Thierry Demaizière : « pour faire un films sur Lourdes, il faut être athée »

Lourdes | Avec son alter ego Alban Teurlai, Thierry Demaizière s’est intéressé à une petite communes des Hautes-Pyrénées au prestige planétaire pour les chrétiens, depuis qu’une certaine Bernadette y a vu la Vierge. Regard d’un athée sur Lourdes, et propos rapportés des Rencontres du Sud d’Avignon…

Vincent Raymond | Lundi 6 mai 2019

Photo : © Agence Okarina


Lourdes est-il un film de commande ?
Thierry Demaizière
: Non seulement ce n'est pas un film de commande, mais on n'était jamais allés à Lourdes ni Alban, ni moi. En plus, l'un est athée et l'autre agnostique ; moi j'avais bu de l'eau bénite pour mon bac parce que mes grands-parents allaient là-bas, pour vous dire notre rapport à Lourdes… L'histoire a commencé avec une amie, Sixtine Léon-Dufour, qui est créditée au générique. Il s'est trouvé pendant une semaine que l'on n'arrivait pas à la joindre, et elle ne voulait pas nous dire où elle était, en croyant qu'on allait se moquer. Quand elle a dit qu'elle était hospitalière à Lourdes, on lui a demandé de raconter. Et on s'est dit qu'il y avait un truc génial à faire sur les pèlerins. Sur Internet, on voit qu'il y a des sujets de télévision sur le commerce de Lourdes, mais pas de documentaire sur les pèlerins au cinéma, je n'en revenais pas. Alors on est partis à Lourdes.

Comment avez-vous sélectionné vos personnages ?
De manière assez classique pour un documentaire : on a pris des enquêtrices pour bosser parce que c'est assez compliqué de trouver les personnages : les gens s'inscrivent tard au pèlerinage, on ne sait pas qui va venir ; il y a un problème technique. Après, c'est le bonheur du documentaire : certains ont été trouvés sur place, en particulier le monsieur atteint de la maladie de Charcot qui avait un profil qu'on recherchait. Une dame du rosaire m'a conseillé d'aller voir cet homme incroyable qui aurait peut-être envie de témoigner. Et ça s'est fait comme cela. Il fallait trouver des histoires un peu universelles dépassant un peu le catholicisme : on avait quand même comme ambition de faire un film qui ne touche pas que les catholiques, même si on sait bien que c'est la plus grande part du public. On a donc fait une douzaine de pèlerinages, il y a pas mal de personnages qui ne sont pas au montage.

Vos personnages ont-il manifesté de la réticence à quelque moment du tournage ?
Non, plutôt de la confiance : c'est tellement bienveillant ce qui se passe là-bas qu'à partir du moment où on a été acceptés, c'était à nous d'être a la hauteur de cette confiance. Il y a un côté voyeur à Lourdes, évidement, alors qu'il fallait que l'image soit à la hauteur pour que la pudeur soit respectée. On ne peut pas à la fois demander aux gens de nous montrer leurs vies, leurs handicaps et en même temps les filmer comme des barbares.

Avez-vous eu une rencontre officielle avec les autorités religieuses ?
C'est obligatoire. Ils étaient méfiants, au début, pour plusieurs raisons — entre autres, parce qu'on avait fait un film sur Rocco Siffredi juste avant (rires). Après, ils ont décidé de nous faire confiance ; je dirais même un peu plus parce qu'on leur a vraiment bien expliqué la démarche. Notre caméra a d'ailleurs été la première à pouvoir filmer les piscines, on les en remercie.

Ont-ils vu le film ?
Non seulement ils ont vu, mais ils aiment beaucoup le film, ce qui est important pour nous aussi parce que c'est un public auquel on croit... Et les diocèses vont organiser beaucoup d'avant-première en France.

Vous avez évoqué le film sur Rocco Siffredi ; auparavant vous aviez fait Relève, sur la danse… Il y a, encore une fois, beaucoup de corps. Qu'est ce qui vous intéresse autant dans cette thématique pour que vous la suiviez sous des angles aussi différents ?
C'est vraiment inconscient, on s'en est rendu compte qu'après. Je ne sais pas quoi répondre à ça… On est des portraitistes, on se définit comme ça avec Alban, l'intime se lie par la parole et par le corps — et bientôt, on va faire un film sur le hip-hop, donc on continue à travailler sur le corps. D'un point de vue cinématographique, pour qu'un film documentaire ait une qualité, le corps est essentiel. Dans ce film, on a des visages : la jeune fille rousse a une gueule de cinéma, Le documentaire doit aller chercher des visages, des corps, des voix intéressantes…

Ici, avant d'ouvrir avec des corps, vous ouvrez avec un ballet de mains…
Alors, la main, c'est deux choses. D'abord, pour être honnête c'est esthétique et hypnotisant : vous vous asseyez devant la grotte quand vous n'êtes pas croyants, vous voyez des mains de gitanes, de vieux, de jeunes, les mains qui caressent la pierre qui est lustrée, qui brille — d'un point de vue cinématographique c'est très beau. D'un point de vue symbolique, avec cette main, en une image, on a du sacré. D'ailleurs, on l'a prise comme affiche : c'est un choix à la fois beau et ça dit tout.

Est-ce que votre athéisme et votre agnosticisme vous ont été utiles ?
Oui, oui, je pense même que pour faire un film sur Lourdes, il faut être athée. Parce que si on suit un prisme catholique ou religieux, on peut être influencé. Les catholiques qui me parlent du film, me disent : « c'est bien que t'aies montré ça de nous car on ne le voit plus ; on voit d'autres choses que tu n'as pas vues »

Si par miracle un diffuseur vous proposait de faire à partir de Lourdes une série, comme jadis Arte l'avait fait avec Corpus Christi…
Ouais, mais non : on a bien exploité le sujet. Je suis ravi d'avoir fait ce film, mais c'est un film dur à faire, en fait…

Vous n'avez jamais eu de frustration par rapport à la matière que vous n'avez pas exploitée ?
Si, si bien sûr ! On a dû perdre des personnages, on les regrette encore.

Le miracle, justement, vous l'évoquez à peine : vous en parlez au début, puis plus du tout…
Il y a un clin d'œil, une apparition, un petit miracle : celui qui ne parle pas dit « je vous aime ». On savait qu'il y a trois ans, il avait parlé, il avait dit une phrase, mais plus un mot depuis trois ans — il a fait deux tentatives de suicides très, très importantes et depuis il a un problème de corde vocale. Mais pour répondre à votre question, le miracle, bizarrement, n'est pas central à Lourdes. Les catholiques vous disent « les miracles, c'est toutes les heures ; l'enfant qui sourit est le premier miracle de Lourdes » Ils n'ont pas tout ä fait tort : dans le film, celui qui n'a plus qu'a espérer un miracle c'est celui qui est atteint de la maladie de Charcot. Mais il dit qu'il n'ose pas demander… La demande des miracles à Lourdes est très compliquée : il y a tellement pire à côté de soi que devant cette foule de condamnés à mort, on n'ose plus demander pour soi.

Et vous, croyez-vous au miracle ?
C'est une bonne question. On a peut-être besoin dans la vie de “l'idée“ du miracle. Donc je crois à l'idée de miracle.


Lourdes

De Thierry Demaizière, Alban Teurlai (2019, Fr)

De Thierry Demaizière, Alban Teurlai (2019, Fr)

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Le rocher de la grotte de Lourdes est caressé par des dizaines de millions de personnes qui y ont laissé l’empreinte de leurs rêves, leurs attentes, leurs espoirs et leurs peines. A Lourdes convergent toutes les fragilités, toutes les pauvretés


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Comme chaque année à la mi-mars, c’est à Avignon qu’il faut se rendre pour faire une moisson d’avant-première et de séances en présence d’équipes ! D’autant que 2020 marque la dixième édition de ces Rencontres du Sud, devenu Festival des montreurs d’images. Au programme, pas moins de 18 films internationaux dont dix en compétition. Et il y a du lourd : Light of my Life de Casey Affleck, Sole de Carlo Sironi, Chained de Yaron Shani, le très attendu Madre de Rodrigo Sorogoyen, A perfectly normal family de Malou Leth Reymann, Énorme de Sophie Letourneur, Honeyland de Tamara Kotevska & Ljubomir Stefanov, le très sensible Voir le jour de Marion Laine, le quasi-surréaliste Yalda de Massoud Bakhshi, Une vie secrète de Jon Garano, Aitor Arregi & José Goenaga Le Défi du C

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Votre aventure est partie d’un roman ? Léa Frédeval : Oui, Les Affamés a été publié en 2014. Ce sont les édition Bayard qui m’ont commandé le livre… Je n’avais pas prévu d’écrire du tout. J’en étais à ma troisième année de fac dans mon troisième établissement, moi-même en errance, je n’avais aucune piste. J’essayais des choses en faisant de grands écarts universitaires assez fous. Et à la fin de ma troisième année, frustrée par un mauvais résultat, je lance un blog. Pas pour être connue : il y a quinze ans j’aurais ouvert un journal intime. J’ai pris mon ordi et trois semaines plus tard, j’ai reçu un email des éditions Bayard me disant être tombées sur mon blog par hasard et me demandant de faire dans un livre le constat de ma génération. Je l’ai fait, il n’y avait rien de plus sympa. Un an et demi après, on m’a appelé pour l’adapter au cinéma. Comment avez-vous abordé cette première expérience cinématographique ? Il n’y a rien de plus cool à faire dans la vie ; je ne vois pas ce que je pourrai faire de plus enrichissant et beau — où je me s

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Samuel Collardey : « je m’inspire de tranches de vie pour fabriquer des histoires »

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Daniel Auteuil : « rêver sa vie, c’est un peu comme mener une rechercher poétique »

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Entretien avec la réalisatrice de Ôtez-moi d'un doute | Avant d’aller à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs, Carine Tardieu était passée aux Rencontres du Sud pour présenter son film tourné en Bretagne. Rencontre avec une voyageuse.

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Rencontres du Sud : l’autre festival d’Avignon

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Prenant chaque année davantage de densité, les Rencontres du Sud annoncent le printemps avec leur cortège d’avant-premières en présence d’équipes. En l’espace d’une petite semaine, la bagatelle de 19 films seront ainsi montrés au public, parmi lesquels Sage femme de Martin Provost ou Django d’Étienne Comar en provenance de la Berlinale — mais tourné dans notre région. Un autre film estampillé Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma fera ses grands débuts sur les écrans : Corporate de Nicolas Silhol. Outre une programmation dédiée au jeune public, Ciné-Pitchoun !, les Rencontres proposeront également un drive-in avec la projection de la version Black&Chrome de Mad Max : Fury Road de George Miller. En route vers le Sud ! Rencontres du Sud Au Cinéma Pandora à Avignon du 14 au 18 mars

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Aux marges du ballet avec "Relève : histoire d'une création"

Le Film de la Semaine | Benjamin Millepied transmet à de jeunes danseurs du ballet de l’Opéra de Paris son inépuisable enthousiasme et livre, au terme d'un époustouflant contre-la-montre, sa première création en tant que directeur de la danse à Garnier. Édifiant et fascinant.

Vincent Raymond | Mercredi 7 septembre 2016

Aux marges du ballet avec

En 2013, la nomination de Benjamin Millepied à la tête du ballet de l’Opéra de Paris avait tout pour éveiller la suspicion des non initiés — eh quoi ! Trentenaire aux allures de gravure de mode, coqueluche des revues depuis son beau mariage avec une actrice à Oscar, il ressemblait moins au successeur attendu de la vétérane Brigitte Lefèvre, qu’à une concession à l’air du temps — un préjugé emballé dans un tutu rose, auquel sa démission expresse donnerait début 2016 la touche finale… N’en déplaise aux cancaniers, la présence du chorégraphe à ce poste n’avait rien d’usurpée ; et son passage, pour météorique qu’il fût, se révéla tout sauf anecdotique : Relève démontre en filigrane des coulisses de la création de Clear, Loud, Bright, Forward, à quel point Millepied semblait taillé pour y accomplir de nécessaires révolutions. Et Benjamin Millepied opéra… Relève porte ce regard original sur l’élaboration du ballet promis par le titre — de l’esquisse à la première — tout en intégrant des éléments périph

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Élie Chouraqui : « On a le droit et le devoir de montrer ”l'immontrable“ »

Trois questions à | Choc des Rencontres cinématographiques du Sud d’Avignon, où il a été projeté en avant-première, L’Origine de la violence a été présenté par un Élie Chouraqui combatif et serein.

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Élie Chouraqui : « On a le droit et le devoir de montrer ”l'immontrable“ »

Y a t-il de la violence en vous ? Avez-vous réussi à en déterminer l’origine ? Il y en a, oui. J’ai fait un peu d’analyse, je me suis fait “suivre”, comme on dit, parce que j’avais des questions auxquelles personne n’avait répondu. Des vides dans mon passé, des inquiétudes, des angoisses — qui m’habitent toujours, qui ne sont pas complètement dissipées — m’empêchant parfois de “bien” vivre. J’avais tendance à me mettre dans des situations désagréables alors que ce n’était pas du tout indispensable. J’ai compris pourquoi. Maintenant, je vais mieux (rires). Je suis beaucoup plus apaisé. Vous évoquez à travers le film les interdits pesant sur la représentation des camps d’extermination — et l’impossibilité de montrer des déportés en train de rire. C’est rare… Ce principe de Claude Lanzmann, selon lequel on ne montre pas l’immontrable, c’est comme un lieu commun, c’est stupide. Pardon pour Lanzmann, pour lequel j’ai beaucoup de respect, mais il n’est pas question de garder les choses mystérieuses, sans en parler. Il faut au contraire tout montrer et tout analyser — si possible avec talent et intelligence. On a non seulement l

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6e Rencontres du Sud

ECRANS | Pour connaître les tendances cinématographiques des prochains mois, direction Avignon et ses Rencontres du Sud. La manifestation conviviale, qui se déroule (...)

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

6e Rencontres du Sud

Pour connaître les tendances cinématographiques des prochains mois, direction Avignon et ses Rencontres du Sud. La manifestation conviviale, qui se déroule aux cinémas Pandora, Capitole, Utopie et Pathé Cap Sud du 15 au 19 mars, programme cette année 17 avant-premières, dont 11 en présence d’équipes. Parmi les immanquables, Les Habitants de Raymond Depardon, Tout de suite maintenant de Pascal Bonitzer, L’Outsider de Christophe Barratier (inspiré de l’affaire Kerviel) ou Le Cœur régulier de Vanja d’Alcantara d’après Olivier Adam.

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Lourdes

ECRANS | De Jessica Hausner (Autriche-Fr, 1h35) avec Sylvie Testud, Léa Seydoux, Bruno Todeschini…

Christophe Chabert | Jeudi 7 juillet 2011

Lourdes

En matière de film sur Lourdes, Le Miraculé de Jean-Pierre Mocky paraissait indépassable, pour peu qu’on goûte les farces énormes et anticléricales. On pouvait craindre que Jessica Hausner, disciple d’Haneke et réalisatrice du glacial Hôtel, en prenne le contre-pied absolu. En fait, pas tant que ça, et c’est la bonne surprise de Lourdes. Les cadres implacables d’Hausner ne sacralisent rien, mais renvoient les rituels à leur dimension ridicule, inquiétante ou absurde. Elle retrouve même l’ambiance de complot paranoïaque de son film précédent, le miracle qui touche la paralytique Sylvie Testud étant interprétable de multiples façons : coup de foudre amoureux ou simulacre orchestré par la vieille femme qui partage sa chambre ? Toujours sur le fil (la post-synchronisation tue tout naturel dans le jeu des acteurs), parfois un peu ostentatoire dans sa mise en scène, Lourdes trouve toutefois un ton singulier, un comique de l’étrangeté permanente pas désagréable. Christophe Chabert 

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