L'esprit simple : "Heureux comme Lazzaro"

Le Film de la Semaine | Exploité par des paysans eux-mêmes asservis, le brave et candide Lazzaro fait tout pour aider son prochain, bloc de grâce dans un monde de disgrâce. Un conte philosophico-métaphysique à l’ancienne qui a valu à Alice Rohrwacher le Prix du scénario Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Photo : © Tempesta 2018


La vie d'un groupe de paysans italiens contemporains maintenus en servage, hors du monde, par une marquise avaricieuse, et la singulière destinée de l'un d'entre eux, Lazzaro. Valet de ferme innocent et bienheureux, sa bonté naïve rivalise avec l'étrangeté de ses dons…

Heureux comme Lazzaro s'inscrit dans la tradition d'un certain cinéma italien brut et rêche des années 1960-1970. En dépeignant de manière documentarisante l'âpreté d'un quotidien rural du début du XXe siècle (dont on découvrira, avec effarement, qu'il se situe en fait à la fin du même siècle), Rohrwacher ressuscite l'indigence austère des ambiances paysannes façon L'Arbre aux sabots d'Ermanno Olmi ou Padre Padrone des Taviani. Elle s'en démarque en teintant son réalisme de magie : Lazzaro, tel une créature surnaturelle issue de Théorème ou d'un autre fantasme pasolinien, provoque des miracles. Sa seule existence s'avère d'ailleurs prodigieuse : il semble imperméable au temps qui passe ainsi qu'à la mort — son prénom l'y prédestinait.

Rousseau, es-tu là ?

Alice Rohrwacher possède un indéniable sens du récit et de la générosité à revendre, mais également le défaut de ses qualités. Résultat : son film claudique lorsque se déploie sa seconde partie, quand après une ellipse de quelques années, Lazzaro retrouve en ville sa famille qui l'a abandonné. Montrant la clochardisation des malheureux censés avoir été “sauvés“ de l'asservissement, ce volet s'égare dans sa longueur. Cette dénonciation implicite de l'incurie de l'État responsable de cette marginalisation suggère un peu laborieusement que le serf à l'état de nature équivaut au lumpenprolétariat urbain ; il manque toutefois ici l'humour acide de Scola. Cela dit, on ne jettera pas la pierre à ce film (qui compte d'ailleurs un lynchage et où la figure du bouc émissaire est centrale) : lorsque l'on met la barre haut d'emblée, faire aussi bien par la suite donne l'impression de déchoir…

On notera pour conclure, avec une pointe de regret, le changement d'affiche à l'occasion de cette sortie en salles. Le film se prive du visuel très inspiré l'accompagnant lors du festival de Cannes et qui reprenait astucieusement sur un mode naïf le fameux tableau de Watteau, Gilles. Un Pierrot lunaire avec lequel Lazzaro partage bien davantage que des bras ballants et des quinquets écarquillés : le désarroi des âmes pures face à l'incompréhensible noirceur du monde.

Heureux comme Lazzaro de Alice Rohrwacher (It-Fr-Sui-All, 2h07) avec Adriano Tardiolo, Alba Rohrwacher, Nicoletta Braschi…


Heureux comme Lazzaro

De Alice Rohrwacher (It-Fr-Sui-All, 2h10) avec Adriano Tardiolo, Tommaso Ragno...

De Alice Rohrwacher (It-Fr-Sui-All, 2h10) avec Adriano Tardiolo, Tommaso Ragno...

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Lazzaro, un jeune paysan d’une bonté exceptionnelle vit à l’Inviolata, un hameau resté à l’écart du monde sur lequel règne la marquise Alfonsina de Luna. La vie des paysans est inchangée depuis toujours, ils sont exploités, et à leur tour, ils abusent de la bonté de Lazzaro. Un été, il se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la marquise. Une amitié si précieuse qu’elle lui fera traverser le temps et mènera Lazzaro au monde moderne.


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Un café glaçant : "The Place"

Comédie Dramatique | De Paolo Genovese (It, 1h45) avec Valerio Mastandrea, Marco Giallini, Alba Rohrwacher…

Vincent Raymond | Mardi 29 janvier 2019

Un café glaçant :

Perpétuellement vissé à la banquette du café The Place, un homme accueille celles et ceux qui recherchent conseils ou services particuliers. Consultant son grand agenda, il leur assigne alors d’étranges missions qui, miraculeusement règlent tous leurs soucis. Mais quid des siens ? Décor unique, personnage énigmatique dont on ne sait s’il est un mafieux, l’incarnation du fatum, ou un bienfaiteur pervers ; mises à l’épreuve générale, cas de consciences et réconciliations… The Place tient de la pièce métaphysique. Le problème, c’est que le concept itératif tourne hélas rapidement à vide, Genovese ne parvenant pas à transcender ni son argument théâtral, ni son huis clos en tournant le tout comme une suite d’épilogues de série télé. Dommage, car il avait de la matière et une fort jolie distribution. Dommage également pour lui de manquer son rendez-vous avec le public français, qui connaît indirectement le travail de cette star transalpine sans avoir vu sur les écrans jusqu’à présent la moindre de ses réalisations — c’était son Perfetti s

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Mater dolorosa : "Ma fille"

Drame | de Laura Bispuri (All-It-Sui, 1h37) avec Valeria Golino, Alba Rohrwacher, Udo Kier…

Vincent Raymond | Mardi 26 juin 2018

Mater dolorosa :

Fillette sarde de 10 ans, Vittoria découvre Angelica et sa vie dépenaillée, à mille lieues de l’existence modeste mais rangée dans laquelle Tina, sa mère, veut l’élever. Sauf que la délurée Angelica est sa génitrice biologique. Vittoria va se rapprocher d’elle, au grand dam de Tina… Valeria Golino semble s’être fait une spécialité des emplois de mère courage, usant sa plénitude quadragénaire et son regard triste dans des histoires de familles à problèmes majuscules avec une grâce jamais entamée ; Ma fille le prouve à nouveau, même si la comédienne occupe ici, à égalité avec Alba Rohrwacher (dans le rôle de la serpillère, mère du sang mais pas de cœur) un rôle secondaire. Car la réalisatrice Laura Bispuri place réellement l’enfant au centre du récit, adoptant le plus souvent son point de vue afin que l’on perçoive son dilemme, ses (dés)espoirs, ses chagrins. Cela, sans un mot de sa part ou presque. Pour rendre compte de cet écartèlement permanent, qui se retrouve dans la rousseur de Vittoria, entre la bru

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Hungry Hearts

ECRANS | Après "La Solitude des nombres premiers", Saverio Costanzo prolonge son exploration des névroses contemporaines en filmant l’enfermement volontaire d’une femme, atteinte d’une phobie radicale du monde extérieur. Un film dérangeant dont la mise en scène rappelle Polanski. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 février 2015

Hungry Hearts

La rencontre entre Jude et Mina pourrait être le prélude à une comédie romantique : ils se retrouvent tous deux enfermés dans les toilettes d’un restaurant chinois, incommodés par l’odeur et embarrassés par cette promiscuité forcée. Cette première scène de Hungry Hearts agit donc comme un faux-semblant pour le reste du film, pas franchement drôle et même carrément inquiétant. Mais Saverio Costanzo, déjà auteur du remarquable et terrible La Solitude des nombres premiers, y offre deux indices au spectateur quant à la tournure que prendront les événements : d’abord, la claustration physique et son prolongement psychologique, véritable sujet du film ; puis cette idée d’un corps masculin dont les fluides créent des effluves nauséabondes et potentiellement dangereuses. C’est ce qui va détraquer l’histoire d’amour : une fois le mariage célébré, l’enfant à naître n’est pas vraiment désiré. «Ne viens pas en moi !» demande Mina, mais Jude ne parvient pas à se retenir. Quelque chose d’étranger est donc entré

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Les Merveilles

ECRANS | Alice Rohrwacher tente de faire renaître le néo-réalisme italien en filmant une famille d’apiculteurs loin de la modernité, bousculée par les aspirations de la fille aînée et l’irruption de la télévision. Un petit film attachant mais un peu longuet. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Les Merveilles

En sélectionnant Les Merveilles en compétition au dernier festival de Cannes, Thierry Frémaux n’a pas forcément rendu le meilleur service à Alice Rohrwacher ; Jane Campion et son jury non plus en lui décernant leur Grand prix. Car le costume est d’évidence trop large pour ce deuxième film modeste et attachant, dont les défauts sont criants et qui témoigne plutôt de l’affirmation d’un talent encore en devenir. Déjà, Corpo Celeste, premier film de Rohrwacher, empilait quelques clichés du cinéma d'auteur : image naturaliste, mise en scène à hauteur d’enfant, approche intime mais pas très critique de la question religieuse… Les Merveilles, tout en s’inscrivant naturellement dans la même lignée, est bien plus passionnant : on y voit une famille d’apiculteurs de la région des Étrusques, comme sortie d’une autre époque — l’Italie rurale des années 30, mais aussi les communautés beatnik des années 70 — avec un père fantasque et colérique et quatre filles dont l’aînée, Gelsomina — bonjour La Strada ! entre dans l’adolescence. Ce microcosme bri

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La Belle endormie

ECRANS | Marco Bellocchio signe un film choral interrogeant le droit de décider de sa propre mort et, malgré l’étonnante vivacité de sa mise en scène, n’évite pas un certain didactisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

La Belle endormie

Amour, Quelques heures de printemps et maintenant La Belle endormie : la question de la fin de vie travaille le cinéma contemporain comme elle travaille la société, produisant des films qui tentent, chacun à leur échelle, de ramener le sujet à des destins singuliers. La stratégie de Marco Bellocchio est d’ailleurs la plus claire : il s’empare d’un fait divers qui a embrasé l’Italie — la décision de mettre un terme à la vie d’Eluana Englaro, dans un état végétatif depuis 17 ans — provoquant manifestations cathos et débats au Parlement. Mais il n’en fait que le lien entre trois histoires de fiction qui, chacune à leur manière, traitent aussi de la question. On y voit un sénateur berlusconien, qui a lui-même fait subir une euthanasie à sa femme des années auparavant, prêt à voter contre son groupe et ainsi mettre fin à sa carrière, tandis que sa fille va se joindre au cortège des manifestants réclamant la vie pour Eluana ; une actrice veillant en illuminée mystique sa fille dans le coma et délaissant son propre fils, qui lui aussi s’apprête à devenir com

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Corpo celeste

ECRANS | D’Alice Rohrwacher (It, 1h40) avec Yle Vianello, Salvatore Cantalupo…

Dorotée Aznar | Vendredi 16 décembre 2011

Corpo celeste

Triste reflet de l’époque : le cinéma a refait de la religion un sujet. Corpo celeste montre une gamine attendant de faire sa confirmation dans une Calabre pauvre où l’église ressemble à une petite pègre autoritaire, profitant de la crédulité de ses ouailles pour leur extorquer leur peu d’économies. Mais Alice Rohrwacher ne va jamais au bout de cette supposée volonté critique. D’abord, elle cultive à l’écran un culte de la laideur permanente (des corps, des décors, de la lumière, de l’image dans son ensemble), sorte d’arte povera volontariste qui vire à la complaisance crado, comme si filmer la misère ne pouvait se faire qu’avec une caméra tremblante et des acteurs amateurs. Ensuite, on se demande si ce n’est pas la même chose vis-à-vis de la pratique religieuse : en pourfendant son establishment, la réalisatrice ne cherche-t-elle pas surtout à valoriser in fine l’acte de foi individuel comme le dernier rempart humaniste de la civilisation, l’ultime possibilité d’un lien social ? On ne sait plus alors si c’est la forme ou le fond qui ennuie le plus dans cette caricature de cinéma d’auteur.Christophe Chabert

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La Solitude des nombres premiers

ECRANS | Un garçon et une fille bloqués par des traumas enfantins se croisent sur quatre époques dans ce film magistral et poignant où Saverio Costanzo déconstruit la narration et emprunte les codes du cinéma de genre pour pénétrer au cœur du drame de ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 29 avril 2011

La Solitude des nombres premiers

En 1984, Mattia et Alice sont deux enfants vifs, intelligents, épanouis. Sept ans plus tard, Mattia est introverti, Alice est la souffre-douleur des autres filles. Sept ans s’écoulent à nouveau et ils se retrouvent au mariage d’une camarade de classe dont Alice fut brièvement l’amie. Enfin en 2007, désormais adultes, ils sont devenus des îlots de solitude, éloignés géographiquement mais toujours liés par une même connexion existentielle. Mattia et Alice sont comme les «nombres premiers» du titre, solitaires mais surtout singuliers, uniques, irréductibles. Et la manière dont Saverio Costanzo raconte leur histoire (d’après un roman à succès de Paolo Giordano) semble répondre à une logique mathématique, en faisant des allers-retours entre chaque époque, différant ainsi la révélation des traumas qui ont affecté le développement affectif de Mattia et Alice. Labyrinthe affectif Le cinéma contemporain nous a habitué à ces exercices de déconstruction, Iñarritu et son scénariste Guillermo Arriaga s’en sont même fait les champions. Pour Saverio Costanzo, il ne s’agit en aucun cas de manipuler le spectateur, le préparer à un coup de théâtre ou créer des r

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