Un chien de sa chienne : "Dogman"

Drame | de Matteo Garrone (It, int. -12 ans, 1h42) avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Alida Baldari Calabria…

Vincent Raymond | Mardi 10 juillet 2018

Photo : © Le Pacte


Toiletteur pour chiens dans une cité délabrée, Marcello la bonne pâte devient le larbin d'une brute toxicomane terrorisant le quartier, Simoncino, lequel ne manque pas une occasion d'abuser de sa gentillesse. Mais après une trahison humiliante de trop, le frêle Marcello réclame son dû…

« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie » Blaise Pascal pressentait-il le décor de Dogman en rédigeant ses Pensées ? Vaste étendue ouverte sur une non moins interminable mer, cette scène rappelle l'agora de Reality, ce microcosme dans lequel une kyrielle de drames peut éclore et se jouer aux yeux de tous ; chacun étant libre d'ouvrir ou de fermer les yeux sur ce qui se déroule sous ses fenêtres.

Et de se claquemurer dans une passivité complice, surtout, quand un fou-furieux a fait du secteur son espace de jeu. Mettre au ban une de ses victimes, la plus inoffensive (en l'occurence le serviable Marcello) tient de la pensée magique ou de l'exorcisme : en se rangeant implicitement du côté du bourreau, on espère soi-même être épargné. Personne n'imagine que Marcello a contracté le syndrome de l'élastique, et que sa patience sans cesse distendue, peut rompre avec fracas.

Garrone n'est jamais aussi bon que lorsqu'il resserre ses drames sur de braves gens pris dans les mâchoires de la fatalité — dans son tentaculaire (et un peu foutraque) Gomorra, c'est ainsi le destin du couturier Pasquale qui suscitait le plus de compassion. Son bouleversant Marcello est un nouveau héros à la dignité bafouée, un vengeur solitaire et rédempteur se chargeant des péchés de ses semblables. Pour autant, et malgré son amour des animaux, il n'a rien d'un nouveau Saint-François d'Assise ; peut-être est-il le seul à avoir conservé un peu d'innocence. Mais hélas l'innocence finit toujours par se corrompre au contact de la réalité. Amer…



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Avec "Pinocchio", Matteo Garrone signe le billot-pic d’une tête de bois

Sur Amazon Prime Video | Cela se voyait comme le nez au milieu la figure : le "Pinocchio" de Matteo Garrone allait être le grand film d’art et d’essai familial des vacances de Pâques au cinéma. Les événements auront fait mentir cette prédiction : il sera celui de la rentrée de mai. Dans votre salon, via Amazon Prime Video…

Vincent Raymond | Mardi 12 mai 2020

Avec

Italie, dans un XIXe siècle parallèle. Geppetto, brave et pauvre menuisier, sculpte dans une bûche magique un pantin turbulent qu’il baptise Pinocchio. Celui-ci va s’animer, accumulant les bêtises, avant de s’enfuir, incapable de céder à ses envies naïves. Mais sa bonne fée veille… Transposer Pinocchio pour un cinéaste italien revient de notre côté des Alpes à porter à l’écran Les Misérables : au prestige du roman dans la culture nationale et internationale s’ajoute le poids des devanciers ayant voulu donner leurs vision et images d’un texte aussi emblématique. Difficile, donc, de se ménager une place. Sauf si l’on a les arguments et la légitimité. Il n’échappera à personne que Matteo Garrone dispose des arguments artistiques et techniques, autant que de légitimité pour entreprendre un conte dont le protagoniste est, une fois encore après Dogman ou Reality, un candide. Un être simple à la croisée de deux mondes ;

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Notre musique : "Leto"

Biopic | de Kirill Serebrennikov (Rus-Fr, 2h06) avec Teo Yoo, Roman Bilyk, Irina Starshenbaum…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Notre musique :

URSS, au début des années 1980. Sous le joug d’un régime communiste expirant, une scène rock tente d’émerger, soumettant ses textes aux dirigeants des maisons de la culture. À Leningrad, un jeune musicien émule d’Iggy Pop, Bowie et des Talking Heads, va éclater. Son nom ? Viktor Tsoï. Les plus quadra-quinquagénaires se souviendront peut-être d’avoir entendu au détour des bandes FM, par l’entremise du camarade Maneval notamment, une poignée d’enregistrements furieusement exotiques souffrant quelques distorsions, gagnées sans doute durant le franchissement du Rideau de fer, parmi lesquels le trépidant Mama Anarkia des Russes de Kino. C’est aux prémices de ce groupe, dont l’âme était Viktor Tsoï, que l’on assiste ici par le cinéma, qui se dit “Kino“ en russe. Une manière de boucler la boucle, loin d'être la seule. Car la

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Lee Chang-dong : « je voulais raconter la colère qui se forme chez les jeunes d’aujourd’hui »

Burning | Invité à ouvrir la saison de la Cinémathèque Française (qui lui consacre une rétrospective), le cinéaste coréen y a présenté l’avant-première post-cannoise de son nouveau film, "Burning", adapté de Murakami et Faulkner. Conversation privée avec l’auteur de "Peppermint Candy".

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Lee Chang-dong : « je voulais raconter la colère qui se forme chez les jeunes d’aujourd’hui »

Burning usant volontiers d’une forme métaphorique, comment interpréter votre choix de faire de votre héros Jongsu un écrivain ayant du mal à écrire, sachant que justement vous avez débuté comme écrivain ? Lee Chang-dong : Effectivement, Jongsu représente un aspirant écrivain, et je voulais montrer un caractère inhérent de ces jeunes gens, au moment où ils se posent beaucoup de questions sur ce qu’ils doivent absolument écrire. J’ai été écrivain. Il y a même un moment où je voulais écrire un roman : après avoir démissionné de mes fonctions ministérielles. Mais autour de moi, les gens étaient furieux, et me disaient de recommencer à faire des films. Alors j’ai abandonné. À présent, je suis un vieux cinéaste (sourire), mais dans mon for intérieur, je pense ne pas avoir trop changé. À chaque fois, je me demande comme un débutant quel film réaliser ; comment dialoguer avec les spectateurs… Cela traduit mes limites et mes faiblesses. Et c’est la raison pour laquelle j’ai

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L’arbre, le père et le puits : "Le Poirier sauvage"

Drame | Un film de Nuri Bilge Ceylan (Tur, 3h08), avec Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yıldırımlar…

Vincent Raymond | Mercredi 8 août 2018

L’arbre, le père et le puits :

Fraîchement diplômé, Sinan rentre en Anatolie où son père instituteur, plutôt que de rembourser ses dettes de jeu, passe son temps à creuser un puits. Se rêvant écrivain, Sinan tente de réunir des fonds pour éditer son premier roman. Mission ardue dans la Turquie contemporaine… Entre saga et chronique sociale, ce portrait d’une jeunesse désenchantée naturellement en rupture avec ses aînés — le père de Sinan, traînant petits mensonges, son insolvabilité chronique et poussant ses ricanements satisfaits à tout bout de champ, donne carrément le bâton pour se faire battre — Le Poirier Sauvage la montre sans perspective non plus : n’étant pas assurés d’obtenir un emploi d’enseignant, ou déprimés à l’idée d’être affectés à l’intérieur des terres, les jeunes diplômés préfèrent rejoindre les forces anti-émeutes pour casser sans remords du manifestant — voilà qui en dit long sur l’état de l’État. Sans attaquer directement le régime d’Erdogan, Nuri Bilge Ceylan montre la délaïcisation de la Turquie et la prise en main des petites communautés villageoises par de néo-imams à l

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Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman | Un brave toiletteur pour chiens et une brute qui le traite pis qu’un chien sont au centre de "Dogman", le nouveau conte moral de Matteo Garrone. Une histoire italienne d’aujourd’hui récompensée par le Prix d’interprétation masculine à Cannes pour Marcello Fonte.

Vincent Raymond | Jeudi 12 juillet 2018

Matteo Garrone : « Dogman est un film darwinien »

Dogman est inspiré d’un fait divers ? Matteo Garrone : Oui, il s’est déroulé à la fin des années 1980, et il est très célèbre en Italie parce qu’il a été particulièrement violent. Mais on s’en est très librement inspiré : on l’a retravaillé avec notre imagination. Il n’a jamais été question de reconstruire dans le détail ce qui s’était passé. On a également changé la fin, puisque Marcello est un personnage doux, incapable de violence. Dans le film, il agit par légitime défense, non par préméditation. Je suis particulièrement content que le film soit présenté dans un pays où ce fait divers n’est absolument pas connu : le spectateur idéal, c’est celui qui le verra sans avoir cette histoire en tête et sans comparaison avec la réalité. En Italie, le film a un peu souffert de ce fait divers — en tout cas au début. Certains spectateurs se disaient « ça va être extrêmement violent, donc je n’irai pas le voir ». Ensuite, le bouche-à-oreille l’a aidé. En fait, la violence présente dans le film est surtout psychologique, et pas aus

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Déclare ta flamme ! : "Burning"

Drame | de Lee Chang-Dong (Cor. du S., 2h28) avec Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong-seo…

Vincent Raymond | Lundi 20 août 2018

Déclare ta flamme ! :

Jong-soo accepte de nourrir le chat d’Hae-mi, une amie d’enfance, pendant son voyage à l’étranger. Lorsqu’elle revient, elle est flanquée de l’étrange et fortuné Ben, dont elle semble éprise. Double problème : Jong-soo est épris d’elle et Ben révèle des penchants tordus… « Qui entre pape au conclave, ressort évêque ». Sur la Croisette, la sentence vaut également pour les films adulés par la rumeur — découlant d’un phénomène d’autosuggestion massive lié à la promiscuité et à la surexcitation cannoises… ou à l’habileté des publicitaires. À l’issue de la proclamation du palmarès, leur palme putative envolée, des œuvres entament leur vie en salle auréolées d’une vapeur d’échec ou d’une réputation de victime biaisant leur découverte. Burning aura donc été invisible aux yeux du jury. Singulière mise en abyme pour ce film où la suggestion de présence, l’absence et la disparition physique ont une importance considérable. Ainsi Jong-soo — écrivain en devenir à la production virtuelle, vivant dans une ferme fantôme à portée d'oreilles de la Corée du Nord

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Léo Love Caniveau : "Sauvage"

Drame | Un film de Camille Vidal-Naquet (Fr, 1h39) avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Philippe Ohrel…

Vincent Raymond | Mardi 28 août 2018

Léo Love Caniveau :

Pour se fournir sa came quotidienne, Léo se vend ici ou là à des hommes, traînant son corps délabré de SDF sur les pavés parisiens. Des occasions de s’en sortir se présentent à lui parfois, mais il préfère vivre dans l’instant présent, l’adrénaline du fix et la sueur des corps incertains… Venir après Van Sant, après Téchiné, après Chéreau, après Genet, enfin après tout le monde en somme, dans la contre-allée de la représentation des éphèbes clochardisés vendant leur corps contre au mieux une bouffée de drogue, c’est déjà risqué. Mais ensuite tomber dans le maniérisme esthétique du pseudo pris sur le vif (avec coups de zooms en veux-tu, en voilà, rattrapage de point), dérouler les clichés comme on enfile des perles (boîtes gays nids à vieux fortunés, musicien vicieux rôdant tel le vautour…) pour nous conduire à cette fin prévisible comme si elle avait été claironnée… Était-ce bien nécessaire ? L’ultime plan, en tant qu’évocation indirecte de Verlaine, a plus d’intérêt, de force et de sens que bien des simagrées précédentes. On peut également sauver une ou deux répliques, assez bien troussées — elles.

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Lesbien descendu ? : "Un couteau dans le cœur"

Sapho-melon | de Yann Gonzalez (Fr, 1h42) avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran…

Vincent Raymond | Mardi 26 juin 2018

Lesbien descendu ? :

Productrice de séries Z porno gay, Anne digère mal sa rupture avec Loïs, sa monteuse. À ses finances déclinantes s’ajoute une épidémie de meurtres sanglants ravageant son équipe, laissant indifférente la police en cette fin des années 1970. Pourtant, Anne s’obstine à tourner… Copains comme cochons, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico ont biberonné aux mêmes sources filmiques et partagent le désir de fabriquer un cinéma pétri de leurs références esthétiques. Mais quand le réalisateur des Garçons sauvages bricole un univers cohérent et personnel où affleure un subtil réseau d’influences savamment entremêlées, Gonzalez produit un bout-à-bout de séquences clinquantes et boiteuses se réfugiant derrière l’hommage à Argento, Jess Franco, Jean Rollin — qui sais-je encore parmi les vénérables du genre horrifico-déshabillé — pour en justifier la kitschissime maladresse ou l’outrageuse complaisance. Tout ici semble procéder d’une extrême roublardise. En premier lieu le choix de “l’icône” Vanessa Paradis, dont les qua

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Antoine Desrosières et Inas Chanti : « ce film est un grand #MeToo »

À genoux les gars | Rencontre à deux voix avec le réalisateur et l’un de ses co-scénaristes et interprètes. Le duo complice ayant façonné À genoux les gars évoque les coulisses d’un film atypique, et ses prochaines ramifications à découvrir, voire à entendre…

Vincent Raymond | Mardi 19 juin 2018

Antoine Desrosières et Inas Chanti : « ce film est un grand #MeToo »

Vous revoici après une éclipse exceptionnellement longue : votre précédent long métrage au cinéma, Banqueroute, datait de 2000… Antoine Desrosières : Ah, ma drôle de carrière… Que dois-je en dire ? Je dois me justifier ? (rires) Je ne me suis jamais perdu, j’ai toujours eu des projets ; simplement, ils ne se montaient pas. Le seul miracle à noter, c’est que j’ai toujours vécu de mon métier sans être obligé d’en faire un autre, et en nourrissant ma famille. Mais les années étaient longues et j’avais l’impression curieuse de mener la vie d’un autre, et non la mienne propre. Ma vie, c’est de faire des films et je voyais les années passer sans faire de films, donc c’était bizarre. Je ne savais pas du tout si j’arriverais à en refaire un jour. Et aujourd’hui, on est là. Mais vous aviez commencé très jeune : À la belle étoile (1993) est sorti pour vos 22 ans… AD : Oui, mais ce n’est pas une raison pour arrêter pendant 18 ans ! L’avance que j’avais prise au début, je l’ai perdue. Bon, Oliveira a fait son premier film au temps du muet et à partir de 70 ans, i

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Jafar Panahi, éblouissant Prix du scénario à Cannes : "Trois visages"

Le Film de la Semaine | Passé expert dans l’art de la prétérition et de la mise en abyme, le cinéaste Jafar Panahi brave l’interdiction qui lui est faite de réaliser des films en signant une œuvre tout entière marquée par la question de l’empêchement. Éblouissant Prix du scénario à Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 5 juin 2018

Jafar Panahi, éblouissant Prix du scénario à Cannes :

Dans une vidéo filmée au portable, Marziyeh, une jeune villageoise se montre en train de se pendre parce que la comédienne Behnaz Jafari n’a pas répondu à ses appels à l’aide. Troublée, Behnaz se rend sur place accompagnée par le réalisateur Jafar Panahi. Mais Marziyeh a disparu… Avoir été mis à l’index par le régime iranien en 2010 semble avoir stimulé Jafar Panahi : malgré les brimades, condamnations et interdictions diverses d’exercer son métier comme de quitter son pays, le cinéaste n’a cessé de tourner des œuvres portées par un subtil esprit de résistance, où se ressent imperceptiblement la férule des autorités (le confinement proche de la réclusion pénitentiaire dans Taxi Téhéran ou Pardé), où s’expriment à mi-mots ses ukases et ses sentences — c’est encore ici le cas, lorsqu’un villageois candide demande benoîtement pourquoi Panahi ne peut pas aller à l’étranger. Auto-fiction Le cinéaste Panahi joue ici son propre rôle, tout en servant dans cette fiction de chauffeur et de témoin-confident à s

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La Loi n’a pas dû marcher : "En guerre"

On ne Loach rien ! | « Celui qui combat peut perdre. Celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Citant Brecht en préambule, et dans la foulée de La Loi du marché, Stéphane Brizé et Vincent Lindon s’enfoncent plus profondément dans l’horreur économique avec ce magistral récit épique d’une lutte jusqu’au-boutiste pour l’emploi. En compétition à Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

La Loi n’a pas dû marcher :

Quand la direction de l’usine Perrin annonce sa prochaine fermeture, les représentants syndicaux, Laurent Amédéo en tête, refusent la fatalité, rappelant la rentabilité du site, les dividendes versés par la maison-mère allemande aux actionnaires, les sacrifices consentis. Une rude lutte débute… Nul n’est sensé ignorer La Loi du marché (2015), pénultième réalisation de Stéphane Brizé, qui s’intéresse à nouveau ici à la précarisation grandissante des ouvriers et des employés. Mais il serait malvenu de lui tenir grief d’exploiter quelque filon favorable : cela reviendrait à croire qu’il suffit de briser le thermomètre pour voir la fièvre baisser. Mieux vaudrait se tourner vers les responsables de ces situations infernales conduisant le vulgum pecus à crever de préférence la gueule fermée. Des responsables que Brizé, et Lindon son bras armé, désignent clairement, révèlent dans leur glaçant cynisme et la transparence de leur opacité.

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Un peu, pas du tout et avec de bonnes chaussures : "Plaire, aimer et courir vite"

ECRANS | Pour raconter ses jeunes années entre Rennes et Paris, quand le sida faisait rage, Christophe Honoré use de la fiction. Et les spectateurs, avec un pensum dépourvu de cette grâce parfois maladroite qui faisait le charme de ses comédies musicales. En compétition Cannes 2018.

Vincent Raymond | Lundi 14 mai 2018

Un peu, pas du tout et avec de bonnes chaussures :

Paris, 1993. Écrivain dans la radieuse trentaine, célibataire avec un enfant, Jacques a connu beaucoup de garçons. Mais de ses relations passées, il a contracté le virus du sida. Lors d’une visite à Rennes, il fait la connaissance d’Arthur, un jeune étudiant à son goût. Et c’est réciproque… Il faudrait être d’une formidable mauvaise foi pour taxer Christophe Honoré d’opportunisme parce qu’il situe son nouveau film dans les années 1990 à Paris — ces années de l’hécatombe pour la communauté homosexuelle, ravagée par le sida —, quelques mois après le triomphe de 120 battements par minute. Car Plaire, aimer et courir vite s’inscrit dans la cohérence de sa filmographie, dans le sillage de Non, ma fille tu n’iras pas danser (2009) pour l’inspiration bretonne et autobiographique et des Chansons d’amour (2007) ou d’Homme au bain (2010) pour la représentation d’étreintes masculines. L’ego lasse

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Ce qui nous liait : "Everybody knows"

¿Quién? | Sous le délicieux présent, transperce le noir passé… Asghar Farhadi retourne ici le vers de Baudelaire dans ce thriller familial à l’heure espagnole, où autour de l’enlèvement d’une enfant se cristallisent mensonges, vengeances, illusions et envies. Un joyau sombre. Ouverture de Cannes 2018, en compétition.

Vincent Raymond | Mercredi 9 mai 2018

Ce qui nous liait :

Comme le mécanisme à retardement d’une machine infernale, une horloge que l’on suppose être celle d’une église égrène patiemment les secondes, jusqu’à l’instant fatidique où, l’heure sonnant, un formidable bourdonnement précipite l’envol d’oiseaux ayant trouvé refuge dans le beffroi. C’est peut dire que l’ouverture d’Everybody knows possède une forte dimension métaphorique ; sa puissance symbolique ne va cesser de s’affirmer. Installée au sommet de l’édifice central du village, façon nez au milieu de la figure, cette cloche est pareille à une vérité connue de tous, et cependant hors des regards. Elle propage sa sonorité dans les airs comme une rumeur impalpable, sans laisser de trace. Battant à toute volée sur une campagne ibérique ensoleillée, telle une subliminale évocation de l’Hemingway période espagnol, cette cloche rappelle enfin de ne « jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour [soi]. » Pour l’illusion du bonheur et de l’harmonie, également, dans laquelle baignent Laura et ses enfants, qui revient en Espagne pour assister au mariage de sa sœur. Et retrouver sa f

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Tale of Tales

ECRANS | De Matteo Garrone (It-Fr-Ang, 2h13) avec Salma Hayek, Vincent Cassel, Toby Jones…

Christophe Chabert | Mercredi 1 juillet 2015

Tale of Tales

Que Matteo Garrone n’ait pas souhaité s’enfermer dans le réalisme suite au succès de Gomorra est une bonne chose ; d’ailleurs, lorsqu’il osait la stylisation dans Reality, il parvenait à déborder l’hommage à l’âge d’or de la comédie italienne pour en retrouver l’esprit esthétique. Avec Tale of Tales, les choses se compliquent : abordant un genre en vogue — les contes et l’heroic fantasy — via l’adaptation d’un classique de la littérature italienne, il tente le grand pont vers l’imaginaire pur, entrecroisant plusieurs récits où l’on retrouve des monstres, des sorcières, un roi, des reines et des princesses. Or, le style Garrone s’avère assez vite à la remorque de son ambition : jamais la mise en scène ne parvient à donner le souffle nécessaire pour nous faire pénétrer cet univers baroque et fantastique. D’où une suite d’hésitations fatales : entre le sérieux et la dérision, l’auteurisme et le divertissement, le film à sketchs et le film choral… Mal construit — l’épisode des faux jumeaux est de loin le plus faible, et le scénario le traîne comme

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Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

ECRANS | "Tale of tales" de Matteo Garrone. "L’Étage du dessous" de Radu Muntean. "L’Ombre des femmes" de Philippe Garrel.

Christophe Chabert | Jeudi 14 mai 2015

Cannes 2015, jours 1 et 2. Le festival se la raconte…

Voilà, Cannes, 2015, c’est parti, dans un foutoir qui ferait le charme du festival s’il n’était pas une source considérable d’épuisement pour celui qui le subit onze jours durant. Au menu cette année : un plan Vigipirate renforcé qui crée un gigantesque périmètre de sécurité devant l’entrée du Palais, obligeant les centaines de festivaliers à s’agglutiner le long des barrières lorsqu’ils sortent et provoquant des queues monstres quand ils veulent pénétrer à l’intérieur ; des exploitants furibards devant la réforme de leur système de tickets, prêts à mener une action en haut des marches histoire d’exprimer leur mécontentement ; et un grand Théâtre Lumière rénové de fond en comble, du double escalier en hélice à la salle elle-même, bien plus confortable que dans sa configuration précédente. Comme d’habitude, les couacs sont nombreux au démarrage, à commencer par des séances presse tellement étroites qu’il était quasi-impossible d’assister aux projections du dernier Kore-Eda, Notre petite sœur ; pas grave, on se le gardera pour les séances de rattrapage le dernier dimanche, juste avant le palmarès. Ou encore ces publicités pour le moins menaçantes de la Ville de

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Reality

ECRANS | Entre satire de la télé réalité, comédie napolitaine façon Pietro Germi et portrait stylisé d’un individu au bord de la folie, le nouveau film de Matteo Garrone séduit par ses qualités d’écriture, de mise en scène et par la performance hallucinée de son acteur, Aniello Arena. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 septembre 2012

Reality

Sans révéler la fin de Reality, il faut absolument évoquer son dernier plan, fascinant zoom arrière qui part d’un détail (un homme qui rit sur un fauteuil en regardant les étoiles) et s’achève sur une vision panoramique d’un studio de télévision géant au milieu de la ville. Il faut en parler car il dit tout le projet de Matteo Garrone : répondre par l’ampleur du cinéma à l’étroitesse des dispositifs télévisuels. L’ouverture est d’ailleurs une rime inversée de cette formidable conclusion : on accompagne par un travelling aérien une calèche qui traverse les rues de Naples, avant de descendre sur terre pour découvrir qu’il ne s’agit que d’une mise en scène de mariage, celle-ci en côtoyant une autre, nettement plus vulgaire, dont l’invité principal est le gagnant du Big Brother italien. C’est la part satirique de Reality, celle qui consiste à mesurer les dégâts de la télé-réalité dans le quotidien des gens ordinaires, mais aussi sur le cinéma lui-même : on découvre ainsi que les studios de Cinecitta sont loin de Fellini, hébergeant à sa place les castings des futures émissions où des inconnus deviendront d’éphémères célébrités. La

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