Frime et châtiment : "Luna"

Portrait | de Elsa Diringer (Fr, 1h33) Avec Laëtitia Clément, Rod Paradot, Lyna Khoudri…

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Photo : © Pyramide Distribution


Encore un peu ado, Luna est accro à Ruben, le beau gosse du groupe. Un soir de beuverie entre potes, elle incite la bande à humilier un type de leur âge, Alex. Lorsque celui-ci débarque dans l'exploitation agricole où elle travaille, sans la reconnaître, elle panique. Puis s'attache à lui…

Il est des adéquations naturelles dont l'évidence éclate à l'œil. Telle celle entre Elsa Diringer et sa découverte, la débutante Laëtitia Clément, solaire en dépit du nom de son personnage. Sans l'une ni l'autre, Luna n'aura pas été cet instantané vif et cru d'une jeunesse méridionale traînant ses incertitudes dans les antichambres de la ville, de la vie d'adulte, des responsabilités.

Le fait que les deux aient encore un pied, voire un pied et demi dans “le plus bel âge” explique sans doute l'acuité du regard, dépourvu de cynisme ou de désabusement. Pas de contrefaçon non plus dans le langage, les comportements, qui participent d'une revendication sociale, temporelle et géographique. À l'intérieur de ce cadre restreint, Luna va suivre une trajectoire “dardennienne” à la fois initiatique et de rédemption, passant de petite “cagole” inconséquente soumise au clan à jeune femme maîtresse de ses décisions comme de ses sentiments.

Illuminée par une photo superbe, cette émancipation singulière donne foi en la cinéaste. Au point qu'on lui pardonne sa fin un peu surdialoguée. Un péché de jeunesse, dirons-nous.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Liberté, j’écris ton “non“ : "Papicha"

Drame | Alger, début des années 1990. Alors que le pays s’enfonce durement mais sûrement dans la terreur, la jeune étudiante Nedjma résiste à sa manière, continuant à affirmer ses désirs de femme libre et indépendante. Mais jusqu’à quand le pourra-t-elle ?

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

Liberté, j’écris ton “non“ :

Ce brillant portrait d’une “papicha“ — “beau brin de fille“ — à une époque où il ne faisait pas bon être femme ni revendiquer son autonomie, résonne terriblement aujourd’hui : la violence ne s’exerce plus directement pas les armes, mais la pression sociétale est devenue telle que beaucoup d’entre elles ont intériorisé la menace religieuse et masculine. Nedjma apparaît comme une rebelle quand tous les autres jeunes de son âge (filles ou garçons) se soumettent en se voilant ou en préparant leur exil de l’autre côté de la Méditerranée ; tous composent avec les privations de liberté qui s’annoncent, sans même les contester. Sauf Nedjma, donc, qui ironiquement est la seule à manifester un attachement profond à ce pays qui lui veut tant de mal. Près de trente ans après les faits, les blessures algériennes ne sont toujours pas refermées, loin s’en faut. En témoigne le récent soulèvement populaire ayant fait chavirer le régime de Bouteflika. Autre indice d’une société mal apaisée : la valse-hésitation des autorités face au film de Mounia Meddour. Tourné avec les autorisations requises, présenté avec succès à Cannes et à Angoulême,

Continuer à lire

Elsa Diringer : « je pense que la violence peut aussi venir d’une femme »

Luna | De passage en quasi voisine aux Rencontres du Sud d’Avignon, la Montpelliéraine Elsa Diringer a présenté son premier long-métrage, Luna. Le portrait d’une jeunesse bouillonnante qu’elle a su approcher, voire apprivoiser. En douceur.

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Elsa Diringer : « je pense que la violence peut aussi venir d’une femme »

Comment en êtes-vous venue à la réalisation ? Elsa Diringer : Un peu par hasard. Au départ, je ne voulais pas du tout faire de cinéma. J’ai rencontré un copain dans une salle d’escalade qui m’a emmené sur un tournage et à l’époque, comme j’étais un peu perdue, je me suis dis « bah voilà, je vais faire ça. » Mais je ne savais pas encore exactement quoi. Je me suis inscrite à la fac et je me suis dit qu’il fallait apprendre un métier technique pour gagner ma vie. J’ai découvert la perche et j’ai bien aimé, parce que c’était physique. Ensuite, j’ai fait de l’assistanat, ce qui m’a permis de fréquenter de chouettes plateaux comme ceux de Nicole Garcia, René Féret ou Alain Resnais à la fin. En même temps, j’ai écrit des courts-métrages qui ont été plus ou moins financés. Au bout d’un moment, je me suis dis « arrête de te raconter que tu vas être perchman parce que ce n’est pas vrai, ce n’est pas un métier pour toi. » Et j’ai commencé à écrire mon long-métrage. Mais c’était assez tard. Vers 27 ans. Qu’est-ce qui a déterminé le choix du sujet ? Cela a été un

Continuer à lire

Rogue One : A Star Wars Story

Pas encore vu | de Gareth Edwards (E-U, 2h13) avec Felicity Jones, Diego Luna, Ben Mendelsohn…

Vincent Raymond | Mardi 13 décembre 2016

Rogue One : A Star Wars Story

Dans l’Univers étendu de Star Wars™, George Lucas® a trouvé le moyen de rentabiliser les interstices entre chaque épisode de chacune de ses trilogies© : en autorisant la création de spin-off, c’est-à-dire d’extensions de l’histoire originelle autour de nouveaux personnages. Si grâce à ce subterfuge, les fans hardcore trépignent à l’idée de retrouver à tous les Noëls ou presque un nouveau film (avec sa cargaison de produits dérivés), ils ne mesurent pas le potentiel migraineux de l’ensemble de ces opus : la multiplication des arcs narratifs ne peut en effet que provoquer des conflits dans la continuité générale. Certains exégètes trouveront le moyen de s’en réjouir, passant de fait quelques dizaines d’heures de plus sur les forums dédiés afin d’expliquer en quoi les incohérences apparentes n’en sont pas, et relèvent même d’un haut degré de génie intersidéral. Sinon, comme nous n’avons pas vu le film — mais l’aurions-nous vu que nous aurions été astreints à un embargo —, nous pouvons seulement révéler ce que tout le monde sait déjà : Rogue One se déroule entre la seconde trilogie et la première, donc entre la “prélogie“ et la vraie trilogie, so

Continuer à lire

"Juillet-Août" : la saison chaude inspire Diastème

ECRANS | Un film de Diastème (Fr, 1h40) avec Patrick Chesnais, Luna Lou, Pascale Arbillot…

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Chaque été, au milieu du lot de films de vacances, il en est toujours un qui prend la tangente en allant au-delà du périmètre étriqué des premiers émois d’adolescent(e)s. L’an dernier, c’était Microbe et Gasoil de Gondry ; Juillet-Août assure peut-être la relève. La saison chaude semble favorable à Diastème — son premier long, Le Bruit des gens autour, (2008), était déjà une évocation drôle et pleine de vie de l’intérieur du festival d’Avignon — ; elle l’inspire pour ce portrait de deux sœurs (dont une au tournant de la puberté), ainsi que de leurs parents, lesquels ont refait leur vie chacun de leur côté. Juillet avec la mère sur la Côte d’Azur, août avec le père en Bretagne… L’existence des frangines est décousue, mais elle se suit dans ses péripéties estivales, et se raccommode dans cette succession de villégiatures. Comme si la famille éclatée se reformait par-delà la distance et le protocole calendaire afin de résoudre toutes les crises — qui ne sont pas propres au jeune âge. Chacun ment ou dissimule un petit secret à ses proches, mais en définitive, c’est ce qui permet à la roulotte d’

Continuer à lire

Droit Justice Cinéma : La séance est ouverte !

ECRANS | Le rendez-vous initié par le Barreau de Lyon et l’Université Jean-Moulin Lyon 3 est plus précieux que jamais, au vu du contexte actuel : depuis que la (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 mars 2016

Droit Justice Cinéma : La séance est ouverte !

Le rendez-vous initié par le Barreau de Lyon et l’Université Jean-Moulin Lyon 3 est plus précieux que jamais, au vu du contexte actuel : depuis que la France connaît une recrudescence d'attentats, que l’état d’urgence a été voté, beaucoup de questions relatives aux libertés publiques, au droit et à la justice parcourent la population. Par écho, les citoyens s’aperçoivent que ces problématiques qu’ils estimaient éloignées de leurs préoccupations quotidiennes figurent dans bon nombre de films. Placées sous la présidence d’honneur de Jack Lang (présent à la soirée d’ouverture pour Citizenfour, évocation de la situation des lanceurs d’alertes à travers le cas d’Edward Snowden), les Rencontres 2016 mêlent durant deux journées denses séances-débats et tables rondes. La jeunesse sera au cœur de deux moments : un échange sur le thème “L’enfance en difficulté : entre éducatif et répressif”, et la projection du film d’Emmanuelle Bercot La Tête haute en présence de l’interprète principal Rod Paradot

Continuer à lire

Les soirées du 10 au 16 juin

MUSIQUES | Trois RDV nocturnes à ne pas manquer cette semaine : le vernissage de l'expo Mawil au Goethe-Institut, Scratcha DVA à La Marquise et la résidence LYL au Croiseur. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 9 juin 2015

Les soirées du 10 au 16 juin

10.06 Tournoi de ping-pong auteurs-public Quand il ne raconte pas par procuration sa jeunesse à l'ombre du mur de Berlin (Kinderland, chez Gallimard, pavé de 300 pages aussi captivant dans sa description de l'insouciance enfantine que dans ce qu'il raconte en filigrane de la RDA), le dessinateur Mawil joue les selectors. Ce sera le cas trois jours avant le coup d'envoi du festival, dans le cadre du vernissage de l'expo que lui consacre (ainsi qu'à sa compatriote Barbara Yelin) le Goethe-Institut. Un événement d'autant plus intrigant qu'il fera suite à un tournoi de ping-pong à la mode est-allemande que nous comptons bien remporter.

Continuer à lire

La Tête haute

ECRANS | Portrait d’un adolescent en rupture totale avec la société que des âmes attentionnées tentent de remettre dans le droit chemin, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est une œuvre coup de poing sous tension constante, qui multiplie les points de vue et marie avec grâce réalisme et romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

La Tête haute

Malony est sans doute né sous une mauvaise étoile. Cela veut dire qu’en fait il y en a un, de doute, et Emmanuelle Bercot, c’est tout à son honneur, ne cherchera jamais à le dissiper. Il n’a que six ans et le voilà déjà dans le bureau d’une juge pour enfants — lumineuse et passionnée Catherine Deneuve — qui sermonne une mère irresponsable — Sara Forestier, dont la performance archi crédible ne tient pas qu’à ses fausses dents pourries — prête à se débarrasser de cet enfant au visage angélique mais dont elle dit qu’il n’est qu’un petit diable. C’est la première séquence de La Tête haute, et elle donne le "la" du métrage tout entier : on devine que cette famille est socialement maudite, bouffée par la précarité, la violence et l’instabilité. Mais Bercot ne nous donnera jamais ce contrechamp potentiellement rassurant : jusqu’à quel point Malony est seul responsable de son sort, pris entre haine de soi et rancune envers les autres, attendant qu’on le prenne en charge tout en rejetant les mains qu’on lui tend ? Cette scène d’ouverture est aussi emblématique de la mise en scène adoptée par Bercot : la parole y est puissante, tendue, explosive. Elle repose

Continuer à lire

Frères de son

MUSIQUES | Multi-instrumentistes précoces, les frères Lawrence ont regardé la dance music britannique se réinventer comme on contemplerait le surgissement soudain d'un continent inconnu. Avant de se lancer, sous le nom de Disclosure, à sa conquête avec "Settle", premier album plus euphorisant qu'une intraveineuse de Vodka-Red Bull. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 18 mars 2014

Frères de son

A voir leurs frimousses de gentils fils à maman, on se dit que les frères Lawrence seraient plus à leur place au Mickey Club que dans les sous-sols embrumés de phéromones et saturés de basses où la jeunesse britannique vit ses nuits sans compter sur ses jours. Guy et Howard, respectivement nés en 1991 et 1994, ont pourtant pris goût à cette espèce de soupe primordiale qu'est la musique électronique d'outre-Manche des années 2000 dans de tels endroits. Au point d'en synthétiser leur propre variété, étonnant et addictif mélange d'épicurisme house et de romantisme pop qui sied à une dégustation au casque comme à une bâfre au pied d'une façade d'amplis – et fait tilter les charts depuis la sortie, en 2012, du single Latch, modèle de post-r'n'b tiré à quatre épingles qui imposa au passage le parfait inconnu Sam Smith comme l'une des voix les plus chics du royaume. Les colons de la tatane Ce n'est sans doute pas le futur qu'envisageaient pour eux leurs parents, auxquels ils doivent à la fois leur savoir-faire instrumental – ils leur ont appris dès le sortir du couffin à manier guitare et batterie pour l'aîné, piano et basse pour le benjamin – et leu

Continuer à lire

Nuits Sonores 2013 - Jour 1

MUSIQUES | Après un warm up aussi vert et bon enfant qu'une réunion de fruits Oasis et une inauguration moins guindée que celle de l'an passé, Nuits Sonores 2013 est entré hier dans le vif du sujet. Retour sur une première journée qui, bien que déséquilibrée, n'a pas été avare en torgnoles soniques. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Jeudi 9 mai 2013

Nuits Sonores 2013 - Jour 1

La tentation était trop grande, y céder n'a pas été sans conséquences : programmés sur la scène principale des Subsistances, l'illustre Carl Cox (qui se produisait pour la première fois au festival) et le fidèle Laurent Garnier ont vampirisé la quasi totalité du public du premier NS Days, jusqu'à imposer au personnel de sécurité l'improvisation, à l'entrée d'une verrière rapidement devenue impraticable, d'un système de file d'attente. On pourrait le déplorer. On pourrait si ces deux "dinosaures" n'avaient pas d'ores et déjà assuré deux des prestations les plus mémorables de Nuits Sonores 2013, le premier dans le registre fédérateur et bouncy qui a fait sa réputation, le second avec l’œcuménisme et la passion qu'on lui connaît depuis maintenant neuf éditions. On pourrait si ce monopole avait empêché les Bordelais de J.C.Satàn, chefs de file du renouveau garage, de livrer un concert survolté et poisseux, et les Strasbourgeois de Electric Electric de prouver qu'avec ou sans Colonie de vacances, ils comptent parmi les faiseurs de bruit les plus excitants du pays.

Continuer à lire

Luxure à Rome

SCENES | Attention OVNI. Il faut bien le reconnaître, ce que proposent les membres de la troupe Soleluna à la tête de l'Étoile Royale depuis 2006 est assez insolite (...)

Nadja Pobel | Lundi 18 février 2013

Luxure à Rome

Attention OVNI. Il faut bien le reconnaître, ce que proposent les membres de la troupe Soleluna à la tête de l'Étoile Royale depuis 2006 est assez insolite dans le paysage théâtral : du cabaret. De ce genre codé, ils font de très bons spectacles, éminemment rodés. C'était déjà le cas avec Besame Macho. Avec Orgie romaine (programmé jusq'au 24 février puis en mars), ils font de nouveau appel au dramaturge Michel Heim, pape de la comédie musicale gay friendly parisienne qui, cette fois-ci, leur a écrit un texte sur mesure. Néron fait revenir à Rome Britannicus, non pour lui piquer sa Junie de concubine mais pour lui déclarer son amour. Junie, de son côté, tombe amoureuse de la mère de Néron, Agrippine, elle-même entichée d'un esclave affranchi. Ce scénario croisé et recroisé est interprété avec vigueur et rigueur. Les parodies de tubes (empruntés à Souchon, Trénet, Bécaud, France Gall...) s'enchaînent à un rythme éffrené. Et ce n'est pas parce que le sujet est traité légèrement que le jeu est à l'avenant : le chant comme les déplacements sont plus que soignés, à l'ima

Continuer à lire

Mister Lonely

ECRANS | D’Harmony Korine (Fr-ÉU, 1h51) avec Diego Luna, Samantha Morton, Denis Lavant…

Christophe Chabert | Jeudi 11 décembre 2008

Mister Lonely

Scénariste et acteur chez Larry Clarke, réalisateur d’un premier film culte et impressionnant (Gummo) puis d’un deuxième certifié Dogma 95 (Julien Donkey Boy, nettement moins réussi), Harmony Korine revient avec ce Mister Lonely qui se sera fait attendre (17 mois entre sa présentation cannoise et sa sortie en salles). L’argument est improbable : un sosie de Michael Jackson croise à Paris un sosie de Marylin Monroe qui le convainc de rejoindre une île pleine d’autres sosies (tous assez peu ressemblants aux originaux, d’ailleurs). En parallèle à ce récit, un groupe de nonnes découvre qu’elles peuvent voler en sautant d’un avion sans parachute. Il y a chez Korine un goût de la bizarrerie qui n’est jamais très loin du voyeurisme pervers (quelques zooms recadrant l’émotion spontanée des acteurs trahit cette pulsion incontrôlée). Il y a aussi une tentation du scénario post it, dont l’ordre est parfois arbitraire, la scène étant plus importante que la construction générale. On a l’impression que le cinéaste vise une forme d’autoportrait fragmenté en imposteur tendre et paumé, souvent irritant mais parfois attachant, comme s’il cherchait à humaniser ses vignet

Continuer à lire