Sous les cheveux de Cate Blanchett : "Manifesto"

Snobby arty | de Julian Rosefeldt (All, 1h38) avec Cate Blanchett, Ruby Bustamante, Ralf Tempel…

Vincent Raymond | Mardi 22 mai 2018

Photo : © Julian Rosefeldt


Art véhiculaire par excellence, le cinéma reflète et diffuse bien fraternellement les œuvres créées dans d'autres disciplines. Mais toutes les propositions conceptuelles ne supportent pas de manière égale l'inscription dans le cadre cinématographique : la plupart nécessitent un minimum de transposition, d'adaptation au langage audiovisuel. Certaines demeurent cependant hermétiques ou absconses au grand public, pouvant même susciter un violent rejet de sa part lorsqu'elles dissimulent leur véritable propos derrière un paravent commercial — souvenons-nous du déconcertant Zidane, un portrait du XXIe siècle (2006) de Gordon et Parreno, qui avait plus à voir avec l'entomologie abstraite qu'avec l'hagiographie sportive.

Manifesto se présente partiellement masqué, avançant un double concept : une mise en images libre de quelques grands écrits théoriques ayant structuré la pensée politique ou artistique humaine ET l'interprétation/déclamation desdits textes par la même comédienne incarnant treize personnages (disons, stéréotypes) différents ; ici Cate Blanchett. Dès lors, il faut dissocier les deux approches. La première visant à mêler la parole péremptoire d'un·e théoricien·e à un contexte contemporain trivial est parfois productive, au-delà du décalage systématique et lorsqu'elle ne tombe pas dans le piège classique de la représentation des classes sociales — en gros, la vie des pauvres se résume à des fonctions organiques, plutôt sales.

Mais la seconde tient du gadget, de la bande démo de luxe égotiste pour une actrice semblant vouloir persuader l'univers de l'étendue de son talent — et de sa collection de perruques. Ou qu'elle vaut bien Meryl Streep exposant Tilda Swinton au panthéon de la “performance“, ce truc conduisant à théâtraliser au-delà du ridicule avec la conviction de la justesse. L'argument intello-glamour de Manifesto se révèle, en définitive, son propre poison.


Manifesto

De Julian Rosefeldt (All, 1h38) avec Cate Blanchett, Ruby Bustamante...

De Julian Rosefeldt (All, 1h38) avec Cate Blanchett, Ruby Bustamante...

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Manifesto rassemble aussi bien les manifestes futuriste, dadaïste et situationniste que les pensées d’artistes, d’architectes, de danseurs et de cinéastes tels que Sol LeWitt, Yvonne Rainer ou Jim Jarmusch. A travers 13 personnages dont une enseignante d’école primaire, une présentatrice de journal télévisé, une ouvrière, un clochard… Cate Blanchett scande ces manifestes composites pour mettre à l’épreuve le sens de ces textes historiques dans notre monde contemporain.


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La flamme de sa vie : "Dragons 3 : Le monde caché"

Animation | De Dean DeBlois (É-U, 1h34) avec les voix (v.o.) de Jay Baruchel, America Ferrara, F. Murray Abraham, Cate Blanchett…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

La flamme de sa vie :

Mâle alpha et donc roi des dragons, Krokmou n’est plus tout à fait le seul survivant de son espèce : une femelle Furie Éclair existe et elle est entre les mains de Grimmel, un féroce exterminateur de dragons. Harold et Astrid vont devoir faire feu de tout bois pour le sauver, ainsi que leur village… Cela devait arriver. Non pas qu’un troisième volet de la franchise méga-rentable voie le jour, mais que Krokmou fasse des petits. Encore faut-il qu’il déclare au préalable sa flamme à sa dulcinée, ce qui donne lieu à une réjouissante parade où l’animal, mélange indéfinissable de félin et de saurien, balance entre le grotesque et le touchant de l’ado faisant sa cour. Harold et Astrid en étant au même stade (avec des roucoulades moins dandinantes, il est vrai), cet opus printanier exhale une fragrance saison des amours, soutenue par la thématique secondaire du film : la question du détachement, doublement métaphorisée. Car si les appariements entre jeunes entraînent le départ du nid familial, la découverte d’un nouveau monde perdu où les dragons peuvent vivre en paix implique la fin de

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Truth : le Prix de la vérité

ECRANS | de James Vanderbilt (E-U, 2h05) avec Robert Redford, Cate Blanchett, Denis Quaid…

Vincent Raymond | Mardi 5 avril 2016

Truth : le Prix de la vérité

Qu’un film consacré, peu ou prou, aux conditions de mise à la retraite d’un vieux crocodile de la TV étasunienne — Dan Rather, c’est PPDA multiplié par Drucker exposant Labro — soit mieux ficelé et plus efficace que Spotlight et son cortège de révélations sordides sur l’Église et la société bostonienne, a de quoi faire rager. Certes, Truth se veut avant tout le portrait d’une productrice de CBS, Mary Mapes, licenciée pour avoir révélé que George W. Bush avait menti sur son passé militaire — la chaîne renvoyant ainsi l’ascenseur à un président très bienveillant pour son business. Hélas, l’affaire Mapes n’est qu’un épiphénomène illustrant une tendance que Rather (campé par un Redford forcément crédible : il était déjà reporter à l’époque des Hommes du Président), témoin actif, pour ne pas dire complice de l’évolution des médias, commente avec une philosophie désabusée un brin hypocrite. Rather doit en effet sa longévité dans la profession à son adaptation aux mutations d’une information se soumettant de plus en plus aux

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Blue Jasmine

ECRANS | Aussi surprenant que "Match point" en son temps dans l’œuvre de Woody Allen, "Blue Jasmine" est le portrait cruel, léger en surface et tragique dans ses profondeurs, d’une femme sous influence, une Cate Blanchett géniale et transfigurée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 septembre 2013

Blue Jasmine

Le titre du dernier Woody Allen est en soi un formidable puzzle : Jasmine, son héroïne, possède entre autres lubies une passion monomaniaque pour la chanson Blue Moon. Mais c’est aussi son état d’esprit lorsque le film commence : bluesy et déprimée suite à la rupture avec son mari, sorte de Bernie Madoff ruiné par la crise financière. Elle, la femme entretenue, rumine à voix haute sa déconvenue : elle doit quitter son standing new-yorkais pour s’installer chez sa sœur prolo à San Francisco. Il y a peut-être un dernier sens derrière ce Blue-là : Jasmine semble débarquer de nulle part, out of the blue, ou du moins la savante construction dramatique du film laisse un noir — ou un bleu — sur un passé qu’elle rabâche mais qu’elle est peut-être surtout en train de réinventer. Car dans la première partie du film, Jasmine est une victime, femme bafouée que ce déclin entraîne au bord de la folie et qui cherche à tout prix à retrouver sa dignité mais surtout son rang, cette place sociale qu’elle estimait avoir durement conquise. Petits arrang

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Dans le rouge

MUSIQUES | Musique / Si Émile Zola était encore de ce monde et si on lui donnait l'occasion de mettre l'oreille sur un disque de The Redneck Manifesto, nul doute (...)

Dorotée Aznar | Lundi 6 décembre 2010

Dans le rouge

Musique / Si Émile Zola était encore de ce monde et si on lui donnait l'occasion de mettre l'oreille sur un disque de The Redneck Manifesto, nul doute qu'il se fendrait d'un remake de son célèbre «J'accuse... !». Car c'est d'abord un sentiment d'indignation que procure l'écoute des albums de ce combo empruntant son nom à un roman de Jim Goad, qu'il s'agisse du séminal et brut de décoffrage «Thirtysixstrings» ou du petit dernier, le nuancé et tardif (six ans de gestation !) «Friendship». Indignation qu'il ne soit pas considéré comme l'égal de Mogwai, Explosions in the Sky, Slint, Tortoise ou Godspeed You! Black Emperor, entre autres formations ayant donné ses lettres de noblesse au rock instrumental. Ceci étant, ces Irlandais ne sont pas les plus à plaindre : ce n'est déjà pas rien d'être labellisé «culte» depuis maintenant une douzaine d'années dans ce milieu de girouettes qu'est celui de la musique indépendante, d'être assez révéré pour jouer à guichets fermés et maintenir à flots sa propre structure de production. Mais quel est donc leur secret ? Tout d’abord, l'intrépidité de leur écriture, à l'origine de morceaux à la fois cérébraux et entraînants, abrasifs et nuancés, façon St

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L'Étrange histoire de Benjamin Button

ECRANS | Avec "L’Étrange histoire de Benjamin Button", David Fincher confirme le virage «classique» amorcé avec "Zodiac". Derrière le beau catalogue d’images numériques et les grands sentiments, le film surprend par son obsession à raconter le temps qui passe et la mort au travail. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

L'Étrange histoire de Benjamin Button

Ne nous leurrons pas : beaucoup verront Benjamin Button pour ce qu’il est principalement, à savoir un film «comme on n’en fait plus», une fresque majestueuse et romanesque qui accompagne le destin extraordinaire d’un personnage hors du commun. Benjamin Button est né vieux et frippé, et son corps va se transformer à rebours de la flèche du temps. Il grandit certes, mais il rajeunit aussi. Le vieillard paraplégique devient un sexagénaire encore vert, puis un quadra charmant, et enfin un jeune homme irrésistible. Conçu en Louisiane après la première guerre mondiale, Benjamin n’est plus qu’un long souvenir inscrit dans un carnet intime lorsque l’ouragan Katrina dévaste la région, engloutissant l’horloge forgée par un artisan aveugle qui a choisi de la faire tourner à l’envers, révolté par la mort de son fils au front. Entre les deux s’intercale son histoire d’amour avec Daisy, qui voit son corps se flétrir jusqu’à n’être plus qu’une trace livide, dévorée par le cancer sur un lit d’hôpital. Le beau livre d’images maniaquement composées par David Fincher n’a donc paradoxalement qu’un objectif : percer le lissé numérique et l’enchantement suranné par un regard sans co

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I'm not there

ECRANS | I'm not there : le titre d'une chanson de Dylan, mais aussi le premier rébus d'un film à clé particulièrement bien verrouillé... I'm not her, I'm not he, I'm (...)

| Mercredi 5 décembre 2007

I'm not there

I'm not there : le titre d'une chanson de Dylan, mais aussi le premier rébus d'un film à clé particulièrement bien verrouillé... I'm not her, I'm not he, I'm other : ici, Dylan n'est ni un homme, ni une femme, les deux peut-être, un autre sûrement, jamais appelé par son nom, démultiplié en une myriade de personnages et d'acteurs différents incarnant ses «nombreuses vies». Todd Haynes prend soin de maquiller ces vies-là, en bousculant les formats et les genres : noir et blanc chic ou crado, couleurs chatoyantes ou volontairement ternes, western hors du temps, road movie, drame intimiste... Le tout mélangé selon un sens du montage musical et jamais chronologique. Dans son précédent film, Loin du paradis, Todd Haynes se nourrissait aussi au sein d'une référence esthétique, en l'occurrence les mélodrames de Douglas Sirk. Mais il n'en oubliait pas pour autant de raconter une histoire forte avec des personnages qui vivaient leur vie au-delà de ce mimétisme cinématographique. Dans I'm not there, il ne reste plus que le corpus référentiel, la collection d'images sonores copiées puis extrapolées ; un matériau tellement complexe et fétichiste qu

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