Coeur de pierre : "Petra"

Thriller | De Jaime Rosales (Es-Fr-Dan, 1h47) avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl, Joan Botey…

Vincent Raymond | Mardi 30 avril 2019

Photo : © Quim Vives


Jeune artiste peintre, Petra vient effectuer une résidence auprès de Jaume, un plasticien réputé au caractère entier, dominateur et volontiers arrogant. Si elle se lie d'amitié avec le fils de celui-ci, Lucas, elle empêche que les choses aillent plus loin. Car Petra cache un secret…

Depuis La Soledad (2008) et Un tir dans la tête (2009), c'est toujours un plaisir de retrouver Jaime Rosales : il fait partie de ces auteurs qui n'usent pas en vain de leur art, et dont chaque film procure ce double plaisir de la découverte : quelle est l'histoire ; comment Rosales choisit de la raconter. En bon théoricien, la forme interroge toujours le fond et lui répond. Ici, le récit est chapitré à la manière d'un roman, mais son ordre chronologique est contrarié. Une perturbation qui permet d'occulter des franges du passé, de présenter des conséquences avant certaines causes, d'induire également dans l'esprit du spectateur des hypothèses quant à la raison de ces ellipses.

Cette construction n'est pas non plus sans évoquer le processus artistique, fait d'allers-retours, de repentirs — on assiste d'ailleurs aux essais, corrections, hésitations de Petra comme à ceux de Jaume. Rosales filme le work in progress, et donne par la bouche de l'immonde Jaume une profession de foi de l'artiste épouvantable — une sorte de Cronos dévorant tout avec une délectation profonde afin d'assouvir l'égoïsme de sa création, détruisant sans cesse Carthage pour pouvoir tout reconstruire. Furieusement dramatique, beau jusque dans l'abjection du patriarche, interprété par une distribution de rêve, Petra cultive même une ironie dans son twist final qui réveillera quelques souvenirs dans la mémoire des amateurs de calypso. Du grand art.

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Ci-gît la Hongrie

Théâtre | Comptant parmi les plus grands metteurs en scène européens, le quadragénaire Árpád Schilling est aussi parfois (co)-auteur, notamment de Jour de colère (à l'Élysée (...)

Nadja Pobel | Mardi 21 janvier 2020

Ci-gît la Hongrie

Comptant parmi les plus grands metteurs en scène européens, le quadragénaire Árpád Schilling est aussi parfois (co)-auteur, notamment de Jour de colère (à l'Élysée du 22 au 31 janvier). C'est Petra Kőrösi qui en fait ici la première création en France. Elle fut son élève au Conservatoire national de Budapest et même son assistante. Aujourd'hui, elle présente ce texte qu’elle a traduit et dans lequel Lilla Sárosdi, épouse Schilling à la ville, reprend le rôle principal qu'elle avait endossé lors de la création hongroise en 2016. Jour de colère est le récit d’une infirmière « à la blouse noire » qui en Hongrie a été l’incarnation de manifestations denses des employés des services publics (hôpital, écoles...) contre le régime il y a quatre ans. Ils voulaient sauver leur bien commun (entendez-vous l'écho ?) déchiqueté par le Fidesz de Viktor Orbán, lequel a aussi fait la chasse aux intellectuels. Empêché de travailler, matraqué par des contrôles fiscaux quasi-quotidiens, le metteur en scène, déclaré « personne à haut risque » et ennemi national a fini par fuir sa na

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Les femmes en ont plein les urnes : "Les Conquérantes"

ECRANS | de Petra Biondina Volpe (Sui, 1h36) avec Marie Leuenberger, Maximilian Simonischek, Rachel Braunschweig…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Les femmes en ont plein les urnes :

Fin des années 1960, dans un petit village d’Appenzel. Obéissant à des règles séculaires, Nora est une femme au foyer soumise. La révolte de sa nièce et l’arrivée d’une divorcée au village la poussent à s’engager en faveur du droit de vote des Suissesses. Y parviendra-t-elle, ou bien ? Pourquoi les Suisses n’auraient-ils pas le droit de tourner des films à l’américaine sur le question de leurs droits civiques ? C’est la question que l’on se pose face à cette production aussi lisse qu’une meule de gruyère, signée par la co-scénariste de la plus récente adaptation de Heidi — sympathique au demeurant, mais gentiment passe-partout. Désespérément discret depuis des années, le cinéma helvétique ne parvient donc à franchir les frontières qu’en se conformant aux standards internationaux ; pour exister à l’écran, un combat social se doit d’être romancé en semi-comédie prévisible, assaisonnée à la sauce anglo-saxonne — ôtez les vaches, l’idiome suisse-allemand et autres particularismes alpins, et vous obtiendrez facilement un décalque irlandais, voire kansassais.

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Dieu, ma mère et moi : crise de foi érotique

ECRANS | Un apprenti philosophe peut-il sortir victorieux d’un combat simultané contre l’Église espagnole et sa famille ? S’il est prêt à renoncer à gagner et à remporter d’autres prix, oui ! La preuve dans cette fantaisie spirituelle, sensible et sensuelle.

Vincent Raymond | Mercredi 4 mai 2016

Dieu, ma mère et moi : crise de foi érotique

L’avènement de l’ère du big data a contribué à matérialiser l’existence de données personnelles pour chaque individu… ainsi que celle d’entités les convoitant à des fins commerciales ou non, avec ou sans le consentement de leur légitime propriétaire. Les particuliers disposent donc d’un droit d’accès et de modification aux fichiers regroupant les informations les concernant, pour éviter leur exploitation ou divulgation sauvage. Sous la forme d’une fable surréaliste (il faut avoir l’esprit ouvert à l’absurdité comique pour l’apprécier) Dieu, ma mère et moi révèle comment une organisation refuse de radier de ses effectifs le héros Tamayo, qui n’a pas demandé à en faire partie. Le fait que l’organisation soit l’Église espagnole, et qu’elle bénéficie toujours de liens privilégiés avec l’État, doit expliquer cette capitulation du temporel… Ceci est son corps Originellement titré El Apóstata (clairement, L’Apostat), le film a étrangement été rebaptisé en France. Histoire, sans doute, de le faire passer pour un succédané ibérique de Woody Allen ou de Nanni Moretti. Certes, le scénario s’inspire d’une anecdote authentique vécue (subie) p

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La Niña de Fuego

ECRANS | Deuxième film du dessinateur de BD espagnol Carlos Vermut, La Niña de Fuego impressionne par sa beauté vénéneuse, sa construction mystérieuse et sa singularité cinématographique, faisant pleinement confiance au spectateur pour s’orienter dans son labyrinthe. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 juillet 2015

La Niña de Fuego

Il est finalement assez rare de voir débarquer sur les écrans un pur OVNI, un film qui ne ressemble à aucun autre et qui se paye même le luxe de prendre à rebrousse-poil toutes les modes actuelles. C’est d’autant plus délectable que La Niña de Fuego est un deuxième film signé par un inconnu qui possède manifestement une certaine réputation dans son pays, l’Espagne, en tant que dessinateur de BD. Cette notation biographique-là pourrait pousser paresseusement à expliquer son goût des cadres fixes et rigoureux ; on est pourtant tout aussi loin de l’idée de cases que de la pratique de certains cinéastes autrichiens, avides de plans implacables enfermant les personnages dans des prisons filmiques. Ce qui intéresse Carlos Vermut, ce n’est pas tant ce qui s’exprime à l’intérieur des plans que ce qui n’y figure pas ; et lorsqu’il pratique des ruptures spectaculaires d’axe, comme dans un prologue étrange qui ne trouvera d’écho qu’en toute fin de métrage, c’est pour faire circuler du mystère et de la magie. Magical Girl : c’est le surnom d’une héroïne de manga qui fascine une jeune fille de 12 ans, Alicia, atteinte d’une leucémie. Son père aimerait r

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La Belle jeunesse

ECRANS | Jaime Rosales poursuit son chemin très personnel fait d’expérimentations formelles et de constat socio-politique sur l’Espagne actuelle, même si "La Belle jeunesse", hormis quelques éclairs de génie dans la mise en scène, patauge un peu dans un naturalisme éventé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 décembre 2014

La Belle jeunesse

Filmer la crise en Espagne, ses conséquences sur une jeunesse qui tente, malgré les impasses sociales, d’avancer et d’élaborer un projet d’avenir : c’est l’ambition de Jaime Rosales et c’est plutôt étonnant de le voir viser si frontalement une question d’actualité. Jusqu’ici, son cinéma parlait de son pays de biais, à travers des dispositifs formels très forts : les split screens de La Soledad, les plans séquences au téléobjectif d’Un tir dans la tête, le noir et blanc et les ellipses de Rêve et silence. Cinéaste passionnant, Rosales est aussi un metteur en scène aventureux et en quête d’expérimentations. Sa façon de suivre Natalia et Carlos, le couple de La Belle jeunesse, en quête laborieuse de jobs foireux et mal payés, surprend donc par le cliché visuel qui lui sert de forme : caméra à l’épaule et image HD mal éclairée

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Rêve et silence

ECRANS | Avec ce beau film intime et douloureux, Jaime Rosales réussit à conserver la radicalité formelle de son cinéma tout en y faisant entrer une émotion pudique, donnant sa définition très personnelle du mélodrame. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 septembre 2012

Rêve et silence

Une figure de style recoupe les plus beaux films de la rentrée, comme un inconscient collectif qui réunirait les cinéastes ayant encore de l’ambition pour leur art. De Quelques heures de printemps à Reality en passant par ce Rêve et silence et en attendant Au-delà des collines et Amour, le plan-séquence fait un retour en force sur les écrans, comme une réaction au surdécoupage qui standardise le cinéma mainstream et réduit la mise en scène à une pure et simple réalisation du scénario. Jaime Rosales est sans doute celui qui va le plus loin dans cette logique : Rêve et silence n’est fait que de longs plans-séquences, issus de prises uniques où les acteurs improvisent leur texte et qui parfois s’achèvent en pleine action lorsque le magasin est vide — car Rosales a tourné son film "à l’ancienne", avec une pellicule 35 mm à gros grain. Dans La Soledad et plus encore avec

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Un tir dans la tête

ECRANS | Jaime Rosales radicalise encore son cinéma après le puissant La Soledad pour ce film-limite, sans dialogue et sans intrigue mais pas sans mise en scène, pour le meilleur ou pour le pire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 6 mars 2009

Un tir dans la tête

Jaime Rosales avait, il y a deux ans, fait la nique au méga-succès du cinéma espagnol en remportant tous les Goyas (les Césars locaux) avec La Soledad, film fort mais aussi très contemporain. Dans la foulée, il a réalisé Un tir dans la tête, qui va beaucoup plus loin, et laissera plus d’un spectateur sur le carreau — ce qui n’est ni une qualité, ni un défaut, juste un constat évident. Il faudra ainsi attendre la soixantième minute du film pour qu’il s’y passe vraiment quelque chose, un événement qui viendra lui donner un sens, ouvrant sur une volée de questions sans réponse. L’événement en lui-même (qui renvoie à un fait-divers réel) est en soi assez incompréhensible : il y a meurtre, mais qui tue qui et pourquoi, mystère… Solitude Auparavant, on aura suivi quelques personnages de loin. De très loin même, car le cinéaste choisit de les saisir au télé-objectif, si bien que l’on n’entend jamais la nature de leurs conversations. Leurs actes sont anodins : ils se lèvent, achètent le journal, ont l’amour, prennent leur

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La Soledad

ECRANS | Deuxième film de Jaime Rosales, couvert de prix en Espagne, «La Soledad» impose une forme aride, radicale et pourtant incarnée pour raconter l’angoisse du quotidien madrilène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juin 2008

La Soledad

Dans un cinéma espagnol loué pour ses productions de genre et ses grands auteurs (d’hier — Saura, ou d’aujourd’hui — Almodovar), l’apparition de Jaime Rosales contribue à brouiller les cartes. Voilà un cinéaste dont les préoccupations formelles sont plus importantes que les sujets qu’il traite et pour qui la mise en scène permet de transcender la banalité (voulue) des situations. La Soledad récite ainsi ce défilé morose et quotidien : une mère célibataire à la recherche d’un appartement, trois sœurs se disputant la vente de la maison familiale, leur mère ouvrant chaque matin sa petite épicerie… Rosales marque tout de suite son territoire esthétique auprès du spectateur : pas de musique, de longs plans fixes et surtout une utilisation inédite du split screen ; l’écran se sépare en son milieu pour suivre la même scène sous deux angles différents. Mais l’un des deux plans reste vide, l’action se déportant d’un cadre à l’autre — parfois, le temps que le personnage arrive d’un plan à l’autre, les deux sont inoccupés. Ce dispositif qui permet d’habitude de voir plus ou mieux, crée chez Rosales comme un gouffre figuratif, une menace sourde au milieu d’une action a

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Mise(s) en scène(s)

ECRANS | Film / On peut considérer Les Larmes amères de Petra Von Kant, tourné en 1971, comme le film qui mit définitivement la carrière du cinéaste Fassbinder sur orbite. (...)

| Mercredi 17 janvier 2007

Mise(s) en scène(s)

Film / On peut considérer Les Larmes amères de Petra Von Kant, tourné en 1971, comme le film qui mit définitivement la carrière du cinéaste Fassbinder sur orbite. Même s'il avait déjà presque une dizaine de longs-métrages à son actif, il est évident que c'est avec celui-ci que les grandes lignes esthétiques et thématiques de son cinéma se sont imposées. Dans l'appartement de la styliste Petra Von Kant se joue un certain nombre de rapports de servitude, sociale, affective et psychologique ; mutisme de la servante Marlene, fascination de la jeune mannequin Karin, pitié de l'amie intime Sidonie... Petra Von Kant tient tout le monde sous sa coupe par le mirage de l'amour (qui est toujours chez Fassbinder, «plus froid que la mort»), capable d'endosser les habits du bourreau, de la victime ou de la maîtresse. Jamais Fassbinder ne cherche à gommer l'origine théâtrale de son matériau : le décor, notamment l'immense toile de Nicolas Poussin qui surplombe le lit de Petra ou les mannequins en plastique qui traînent dans la chambre, est clairement une scénographie ; les déplacements lents et affectés des actrices sont loin du naturel sur grand écran ; même le son, sans perspective, semble repr

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Femmes d'intérieur

SCENES | Entretien / Antonio Latella met en scène Les Larmes amères de Petra von Kant au Théâtre National Populaire. Il évoque sa rencontre avec l'œuvre de Fassbinder, et ses choix de mise en scène. Propos recueillis par Dorotée Aznar (traduction Nino Marino)

Dorotée Aznar | Mercredi 17 janvier 2007

Femmes d'intérieur

Pourquoi avoir choisi de travailler sur l'œuvre de Fassbinder ? Antonio Latella : Rencontrer Fassbinder après la préparation de Querelle (à l'occasion de la trilogie Genet) était naturel, presque obligatoire. L'urgence réside dans le fait de confronter des auteurs comme Pasolini, Genet, Fassbinder, Testori ou, par certains aspects, Giordano Bruno et Marlowe ; tous les auteurs qui ont mis au centre de leurs recherches l'homme et son essence. C'est-à-dire des auteurs qui, pour exprimer leurs idées, ont payé de leurs propres vies et parfois même de manière brutale. Pourquoi ce portrait de femme en particulier, qu'est-ce qui vous a attiré dans cette pièce ? Avec Petra, Fassbinder dessine un portrait, une idée de femme qui synthétise toutes les figures féminines qui sont présentes dans le texte ; Petra est toutes les femmes. Une femme qui vit dans son appartement, qui semble n’en jamais sortir mais qui reçoit d'autres femmes dans cet intérieur. Ces femmes, ces bourgeoises, tissent une toile d'araignée pour ébranler les conventions et la stabilité de Petra. Fassbinder dit que, lorsqu'il place une femme au centre de son récit, cela lui permet de mieux raconter l'histoire. Qu'est-ce q

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PETRA JEAN PHILLIPSON

MUSIQUES | Notes on : Love (Grönland/Differ-ant)

| Mercredi 20 décembre 2006

PETRA JEAN PHILLIPSON

D'abord, il y a ce nom, Petra Jean Phillipson, tout droit sorti d'un saloon délabré ou d'un calendrier de pin-up des années 50. Ce visage spectral, tombé d'un album photo de la conquête de l'Ouest (ok, il va peut-être falloir se désintoxiquer de la série Deadwood). Et surtout, cette voix qui caresse l'au-delà : quelque chose de Billie Holiday, des tourments western de Paula Frazer ou de la veuve noire Hope Sandoval (ex-Mazzy Star). Car cette Petra Jean, on l'imagine sans mal empoisonner ses amants après les avoir enivrés de son chant capiteux, au rythme de cette contrebasse maltée qui gronde au loin. L'instant d'après, pourtant, on la découvre aussi fragile que l'Isabella Rossellini de Blue Velvet, petite fille perdue qu'on avait prise pour une femme fatale. Mais ce sont toujours les petites filles perdues qui finissent par vous enterrer dans le désert, non ? Le désert, l'épure, le dénuement, voilà justement ce qui ressort de cet album qui ne regorge que d'une chose : un folk-jazz à l'eau-forte qui ne semble jamais devoir trouver le Salut, condamné à hanter les recoins interlopes de l'Ouest américain. Sauf que, devinez quoi, la demoiselle n'est pas américaine mais tout ce qu'il y a

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