Bertrand Mandico : « Je tire parti de tout ce que propose la pellicule »

Les Garçons sauvages | Artisan héritier de Méliès, le réalisateur Bertrand Mandico évoque avec un enthousiasme volubile la confection des Garçons sauvages.

Vincent Raymond | Mardi 27 février 2018

Photo : © Nicolas Spiess


Après un nombre incalculable de courts-métrages, vous voici au long. Enfin ?
Bertrand Mandico :
J'ai eu des subventions pour ce film, pas pour les précédents que j'ai écrits. Pendant un certain temps, j'ai travaillé avec un producteur qui m'a mis dans une prison… chromée, mais qui n'allait pas à la pêche aux subventions : jamais il ne passait à l'acte. Et j'avais besoin de tourner : parallèlement à ce que j'écrivais, j'ai fait pas mal de courts et de moyens-métrages. Au bout d'un moment, Emmanuel Chaumet m'a dit « tu es en train de dépérir ». Il m'a proposé de me produire rapidement. Et c'est ce qu'il a fait.

Vous réunissez ici toute votre famille de cinéma…
La chef opératrice Pascale Granel, ça fait une quinzaine d'années que je travaille avec elle. Après, au fil des courts et des moyens-métrages, j'ai fait des rencontres…Notamment le musicien, à la fin de la post-production des Garçons sauvages. Concernant les acteurs, je ne sais pas si je devrais raconter ça, mais j'avais un projet de western il y a quelques années, à deux doigts de se faire : on avait eu pas mal de subventions. Mais j'ai eu des déboires de production. Ce qui est assez étrange par rapport à ce film, c'est que le casting est mort depuis. Pourtant, ce n'est pas si vieux que cela. Il devait y avoir Katya Golubeva, Guillaume Depardieu, Maurice Garrel, Tina Aumont… C'est assez étrange de constater cela, c'est un vrai projet fantôme.

Outre sa dimension plastique, esthétique évidente, le noir et blanc a-t-il pour vous une caractéristique androgyne ?
C'est une approche assez graphique, ça durcit en quelque sorte les traits. La façon dont on l'a travaillé, avec des lumières assez tranchées. Ça m'aidait à faire passer la pilule. Les lèvres un peu rosées, tout ça était gommé. On n'a pas utilisé de maquillage pour les actrices, je voulais vraiment que ce soit très brut. Le seul effet physique qu'on ait utilisé, c'est la coupe de cheveux, qu'on a travaillée pour que ce soit des garçons, et non des garçonnes. Et puis les costumes, où l'on plaquait les poitrines, avec des renforts pour les hanches, des chaussures trop grandes.

On a cherché les silhouettes. Et je leur ai donné des exemples d'acteurs incarnant des personnages : pour Vimala Pons, c'était entre Dewaere dans Série Noire et Delon dans Plein Soleil. Mais elles allaient aussi puiser dans les garçons qu'elles avaient connus et dans leur part masculine. On a travaillé comme ça pour que ça fonctionne.

Le noir et blanc crée une unité. De la même manière, il m'aidait à créer une unité entre les séquences que je tournais en studio et en décors naturels. Et du coup, d'un point de vue financier, je me concentre sur des préoccupations d'ordre graphique, je n'ai pas à travailler les contrastes.

Que vous apporte le travail à la pellicule ?
L'avantage, c'est que c'est un support que je connais par cœur et que je trouve le résultat toujours touchant, beau — on peut se planter, hein — mais c'est toujours payant. La contrainte du tournage en pellicule me convient parfaitement. Je vis presque le tournage comme une performance : on retient notre souffle, on a droit à trois prises max. Tout le monde est concentré sur le plateau et se dit « c'est maintenant que ça se passe ; ce qu'il y aura sur l'écran est en train de se faire maintenant ».

Je tire parti de tout ce que nous propose la pellicule : je peux faire des surimpressions en direct, en faisant des caches, en rembobinant… C'est vraiment rudimentaire mais ça marche. Ça bave un peu, c'est pas propre, c'est ce qui me plaît. J'aime le truc qui se voit : ça me rassure de savoir comment c'est fait. C'est un support sensible par définition, c'est presque de l'ordre du rite magique quand j'impressionne avec la pellicule.


Les Garçons sauvages

De Bertrand Mandico (Fr, 1h50) avec Pauline Lorillard, Vimala Pons...

De Bertrand Mandico (Fr, 1h50) avec Pauline Lorillard, Vimala Pons...

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Début du vingtième siècle, cinq adolescents de bonne famille épris de liberté commettent un crime sauvage. Ils sont repris en main par le Capitaine, le temps d'une croisière répressive sur un voilier. Les garçons se mutinent. Ils échouent sur une île sauvage où se mêlent plaisir et végétation luxuriante. La métamorphose peut commencer…


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Fleurs du mâle et fruits de la passion : "Les Garçons sauvages"

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Vincent Raymond | Mardi 27 février 2018

Fleurs du mâle et fruits de la passion :

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"La Loi de la jungle" : et si c'était le succès surprise de l’été ?

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Vincent Raymond | Mardi 14 juin 2016

Antonin Peretjatko : « Un gag n’est pas une science exacte »

Est-il facile aujourd’hui de tourner une comédie à la fois burlesque et absurde ? Les cinéastes contemporains semblent timides face à ce style, qui a jadis connu ses heures de gloire… Antonin Peretjatko : C’est effectivement de l’ordre de la timidité ou de l’autocensure. Faire des gags visuels est assez difficile, parce qu’aujourd’hui les scénarios sont financés par des lecteurs. Écrire quelque chose de visuel, c’est aussi délicat que décrire une peinture que vous allez faire ! Cela explique pourquoi il y a autant d’adaptations de BD comiques : les dessins sont déjà là, et l’on peut plus aisément visualiser le potentiel comique du film. Quant aux livres où l’on éclate de rire, il y en a très peu, il faut remonter à Rabelais. La difficulté des gags visuels, c’est qu’ils peuvent avoir un impact sur le scénario et les personnages. Un gag n’est pas une science exacte, on n’est jamais sûr à 100% que cela fonctionne. Et si au tournage ou au montage, on s’aperçoit qu’un effet burlesque situé à un nœud scénaristique très important est raté, on le met à la poubelle. Le problème est qu’il manque alors un étage à la fusée, et il faut retourner une séquence

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Christophe Chabert | Mardi 17 février 2015

Vincent n’a pas d’écailles

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Christophe Chabert | Vendredi 7 juin 2013

La Fille du 14 juillet

En remplacement d’un LOL galvaudé par l’adolescence sans orthographe, le branchouille a pris l’habitude de placer un peu partout des WTF — pour What The Fuck. WTF : un sigle qui semble avoir été importé pour résumer un certain cinoche d’auteur français qui, à la vision répétée de chacun de ses jalons, provoque la même sensation d’incrédulité. Qu’est-ce qui passe par la tête des cinéastes pour accoucher de trucs aussi improbables, dont une partie de la critique s’empare pour en faire des étendards de contemporanéité là où, même de loin, on ne voit pas la queue d’une idée aboutie ? La Fille du 14 juillet pousse même un cran plus avant le concept : c’est un film WTF assumé, le rien à péter devenant une sorte de credo esthétique et un mode de fabrication. Derrière la caméra, Antonin Peretjatko, déjà auteur d’une ribambelle de courts-métrages sélectionnés dans un tas de festivals — mais refusés systématiquement dans beaucoup d’autres, c’est dire si son cas provoquait déjà des réactions épidermiques ; devant, le dénommé Vincent Macaigne, dont l’aura de metteur en scène de théâtre — dont on a pu lire du

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