Seul au monde, Deutschland : "In My Room"

Et aussi | De Ulrich Köhler (All, 2h) avec Hans Löw, Elena Radonicich, Michael Wittenborn…

Vincent Raymond | Mardi 8 janvier 2019

Photo : © Nour Films


Cadreur un brin irascible et je-m'en-foutiste, sans attaches amoureuses, Armin semble avoir prolongé son adolescence. Un lendemain de cuite, il s'éveille dans un monde où l'humanité s'est étrangement évanouie. Il va devoir vivre en étant le dernier des hommes. Mais pas des Hommes.

Largement repris depuis Defoe, le thème du naufragé a donné lieu à bien des variations insulaires, la taille de l'île variant de l'atoll à la planète — coucou, Matt Damon. Si d'ordinaire la question de la survie du malheureux survivant se pose comme la priorité cardinale, elle s'évacue ici très rapidement dès lors que l'on a intégré que ledit survivant se trouve tout sauf malheureux du sort qui lui est échu : l'éradication de ses congénères tient davantage pour ce misanthrope inavoué d'un rêve libératoire ou d'un accomplissement que d'une punition. Quant à sa subsistance, elle est assurée par les ressources désormais surabondantes d'une Terre édénique, même pas convoitées par quelque zombie ou opposant à cet idéal rousseauiste. En clair, Armin se trouve comme le prétend un dicton allemand, « Wie Gott in Frankreich », littéralement « comme Dieu en France », autrement dit pareil à un coq en pâte.

S'abstenant (à raison) de donner la moindre explication aux disparitions humaines, Ulrich Köhler surprend davantage par ce renversement narratif : la rapide résilience d'Armin, se projetant dans l'aujourd'hui et le demain plutôt que dans le monde d'avant, n'est-elle pas plus saine qu'une détresse stérile ? Ne s'agit-il pas d'une forme d'adaptation logique, darwinienne, de l'espèce à des conditions extrêmes ? D'un absolu réalisme survivaliste, In my Room s'octroie cependant de brefs clins d'œil, notamment cette ellipse séparant le flasque Armin urbain découvrant sa solitude de l'Armin aminci, aguerri à la vie des bois. Difficile de ne pas voir dans la transformation de Hans Löw et la contiguïté de ces deux plans une allusion à Seul au monde de Zemeckis…

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"Toni Erdmann", grande fresque pudique

ECRANS | Des retrouvailles affectives en (fausses) dents de scie entre un père et sa fille, la réalisatrice allemande Maren Ade tire une grande fresque pudique mêlant truculence, tendresse et transgression sur fond de capitalisme sournois. Deux beaux portraits, tout simplement.

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Pas de chance pour Maren Ade, nouvelle victime de la loi du conclave : encensée par les festivaliers de Cannes, elle en est repartie Gros-Jean comme devant, boudée par le palmarès. Pourtant, son film avait de très solides arguments artistiques et moraux pour décrocher ne serait-ce qu’un accessit. Son éviction pose question, conduisant à réfléchir sur les goûts normés et une forme (inconsciente) de ségrégation : l’histoire entre le père et la fille a sans doute ému le bon jury, mais ce dernier a peut-être été surpris par des protagonistes et un traitement inhabituels pour pareil sujet. Car Ade dépeint la réalité crue et misérable d’une classe prétendument supérieure totalement dépourvue de glamour, d’attaches, de substance, et use pour ce faire d’une esthétique comparable à celle prisée par les apôtres du cinéma social. Elle renvoie l’image de la médiocrité pathétique et ordinaire des tenants de la société de la performance — ces gens qui, suivant la même ligne éthique, survalorisent le beau, éliminent le faible, traquent la dépense inutile, délocalisent… Mon père, ce golem Toni Erdmann est un film anar ;

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