’avait rien livré depuis d

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César doit mourir : "La Planète des Singes - Suprématie" de Matt Reeves

Saga | Dans cet ultime volet de la trilogie, tout est bien qui finit simien. Mais qu’on ne compte pas sur nous pour révéler le pourquoi du comment : les Humains n’ont sur cette Planète plus voix au chapitre…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

César doit mourir :

Chef incontesté des Singes, César aspire à vivre en paix avec son peuple. Mais un bataillon mené par le Colonel vient le défier en semant la mort parmi les siens. Le chimpanzé parlant se résout donc à l’affronter. En route vers son destin, il adopte une étrange fillette muette… La Planète des Singes est l’exemple rare d’une franchise dont l’intérêt ne s’émousse pas au fil des épisodes. Au volume 3 de la série en cours — dont César est le fil conducteur — on assiste même à un point d’orgue épique et tragique : Suprématie n’a rien d’une conclusion sommaire sans enjeu. C’est un total western darwinien. S’il propose sa récurrente lecture écologique en plaçant à nouveau l’humain en situation d’“espèce menacée” (l’inscription se trouve d’ailleurs arborée par un soldat sur son casque) du fait de l’avènement des singes, il suggère un moyen plus raffiné pour oblitérer l’ancien maître de la planète de son humanité — qui ne constituera cependant pas une surprise aux familiers de la saga. Au-delà, Suprématie

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Insaisissables

ECRANS | Un piteux exercice de manipulation, hypocrite et rutilant, avec un casting de luxe que Louis Leterrier n’arrive jamais à filmer, trop occuper à faire bouger n’importe comment sa caméra. Nullissime. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 5 août 2013

Insaisissables

De son apprentissage chez EuropaCorp comme yes man pour les scénarios torchés à l’arraché par Luc Besson, Louis Leterrier a visiblement retenu plusieurs leçons, toutes mauvaises : d’abord, confondre montage et rythme, mouvements incessants de caméra et retranscription de l’action. Il faut voir l’introduction d’Insaisissables, sorte de bouillie filmique d’une laideur visuelle à pleurer de dépit, pour saisir l’étendue du désastre. Aucun élément ne semble attirer le regard de Leterrier : ses plans n’enregistrent rien, s’annulent les uns les autres et chaque présentation d’un des magiciens se fait dans une hystérie de vulgarité putassière là encore bien bessonienne : les filles se foutent à poil — un peu — mais le sexe n’a jamais lieu, et lorsque le mentaliste de la bande hypnotise un couple, c’est avant tout pour fustiger l’infidélité du mari. Là où Insaisissables devient franchement insupportable, c’est quand ce grand barnum que l’on peine à qualifier de mise en scène finit par atteindre le casting lui-même, pourtant prestigieux. Leterrier ne s’intéresse absolument jamais à ces acteurs, ne leur donnant aucun espace pour jouer, les filmant à moitié dans l’obscurité

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7 psychopathes

ECRANS | De Martin McDonagh (Ang, 1h50) avec Colin Farrell, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Christopher Walken…

Christophe Chabert | Mardi 22 janvier 2013

7 psychopathes

Dans 7 psychopathes, Colin Farrell incarne un scénariste alcoolique, coincé sur un script intitulé 7 psychopathes. Du coup, il ne faut pas avoir fait de hautes études pour oser l’identification entre le personnage et l’auteur du film, Martin McDonagh — même si on ne sait rien de ses penchants pour la bibine. En revanche, quand on voit Farrell et son pote taré (Sam Rockwell, au-delà du cabot) devant un Kitano au cinoche, alors que le précédent film de McDonagh, Bons baisers de Bruges, se référait avec malice au Sonatine du maître Takeshi, il n’y a plus de doute sur le degré de mise en abyme. Le problème, comme souvent dans ce genre de projets où l’écriture de la fiction et sa mise en scène à l’écran se fondent l’une dans l’autre, c’est de conserver une rigueur narrative là où le grand n’importe quoi est évidemment autorisé. Alors que McDonagh n’a même pas encore tiré le portrait des sept psychopathes du titre, le voilà déjà en train d’en fusionner deux en un, puis d’en faire le co-auteur de l’histoire des autres psychopathes… Vous n’y comprenez rien ? Normal, le film cherche la confusion et broie dans son délire tous ses atouts,

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Bienvenue à Zombieland

ECRANS | De Ruben Fleischer (ÉU, 1h20) avec Jesse Eisenberg, Woody Harrelson…

Dorotée Aznar | Vendredi 20 novembre 2009

Bienvenue à Zombieland

C’est le genre d’anomalie qu’on aimerait voir plus souvent : la première réalisation d’un inconnu, nanti d’un budget confortable pour donner vie à une comédie… avec des zombies. Ruben Fleischer ne cache pas son admiration pour le génial Shaun of the Dead mais parvient à s’en démarquer, penchant plus pour le teen-movie initiatique que pour la comédie romantique. Dans un monde, pardon, une Amérique envahie par les morts-vivants, Colombus (Jesse Eisenberg, la révélation d’Adventureland) va se composer une famille d’adoption constituée d’un redneck spécialiste du démastiquage de zomblards et de deux sœurs roublardes. Personnages attachants, mise en scène à l’efficacité surprenante, variations hilarantes sur les codes du genre, situations jouissives (guettez l’apparition d’une célébrité inattendue), Bienvenue à Zombieland se pose comme une œuvre dont la légèreté n’exclue pas de vraies qualités artistiques. François Cau

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Choke

ECRANS | De Clark Gregg (EU, 1h32) avec Sam Rockwell, Kelly McDonald…

Christophe Chabert | Mercredi 14 janvier 2009

Choke

Chuck Palahniuk, auteur du roman dont est tiré le film, a souvent grand mal à canaliser son imagination débordante. Partisan d’une écriture brute et sensorielle, il lui faut bien des cinéastes de la trempe de David Fincher (avec Fight Club) pour conférer une cohérence visuelle et thématique à ses délires narratifs vertigineux. Ce qui n’est malheureusement pas le cas de Clark Gregg, éternel second couteau hollywoodien qui s’essaie ici à la réalisation : comme tétanisé par son sidérant matériau de base (un obsédé sexuel, employé d’un parc historique et escroc à la petite semaine, en vient à croire qu’il est une sorte de Messie déviant), Gregg s’engonce dans une mise en scène atone, où le champ / contrechamp est roi. Là où le roman parvenait à maintenir vaille que vaille un cap dramatique, le film se contente d’une succession de vignettes faussement trash, se repose exclusivement sur ses (bonnes) performances d’acteurs, enfile les péripéties comme des perles. Au vu du potentiel d’un tel récit, on peut parler de gâchis… FC

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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