Nasruddin Gladeema : « l'art est toujours sans frontières »

Documentaire | À 38 ans, Nasruddin Gladeema s’apprête à présenter le premier documentaire issu de sa société Nuvoscale Productions. Accompagné par Singa, il travaille à la Cordée Valmy (Lyon 9e) où ses co-workers l’appellent du diminutif Glad — heureux. Heureux, il l’est aujourd’hui.

Vincent Raymond | Lundi 11 juin 2018

Photo : © Anne Bouillot


À quel moment avez-vous choisi de vous exprimer dans le champ artistique ?
Nasruddin Gladeema :
Officiellement, je suis un artiste depuis l'an dernier, 2017, quand j'ai créé Nuvoscale Productions, une entreprise spécialisée dans le domaine de la production audiovisuelle. Je la présente toujours comme une plateforme d'échanges créatifs entre des artistes “accueillants“ et d'autres qui arrivent et dont la situation administrative ou le statut varie entre réfugiés et migrants. Mais en fait, dès mon arrivée en France en 2011, alors que j'étais demandeur d'asile, j'ai cherché un chemin artistique pour me stabiliser.

À quel endroit viviez-vous ?
J'ai commencé ma vie en France à Grenoble — une ville incroyable pour moi, car entourée de montagnes. Je n'en avais jamais vues de pareilles puisque je suis né et ai grandi à Khartoum (Soudan) ; il n'y a pas de montagnes là-bas. Cet espace blanc en face de moi a donc été un premier grand changement. Et d'une certaine manière, mon premier projet artistique après mon arrivée à Grenoble a été de trouver un sens à ma présence en France. Géographiquement, j'étais bien arrivé, mais je n'avais pas encore le sentiment d'être réellement en France. C'était comme une opération artistique que je devais faire entre moi… et moi.

Très vite, vous avez cependant participé à des créations concrètes…
Oui. Avec plusieurs demandeurs d'asile ayant traversé les frontières de l'Europe, j'ai participé à un atelier de cartographie organisé par Sarah Mekdjian, un professeur de géographie de l'Université de Grenoble. Il s'agissait de partager le geste cartographique selon différents protocoles afin d'échanger des bribes de souvenirs, des connaissances… La somme de nos réalisations a donné Cartographies Traverses/Crossing Maps, une installation plastique protéiforme qui est passée dans plusieurs expositions en France et à l'étranger, comme à l'Université de Genève. Ma carte s'appelait The Word is stopping us, je l'ai modelée dans de la glaise — une matière qui, pour moi, vient de l'enfance. Ce tableau, cette sculpture, racontait mon histoire.

Comment passe-t-on de la glaise à la caméra ?
Toute mon expérience de migrant et de demandeur d'asile m'a conduit à la découverte de nouvelles idées artistiques. J'ai toutefois commencé mon travail de documentariste avant The Word is stopping us. À Grenoble, j'avais tourné Nous partageons une tranche de vie, un documentaire de 17 minutes parlant de géopolitique, du Soudan, de la place et des conditions de vie des demandeurs d'asile — dont moi. Aujourd'hui, Nuvoscale Productions en est une sorte de continuation, car l'art est toujours sans frontières.

L'audiovisuel coûte cher, et reste un milieu fermé. Comment vous y êtes-vous pris ?
J'ai commencé avec les mêmes difficultés que beaucoup d'entrepreneurs en France et un manque de financement. Heureusement, j'ai eu la chance d'obtenir un micro-crédit de 6000€ pour acheter un ordinateur et un appareil photo. Et j'ai toujours cherché à agrandir mes réseaux, à développer ma communication et à m'ouvrir pour trouver des partenaires. J'ai présenté des projets à d'autres producteurs qui ont des moyens plus importants. J'ai commencé depuis à peine un an sur ce chemin, il est difficile, mais j'ai la passion, la motivation. Mais dans mon entreprise comme dans les autres, on grandit par étapes, c'est normal.

Vous allez bientôt sortir un documentaire, Outside the Border Box. Avez-vous déjà d'autres projets ?
J'ai des idées, des compétences et des protections artistiques que je veux partager pour que l'on comprenne mieux ces questions d'asile et de migration qui concernent l'Europe mais aussi le monde. On a un projet commencé en 2014, DDD : Die Here, Die They, Die in the Middle, lancé avec des chercheurs travaillant dans des domaines et des pays différents (Italie, Suisse, Allemagne, France, Grande-Bretagne…)

Et comme je travaille aussi comme chercheur indépendant, j'ai un autre projet parlant de la collaboration entre l'art, la science et l'exil, en compagnie de plusieurs chercheurs qui questionnent scientifiquement la distance géographique, le fait d'être en place… On s'interroge sur des aspects qui n'ont jamais été questionnés par les institutions ou les associations classiques.

Malgré les difficultés, vous semblez considérer votre parcours comme une chance…
Tout à fait. J'ai obtenu mon asile en France en 2015, après quatre ans et demi d'attente. Cette période a été la plus importante de ma vie ; de ma vie passée et de celle qui va arriver. C'est celle durant laquelle j'ai affronté le plus de difficultés, mais en même temps je les ai surmontées. J'ai appris de nouvelles choses, j'ai échangé avec les autres, j'ai rencontré plus de Soudanais qu'au Soudan — mon propre pays ! J'ai compris aussi beaucoup de contradictions dans l'asile, dans les conditions de vie des migrants. Cette période a été la base de ma nouvelle vie ; comme des études supérieures à l'université.

Nuvoscale Productions
www.nuvoscaleproduction.com

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Studio Hirundo : le monde en "Faces"

Sono Mondiale | Le vendredi 12 mars a paru "Faces" de Studio Hirundo, un album 6 titres disponible sur Soundcloud, Bandcamp et YouTube, réunissant une poignée d'individualités en exil. Un projet porté par un quatuor d'étudiants de Lyon 2 avec le soutien de l'association Singa et du Jack Jack. Une belle initiative qui a su se muer en projet artistique à la découverte à la découverte de voix fortes.

Stéphane Duchêne | Lundi 15 mars 2021

Studio Hirundo : le monde en

Au commencement est un projet académique dans le cadre du Master développement de projets artistiques et culturels internationaux à Lyon 2. Quatre étudiants tous musiciens et désireux de faire leur trou dans ce milieu autant qu'intéressés par les liens qu'entretiennent le social et l'artistique projettent une idée un peu folle : créer et enregistrer en cinq mois, à partir d'octobre 2020, un album multiculturel qui puisse être un vecteur d'expression et de visibilisation des personnes exilées, musiciens ou pas. Les quatre se rapprochent alors de l'association Singa, « association et mouvement citoyen qui propose des espaces de rencontres et d'échanges avec des personnes nouvellement arrivées et des membres de la société d'accueil », nous détaille Leïla, l'une des quatre étudiantes à la racine du projet. Rapidement, ils deviennent porteurs de projets pour Singa dans l'idée « de se regrouper autour de la musique et des textes et de montrer notre diversité. » L'association se fait notamment le relais de l'appel à candidature qui voit affluer les participants. Parmi eux, Camara qui

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Ramadan Bozhlani : « je suis un poète sans papier »

Poésie | Dan Bozhlani, poète et écrivain publié en Albanie, a trouvé refuge à Lyon, mais n'a toujours pas de papiers. Demandeur d'asile en sursis, il continue d'écrire sans répit. Pour être vivant.

Sébastien Broquet | Lundi 11 juin 2018

Ramadan Bozhlani : « je suis un poète sans papier »

Une force éclatante qui s'empare de la pièce, un regard clair et perçant posé sur vous et le ton décidé d'un homme qui sait ce qu'il veut, malgré tout : Ramadan Bozhlani dégage une présence peu commune, planqué sous sa casquette qui ne le quitte jamais ; « je la garde pour la photo, les gens ne me connaissent qu'avec ma casquette ». De son passé, on ne saura que peu, sinon que le jeune homme est né à Vushtrri, au Kosovo, pays qu'il a quitté suite à la guerre. Dan, comme on l'appelle, préfère parler d'avenir, qu'il imagine fertile pour mieux oublier le présent, accaparé par les turpitudes de l'administration française qui lui a refusé par deux fois l'asile, c'était à Bourg-en-Bresse où il est arrivé en septembre 2012. « À chaque fois, j’ai été déçu : réponse négative. Je vais déposer un nouveau dossier, cette fois à Lyon, en juillet. Je pense qu’ici ils peuvent accepter un poète. Lyon est un épicentre de culture et je suis dans cette ville depuis deux ans. » Lyon est devenue « ma ville de cœur et la France, ma seconde patrie. Les gens me demandent parfois pourquoi j’aime autant un pa

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Margot Chevignard : « Notre bénéficiaire, c’est la société »

Initiatives | L'association Singa, dont une émanation est active à Lyon depuis 2015, n'œuvre pas pour les réfugiés. Elle agit avec. Et c'est toute la différence, cette inclusion, permettant à chacun d'apprendre à connaître l'Autre, de découvrir comment construire ensemble en combinant les compétences. Précieux.

Sébastien Broquet | Lundi 11 juin 2018

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Singa ? Margot Chevignard : C’est une association née en 2012, à Paris, fondée par trois amis, Nathanaël Molle, Guillaume Capelle et Alice Barbe. Leur constat : les personnes réfugiées ont énormément de barrières bloquant leur intégration socio-économique dans leur société d’accueil. Pourquoi ? La plupart des Français qu’ils connaissaient sont payés pour les accompagner. Bizarrement, ils vivent en France, mais c’est difficile pour eux de rencontrer la société qui les accueille. En parallèle, il y a une image très négative des personnes réfugiées, les médias confondent les termes, on parle de vague, de flux… Alors que les réfugiés sont des personnes, avec des compétences, des expériences. Des envies. Toute cette partie est souvent éludée. Ils se sont dit : comment faire pour permettre une meilleure intégration ? L’idée : la rencontre. Les deux entendent beaucoup parler l’un de l’autre, mais ne se connaissent pas. Donc, créer des espaces pour permettre les rencontres et permettre aux personnes réfugiées une meilleure compréhension de la société dans laquelle ils vivent. Et offrir un autre regard aux accueillants. C’est de là que Singa est né. À Ly

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Une soirée pour découvrir le parcours de huit personnes réfugiées mais avant tout pleines de projets. Rwandais, syriens, bangladais, français, gabonais, et afghan, ils ont décidé de monter leur association, leur entreprise, de reprendre leurs études... Sur le format d'une conférence TED, ils présenteront leurs parcours atypiques. L'humoriste Karim Duval animera la soirée.

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