La passante aux cent soucis : "3 jours à Quiberon"

Le Film de la Semaine | Emily Atef et Marie Bäumer ressuscitent Romy Schneider au cours d’un bref épisode de sa vie. Mais davantage qu’un “biopic à performance“, ce film tient de l’essai cinématographique, du huis clos théâtral et du portrait de femme, d’actrice, de mère.

Vincent Raymond | Lundi 11 juin 2018

Photo : © PROKINO Filmverleih


1981. En plein doute sentimental et professionnel, Romy Schneider est partie en cure de repos à Quiberon. Bien qu'en froid depuis des lustres avec la presse allemande, elle accepte au nom de son amitié avec le photographe Lebeck une interview pour le Stern. L'occasion de faire le point…

Cénotaphe froidement révérencieux, hagiographie méthodique, recueil d'images dorées autorisées… Le biopic est sans nul doute le genre cinématographique le plus prévisible et le moins passionnant. Si l'on y songe, il procède d'ailleurs trop souvent d'un dialogue d'initiés entre un fétichiste — le cinéaste — et une foule de fans autour de l'objet de leur fascination commune ; fascination quasi-morbide puisque l'idole en question a la plupart du temps trépassé. Alors que le cinéma est un art (collectif) de la fabrication, de la reconstitution, rares sont les films osant s'affranchir du cadre illusoire de l'histoire officielle pour construire une évocation : ils préfèrent s'engager dans l'impossible réplique du modèle… S'employer à le cerner plutôt que de le contrefaçonner permet de se débarrasser du leurre du mimétisme, et donner libre cours à son originalité d'auteur — ou d'interprète.

Trois jours à abattre

En touchant à l'icône Romy Schneider, Emily Atef s'engageait sur une périlleuse sente. Le risque était grand de statufier la star franco-allemande dans la position de dépressive monochrome harcelée par les médias ; tout comme la facilité de se reposer sur l'étonnante similitude physique de Marie Bäumer avec sa devancière — à l'instar d'Isabelle Renauld jadis. En isolant Schneider dans un espace/temps clairement circonscrit, la cinéaste la transforme : elle devient presque un des personnages qu'elle aurait pu jouer devant la caméra de Sautet ou Zulawski. Et ce détour qu'elle se force (et nous oblige) à accomplir permet de mieux conserver présente à l'esprit la dualité Bäumer/Schneider. Certes, le noir et blanc unificateur contribue à aplatir l'ambiance chromatique, les décors et les costumes cintrés ; à nous immerger en 1981 dans ce Sofitel breton et ses alentours, au milieu des bouffées de cigarettes comme du brouillard des soirées cafardeuses de semi-cuite. Mais ce noir et blanc est aussi indubitablement la marque d'une volonté d'Emily Atef, Romy Schneider n'ayant que très exceptionnellement fait des infidélités à la couleur.

Et si le but de Trois jours à Quiberon était, davantage que d'épater l'œil, de confondre l'oreille ? Centré sur l'obtention d'un entretien exclusif, sur le balancement entre le in et le off de la confidence, sur le poids de l'aveu et la manière de l'obtenir — de l'extorquer —, sur les promesses faites, tenues, rompues ou arrachées, ce film repose sur la parole. Donc sur la voix. Devenant ici une sosie vocale de Schneider, la grande Marie Bäumer l'évoque de manière infiniment plus troublante que si elle se contentait de figurer son double physique. Appuyant inconsciemment cette impression d'être enveloppé par l'univers sonore de Romy, la bande originale signée Christoph Kaiser et Julian Maas livre une saisissante partition dans l'esprit des mélodies mélancoliques de Philippe Sarde.

Savoir ce qui se déroule dans la vie de l'actrice après cette parenthèse quiberonnaise est facultatif ; toutefois, la connaissance de certains faits transforme radicalement l'issue du film : le spectre ironique de la fatalité balaie sa lumineuse espérance.

3 jours à Quiberon de Emily Atef (All-Aut-Fr, 1h56) avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr, Robert Gwisdek


Trois jours à Quiberon

De Emily Atef (All-Autr, 1h56) avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr...

De Emily Atef (All-Autr, 1h56) avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr...

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1981. Pour une interview exceptionnelle et inédite sur l'ensemble de sa carrière, Romy Schneider accepte de passer quelques jours avec le photographe Robert Lebeck et le journaliste Michael Jürgs, du magazine allemang "Stern" pendant sa cure à Quiberon. Cette rencontre va se révéler éprouvante pour la comédienne qui se livre sur ses souffrances de mère et d'actrice, mais trouve aussi dans sa relation affectueuse avec Lebeck une forme d'espoir et d'apaisement.


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Marie Bäumer : « je me suis approchée de Romy Schneider en prenant de la distance »

3 jours à Quiberon | Prêtant sa voix et sa silhouette à Romy Schneider, la comédienne Marie Bäumer compose un portrait troublant de sa compatriote. Instantanés recueillis lors des Rencontres du Sud d’Avignon, à proximité de sa résidence française.

Vincent Raymond | Lundi 11 juin 2018

Marie Bäumer : « je me suis approchée de Romy Schneider en prenant de la distance »

Aimez-vous, autant que Romy semble l’apprécier dans le film, être prise en photo ? Marie Bäumer : J’ai toujours beaucoup aimé la photographie ; j’ai toujours aimé voir le résultat, mais pas forcément le moment-même. Je me suis dit en grandissant que ça allait être plus facile, mais c’est le contraire : le moment avec un photographe est beaucoup plus intime que dans le cinéma où l'on a encore la protection du personnage. Avec un photographe, c’est vraiment que moi et lui ou elle. Je suis toujours contente quand je peux faire des séances de photo avec des photographes que je connais ; c’est beaucoup plus facile. Qu’avez-vous reconnu de Romy Schneider en vous qui vous a convaincue d’accepter ce personnage — au-delà d’une évidente similitude physique ? Depuis que j’ai 16 ans, les gens m’ont comparée à Romy Schneider. À l’époque, je ne savais pas qui c’était : j’ai grandi sans téléviseur et j’allais rarement au cinéma, et quand j’étais petite, je ne regardais pas ses films. Je me suis un peu plus confrontée à elle et ses films durant ma formation de comédie

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Rōnins canins : "L’Île aux Chiens"

Le Film de la Semaine | Wes Anderson renoue avec le stop motion pour une fable extrême-orientale contemporaine de son cru, où il se diversifie en intégrant de nouveaux référentiels, sans renoncer à son originalité stylistique ni à sa singularité visuelle. Ces Chiens eussent mérité plus qu’un Ours argenté à Berlin.

Vincent Raymond | Mardi 3 avril 2018

Rōnins canins :

Sale temps pour les cabots de Megasaki ! Prétextant une épidémie de grippe canine, le maire décide de bannir tous les toutous et de les parquer sur une île dépotoir. Atari, 12 ans, refuse d'être séparé de son Spots adoré. Il vole un avion pour rallier l’Île aux Chiens. Ce qu’il y découvrira dépasse l’entendement… Peu de cinéastes peuvent se targuer d’être identifiables au premier coup d’œil, qu’ils aient signé un film d’animation ou en prises de vues réelles. Tel est pourtant le cas de Wes Anderson, dont le cosmos se trouve, à l’instar d’une figure fractale, tout entier contenu dans la moindre de ses images. Martelée par trois tambourineurs asiates dans une pénombre solennelle, l’ouverture de L’Île aux Chiens est ainsi, par sa “grandiloquente sobriété”, un minimaliste morceau de bravoure andersonien en même temps qu’une mise en condition du public. Au son mat des percussions, celui-ci entame sa plongée dans un Japon alternatif nuke-punk, synthèse probable entre le bidonville de Dodes'kaden ! et le sur-futurisme c

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Cédric Kahn : « J’ai une attirance pour une forme de radicalité »

La Prière | De retour de la Berlinale, où son film a été distingué de l’Ours d’argent pour son jeune interprète Anthony Bajon, Cédric Kahn se confie. Sans se faire prier.

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

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Votre personnage “n’existe” cinématographiquement que durant son passage dans la communauté… Cédric Kahn : J’avais écrit une première version du scénario il y a cinq ans, où on racontait l’avant, d’où il venait. Mais il ne fonctionnait pas. Ce projet a marché à partir du moment où l’on a mis la prière au centre du récit. Cela s’est fait par étapes : le film commence quand il arrive et finira quand il part, comme un western ; comme quelqu’un qui tape à la porte du ranch et dit : « sauvez-moi ! ». La situation était tellement forte, simple et lisible que plus on en racontait, plus elle s’affaiblissait. On ne trouvait pas de meilleur enjeu que l’histoire d’un gars arrivant en disant : « j’ai failli mourir et j’ai envie de vivre ». Tous les détails ajoutés sur la biographie amenuisaient le personnage. C’est assez étrange, et un peu contraire à toutes les règles du scénario. Quelles ont été vos sources documentaires ? Comment avez-vous recueilli les parcours de vie des résidents s’exprimant face caméra ? Le scénariste est allé vivre dans une comm

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Christophe Chabert | Lundi 16 juillet 2012

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