Pierre Jolivet : « mon luxe ? Je ne fréquente pas de cons »

Victor et Célia | Aux Rencontres d’Avignon, puis à celles de Gérardmer, Pierre Jolivet a présenté son nouveau couple de cinéma, "Victor et Célia". Deux jeunes gens d’aujourd’hui combatifs, épris l’un de l’autre autant que de leur liberté. Il en a aussi profité pour parler de l’état de la production hexagonale à l’heure de Netflix…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Photo : © Ava du Parc / Rencontres de Gérardmer


Est-il plus difficile de faire un film ou d'ouvrir un salon de coiffure ?
Pierre Jolivet
: Je ne sais pas… Il y a de l'entrepreneuriat dans les deux. Faire un film, c'est aussi monter une petite entreprise de plusieurs millions en deux-trois ans. Je n'ai jamais ouvert un salon de coiffure ! À la différence des deux petits coiffeurs qui m'ont inspiré le film. Au départ, j'étais allé me faire couper les cheveux dans un petit salon du XVe, là où j'habite. Ils étaient stressés parce que j'étais leur premier client, et ils m'ont raconté leur histoire. Qu'ils ne dormaient plus, qu'ils s'étaient endettés, qu'ils souffraient et étaient exaltés en même temps par la liberté qu'ils avaient. C'est ce mélange, cette vibration très particulière du passage à l'acte que j'ai essayé d'attraper.

La thématique des petites entreprises vous tient à cœur…
Celle des chômeurs aussi, beaucoup…J'ai grandi dans une banlieue populaire où il y avait plein de petites entreprises qui ont maintenant disparu. Si nous sommes ce que nous faisons, les artisans sont ce qu'ils fabriquent de leurs mains.

Votre comédie sociale se double d'une comédie sentimentale, puisque Victor et Célia nouent une relation intime. Pourquoi avoir ajouté cette intrigue amoureuse un peu hollywoodienne ?
Le processus du film a été très particulier : j'avais cru que mes deux jeunes coiffeurs étaient en couple, j'ai donc commencé à écrire en ce sens. Au fur et à mesure, ils ont commencé à me parler de leurs femmes, de leurs enfants et je me suis rendu compte qu'ils étaient juste potes depuis l'école de coiffure. J'étais un peu déçu. (rires) En reprenant mes notes, j'ai compris que j'avais envie de parler de la façon dont un couple vit une entreprise qu'il crée ensemble. Mais l'histoire d'un couple gay a déjà était faite par Stephen Frears dans My Beautiful Laundrette. Je me suis demandé si j'allais avoir la capacité d'écrire sans que ça devienne un film revendicatif pour les droits des gays, et que je risquais ne pas faire un bon film.

J'ai gardé mon idée d'entreprise et je suis rentré dans la comédie sentimentale. Et plus j'y allais, plus elle dévorait tout : cette histoire d'amour me plaisait. Le salon est devenu un décor et c'est la comédie sentimentale qui a pris le dessus. Et ça m'amusait profondément de mettre dans des situations quasi-hollywoodiennes des personnages qu'on ne voit jamais dans les comédies d'Hollywood, où normalement un héritier convole avec une “fille de rien“… Là, j'ai pris les codes de la comédie sentimentale hollywoodienne avec deux petits coiffeurs de banlieue. Mon plaisir, c'était de retrouver les mécaniques, les réflexes de la comédie sentimentale avec des personnages de la vie de tous les jours.

L'entremetteur de cette comédie romantique a aussi une figure inhabituelle, puisqu'il s'agit du comptable, qui joue au marieur pour des raisons extra-sentimentales…
Les deux petits coiffeurs m'ont ramené à ce que j'avais vécu, et ils ont induit ce personnage de comptable, qui est indispensable. Quand j'ai créé ma boite de productions à trente ans, je vivais dans 17m2, j'avais mon fils en garde alternée, je n'avais rien et je voulais faire les films que je voulais, quitte à m'endetter — ce que j'ai fait, malheureusement (rires). J'avais une énergie formidable, sauf que je n'y connaissais rien. Le comptable, c'était la pierre angulaire du truc ; le mec que je voyais tout le temps. Il y a en avait un dans mon immeuble, qui était devenu mon pote. Pour quelqu'un qui crée une boîte, le comptable est fondamental. Ou alors c'est foutu.

Donc, Victor vous ressemble à certains égards ?
C'est vrai que ce personnage, c'est moi quand je crée ma boite de production. À l'époque, j'avais proposé à Pierre Arditi de faire mon premier film, Strictement personnel — j'étais SDF, je ne vivais vraiment avec rien. S'il n'avait pas accepté de tourner, j'aurais joué tous les rôles et tourné en 16mm. Pierre m'avait rappelé en me disant « je vais le faire parce que je sens que tu vas le faire ». Il m'appelait Stanley Quatre-briques parce que je n'avais pu récupérer que 40 000 francs. (rires). Mais j'étais indestructible : j'avais trente ans, c'est ça que je trouve intéressant dans cet âge : on passe à l'acte. Il y a une vibration qui n'est pas du tout Gilets Jaunes, c'est ça qui est amusant : le film a été écrit il y a deux ans, et depuis, tellement de choses se sont passées.

Beaucoup de jeunes veulent créer leur boîte non pas pour faire fortune, mais pour faire des choses qui leur plaisent, avec des gens qui leur plaisent ; qu'ils fassent fortune ou pas n'a pas tant d'importance — c'est exactement ce que dit le personnage de Victor. Ils n'ont plus d'illusions sur le fait de faire fortune ou pas, c'est autre chose qui se joue : leur qualité de vie.

Ça me parle profondément : moi, je n'aime pas tellement les bagnoles, je n'ai pas de maison de campagne ; mon luxe, c'est que je ne fréquente pas de cons. Je n'en fréquente pas, je gagne mon argent et je ne vois que des gens que j'ai envie de voir. Ces jeunes qui créent leurs boîtes, ils n'ont pas non plus envie d'être avec des cons.

Vous n'épargnez pas les banques, si l'on ose dire…
Elles m'ont pas épargné non plus. (rires) C'est plutôt du système de la banque dont je parle, pas forcément les banquiers. Un des gros problèmes aujourd'hui en France, qui est un pays très frileux à ce point de vue, ce sont les complications pour pouvoir réaliser un emprunt.

Au-delà des phénomènes français, le film évoque également avec une étrange prescience les remous que connaît actuellement le Venezuela…
Alors, sur cette situation qui existe depuis longtemps, c'est vrai que je suis béni des dieux — enfin moi, pas le Venezuela hein ! Je ne m'attendais pas à ce que le Venezuela ça tombe à ce point là, mais c'était dans le scénario et la réalité nous a rattrapés. C'est très bizarre d'écrire un film, c'est pleins de choses qui ne datent pas d'hier et qui se croisent. Le personnage de Vénézuélienne dans le film m'a été inspiré par la compagne du cadreur mort sur le tournage de Taxi 2. À l'époque, j'étais, président de l'ARP et cette pauvre fille était totalement perdue à Paris ; il a fallu se débrouiller pour lui trouver des trucs le temps qu'elle s'en remette. Je me suis souvenu de cette fille abandonnée, coupée de tout, de son pays… Ici, c'est dans une comédie mais ce sont des choses qui vous reviennent ; des moments douloureux dont vous faites quelque chose finalement de drôle à la fin…Ce n'est pas venu totalement ex nihilo de mon imagination..

Comment avez-vous composé votre distribution ?
En-dehors d'Arthur Dupont, d'Alice Belaïdi ou de Bénabar, tous les comédiens sont de Lyon. C'était absolument délicieux de découvrir tous ces acteurs que je ne connaissais pas et qui se sont jetés à corps perdu dans le film. Et on a fait un truc très particulier : on a décidé de faire une lecture de tout le film avec eux — ils étaient trente, même ceux qui n'avaient que trois ou quatre phrases. Ça a duré une heure et demi, deux heures. Ensuite, ils arrivaient sur le plateau détendus parce que le baptême du feu était passé, ils voyaient qu'il y avait une bonne ambiance…

Le challenge avec Arthur, c'est que je ne l'avais jamais vu dans une comédie, mais je savais qu'il pouvait tenir un grand rôle parce que je l'avais vu dans L'Outsider où il était formidable. Sauf que dans L'Outsider, il subissait alors que là, il est moteur. Quand on choisit un acteur, on le fait aller vers quelque chose qu'il n'a pas encore complètement fait ; il faut faire confiance à son instinct. C'est une des choses les plus excitantes de mon métier, rencontrer des acteurs et des actrices jeunes ou nouveaux et les emmener vers quelque chose qu'ils n'ont jamais fait. Arthur a plein de vertus et cette capacité à nous faire rire, il dégage une énergie formidable et le sens du tempo.

Mais vous savez, je n'ai pratiquement jamais fait d'auditions pour les premiers rôles : je préfère m'en remettre à mon instinct. Le plus emblématique, ça avait été sur Fred. J'avais besoin d'un jeune policier rebeu, et on m'avait parlé de Roschdy Zem. Je l'avais appelé au téléphone, et il m'avait dit « c'est Pierre Jolivet ? donc c'est Frigo ? [Pierre Jolivet a formé avec son frère Marc le duo de clowns Récho et Frigo, NdlR] — Oui. — Oh, ben, c'est d'accord, si c'est Frigo moi de toute façon je suis d'accord » Et on a commencé à déconner. Il m'a demandé si je ne voulais pas faire un essai mais c'était inutile : on s'était dit d'accord sans s'être vus et on a fait six films ensemble. C'est une des magies de ce métier.

Un métier qui n'est pas non plus tout rose : vous n'avez pas eu de financement télévisuel pour ce film, outre Canal+…
Je fais un cinéma qui n'est ni blockbuster ni cinéma d'auteur pur et dur — les fameux “films du milieu“ — où je n'ai pas l'avance sur recettes parce que ce n'est pas assez intello, où l'on rit trop, mais sans gros gags. J'ai toujours été au milieu, et les chaînes hertziennes n'y trouvent pas leur compte. Je suis la preuve vivante qu'on peut faire dix-sept films et avoir très peu de financement de ces chaînes. Mais ça veut dire qu'il faut trouver de l'argent ailleurs, et donc de travailler plus, d'avoir un objet plus “performant“ au niveau cinéma. Ceux qui sont venus — la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Canal+, Apollo films —, ont adoré.

Malgré tout, l'économie a été serrée…
Le film a été tourné sous le régime de l'Annexe III. C'est technique, mais elle a été créée parce qu'on s'est rendu compte que pour beaucoup de films, les acteurs prenaient beaucoup d'argent, et les producteurs les frais généraux. Comme il ne restait plus assez pour payer les techniciens, ils leurs demandaient de travailler pour 80% du minimum syndical — et c'est arrivé des dizaines de fois, c'est un scandale. L'Annexe III, vous n'y avez droit qu'à deux conditions : être dans un budget en-dessous de deux, cinq ou trois millions et que les acteurs se mettent en grande partie en participation — il y a un plafond de salaire. Dans ce cas, vous pouvez payez les gens à 70%, mais les premières recettes vont aux techniciens et acteurs en participation. On pensait qu'il y aurait dix films comme ça par an. Mais Chocolat de Roschdy Zem, avec ses deux millions d'entrées, est en Annexe III ; Desplechin aussi et moi aussi avec ce budget de 2, 4 millions d'euros.

Sur un film comme ça, c'est très compliqué. Pour avoir de très bons techniciens, les chefs de poste viennent parce que c'est moi. Cette année, on est passé de quarante films faits avec moins d'un million d'euros à 80. Donc on est condamnés à faire des téléfilms ; on a moins d'argent qu'eux. Comment voulez-vous que le cinéma français soit compétitif avec des budget de 1, 5 ou 3 millions quand les États-Unis ont 80 ? À la limite, des réalisateurs très chevronnés y arrivent mieux que des jeunes.

C'est dans cet esprit que vous avez co-signé avec l'ARP une tribune parue dans le JDD interpellant Emmanuel Macron afin qu'il n'oublie pas les questions culturelles, dont le cinéma fait partie, au moment où Netflix étend son empire ?
C'est ça. On y va, on arrête de jouer, on met les pieds dans le plat.

À un mois du festival de Cannes…
Vous avez compris. On pose le problème du droit moral. Le problème, c'est pas Cuarón ni Scorsese. Cuarón fait un film de cinéma, produit pour le cinéma et au dernier moment décide de passer à la caisse. Et quand Amazon va au festival de Sundance acheter les deux films qui ont des prix, ce sont des films de cinéma faits pour 3 millions de dollars qu'ils rachètent pour 4. Ils prennent un million, même s'ils savent que les films ne seront jamais vus sur un vrai écran. Cette situation est très compliquée : Netflix ou Amazon achète de vrais films faits par la vertu du financement du cinéma. Mais comme ils sont milliardaires, ils rachètent les perles, le savoir-faire et les emmènent ailleurs. C'est très pervers, mais il n'y a pas grand-chose à y redire. Libre au réalisateur ou au producteur de ne pas le vendre ; la raison pour laquelle les Danois se sont mis en grève, c'est que Netflix fait signer au Danemark et en France des contrats de copyright. Sur le sol français, c'est illégal. Mais des jeunes réalisateurs pensent que s'ils disent quelque chose, ils seront blacklistés par Netflix qui le dira demain à Amazon, à Apple et qu'ils ne travailleront plus. C'est un problème politique que nous avons remis entre les mains de notre président libéral.

Ajoutons que le ministre du budget nous explique qu'il faut supprimer la redevance, c'est un message assez clair. Il y en a eu de cette nature en Italie quelques années en arrière : ça a détruit le cinéma italien ; idem en Espagne : ça a détruit le cinéma espagnol. Je ne sais pas quel est le but du pouvoir aujourd'hui quand le mot culture n'est jamais prononcé, quand il n'a toujours pas rencontré les réalisateurs ni les producteurs alors qu'il a rencontré trois fois les chasseurs... Ça nous raconte quelque chose.


Victor et Célia

De Pierre Jolivet (Fr) avec Arthur Dupont, Alice Belaïdi... Victor et Ben sont deux trentenaires qui rêvent d'ouvrir un salon de coiffure. Lorsque ce rêve tourne dramatiquement court, Victor convainc Célia, qu’il a connue lorsqu’ils étaient encore à l’école de coiffure, de le suivre dans l’aventure.
Cinéma CGR Brignais Rue de l'Industrie Brignais
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Et si on passait au salon ? : "Victor et Célia"

Comédie | De Pierre Jolivet (Fr, 1h31) avec Arthur Dupont, Alice Belaïdi, Bruno Bénabar…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

Et si on passait au salon ? :

Même si l’affaire n’est pas bouclée à 100%, c’est sûr : Victor et Ben vont ouvrir le salon de coiffure de leurs rêves. Hélas, Ben meurt brutalement et Victor part en quête de l’associé ou associée idéale. Tout le dirige vers Célia, son ancienne *partenaire* de l’école de coiffure. Il reste encore à la convaincre… De l’entreprise à l’artisanat, Pierre Jolivet se sera penché sur toutes les formes de sociétés ou de commerces à périmètre humain. Car justement, ce sont les transactions entre les individus qui l’intéressent, davantage que les affaires de négoce génératrices de profit. Le cinéaste excelle dans la description de ces entraves susceptible de contrarier l’épanouissement personnel, qu’il s’agisse d’obstacles administratifs, de fâcheux, de fatalité voire d’une romance — ce dernier point (également connu sous le dicton “no zob in job“) étant à nuancer : on ne divulgâchera rien en sous-entendant que Victor et Célia vont être tendrement de mèche. C’est d’ailleurs leur relation amoureuse un brin contrariée par leurs scrupules mutuels (elle est en couple, lui trop

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Dix ans après avoir été amoureux à l’École de Coiffure, Victor et Célia se retrouvent pour ouvrir en associés leur propre salon. Mais avec les formalités administratives, le manque d’argent, leur attirance mutuelle, il y a loin de la coupe au bac à shampooing… Entièrement tourné à Lyon l’été dernier avec de très nombreux comédiens du cru, le nouveau film de Pierre Jolivet est tout naturellement présenté en avant-première en présence de l’équipe, et notamment les interprètes principaux Arthur Dupont et Alice Belaïdi. Victor et Célia Au Pathé Bellecour ​le lundi 8 avril à 20h

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"Grand froid" de Gérard Pautonnier : cadavre en cavale

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L’entreprise funéraire d’Edmond Zweck ne devrait pas connaître la crise. Mais dans sa petite bourgade au nord de nulle part, personne ne meurt. Sur le point de licencier son fidèle Georges et son apprenti Eddy, il récupère un défunt. Hélas, les obsèques vont tourner au désastre… Distribution de prestige pour cette comédie d’humour noir-givré, rappelant à bien des égards cette frange de cinéma nordique qui joue sur l’absurdité découlant de la dilatation du temps : chez Roy Andersson, van Warmerdam, Kaurismäki, mais aussi les Coen de Fargo, quand le dérisoire devient par la contemplation forcenée un inépuisable réservoir d’extraordinaire et l’incongru totalement banal — tel le restaurant asiatique, inattendu dans ce décor. Si l’insolite surgit pour faire pivoter l’histoire vers un burlesque macabre, il reste des non-dits tout aussi porteurs de bizarrerie dérangeante (en témoignent les relations troubles “unissant” le prêtre à ses enfants de chœur). Il faut toutefois accepter le rythme traînant du début, parce qu’il participe pleinement de l’écriture comique. Pauton

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"L’Ascension" : La montagne, ça lui gagne

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"Ma famille t’adore déjà" : mytho dans un bateau

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Avant de convoler avec Eva, Julien demande à rencontrer la famille de sa promise. Mais la belle, menteuse compulsive, a “embelli” la situation de son fiancé pour impressionner les siens. Piégé, l’amoureux va devoir pagayer pour lui sauver la face… Ce scénario bateau tenant sur un Pass Navigo (genre Mon beau-père et moi, avec Thierry Lhermitte cardiaque à la place de Robert De Niro, et régate sur l’île de Ré en sus) était promis au naufrage. Jérôme Commandeur évite de boire la pleine tasse grâce à de bonnes inspirations : faire court, partager la réalisation avec un technicien chevronné et confier les premiers rôles à un duo inattendu venu du cinéma d’auteur : Arthur Dupont et Déborah François. D’un naturel moins cynique que tendre, Commandeur semble préférer la composante sentimentale à la pure comédie — que ses activités d’humoriste lui donnent l’occasion d’explorer ordinairement. Voilà pourquoi son petit couple se révèle plus attachant dans ses désarrois que celui formé par les beaux-parents, usine à stéréotypes déjà mille fois caricaturée.

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"L'Outsider" : pour enfin comprendre l'affaire Kerviel

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Qu’il semble loin, le temps des Choristes, de Faubourg 36 ou de La Nouvelle Guerre des boutons ; cette époque laissant croire que Christophe Barratier préférait idéaliser un passé de carton-pâte, baigné d’insouciance nostalgique, comme s’il fuyait toute représentation du présent. Pour son premier film réellement contemporain, le cinéaste se paie le luxe de traiter frontalement un sujet en or que beaucoup de ses confrères français auraient sans doute évacué comme le mistigri : “l’affaire Kerviel”. Frontalement, c’est-à-dire sans recourir à ce faux-nez habituel qu’est “l’évocation de faits réels” — une touchante pudeur visant à se prémunir d’éventuelles poursuites. Ici, tout étant avéré, Barratier cite nommément et sans barguigner les protagonistes et les ra

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Jamais de la vie

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Courant manifestement après sa veine de polar social dont le sommet — et un de ses plus gros succès — reste Fred avec Vincent Lindon, Pierre Jolivet est allé débaucher Olivier Gourmet pour incarner ce gardien de nuit, ex-taulard et ex-syndicaliste revenu de tout, observant avec fatalisme la crise lui dérober ses dernières illusions et découvrant qu’un casse se prépare dans l’hyper qu’il doit surveiller. Gourmet est formidable, évidemment, mais le film, pour ainsi dire, ne le mérite pas. On aura rarement vu scénario aussi pépère et mise en scène aussi manifestement sous Lexomil ; c’est bien simple, n’importe quel épisode de série télé française a aujourd’hui plus conscience de la nécessité d’insuffler rythme et tension à son récit. Mais Jolivet préfère engourdir l’ensemble, histoire de bien faire passer ses messages politico-sociaux ; sauf que, lorsqu’il s’agit de peindre la banlieue et son quotidien, il ne se rend même pas compte qu’il conforte les clichés au lieu de les renverser — ici, les jeunes des quartiers, même gentils et serviables, restent des petits délinquants. Mais on n’a même pas envie de lui chercher des noises sur ce terrain-là ; on a

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Maintenant ou jamais

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Maintenant ou jamais

Charles et Juliette rêvent de s’installer avec leurs enfants dans une maison à la campagne, loin des appartements parisiens étriqués. Alors que le chantier démarre, Charles est licencié par la banque qui l’employait ; et, un soir, Juliette se fait voler son sac par un inconnu. Plutôt que de le dénoncer à la police, elle finit par proposer à ce petit voleur sans envergure un deal : organiser le braquage de la banque sus-citée. Maintenant ou jamais commence donc comme Une vie meilleure (déjà avec Leïla Bekhti) et se poursuit à la façon de Sur mes lèvres, avec une femme qui révèle une nature héroïque au contact du crime. L’addition mécanique de deux bons films n’accouche pas forcément d’une merveille, et Serge Frydman a bien du mal à camoufler les invraisemblances de son scénario. Le coup de force initial — le basculement de Juliette et son plan parfaitement orchestré qui surgit tel le lapin du chapeau —pèse lourd sur les péripéties à venir — dont une obscure visite à des malfrats belges trafiquants sur les champs de course ; quant aux at

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Au bout du conte

ECRANS | Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri font entrer une fantaisie nouvelle dans leur cinéma, en laissant à une génération de jeunes comédiens pris à l’âge des contes de fées le soin de se heurter à leur réalité d’adultes rattrapés par l’amertume et les renoncements. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

Au bout du conte

Il était une fois une petite révolution dans le cinéma de Bacri et Jaoui, qui ronronnait gentiment dans sa formule avec Parlez-moi de la pluie. Voilà que ces maîtres du dialogue et du scénario, ces deux acteurs virtuoses, se décident à oser la fantaisie filmique là où jusqu’ici leur caméra se devait d’être transparente. Cure de jouvence effectuée à une double source : celle des contes de fée, dont Au bout du conte transpose dans un contexte contemporain les figures les plus identifiées — le chaperon rouge et son grand méchant loup, la reine cruelle obsédée par sa beauté et par une Blanche-Neige trop jeune, la pantoufle de Cendrillon et son prince charmant ; et ceux qui y croient, des jeunes gens qui sont aussi, réalisme oblige, de jeunes comédiens, tous très bons, même Agathe Bonitzer. Cela change beaucoup à l’écran, mais rien sur le regard que posent Bacri et Jaoui sur le monde ; au contraire, en opposant à ce sang neuf la bile noire et amère coulant dans les veines d’une poignée d’adultes revenus de tout — l’amour, la paternité, le progrès,

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Mains armées

ECRANS | De Pierre Jolivet (Fr, 1h45) avec Roschdy Zem, Leïla Bekhti…

Christophe Chabert | Vendredi 6 juillet 2012

Mains armées

Que le polar ne soit qu’un prétexte pour raconter quelque chose de plus intime et existentiel, c’est un fait vieux comme Hérode. Encore faut-il que le texte (le polar) soit palpitant et que le sous-texte (le drame) soit pertinent. Ce n’est le cas ni de l’un ni de l’autre dans Mains armées, qui montre un Pierre Jolivet plus consciencieux que d’ordinaire, mais toujours aussi à la ramasse du cinéma de l’époque. Suivant un flic d’une brigade d’intervention spéciale marseillaise (Zem) qui doit collaborer avec les stups parisiens dans laquelle officie sa propre fille (Bekhti), qu’il n’a jamais vraiment connue, Jolivet tente d’imbriquer son récit, assez confus, avec une étude psychologique plutôt grossière (la fille qui tente de plaire à son père en allant le défier sur son propre terrain), échouant à être à la fois efficace et profond. Seul intérêt : le duo de comédiens. Toujours à la limite du surjeu lorsqu’ils sont séparés, leur rencontre est à l’inverse passionnante, cherchant un territoire commun de virilité et de fragilité pour exprimer ce qui peut les rapprocher. Grâce à eux, le film évite de justesse la vacuité. Christophe Chabert

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Bus Palladium

ECRANS | De Christopher Thompson (Fr, 1h40) avec Marc-André Grondin, Arthur Dupont, Elisa Sednaoui…

Dorotée Aznar | Vendredi 12 mars 2010

Bus Palladium

Inutile de chercher loin l’horizon esthétique de Bus Palladium. Il vient d’une époque, celle des Enfants du rock, que toute une génération (celle de Christopher Thompson) tente aujourd’hui de réhabiliter avec nostalgie. Ainsi cette chronique d’une bande de potes montant un groupe dans les 80’s n’est que le lègue spirituel des amis de Philippe Manœuvre aux baby rockers slimanisés et autres kids de La Nouvelle star ; qui ont trouvé ici leur film étendard, passionné mais stérile, enfermé dans une vision du rock vintage où les signes sont clichés. Toc, balisé et jamais musical, Bus Palladium rejoint LOL au catalogue d’un cinéma trans-générationnel rêvant inconsciemment de réactualiser l’atomisation narrative d’Hélène et les garçons. Sa vraie référence. JD

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La très très grande entreprise

ECRANS | de Pierre Jolivet (Fr, 1h45) avec Roschdy Zem, Jean-Paul Rouve, Marie Gillain…

Christophe Chabert | Jeudi 30 octobre 2008

La très très grande entreprise

Après une comédie romantique déplorable qui flattait les nouveaux riches comblés par l’élection de Sarkozy (Je crois que je l’aime), l’insaisissable Pierre Jolivet pourfend ici le méchant libéralisme qui broie les vies d’honnêtes travailleurs. Comprenne qui pourra… C’est une comédie, mais une comédie grise, un film de bureaux et d’appartements exigus, qui tente de compenser cette claustrophobie par quelques gimmicks de réalisation (la fiche signalétique des employés de l’entreprise, idée bien maladroite…). Ça se regarde comme un téléfilm mou du genou, inoffensif sur le fond (les portes ouvertes sont régulièrement enfoncées), et n’était le talent des acteurs (Roschdy Zem et surtout Jean-Paul Rouve, vraiment bien), on s’ennuierait ferme. CC

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