Philippe Rebbot : « le doute est la meilleure chose qui puisse arriver dans la vie »

Entretien | Il promène sa silhouette dégingandée depuis une décennie sur tous les écrans, incarnant les types biens comme les gars un peu falots. Dans "Vent du Nord", il est un ouvrier essayant d'attraper ses rêves avec un filet de pêche. Entretien avec Philippe Rebbot.

Vincent Raymond | Mardi 27 mars 2018

Photo : © Barney Production / Propaganda Productions


Vent du Nord porte une morale un peu désespérante pour la jeunesse : elle doit quitter l'endroit où elle a grandi pour survivre…
Philippe Rebbot :
Je ne sais pas si c'est une morale, mais c'est une vérité désespérante. Quand il y a pas d'avenir, il y a pas d'avenir ! Ce n'est pas un film social, on est en plein dans l'actualité. Le moyen de bosser maintenant quand on est jeune, c'est d'être mobile et il va falloir se démerder avec ça. Nous, les comédiens, on a déjà accepté ça. On est des saltimbanques. De luxe (sourire).

Il est beaucoup question de précarité dans vos premiers rôles…
Davantage de fragilité. Parce que je crois être fragile et que ça se voit. On vient me chercher parce que je dois dégager une vibration à la fois marrante et fragile, qui me ressemble. Je suis dans la vie, mais en même temps, la vie me fait peur…

Après, on peut aller contre sa nature : je ne suis pas à l'abri d'un rôle de banquier — mais d'un banquier fragile. Ou d'un Président de la république — mais d'un président qui doute. Le doute, c'est la meilleure chose qui puisse t'arriver dans la vie. C'est pour ça qu'on me retrouve souvent dans des rôles de mecs pas tout à fait établis, pas tout à fait sûrs d'eux, qui se reprochent des choses intimement.

Mon ex femme dit que je pourrais faire un rôle de méchant parce que parfois je le suis. Je ne suis pas le Dalaï Lama — dont j'ai d'ailleurs appris il n'y a pas si longtemps qu'il n'était pas sympa tout le temps ! (sourire) Peut être qu'un jour on me proposera le rôle d'un salaud, dans un western ça me plairait vraiment…

Votre filmographie semble privilégier les personnages bien ancrés dans leurs métiers…
Tant que ça ? Je ne me souviens pas de tout ce que je fais ! En général, j'ai rarement le temps de m'installer. C'est le drame des petits rôles : comme je bosse beaucoup depuis neuf ans, j'ai une filmographie importante mais parfois c'est “bonjour, au revoir“. Je me souviens des films où j'ai un premier rôle ex-æquo, un second rôle, mais les cinquièmes-sixièmes rôles ou des courts-métrages, là je sais plus du tout.

En plus, c'est paradoxal, les petits rôles foutent beaucoup de pression. Quand t'es installé dans la durée, t'as pas peur de rater une séquence, tu en as plusieurs pour te rattraper. Alors que dans un petit rôle, on ne t'attend pas : faut y aller, dire ton texte et après s'en aller. On fait pas d'heures sup avec toi ! Mais bon, j'ai appris à dompter cette peur… Et aujourd'hui, je fais des longs rôles dans les courts-métrages, des courts rôles dans les longs, des premiers films en premier rôle… Je suis bien à ma place, je n'étais pas prévu pour faire ça.

À quoi étiez-vous destiné ?
Je ne sais pas… (rires) En gros, j'étais prévu pour… rien. J'ai eu de la chance de trouver le cinéma…

Et réciproquement…
Ça, je sais pas (rires), je ne peux pas dire ça de moi-même, je ne me rends pas compte. C'était pas une vocation pour moi de faire acteur, c'est un truc qui m'est tombé dessus il y a neuf ans. C'est du défi en permanence : tant qu'à le faire, il faut être d'accord pour tout. C'est là que ça devient marrant : si tu trouves que le type en face de toi a des qualités et un bon scénar, il faut être prêt à se raser la tête ou à être blond ou fin. Il faut être disponible ; voilà pourquoi je fais des courts-métrages, j'aime les jeunes gars motivés et qui me disent « mec, j'ai trop envie de tourner avec toi », je leur réponds « ça ne te rend pas service, mais je vais t'aider » C'est touchant, comment refuser ça ? Tu fais un premier film, tu ne sais pas trop où ça va mais comme le disent Positif, ce sont des gens qui ont très peu de temps pour faire des films et d'un bon scénario, on peut arriver à un résultat merdique (sourire).

Si vos rôles sont différents, on vous voit souvent avec les lunettes, la barbe…
Parfois j'amène même mes propres fringues sur les tournages ! Mais j'ai fait des trucs sans lunettes : dans L'Homme aux mille visages, où je jouais une espèce d'agent secret junkie ; dans Des plans sur la comète je n'avais plus de moustache… Je suis d'accord pour tout : ce n'est pas moi qui impose mon apparence.

J'ai juste la flemme de me raser. Souvent je fais des reset : je garde juste la moustache, mais sinon je ne suis pas toujours rasé. Je me cravate aussi souvent n'importe comment, parce que je suis pas obligé. Quand je voyais mon père, cadre moyen en fin de carrière, partir tous les matins avec son costard et tout, je me disais : « moi jamais ». Mais en fait, ça me manque ; alors parfois, je mets des cravates. Mes enfants me demandent pourquoi : « Bah pour t'amener à l'école ! » (rires)


Vent du Nord

De Walid Mattar (Fr, 1h29) avec Philippe Rebbot, Mohamed Amine Hamzaoui...

De Walid Mattar (Fr, 1h29) avec Philippe Rebbot, Mohamed Amine Hamzaoui...

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Nord de la France. L'usine d'Hervé est délocalisée. Il est le seul ouvrier à s'y résigner car il poursuit un autre destin : devenir pêcheur et transmettre cette passion à son fils. Banlieue de Tunis. L'usine est relocalisée. Foued, au chômage, pense y trouver le moyen de soigner sa mère, et surtout de séduire la fille qu'il aime. Les trajectoires de Hervé et Foued se ressemblent et se répondent.


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Sa mère la fantôme : "Moi, Maman, ma mère et moi"

Comédie dramatique | De Christophe Le Masne (Fr, 1h27) avec Grégory Montel, Olivia Côte, Philippe Rebbot…

Vincent Raymond | Mercredi 13 février 2019

Sa mère la fantôme :

Après vingt ans d’absence, Benoît est de retour dans la maison familiale pour faire du tri avant, peut-être, de la vendre. Entre deux engueulades avec son frère et ses sœurs, il subit les visites intempestives et insistantes de sa mère. Problème : elle est morte l’année d’avant… Du réalisme magique made in Pays de Loire. Pourquoi pas, après tout… À condition de ne pas être trop regardant sur l’intrigue, façon secret de famille de feuilleton estival, et de tolérer l’arythmie générale qui réclame de supporter dix minutes plan-plan à chaque fois qu’il y a quinze secondes dynamiques. Dommage, car il y a de bonnes idées ou personnages (comme le voisin magnétiseur susceptible) au milieu des incohérences (le puzzle intact après trois décennies au bord de la flotte). Pour cette réunion de famille, le cinéaste a fait appel à des interprètes ayant tous un haut potentiel de sympathie. Sans doute est-ce parce que lui-même est comédien : il a eu la délicatesse de laisser à chacune et chacun un “solo“ leur permettant d’avoir une partition face au groupe. L’attention, louable, a le déf

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Auto-psy d’un couple : "L'Amour flou"

Ex tape | de et avec Romane Bohringer & Philippe Rebbot (Fr, 1h37) avec également Rose et Raoul Rebbot-Bohringer…

Vincent Raymond | Lundi 8 octobre 2018

Auto-psy d’un couple :

Il se sont aimés, ont eu beaucoup enfants (enfin… deux), et puis le quotidien a passé l’amour à la machine. Alors, avant de se détester trop, Romane et Philippe envisagent une séparation de corps mais pas de logis : un appartement chacun, réuni par la chambre des enfants. Une utopie ? L’histoire quasi vraie d’une famille attachante, racontée presque en direct par les intéressés, dans leur ton brouillon d’adulescents artistes, inventant un modèle “désamoureux“ hors normes. Ce qui pourrait ressembler à une soirée diapos prend tout de suite un peu de relief quand les protagonistes sont connus, et que la majorité de leurs parents et amis le sont aussi. Alors, si L’Amour flou tient de la succession de sketches plutôt gentils et tendres, sans auto-complaisance ; il est parfois indiscret, mais pas impudique. Fidèle, sans doute, à ce que dégagent ces deux parents bobos (bourgeois-bohème) et foufous (fouillis-foutraque). Toutefois, on relève (en la regrettant) une faute de goût dans ce film somme toute sympathique : la participation dans son propre rôle de

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Le pays où le travail est moins cher : "Vent du Nord"

Import/Export | Prouvant que la misère est aussi pénible au soleil que dans les zones septentrionales, Walid Mattar offre dans son premier long-métrage un démenti catégorique à Charles Aznavour. Et signe un film double parlant autant de la mondialisation que de la famille. Bien joué.

Vincent Raymond | Mardi 27 mars 2018

Le pays où le travail est moins cher :

Délocalisation d’usine au nord. Grâce aux indemnités qu’il a acceptées, Hervé espère devenir pêcheur et convertir son glandouiller de fils. Relocalisation au sud. Embauché, Foued rêve grâce à ce job de conquérir Karima et de disposer d’une mutuelle. Que de rêves bâtis sur du sable… À l’aube du XXIe siècle néo-libéraliste, quand le capitalisme se réinventait dans des bulles virtuelles, une théorie miraculeuse promettait des lendemains de lait et de miel (un peu comme celle du “ruissellement” de nos jours) : la “convergence”. Force est de reconnaître aujourd’hui qu’elle n’était pas si sotte, s’étendant au-delà des contenants-contenus médiatiques. Enfin, tout dépend pour qui… Du nord au sud en effet, l’accroissement des inégalités a depuis fait converger les misères, les plaçant au même infra-niveau social : les contextes semblent différents, mais la matière première humaine subit, avec une sauvagerie identique, le même nivellement par le bas. Mistral perdant Sur un thème voisin du maladroit Prendre le large

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"Le Petit locataire" : un dernier pour la route

ECRANS | de Nadège Loiseau (Fr, 1h39) avec Karin Viard, Philippe Rebbot, Hélène Vincent…

Vincent Raymond | Mardi 15 novembre 2016

Aux abords de la ménopause, une fringante grand-mère se découvre enceinte. Compliqué, quand on fait tourner quasi seule une maisonnée comprenant une aïeule déclinante, un mari velléitaire, une fille immature mère-célibataire, et qu’il faut s’éviter toute émotion… Version rallongée d’un court-métrage (retournée avec une nouvelle distribution, du coup), cette comédie n’a pas grand chose de surprenant dans le ventre. Alors, elle se repose confortablement sur sa distribution, les rôles-clefs étant confiés à des interprètes coutumiers d’emplois similaires : Karin Viard en tornade fofolle mais attach(i)ante et Philippe Rebbot en aboulique sympa mais lunaire — tous deux habillés en un peu trop démodé pour être réaliste. Ça n’est pas bien méchant ; pas tellement rythmé non plus : une enfilade de gags en gestation jusqu’au terme, précipité par quelques contractions artificielles. L’impression d’une soirée téléfilm sans les chaussons, en somme. La toujours lumineuse présence d’Hélène Vincent, en ancêtre yoyotante, et celle du bonhomme Antoine Bertrand, apportent heureusement une bouffée de poésie fanta

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Mariage à Mendoza

ECRANS | De Édouard Deluc (France, 1h31) avec Nicolas Duvauchelle, Philippe Rebbot, Paloma Contreras...

Jerôme Dittmar | Vendredi 18 janvier 2013

Mariage à Mendoza

D'abord il y a eu Kerouac, la route, l'Amérique, une renaissance, l'idée que le monde continuait ; puis il y a eu Nouvelles frontières, le tourisme de masse, l'ère d'un exotisme de contrôleur fiscal réduisant le réel à des images à vérifier. Au milieu est né le road movie, qui finira malgré lui par bercer des générations à coup de posters cheap vantant on ne sait quoi d'un ailleurs idéalisé où Lévi-Strauss côtoierait Nicolas Hulot. C'est un peu ça, Mariage à Mendoza, un road movie français en Argentine, qui dégurgite tellement son petit cahier des charges du genre appauvri qu'il fait de la peine. Tout est gentil dans cette histoire sentimentale entre frangins, la vie et ses difficultés, l'amour et ses désillusions, le voyage et ses rencontres. Même les moments durs sont gommés par une intrigue sous anxiolytiques oubliant qu'elle suit un circuit balisé de tour-opérateur existentiel. Heureusement, comme chez Kerouac, il y a une fille pour divertir et remplir la carte postale. Jérôme Dittmar

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